Pâtisserie …

 » Ce que j’ai envie de dire
Tient en quelques mots enrobés de chocolat menthe,
Dans la vitrine sucre glace de la boulangerie d’en face
Où très souvent je me délasse,
Dans un jacuzzi d’îles flottantes
Et de millefeuilles au café

Dans son grand four
Gaston, le pâtissier
En prépare des petits,
Que l’on mange en une seule bouchée
Et ses mignardises bourgeonnantes et costumées,
Fondent sur le palais des rois et des reines
Comme sur ceux des énergumènes

Notre homme, aussi doué que Le Nôtre,
Mais c’est le nôtre,
Fait valser la chantilly en chantant la traviata
Tandis que sa dame aux camélias,
Accueille ceux qui ont un petit creux sous les côtes

Les croissants, confiseries
Éclats d’amandes, meringues et fruits confits
Dansent car, confidence,
Pendant leurs vacances
Ils ont un peu trempé dans l’alcool
D’un ciel d’étoiles Espagnol

Je plains les vaches dans leurs enclos
Condamnées à regarder passer les Paris-Brest,
Que leur vie semble indigeste
À les voir filer sans cesse, j’en deviendrais marteau

Madame, s’il vous plait, je voudrais ce gâteau !
– Ce sera tout ? Me répond-elle,
Sa question est bien embarrassante,
Je tire nerveusement sur mes bretelles

J’ai peu d’argent sur moi,
J’achèterais bien toute la boutique
Me fera t’elle crédit, ou pas ?  » William BRAUMANN (Poète français et auteur de chansons)

Gâteaux du pâtissier Le Nôtre

La vigne …

« Quand le raisin est mûr, par un ciel clair et doux,

Dès l’aube, à mi-côteau, rit une foule étrange :

C’est qu’alors dans la vigne et non plus dans la grange,

Maîtres et serviteurs, joyeux, s’assemblent tous.

A votre huis, clos encor, je heurte. Dormez-vous ?

Le matin vous éveille, élevant sa voix d’ange :

Mon compère, chacun, en ce temps-ci, vendange.

Nous avons une vigne : eh bien ! Vendangeons-nous ?

Mon livre est cette vigne, où, présent de l’automne,

La grappe d’or attend, pour couler dans la tonne,

Que le pressoir noueux crie enfin avec bruit.

J’invite mes voisins, convoqués sans trompettes,

A s’armer promptement de paniers, de serpettes.

Qu’ils tournent le feuillet : sous le pampre est le fruit. »  » Aloysius BERTRAND (Poète, dramaturge et journaliste français – Extrait de son recueil Œuvres complètes)

Rêves …

 » Poser sa tête sur un oreiller
Et sur cet oreiller dormir
Et dormant rêver
À des choses curieuses ou d’avenir,

Rêvant croire à ce qu’on rêve
Et rêvant garder la notion
De la vie qui passe sans trêve
Du soir à l’aube sans rémission.

Ceci est presque normal,
Ceci est presque délicieux
Mais je plains ceux
Qui dorment vite et mal,

Et, mal éveillés, rêvent en marchant.

Ainsi j’ai marché autrefois,
J’ai marché, agi en rêvant,
Prenant les rues pour les allées d’un bois.

Une place pour les rêves
Mais les rêves à leur place.  » Robert DESNOS (Poète français / Extrait de son recueil Etat de Veille -Le poème date de 1936)

Tableau de John LAVERY


Donne-moi tes mains …

» Donne-moi tes mains pour l’inquiétude
Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé
Dont j’ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon propre piège
De paume et de peur de hâte et d’émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes mains à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Qui me bouleverse et qui m’envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j’ai trahi quand j’ai tressailli

Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d’aimer qui n’a pas de mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D’une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d’inconnu

Donne-moi tes mains que mon cœur s’y forme
S’y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.  » Louis ARAGON ( Poète, romancier français – Extrait de son recueil Le fou d’Elsa en 1963 )

Les gouttes de pluie …

« Sous les tuiles j’entends la pluie

qui roule, déboule, s’enroule

jusqu’au bord du toit, sans soucis !

J’entends les gouttes finir en boules.

Je vois son cristal s’édifier en force,

tombant allégrement des nuages gris,

sans penser à l’obstacle qui la force

à s’écraser avec fracas, avec parcimonie.

