Les années de Pélerinage N°2 : Italie … Franz LISZT

 » Portrait de Franz LISZT  » Henri LEHMANN 1839

 » Le beau, dans ce pays privilégié, m’apparaissait sous ses formes les plus pures, les plus sublimes. L’art se montrer à mes yeux dans toutes ses splendeurs : il se révélait à moi dans toute son universalité et dans toute son unité. » Franz LISZT ( Dans une lettre envoyée depuis l’Italie à Hector BERLIOZ )

Ce deuxième album est le magnifique reflet de son séjour en Italie avec Marie D’Agoult de 1837 à 1839: Bellaggio, Côme, Venise, Gênes, Florence, Parme, Bologne, Milan, Rome. Il a 28 ans. Il représente  son inspiration en suggestions musicales de la littérature et de l’art italien (sculptural et pictural) avec tout ce que cela a entraîné dans son esprit en admirant les œuvres de Raphaël, Léonard de Vinci, Michel-Ange etc…

La composition de ces différentes pièces commencera en 1838. Elles seront remaniées jusqu’à leur publication en 1858. C’est véritablement un voyage en plein cœur du romantisme, et une sublime promenade entre les arts. Sans oublier que dans ce pays naîtront deux de ces autres enfants : Cosima et Daniel. La fin de ce voyage marquera également celle de l’histoire d’amour entre Franz et Marie. Chacun partira de son côté et les déchirements de leur séparation commenceront.

L’Italie c’est sa grande rencontre avec Jean Dominique Ingres qui a remplacé Horace Vernet à la direction de la Villa Médicis. Il a fait venir Liszt pour un récital durant les dimanches musicaux qu’il organisait là-bas. Ingres fera d’ailleurs son portrait.

«  Ce Monsieur Ingres m’est très sympathique. Saviez-vous qu’il est assez talentueux au violon. Nous avons tout naturellement joué ensemble et avons l’intention d’examiner et parler de Mozart, Gluck et Beethoven  » ( Franz Liszt dans une lettre à un ami ) –

Portrait de LISZT par INGRES

Les deux hommes vont énormément s’apporter artistiquement parlant. Ingres va l’initier à son art et lui fera visiter tous les plus beaux musées de Rome. Réciproquement, Liszt va s’épancher sur la musique avec lui car le peintre en est un passionné ! Nul doute que Ingres l’a beaucoup influencé dans les sentiments et les émotions qu’il éprouvera et retranscrira dans cet album.

Les différents morceaux de ce recueil suivantes : Sposalizio – Il penseroso – Canzonetta di Salvatore Rosa – Trois sonnets de Pétrarque – Fantasia quasi Sonata après une lecture de Dante et deux petits suppléments : Venezia et Napoli dans lesquels ont peut trouver Gondoliera, Canzone et Tarentella.

En voici quelques-uns :

SPOSALIZIO ( Les épousailles ) 

Vidéo : Lazar BERMAN au piano

LISZT LE MARIAGE DE LA VIERGE

L’inspiration musicale vient du tableau Le mariage de la Vierge de Raphaël qu’il a admiré à la Galerie Brera de Milan . Une œuvre superbe  peinte en 1504 pour la chapelle Albizzini en l’église San Francesco de Castello.

Liszt va merveilleusement bien le comprendre et lui apporter une approche musicale sensible, quasi mystique.

IL PENSEROSO – Le penseur 

Vidéo : au piano Wilhelm KEMPFF

LISZT MICHEL ANGE

L’inspiration vient de la statue de Michel Ange qui domine le tombeau de Laurent de Médicis en l’église San Lorenzo à Florence.

C’est une pièce qui fut écrite lors de son séjour en Italie mais qu’il reprendra à la mort de son fils Daniel et sera alors incorporée, à nouveau, dans les Trois Odes Funèbres qu’il lui dédiera. Dans les deux cas, Liszt a inséré sur la partition le quatrain qui fut inscrit par MIchel-Ange sur la tombe à savoir :

«  Fait de pierre le sommeil me rend heureux

tandis que j’endure le dommage et la honte.

