Venise ! Ô souvenir …

« Venise ! ô souvenir ! ô cité blanche et rose !
Merveilleux alcyon, fleur de la mer éclose
Entre l’azur uni des ondes et le ciel,
Cité-femme au doux nom, ô mon charme éternel,
Venise, ainsi que toi, les Vénus étaient blondes.

Tes pieds exquis trempés aux vagues peu profondes,
Telle qu’une princesse en habits d’Orient,
Tu te penches, et l’eau reflète, en souriant
Le rythme de ton corps et tes parures vaines.

Des canaux délicats et minces sont tes veines;
Ainsi qu’aux êtres fins le silence t’est cher.
Les marbres éclatants et roses sont ta chair,
Si pure qu’on dirait que les brises sonores
Y font courir le sang des vivantes aurores.

Tes yeux sont le rayon divin du ciel léger,
Et ton sourire fait le jour, sans y songer.
Ainsi mon rêve épris n’a pas pu se défendre
De t’aimer d’un amour mélancolique et tendre,
Comme on aime une femme, et comme on tend les bras
Aux belles visions qui ne s’envolent pas.

J’ai connu ton regard et j’ai connu ta bouche.
Je sais ce que le ciel, quand le soleil se couche,
Met à ton front serein de grâce et de splendeur.
Un souffle du Lido m’apporta cette fleur,
Errante sur les Mots brodés d’écumes blanches.
Les cigales au loin résonnaient dans les branches.

Lorsqu’il fallut, hélas ! partir et te quitter,
Je te laissai mon cœur sans en rien emporter.
Tel l’amant ô la plus auguste des maîtresses.
S’arrache, frissonnant, aux dernières caresses. » Albert MÉRAT (Poète français – Extrait de son recueil Les villes de marbres en 1869)

La couleur du poème …

 » La couleur du poème dépend de la quantité de lumière
Qui se réverbère en son encre.
Elle change au gré de l’heure, de l’âge et de la langue.

Incolore au commencement, quand il n’est encore qu’une aspiration vague.
D’un blanc de page vide, il tend vers le gris en rêvant son encre prochaine.
Aube indécise sur le papier. Tels brouillards ou fumées qui montent.
C’est pourtant vers le bleu qu’il s’enlève le plus souvent,
Accroissant son ciel et son eau, entrouvrant sur la page une vague idée d’azur.

Noir, si rien ne le tire hors de soi, prisonnier qu’il demeure des signes.
Rouge, quand il accélère, s’enfièvre, circule et bat.
Or d’étincelle ici et là en son ballet de feuilles mortes.
Vert en mai devant l’arbre, blanc de décembre sous la neige,
Mais d’une couleur indistincte quand s’y penche un visage aimé. » Jean-Michel MAULPOIX (Poète, écrivain et critique littéraire français)

Jean-Michel MAULPOIX

Le violoncelle …

 » Tenu entre les bras serré contre son cœur
Ce très bel instrument en bois de palissandre
En émettant des sons proches de la voix humaine
Exprime à sa façon les bonheurs et les peines

Le passage de l’archet sur les cordes sensibles
Comme le passage d’un peigne dans une chevelure
Fait naître des lueurs des notes parfumées
Comme la voix du vent qui fait trembler l’automne

Dénuée de paroles la musique s’envole
Engendrant derrière elle d’agréables frissons
C’est comme l’apparition d’une femme très belle

Dans l’air léger du soir c’est un battement d’aile
C’est dans les nuits d’hiver la danse des flocons
Ce sont des robes qui tournent, ce sont des feuilles qui volent  » Alain HANNECART (Poète français)

Tableau de Antonio ZOPPI

On vit parfois …

 » On vit parfois sans être là
On effleure les heures en funambule
On marche dans les rencontres en somnambule
On se laisse faire et défaire
Par le ressac des jours
Et l’on se retrouve soudain
Jeté sur un rivage dont on n’a pas la clé
Par paresse ou par facilité
On aimerait que vivre aille de soi
Mais rien n’est donné
sans que nous soyons là pour le désirer  » Francine CARRILLO (Poétesse et théologienne suisse – Extrait de son livre Le Plus-que-vivant)

Francine CARRILLO

Le mot change …

 » Le mot change une fois posé

sur le blanc de la page.

La lumière ne l’atteint plus.

Coupées de leur environnement

les tempêtes tourbillonnent sans lui.