En multitudes de gouttes orchestrées,

la musique de la pluie pose ses refrains

sur une portée de déferlantes illustrées

qui s’écoule sur nos trottoirs en vain !

La pluie nous invite souvent de sa vie.

Nos toits bien penchés parlent du climat,

nos pluies ont leur chemin tout engourdi

par ses fréquences et sa joie de tomber !  » Christine DUHAMEL (Poétesse française)

Les ponts …

 » Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d’autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives, chargées de dômes, s’abaissent et s’amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D’autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d’autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d’hymnes publics ? L’eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. – Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie. » Arthur RIMBAUD (Poète français / Poème en prose extrait de son recueil Les Illuminations/1873)

Antonietta BRANDEIS
Camille PISSARRO
Claude MONET
Alfred SISLEY
Maurice FONGUEUSE
Albert MARQUET
Pierre Auguste RENOIR

Un port …

 » Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir.  » Charles BAUDELAIRE (Poète français – Poème en prose extrait de son recueil Le Spleen de Paris / 1869)

 » Le Havre  » Eugène BOUDIN
 » Dieppe  » William TURNER
 » Le Havre  » Claude MONET
 » Un port  » Berthe MORISOT
 » Un port la nuit  » Joseph VERNET

Le pressoir …

 » Sans doute elles vivaient, ces grappes mutilées
qu’une aveugle machine a sans pitié foulées !
Ne souffraient-elles pas lorsque le dur pressoir
a déchiré leur chair du matin jusqu’au soir,
et lorsque de leur sein, meurtri de flétrissures,
leur pauvre âme a coulé par ces mille blessures ?
Les ceps luxuriants et le raisin vermeil
des coteaux, ces beaux fruits que baisait le soleil,
sur le sol à présent gisent, cadavre infâme
d’où se sont retirés le sourire et la flamme !
Sainte vigne, qu’importe ! à la clarté des cieux
nous nous enivrerons de ton sang précieux !
Que le cœur du poète et la grappe qu’on souille
ne soient plus qu’une triste et honteuse dépouille,
qu’importe, si pour tous, au bruit d’un chant divin,
ruisselle éblouissant le flot sacré du vin ! » Théodore de BANVILLE ( Poète français – Extrait de son recueil Les Cariatides/1842 )

Vieux pressoir à vin / Photo de Greg MATCHICK

Vous aviez un ami …

 » Vous aviez un ami, chose rare sur terre,

nous le voyions partout accompagner vos pas.

Il dormait à vos pieds, vous aimait comme un frère,

et quand vous le grondiez, il ne répondait pas.

Vous vous aimiez tous deux de cet amour sublime

qui fait que l’un commande et l’autre obéit.

Il parlait du regard, il était votre intime

et savait deviner ce que vous aviez dit.

Un jour il disparut … En compagnon fidèle

vous avez regretté cet ami d’autrefois.

Vous l’avez appelé, déception cruelle,

il ne répondit pas pour la première fois.

Hier, pour vous prouver qu’il est toujours le même,

que vos bons soins pour lui ne sont pas oubliés,

et qu’il n’a pas trahi son vieux maître qu’il aime,

fidèle il s’en revint expirer à vos pieds.

Il venait demander sa dernière caresse,

dans un dernier adieu qu’il avait espéré, j’étais là.

Dans vos yeux se peignit la tristesse,

Oh n’en rougissez pas si vous avez pleuré. » Charles OUIMET (Poète québécois – Poème paru en 1879 dans la Revue de Montréal)

Tableau de Oleg OMELCHENKO

Les Grenades …

 » Dures grenades entr’ouvertes
Cédant à l’excès de vos grains,
Je crois voir des fronts souverains
Éclatés de leurs découvertes !

Si les soleils par vous subis,
Ô grenades entre-bâillées,
Vous ont fait d’orgueil travaillées
Craquer les cloisons de rubis,

Et que l’or sec de l’écorce
À la demande d’une force
Crève en gemmes rouges de jus,

Cette lumineuse rupture
Fait rêver une âme que j’eus
De sa secrète architecture. « Paul VALÉRY (Écrivain, poète et philosophe français / Extrait de son recueil Charmes)