C’est une grande chance de ne pas voir, de ne pas entendre

mais ne me réveillez pas, je vous en prie : parlez bas !  »

Une musique simple mais très austère, quasiment une marche funèbre dont on pourrait dire qu’elle est harmoniquement wagnérienne.

P.S. : Les deux oeuvres à savoir celle de Michel Ange et celle de Raphaël ont été dessinées sur la partition de Liszt pour bien faire comprendre que son inspiration lui fut dictée par elles.

LES SONNETS DE PÉTRARQUE 

Vidéo : Claudio ARRAU au piano – Sonnet 104

Francesco PETRARCA dit PETRARQUE – 1450 – Andrea DEL CASTAGNO

Francesco Petrarca dit Pétrarque , cet humaniste érudit, poète florentin a fortement inspiré le compositeur notamment sa muse littéraire ( Laure ). C’est le Liszt qui s’abandonne de façon généreuse et spontanée. On peut dire que ces pièces sont à classer dans ses plus belles pages musicales. Il leur a donné les numéros 47.104. et 123 mais on peut également les trouver sous les numéros 61.134 et 156.

Le 104 est celui qui est le plus connu des trois et qui a été le plus interprété. C’est un peu une élégie , le cœur pris dans les filets de l’amour. Rien ne lui permet de croire que quelque chose va le libérer, il n’a pas d’espoir ni de consolation.

Dès les premières mesures, Liszt a donné toute l’atmosphère de cette pièce à son ensemble, c’est généreux, émotionnel, empreint de sensibilité et fluidité.

«  Sans trouver nulle paix et sans bataille à faire,

je redoute et j’espère, je brûle et suis de gel,

gisant, rien à étreindre, et j’embrasse la terre .…  »

LA FANTASIA QUASI SONATA d’après une lecture de Dante

«  Portrait de Dante ALGHIERI  » – 1495 – Sandro BOTTICELLI

Différentes inspirations : bien sur la lecture du poème épique La divine comédie de Dante Alghieri , la citation de Byron : » je ne vois pas en moi-même, mais je devine ce qui m’entoure. » , et le poème de Victor Hugo Après une lecture de Dante provenant de son recueil Les voix intérieures publié en 1837 ( Liszt reprendra ce titre) – Sans oublier une touche d’influence de Beethoven au travers de ses Sonates 13 et 14.

Liszt a lu l’ouvrage de Dante au bord du lac de Lugano en 1838. La pièce qui en ressortira au départ , sera un petit morceau intitulé Fragment Dantesque qu’il créera à Vienne en 1839. Le manuscrit sera perdu. Liszt reprendra et  modifiera complètement sa pièce  à Weimar en 1849.Elle prendra alors le nom de Fantasia Quasi Sonata – Après une lecture de Dante, titre emprunté à Hugo après la révision finale.

C’est elle qui clôture l’album N°2 Italie. Elle est très élaborée, puissante, épique, passionnée, amplement développée, magnifique, la plus longue. Elle est construite en un seule mouvement. De Dante elle reprend le côté diabolique, colérique et douloureux avec comme une vision de l’enfer, des flammes, des lamentations puis l’apaisement qui vient du ciel et qui la fait terminer en beauté.

Il y aura comme une  » suite  » qui viendra bien plus tard, en 1845. Liszt songeait alors à un opéra tiré de la Divine Comédie mais cela n’aboutira pas et prendra la forme de la célèbre Dante Symphonie .

Cette Fantasia Quasi Sonata ne sera pas très bien comprise et très peu jouée durant des siècles. Puis un jour elle renaîtra grâce à un élève de Liszt qui la rejouera en 1887 à Londres : Walter Blache.

Vidéo : au piano Alfred BRENDEL

Concerto pour la main gauche … Maurice RAVEL

Vidéo : Samson FRANÇOIS au piano, accompagné par L.ORCHESTRE NATIONAL DE L’OPÉRA DE MONTE-CARLO dirigé par Louis FRÉMAUX

C’est à la demande du pianiste allemand Paul Wittengenstein, amputé du bras droit durant la première guerre mondiale , que Maurice Ravel écrira une pièce pour piano, destinée à la main gauche.

