En automne ..

 » Une source à mes pieds roule son eau limpide,
Et mêle son murmure à celui de mes vers,
Tandis qu’autour de moi tombe la feuille humide
Du saule qui déjà sent le froid des hivers.

A l’autre bord du lac, une beauté timide
Dessine, en se jouant, ces coteaux encor verts
Qui disputent en vain à son crayon rapide
Et leurs mille détours et leurs lointains divers.

Et parfois je crois voir une blanche nacelle
S’en venir d’elle à moi pour retourner vers elle,
Et la muse, au milieu, nous sourire en passant,

Et verser tour à tour de sa coupe bénie,
Aux changeantes lueurs du jour qui va baissant,
La lumière sur l’un, sur l’autre l’harmonie.  » Antoine De LATOUR ( Poète et écrivain français 1808/1881 – Extrait de son recueil Loin du foyer/1835)

Le dernier papillon …

 » Quand ne chante plus le grillon
Et qu’on est avant dans l’automne,
Quelque matin gris l’on s’étonne
De voir un dernier papillon.

Plus d’or, d’azur, de vermillon ;
Son coloris est monotone ;
La cendre dont il se festonne
Se mêle au sable du sillon.

D’où vient-il ?… et par quelle porte ?…
Est-ce, parmi la feuille morte,
Le seul des papillons vivants ?

Ou, parmi la neige vivante,
La petite ombre transparente
D’un papillon mort au printemps ? Rosemonde GÉRARD-ROSTAND (Poétesse française – Extrait de son recueil Les pipeaux)

A trois chats …

 » Des cils raides et longs, antennes hérissées,
Font sentinelle autour de son nez frémissant ;
Et le plus léger bruit qui le frôle en passant
Elargit sur son front ses oreilles dressées.

Quand la nuit a brouillé les formes effacées,
Il voit ; le monde noir à son regard perçant
Ouvre ses profondeurs ; il distingue, il pressent ;
Ses sens plus acérés aiguisent ses pensées.

Des craquements de feu courent sur son poil roux ;
Tout le long de sa moelle un tressaillement doux
Conduit l’émotion en son âme inquiète.

Les poils de son museau vibrent à l’unisson,
Et sa queue éloquente a le divin frisson,
Comme une lyre d’or aux mains d’un grand poète.  » Hippolyte TAINE (Philosophe et historien français. Lorsqu’il est décédé en 1893, on découvrira qu’il écrivait aussi des sonnets destinés à ses chats Puss, Ébène et Mitonne. Celui-ci fait partie de ces textes réunis sous l’appellation A trois chats, douze sonnets. La sensibilité/ 1883)

Feuilles d’automne …

 
 » J’aime entendre le vent qui sanglote dans l’ombre
Durant les soirs brumeux de l’automne pâli,
Lorsqu’il erre plaintif dans la campagne sombre
Où le joyeux été repose enseveli.

Fuyant de ses baisers les mortelles atteintes,
Toutes les feuilles d’or quittent, d’un vol pressé,
L’arbre qu’elles ornaient de leurs changeantes teintes
Et qui demeure seul en face du passé.

Elles s’en vont par bande à travers la bruine,
Parfois rasant la plaine ou montant jusqu’aux cieux,
Troupe folle d’oiseaux que l’inconnu fascine,
Et que guide au hasard son vol capricieux.

Mais quelqu’une parfois, déchirée et lassée,
Ne pouvant soutenir sa course plus longtemps,
Se laisse retomber sur la terre glacée
Qui lui semblait si belle et si verte au printemps.

Puis c’est une seconde, aussi pâle et flétrie,
Qui vient toucher le sol en un long tournoîment,
Comme un ramier, trahi par son aile meurtrie,
Sur le chemin désert s’abat languissamment.

Bientôt, s’amoncelant, elles couvrent la plaine ;
Sur leurs restes l’hiver jette son blanc manteau,
Et, du souffle glacé de sa puissante haleine,
Il leur fait un immense et tranquille tombeau…

Hélas ! et c’est ainsi que durant notre vie
S’effeuille l’arbre vert de nos illusions:
Une première feuille est d’une autre suivie,
Puis leur nombre s’accroît et devient légions;

Et lorsque de nos ans arrivera l’automne,
Comme les feuilles d’or, de même dormiront
Tous nos rêves d’hier sous la blanche couronne
Dont l’âge aux doigts de glace aura ceint notre front.  » Alice DE CHAMBRIER (Poétesse suisse – Extrait de son recueil Au-delà (1886)

 » Feuilles d’automne  » par Vladimir KUSH

Au lecteur …

 » Quand je vous livre mon poème,
Mon cœur ne le reconnaît plus :
Le meilleur demeure en moi-même,
Mes vrais vers ne seront pas lus.

Comme autour des fleurs obsédées
Palpitent les papillons blancs,
Autour de mes chères idées
Se pressent de beaux vers tremblants ;

Aussitôt que ma main les touche
Je les vois fuir et voltiger,
N’y laissant que le fard léger
De leur aile frêle et farouche.


Je ne sais pas m’emparer d’eux
Sans effacer leur éclat tendre,
Ni, sans les tuer, les étendre,
Une épingle au cœur, deux à deux.