Dans le recueil fermé

sa solitude est sans nom. » Anise KOLTZ (Poétesse et écrivaine luxembourgeoise – Extrait de son recueil Le porteur d’ombre/2001 )

Anise KOLTZ

Littérature … de Robert DESNOS

« Je voudrais aujourd’hui écrire de beaux vers
Ainsi que j’en lisais quand j’étais à l’école
Ça me mettait parfois les rêves à l’envers
Il est possible aussi que je sois un peu folle

Mais compter tous ces mots accoupler ces syllabes
Me paraît un travail fastidieux de fourmi
J’y perdrais mon latin mon chinois mon arabe
Et même le sommeil mon serviable ami

J’écrirai donc comme je parle et puis tant pis
Si quelques grammairien surgi de sa pénombre
Voulait me condamner avec hargne et dépit
Il est une autre science où je puis le confondre. » Robert DESNOS (Poète français – Extrait de son recueil Destinée arbitraire)

Robert DESNOS 1900/1945

Le bouquet garni …

 » L’hiver captif gronde au fond des glacières.

Allez quérir les aloyaux vermeils !

Il est déjà dix heures au soleil

Et les cricris aiguisent la lumière.

Voici la viande à l’arôme engourdi ;

Pour l’embaumer les enfants ont cueilli

L’ardent bouquet des bonnes cuisinières.

Le persil fol et le laurier sévère,

Le thym qui grille les zéphyrs.

Entendez-vous l’huile rousse assaillir

le boeuf saignant dans les cuisines claires ?

L’air se fleurit de fumets réveillés !

Petits enfants, il est temps de lier

L’ardent bouquet des bonnes cuisinières.

Sève de feu, suc vert, essence amère

Vont s’exalter dans les jus gazouilleurs

Et ranimer l’âme d’un vieux bonheur,

En déroulant la senteur familière

Qui pavoisait le matin des jeudis

Au temps léger où je cueillais aussi

L’ardent bouquet des bonnes cuisinières. » Lucienne DESNOUES (Poétesse française / Extrait de son recueil Jardin délivré)

Ce matin le lac est gelé …

 » Ce matin le lac est gelé,
Quelques oiseaux désemparés,
Crient comme s’ils voulaient rappeler,
Qu’ils ont faim et sont égarés,

C’est l’aurore les premières lueurs,
S’en vont rougir à l’horizon,
Le lac est transparent et l’heure
Est forte exquise pour la saison,

Le lac bien gelé en surface,
Est-il tourmenté en dessous ?
Question posée quelle angoisse,
Mais c’est une question à cent sous,

Le froid mord le bout de mes mains,
Mon cœur s’ouvre au vent de l’hiver,
La neige tapisse le chemin,
Le lac s’est à nouveau couvert,

De brumes, là je vais me rentrer,
Quelques oiseaux désemparés,
Crient comme s’ils voulaient rappeler,
Qu’ils ont faim et sont égarés.  » Pierre CLÉON (Poète français)

Malgré le froid, jeunes vêtus pleins de boutons …

J’ai reçu, il y a quelques temps de cela, un petit poème personnel lors d’un commentaire, de la part de l’un de mes abonnés. Merci Pat !

 » À la nudité périodique
La pudeur est anthologique.
Mais l’hiver lui ouvrira
Bientôt le secours de ses bras
*
Et dans sa générosité
Saisonnière au corps dépouillé,
La nature encore fournira
Demain la protection d’un drap
*
C’est ainsi que malgré le froid
Les bois toujours se tiennent droit…
Et que nous les retrouveront
Jeunes vêtus pleins de… boutons.  » Pat

Les oiseaux en hiver …

 » Orchestre du Très-Haut, bardes de ses louanges,
Ils chantent à l’été des notes de bonheur ;
Ils parcourent les airs avec des ailes d’anges
Échappés tout joyeux des jardins du Seigneur.

Tant que durent les fleurs, tant que l’épi qu’on coupe
Laisse tomber un grain sur les sillons jaunis,
Tant que le rude hiver n’a pas gelé la coupe
Où leurs pieds vont poser comme aux bords de leurs nids,

Ils remplissent le ciel de musique et de joie :
La jeune fille embaume et verdit leur prison,
L’enfant passe la main sur leur duvet de soie,
Le vieillard les nourrit au seuil de sa maison.

Mais dans les mois d’hiver, quand la neige et le givre
Ont remplacé la feuille et le fruit, où vont-ils ?
Ont-ils cessé d’aimer ? Ont-ils cessé de vivre ?
Nul ne sait le secret de leurs lointains exils.

On trouve au pied de l’arbre une plume souillée,
Comme une feuille morte où rampe un ver rongeur,
Que la brume des nuits a jaunie et mouillée,
Et qui n’a plus, hélas! ni parfum ni couleur.

On voit pendre à la branche un nid rempli d’écailles,
Dont le vent pluvieux balance un noir débris ;
Pauvre maison en deuil et vieux pan de murailles
Que les petits, hier, réjouissaient de cris.

Ô mes charmants oiseaux, vous si joyeux d’éclore !
La vie est donc un piége où le bon Dieu vous prend ?
Hélas ! c’est comme nous. Et nous chantons encore !
Que Dieu serait cruel, s’il n’était pas si grand !  » Alphonse de LAMARTINE (Poète français – Extrait de son recueil Méditations poétiques (1820)

Illustration : Louis ICART