Paul WITTENGENSTEIN

N’étant pas très satisfait du résultat, notamment la complexité moderne et virtuose de la partition, Wittengenstein va vouloir y apporter de nombreuses modifications qui lui semblaient importantes, et ce sans en parler préalablement à Ravel. Celui-ci n’appréciera absolument pas cette façon de faire, reprochant au pianiste d’en avoir trop fait, dénaturant son œuvre originale. Cette querelle mettra fin à leur collaboration.

Wittengenstein créera ce Concerto en 1932 et il faudra attendre la fin de son exclusivité d’interprétation , cinq ans plus tard, pour que l’œuvre soit jouée en France. C’est Jacques Février qui sera au piano . Ravel en fut très satisfait

Maurice RAVEL (debout) et Jacques FÉVRIER (au piano)

C’est vraiment un très beau Concerto, virtuose, méditatif, oppressant, solennel, intense, et qui, malgré tout, reste enveloppé d’un esprit plutôt optimiste avec un final étrangement serein. Il s’impose vraiment même avec une seule main.

Les années de pèlerinage : Suisse … Franz LISZT

Franz LISZT ( Lithographie de Léon NOËL d’après Ary SCHEFFER – 1840

«  Ayant parcouru, en ces temps, bien des pays nouveaux, bien des sites divers, bien des lieux consacrés par l’histoire et la poésie, ayant senti que les aspects de la nature et les scènes qui s’y rattachaient ne passaient pas devant mes yeux comme de vaines images, mais qu’elles remuaient dans mon âme des émotions profondes, qu’il s’établissait entre elles et moi une relation vague mais immédiate, un rapport défini mais réel, une communication inexplicable mais certaine, j’ai essayé de rendre en musique quelques-unes de mes sensations les plus fortes de mes plus vives perceptions. » Franz LISZT (préface écrite sur son recueil )

Les années de pèlerinage est une oeuvre très importante de ce compositeur. C’est le Liszt ardent, romantique, celui qui part à la recherche du sublime des paysages, qui entre en osmose avec la nature et la découverte de l’absolu.

C’est une sorte de journal intime où il a fait entrer son goût pour la poésie, la littérature. Il se fait le conteur de ses voyages, non seulement extérieurs mais intérieurs aussi, car tout cela a été pensé de façon musicale mais spirituelle également .

Au départ : 19 pièces réparties en trois cahiers (Ier : 1835/36 révision 1855 / Le 2e 1839/1849 et le 3e 1867/1877) – Certaines ont été sélectionnés, d’autres modifiées ou annulées .

Ce recueil est un cycle pour piano, un album  dont on tourne les pages. Les pièces ont des formes très libres, des caractères différents, un certain lyrisme . Le premier évoque la proximité avec la nature, les émotions qui en découlent et le deuxième reflète la poésie et la littérature italienne mais aussi l’art pictural et sculptural.

Aux deux premiers albums viendra s’en ajouter un troisième, bien des années plus tard et dans lequel le poétique viendra se mêler au religieux. Il représente, en effet, l’itinéraire méditatif et spirituel de celui qui était devenu l’abbé Liszt.

Quel qu’ils soient, ces recueils présentent des pièces d’une grande exigence technique, certaines sont plus longues que d’autres. Toutes très développées, pittoresques, parfois assez complexes.

PREMIER CAHIER : LA SUISSE 

George Sand lui avait écrit un jour  :  » vous avez un piano en nacre de perle, vous en jouez près de la fenêtre avec pour vis-à-vis le lac et les neiges sublimes du Mt Blanc .. » Liszt c’est installé en Suisse avec Marie d’Agoult sa compagne, après avoir fui Paris, laissant derrière eux le parfum de scandale causé par leur liaison. Il s’étaient rencontrés en 1833. Elle était mariée, malheureuse, et venait de perdre une fille. Pour Liszt elle va tout quitter : mari, enfants, milieu social. Ils avaient la même impétuosité, la passion des livres, se rejoignaient intellectuellement parlant et ils étaient très complices. Ensemble ils auront trois enfants, puis se sépareront un jour de façon douloureuse.