Ainsi nos âmes restent pleines
De vers sentis mais ignorés ;
Vous ne voyez pas ces phalènes,
Mais nos doigts qu’ils ont colorés. « Sully PRUDHOMME (Poète français – Extrait du livre Œuvres de Sully Prudhomme – Alphonse LEMMERRE / Poésie – 1865/66)

Sully PRUDHOMME 1839/1907 – Tableau de Paul CHABAS

Le cerf …

 » J’entrai au bois par un bout de l’allée, comme il arrivait par l’autre bout.
Je crus d’abord qu’une personne étrangère s’avançait avec une plante sur la tête.
Puis je distinguai le petit arbre nain, aux branches écartées et sans feuilles.
Enfin le cerf apparut net et nous nous arrêtâmes tous deux.
Je lui dis :
— Approche. Ne crains rien. Si j’ai un fusil, c’est par contenance, pour imiter les hommes qui se prennent au sérieux. Je ne m’en sers jamais et je laisse ses cartouches dans leur tiroir.
Le cerf écoutait et flairait mes paroles. Dès que je me tus, il n’hésita point : ses jambes remuèrent comme des tiges qu’un souffle d’air croise et décroise. Il s’enfuit.
— Quel dommage ! lui criai-je. Je rêvais déjà que nous faisions route ensemble. Moi, je t’offrais, de ma main, les herbes que tu aimes, et toi, d’un pas de promenade, tu portais mon fusil couché sur ta ramure. » Jules RENARD (Écrivain , poète, auteur dramatique français – Extrait de son recueil Histoires naturelles)

Cerf au Château de Chambord

Quelqu’un …

 » Quelqu’un d’un doigt léger m’a touchée à l’épaule.

Je me suis retournée mais il s’était enfui :

Peut-être es-tu celui que je n’espérais plus

Et dont le souvenir confus

Trouble encore quelquefois le miroir de mes songes ?

Ou bien

L’ange gardien de mon âme d’enfant

Alors que résonnait aux jardins du Printemps

Le doux éclat de nos deux rires ?

Je froissais quelquefois tes ailes dans nos jeux,

Blanches ailes au reflet bleu

Comme l’enfantine journée.

Viens-tu comme autrefois, poser mes pieds lassés

Sur la divine échelle où palpitaient les anges ?

Nous la sentions vibrer d’amour pur sous nos doigts,

Mais c’était le temps d’autrefois…

Ou bien

Es-tu tout simplement

Celle que chaque jour j’attends,

La patiente Silencieuse,

Avec le fil aiguisé de ta faux

Dissimulé derrière ton épaule ? …

Es-ce donc en ce soir d’automne

Et dans sa fragile beauté

Qu’il faut partir pour l’incertain voyage ?

Ô Mère du sommeil, prends moi donc par la main,

Ne faisons pas de bruit et ne troublons personne,

Partons comme s’envole une feuille en automne.  » Louisa PAULIN (Institutrice et poétesse française occitane – Aveugle et très malade, elle a dicté ce poème à l’automne 1943. Elle est décédée en 1944)

 » L’ange gardien  » Pietro DA CORTONA

L’épreuve du talent …

 » Oui, l’Art est grand ! Ses bois sacrés
Te sont ouverts ; courage, adepte !
Comme néophyte il t’accepte,
Tu peux franchir tous ses degrés.
Sa grandeur n’est point dans la pompe ;
Il ennoblit chêne et fétu,
Et sourit au turlututu
Comme au large accent de la trompe.

Mais sois prudent, crainte d’affront ;
Pèse ta force ; l’âme éprise
Sur ses dons fait parfois méprise :
Jeune homme, as-tu l’étoile au front ?
Pour un pinceau se tient l’estompe ;
Tout dard, hélas ! se croit pointu ;
Et souvent le turlututu,
S’estime être une jeune trompe.

Sois constant, si tu te sens fort ;
Travaille ! dans l’art, rien sans peine !
Mais ta peine peut être vaine,
Le talent n’est point dans l’effort.
Courbe ton arc, mais sans qu’il rompe ;
Ne confonds pas fort et têtu ;
En s’obstinant, turlututu
Ne prends pas la voix de la trompe.

Oui, l’Art est grand, oui, l’Art est beau,
Mais réclame un prêtre robuste :
Pour le fort, c’est un temple auguste ;
Pour l’impuissant, c’est un tombeau !
L’Art, sévère pour qui se trompe,
Dit : Que peux-tu ? Non : Que veux-tu ?
Souffle dans un turlututu
Si tu ne peux remplir la trompe. » Henri-Frédéric AMIEL (Poète, écrivain et philosophe genevois – L’épreuve du talent est un poème qui fait parti de son recueil Grains de mil (1854)


Allégorie des Arts – Pompeo BATONI

Les ponts …

 » Sur l’eau les ponts s’agenouillent.

On dirait qu’ils prient.

Parfois des êtres désespérés

sautent par-dessus.

Mais les ponts ne les retiennent pas

ou alors leur inspirent

une dernière pensée.

On dirait qu’ils rêvent.

C’est une idée variable. Parfois des malfaiteurs

les empruntent dans leur fuite.

Les ponts acclament leurs espoirs.

Mais ils se cabrent si fort

qu’en pleine traversée

ils cassent un jour.

On dirait de haut

qu’on les voit encore.  » Maurice COTON ( Poète français)

Ponts à Venise

La bouteille …

 » Que mon
flacon
me semble bon ;
sans lui
l’ennui
me nuit,
me suit ;
je sens
mes sens
mourants,
pesants.
Quand je le tiens
dieu que je suis bien !
Que son aspect est agréable !
Que je fais cas de ses divers présents !
C’est de son sein fécond et de ses heureux flancs
que coule ce nectar si doux, si délectable,
qui rend dans les esprits tous les cœurs satisfaits,
cher objet de mes vœux tu fais toute ma gloire,
tant que mon cœur vivra de tes charmants bienfaits
il saura conserver le fidèle mémoire.
Ma muse à te louer se consacre à jamais,
tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille,
répétera cent fois cette aimable chanson :
règne sans fin ma charmante bouteille
règne sans cesse, mon cher flacon. » La bouteille de Charles François PANARD ( Poète français, chansonnier, dramaturge, goguettier )

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Tableau de Théodore ROMBOUTS