Dans ce pays, Liszt va se consacrer à la philosophie, la composition et il enseignera également au Conservatoire de la ville. Il est jeune, ardent, amoureux.

Tout ce qu’il écrira  sera le fruit de ses ressentis, ses impressions lors des promenades faites avec sa bien-aimée, dans un cadre un peu idéalisé par leurs propres émotions amoureuses, mais c’est aussi toute la beauté des paysages suisses qui les entoure.

Il va être un peu comme un peintre impressionniste qui peint sur le motif. Il a planté son piano face à la nature : les montagnes, les plaines, les lacs, les sources, le son des carillons qui résonnent dans les vallées, les vocalises des jodlers seront son inspiration  , mais c’est aussi le père attendri par la naissance de son premier enfant dans ce pays, Blandine … et il écrit des oeuvres qui ressemblent à des petites cartes postales musicales. Non seulement elles sont magnifiques, mais pleines de fraîcheur.

Dans ce premier recueil on trouve :  La chapelle de Guillaume Tell – Au lac de Wallenstadt – Pastorale – Au bord d’une source – Orage – La vallée d’Obermann – Eglogue – Le mal du pays – Les cloches de Genève. En voici quelques-unes :

AU LAC DE WALLENSTADT 

L’épigraphe de la partition porte des vers de Lord Byron :

 » Ton lac en contraste avec le monde sauvage où je demeurai

est une chose qui m’incite, par son immortalité, à quittr

les eaux mouillées de la terre pour une source plus pure. »

C’est une pièce troublante, pleine de finesse, innocence. C’est sa représentation du lac où il s’est promené, la mélancolique harmonie de son émotion, le soupir des flots qui une fois mis en musique a tant ému Marie d’Agoult.

Vidéo : Lazar BERMAN au piano

LA VALLÉE D’OBERMANN

 » Douze ou quinze fois peut-être, j’ai vu en rêve un lieu de la Suisse que je connaissais déjà avant le premier de ces rêves, et néanmoins, quand j’y passe ainsi en songe, je le vois très différent de ce qu’il est réellement et toujours comme je l’ai rêvé la première fois : il y a plusieurs semaines, j’ai vu une vallée délicieuse, si parfaitement disposée selon mes goûts, que je doute qu’il en existe de semblables. La nuit dernière je l’ai vue encore et j’y ai trouvé, de plus, un vieillard, tout seul, qui mangeait du mauvais pain à la porte d’une petite cabane fort misérable.  » Je vous attendais  » m’a t-il dit  » je savais que vous deviez venir. Dans quelques jours je n’y serai plus et vous trouverez ici du changement. » Ensuite nous avons été sur le lac dans un petit bateau qu’il a fait tourner en se jetant dans l’eau. J’allais au fond, je me noyais, et je m’éveillai … Fonsalbe prétend que le rêve doit être prophétique et que je verrai un lac et une vallée semblables. Afin que le songe s’accomplisse, nous avons arrêté que si jamais je trouve un lieu pareil, j’irai sur l’eau, pourvu que le  bateau soit bien construit, que le temps soit calme, et qu’il n’y ai point de vieillard. » (Extrait du livre de Etienne PIVERT DE SENANCOUR)

Cette pièce reste la page la plus sublime de ce premier album. Méditative, poétique, quasi désespérée, elle commence de façon assez lyrique et on peut dire qu’elle est vraiment le coeur et l’âme de ce recueil.

Elle fut dédiée à Etienne Pivert de Senancour, poète, grand penseur, philosophe français ; un raisonneur plutôt rêveur avec des côtés voltairiens. Il a été, en quelque sorte, à cheval sur deux époques, un romantique qui n’a eu cesse d’être un homme du XVIIIe siècle.

Cette pièce est l’inspiration du roman de Senancour paru en 1804 :  Oberman , un très gros succès qui a guidé Liszt pour l’écrire. Ce dernier a ajouté un N ( le roman n’en comporte qu’un ). Un ouvrage aimé et lu à deux par le compositeur et sa compagne.

Ce n’est pas un livre qui conte une histoire, c’est plutôt une suite d’analyses assez intériorisées de la pensée d’un homme face à la nature et ce qu’elle lui apporte d’amour, d’espoir, de regret, de nostalgie, de mélancolie. C’est très subtil !

Liszt avait rencontré Senancour en 1834, il était devenu son ami et avec lui il avait partagé de grandes conversations théologiques. Ces entretiens et les lectures de ce philosophe vont lui permettre de mieux se connaître, non en tant que personne, mais pour aller au plus profond de son être, dans   son moi intérieur  et se poser les questions de Sénancour dans sa lettre 63 :   que veux-je ? qui suis-je ? Que demander à la nature. Toute cause est invisible, toute fin trompeuse. Toute forme change, toute durée s’épuise. Je sens, j’existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m’abreuver de la séduction d’un monde fantastique, pour rester altérer de sa voluptueuse erreur ….

Cette pièce se chargera de la force de ces écrits. Au départ on entre dans un climat de grande tristesse, puis le piano, désespéré, en octaves alternées et trémolos suivis de dramatiques silences, apportent un peu de radoucissement . Avec elle on ressent l’envie d’un inaccessible absolu. Elle se termine de façon résignée comme dans un cri.

Vidéo : Claudio ARRAU au piano

LES CLOCHES DE GENÉVE 

Les enfants de Liszt avec de gauche à droite : Blandine, Daniel et Cosima

Cette pièce fut dédiée à sa fille Blandine qui est née durant son voyage en Suisse. La partition porte une citation de Lord Byron  :  » Je ne vis pas en moi-même, je deviens une part de ce qui m’entoure. »

Elle est magnifique, un hymne à la vie, un chant, on dirait une berceuse aussi parfois, mais c’est aussi le son d’une cloche qui se balance, de façon régulière, et sonne pour annoncer la naissance d’un enfant.

Liszt la remaniera profondément en 1850, retirer tout ce qui, pour lui, n’était alors que représentation  et on se retrouve alors avec deux versions différentes l’une de l’autre mais très intéressantes malgré tout.

Vidéo : Jorge BOLET au piano ( ce dernier a reçu en 1985 un Gramophone Award pour son magnifique, convaincant et très émotionnel enregistrement de ce premier album de Liszt)

ORAGE

Pièce brillante qui a la particularité de faire partie du recueil mais n’a pas été composée en Suisse. Liszt l’écrira lorsqu’il se trouvait, bien des années plus tard, à Weimar et il l’ajoutera à l’album.

C’est la traduction musicale d’une tempête un jour de gros orage avec la nature en furie. Elle est assez redoutable avec ces doubles tierces !

Un passage poétique de Byron accompagne la partition :

 » Mais où, Ô tempête, est le dessein ?

Etes-vous comme celle en le sein humain.

Ou trouvez-vous, finalement, comme les aigles,

quelques nids élevés ?  »

Vidéo : Gyorgy CZIFFRA au piano

Concerto pour deux clavecins BWV 1060 … Jean-Sébastien BACH

Vidéo : The ENGLISH CONCERT avec à la direction et au clavecin Trevor PINNOCK – 2nd clavecin Kenneth GILBERT

Cette merveilleuse page fait partie d’une série de très beaux concertos écrits pour le clavecin lorsque Bach était directeur du Collegium Musicum de Leipzig en 1730.

Il a repris des morceaux de partitions anciennes composées par ses soins . Pour autant, il ne s’est pas uniquement contenté de « puiser » dans ces œuvres, mais il a apporté de grands changements, notamment dans la mélodie, l’instrumentation, et ce avec une grande diversité et une mise en valeur des deux clavecins.

C’est un concerto bien équilibré, d’une grande clarté, brillant, enjoué, réjouissant, raffiné, virtuose. Les deux clavecins dialoguent superbement bien.

Leçons des Ténèbres … François COUPERIN

François Couperin fut non seulement un merveilleux compositeur, mais un brillant organiste, ainsi qu’un talentueux claveciniste (l’un des plus grands de son époque avec Rameau). C’est pour toutes ces raisons qu’il fut surnommé Couperin Le Grand.

François COUPERIN (1668-1733)

Né dans une famille de grands musiciens, formé par son père, il occupera à 11 ans seulement le poste d’organiste en l’église St Gervais à Paris.

En 1693, il entre au service du roi Louis XIV lequel le charge de l’orgue à la chapelle royale, mais également de l’éducation musicale des enfants royaux, en particulier le Duc de Bourgogne.

Les Leçons des ténèbres sont regroupées dans un recueil qui en compte trois ( à une ou deux voix) écrites entre 1713 et 1717 pour les clarisses de l’abbaye royale de Lonchamp. Elles font partie des psaumes et prières du bréviaire, et se réfèrent à la mort et la souffrance du Christ.

Dans ce chef-d’œuvre de la musique vocale baroque, tout en clair-obscur, il y a à la fois la désolation, la douleur, mais aussi le douceur et la sérénité.

Je vous invite à écouter la troisième , magnifiquement interprétée par Montserrat FIGUERAS et Maria-Cristina KIEHR, accompagnées par le CONCERT DES NATIONS sous la direction de Jordi SAVALL

Concerto pour violon Op.35 … Erich KORNGOLD

ERICH KORNGOLD
Erich Wolfgang KORNGOLD ( 1897/1957)

( Vidéo : Interprétation Jashca HEIFETZ – Accompagné par L.ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE LOS ANGELES sous la direction de Alfred WALLENSTEIN )

Ce magnifique Concerto fut composé en 1945. Il est dédié à Alma Mahler, l’Andante notamment, un moment vraiment très beau, émouvant, dans lequel le violon dialogue de façon subtile avec l’orchestre.

Dans son l’ensemble, la partition est lumineuse, d’une grande richesse mélodique, avec des couleurs un peu dans l’esprit des films hollywoodiens, ce qui, finalement, n’est pas étrange compte tenu du fait que ce compositeur a travaillé pour le cinéma ( Warner ).

 » Malgré la demande de virtuosité dans le final, l’œuvre a été , avec ses nombreux épisodes mélodiques et lyriques, davantage envisagée pour un Caruso que pour un Paganini. Il est inutile de dire combien j’ai été heureux que mon Concerto soit interprété à la fois par un Paganini et un Caruso réunis sous les traits d’une seule et même personne : Jasha Heifetz !  » Erich KORNGOLD ( Compositeur autrichien naturalisé américain, après la première)

JASHA HEIFETZ 2
Jascha HEIFETZ et son violon ( Photo de Irving PENN)

Concertos pour flûte … W.Amadeus MOZART

Cette statue de Mozart fait partie d’un monument réalisé par Karl KÖNIG (architecte) et Viktor TILGNER (sculpteur) – Le tout se trouve sur une place à Vienne (Autriche)

 » Vous savez que je me sens mal à l’aise (certaines traductions disent je me sens impuissant ) lorsque je suis obligé d’écrire pour un instrument que je ne peux sentir  » … écrivait Mozart à son père Léopold. On reste franchement étonné de son ressenti vis-à-vis de la flûte, car il écrira des pages merveilleuses pour cet instrument.

En 1777 Mozart séjourne à Mannheim. Grâce au flûtiste de l’Orchestre de la ville, Johann Baptist Wendling, avec lequel il s’est lié d’amitié, il obtient une commande d’un commerçant néerlandais assez aisé amoureux de la flûte. Il souhaitait : 2/3 concertos si possible faciles d’exécution et 3 quatuors. Mozart n’en exécutera qu’une petite partie et ne recevra donc pas la belle somme d’argent qui devait lui être rétribuée.

Parmi les concertos il y aura le concerto K.313 et le concerto K.314

Du premier ( K.313) le musicologue Alfred Einstein dira un jour à propos de son final de style galant qu’il est  » une source jaillissante de bonne humeur et de fraîcheur inventive « . C’est une partition virtuose, majestueuse, raffinée, noble, subtile, qui offre un merveilleux dialogue entre la flûte et l’orchestre. On pourrait même dire qu’elle est très lyrique, ce qui pourrait se comprendre par le fait, qu’à cette époque, notreMozart était amoureux d’une cantatrice, Aloysa Weber (il épousera plus tard sa sœur Constance). D’ailleurs, l’un des mouvements de ce concerto, sera utilisé pour son opéra La flûte enchantée.

Vidéo : Ier mouv. Emmanuel PAHUD à la flûte , accompagné par L.ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE BERLIN sous la direction de Claudio ABBADO

Le second (K.314) était à l’origine un concerto pour hautbois créé en 1777 par un hautboïste de la Cour de Salzbourg que Mozart appréciait : Giuseppe Ferlendis. Compte tenu du fait qu’il était pris par le temps pour honorer la commande du commerçant néerlandais, il va tout simplement transcrire pour la flûte ce concerto.

C’est une page tout à fait éloquente, exigeante, virtuose, merveilleusement équilibrée entre l’instrument (hautbois ou flûte) et l’orchestre.

Vidéo : James GALWAY à la flûte accompagné par L.ACADEMY OF ST MARTIN IN THE FIELDS sous la direction de Neville MARRINER

En 1778 Mozart est à Paris. C’est la seconde fois qu’il se rend dans la capitale. La première fois il avait reçu un accueil enthousiaste, la fois suivante les choses ne vont pas se dérouler de la même façon. D’abord il va perdre sa maman et il aura beaucoup de mal à obtenir des commandes et vivra dans la précarité.

Il compose le concerto K.299 pour flûte et harpe pour une demande qui lui avait été faite par Adrien Louis Bonnières de Souastre, duc de Guisnes : lui est flutiste à ses heures perdues et sa fille aînée Marie-Louise, élève d’Amadeus en composition, bien que ce dernier la juge  » assez sotte  » se débrouille assez bien avec une harpe.

Superbe concerto, délicieux, énergique, insouciant, plein de légèreté, séducteur et séduisant, inventif, plein d’esprit, avec des superbes couleurs instrumentales, oeuvre tout à fait charmante, mélancolique, et si joyeux dans sa gavotte finale.

Vidéo : Lily LASKINE à la harpe – Jean-Pierre RAMPAL à la flûte – Tous deux accompagnés par l’ENSEMBLE INSTRUMENTAL JEAN-MARIE LECLAIR dirigé par Jean-François PAILLARD

Le violon …

 » Dans le violon, l’orchestre a trouvé sa voix plus qu’humaine. De l’humble boite à corde inventée par les Celtes jusqu’aux violons que de lents progrès, de recherches et quelle longue suite de générations ! C’est la perfection.

Le violon est le roi du chant. Il a tous les tons et une portée immense : de la joie à la douleur, de l’ivresse à la méditation, de la profonde gravité à la légèreté angélique, il parcourt tout l’espace du sentiment. L’allégresse sereine ne lui est plus étrangère que la brûlante volupté. Le râle du cœur et le babil des sources, tout lui est propre, et il a passé sans effort de la langueur des rêves à la vive action de la danse.

Notre violon n’a plus depuis tantôt quatre siècles. Il est tel que l’ont légué à la musique les luthiers de Crémone, vers 1550, avec les quatre cordes accordées en quintes, le manche étroit et l’ardente volute qui fait le chapiteau au bout du cheviller. Ses lignes sont un poème de grâce, elles tiennent de la femme et de l’amphore. Elles sont courbes comme la vie, et tant de grâce exprime l’équilibre de toutes les parties, la fleur de la force.

Dans un violon tout est vivant. Si je prends un violon dans les mains, je crois tenir une vie. Tout est en bois vibrant et plastique, aux ondes pressées. Ainsi l’arbre, le violon brut de la forêt, rend en vibrations tous les souffles du ciel et toutes les harmonies de l’eau. C’est pourquoi, il ne faut qu’un rien pour changer la sonorité d’un violon : le chevalet un peu plus haut ou un peu plus bas, plus étroit ou plus large, et le son maigrit et s’étouffe, s’altère et pâlit. Le grand Stradivarius en a réglé la forme et la place pour toujours. Les luthiers de Crémone voyageaient dans le Tyrol pour y choisir les bois les plus purs, les plus belles fibres et l’érable le plus sonore.

Tout est beau dans le violon, tout a du prix. Aux moindres détails, on reconnaît l’accord de l’instinct musical et d’une raison, d’une étude séculaire. Les tables sont voûtées selon un calcul exquis. L’évidement des côtés est d’une grâce comparable aux plus suaves inflexions de la chair qui sinue de la gorge aux hanches : cette scotie d’un galbe si ferme et si tendre n’est pas d’un trait moins sûr que la nacelle des plus pures corolles. Et les ouïes sont les plus belles intégrales.

Dans le violon visible, je suis toujours tenté de reconnaître le corps divin du son en croix : le chant sur le saint bois du sacrifice. Et le grand violoniste, quand il va donner le premier coup d’archet, semble toujours le grand prêtre d’un culte voué aux enchantements. Son geste est une incantation. A

Au dedans de ce corps sensible sont logés les organes les plus délicats qui font le mystère du timbre : les tasseaux et les coins, le ruban des contre-éclisses, la barre qui est le système nerveux du violon, et l’âme qui en est vraiment le cœur très véridique. En déplaçant l’âme, on déplace le son. Voilà la merveille de vie sonore, avec les quatre-vingt-trois pièces qui la composent et que les luthiers de Crémone ont porté à la perfection. » André SUARÉS (Écrivain et essayiste français / Extrait de son livre Le voyage du Condottiere )

Vidéo : Concertos pour violon RV.386 – RV.235 – RV.296 – RV.258 – RV.389- RV.251 composés par Antonio VIVALDI -Interprétés par Giuliano CARMIGNOLA (violon solo) et le VENICE BAROQUE ORCHESTRA

Double Concerto Op.102 … Johannes BRAHMS

Vidéo : David OISTRAKH au violon et Mstislav ROSTROPOVITCH au violoncelle, accompagnés par L.ORCHESTRE PHILHARMONIQUE de MOSCOU sous la direction de Kyril KONDRASHIN

Cette page fut écrite en 1887 et créée la même année à Cologne. Joseph Joachim était au violon, Robert Hausmann au violoncelle et le compositeur dirigeait l’orchestre.

Au départ, Brahms avait l’intention de dédier cette page à son ami Joseph Joachim. Mais les deux hommes vont se brouiller le jour où le compositeur apportera son aide à la femme du violoniste, au cours de leur divorce. Il s’en voulait terriblement d’avoir pris parti.

Un autre de ses amis proches, le violoncelliste Robert Hausmann souhaitait vivement que Brahms compose un Concerto pour son instrument, le violoncelle. Le compositeur vit dans cette œuvre, la possibilité de reprendre contact avec Joachim. S’agissant, en effet, d’une œuvre réunissant violon et violoncelle, il ne voyait personne d’autre que Joachim pour la partie violon. Il lui écrivit pour lui faire part de son projet et le violoniste accepta. Clara Schumann, chez qui ils ont souvent répété, disait qu’il était le Concerto de la réconciliation.

Les deux instruments fusionnent magnifiquement bien . C’est un merveilleux Concerto expressif, intense, virtuose, poétique, avec une sensibilité quasi fragile. Et pourtant les appréciations le concernant ne furent pas très chaleureuses à l’époque : Joachim affirma qu’il ne pensait pas qu’il soit le plus beau des Concertos de Brahms, Clara Schumann ne lui trouvait pas d’avenir, et la critique, de façon générale, l’accusait d’être fastidieux, trop cérébral, inaccessible même.

Il faut dire que Brahms n’avait pas vraiment défendu son travail, affirmant que ce Concerto avait été un travail amusant, mais qu’effectivement vu qu’il mettait en présence deux instruments qu’il ne connaissait probablement pas autant que son piano , eh bien il comprenait certaines critiques.

Fort heureusement, l’œuvre, grandement analysée, au fil de temps, va être fortement saluée par les musicologues. On mettra en avant le respect profond du compositeur pour ces deux instruments, l’éloquence et la profondeur de la conversation dont ils font preuve tout au long de l’œuvre, la luminosité orchestrale, sa quasi texture symphonique, sa beauté virtuose.