Les mots ne seraient d’aucun prix …

 » Les mots ne seraient d’aucun prix s’ils se résignaient à nommer ou décrire ce qui est, au lieu de se précipiter vers ce qui n’est pas. Leur aveuglement convient à l’irréductible rêveur que je suis. Ils ont leur manière propre de dissiper le mystère en l’aggravant et de ne rien me donner à voir dont ils n’avaient, tout d’abord, déformé les traits. Je sais leurs tromperies et m’y suis résigné. Je ne compte plus m’approprier ce que je nomme : il me suffit d’esquiver le geste de le toucher des mains. Ne fût-ce que pour en aviver la douleur. Je concède au langage le soin de courtiser l’impossible. Jamais l’écriture n’est trop riche de désirs ni de mensonges pour qui fait de ses masques un visage tragique. Sachant sa vanité, il n’y renonce point mais la cultive comme un poison. Dès lors, rien ne l’obsède davantage que cette duplicité à quoi il reconnaît qu’il est en passe de devenir un homme. » Jean-Michel MAULPOIX (Écrivain, poète français et critique littéraire-Extrait de son ouvrage/recueil Une histoire de bleu/1992)

Jean-Michel MAULPOIX

Écrivez quand même …

 » Ecrivez quand même, oui, écrivez encore, écrivez sans cesse, malgré l’indifférence du public, le silence de la critique, et l’incompréhension de vos amis. Écrivez, pour les étoiles comme Cécile Sauvage, pour les palmiers comme Anne Perrier, pour le désert comme les poétesses du Liban. Car, lorsqu’ils ont été suffisamment recopiés, imprimés ou mis sur le Net, les poèmes vivent plus longtemps que les poètes. Votre corps, votre nom, auront disparu depuis des siècles quand un jour, par hasard, un curieux dénichera, au fond d’une bibliothèque en ruine, sous une épaisse couche de poussière, un exemplaire papier, ou numérique, d’une de vos œuvres. Et, soudain, on essaiera de savoir qui vous étiez, on vous lira avec intérêt, dans la surprise de l’instant on vous portera même aux nues, vous serez lancée ou relancée : croyez-vous qu’on lisait encore Christine de Pisan et Ronsard au XVIIème siècle, ou Maurice Scève et Du Bellay au XVIIIème ? Le XXème siècle leur a donné une seconde chance. Comptez sur le XXIIème.

Et surtout, n’oubliez jamais ce qu’a écrit Sappho, cette petite phrase isolée dont le contexte est perdu, une phrase orpheline, à demi dévorée par le temps, mais que tout écrivain, tout artiste, devrait se répéter comme un mantra : « il y aura quelqu’un, un jour, pour se souvenir de nous ».  » Françoise CHANGERNAGOR (Femme de lettres, écrivain, haut-fonctionnaire française. Membre de l’Académie Goncourt- Extrait de son livre Quand les femmes parlent d’amour)

Françoise CHANDERNAGOR

Relire …

 » Relire, c’est une activité curieuse. D’abord, on reconnaît le livre comme un vieux copain, on se souvient, on le prévoit, on s’étonne de ce que l’on avait oublié, on y trouve de nouvelles choses. Puis quand c’est la troisième, la quatrième fois, on le connaît si bien qu’on y entre comme dans un lieu familier, comme dans un chez soi. C’est reposant. On a l’impression qu’on l’a écrit, qu’on est exactement son auteur. Les pages et les chapitres deviennent les pièces, les chambres, les couloirs, l’escalier, les fenêtres et le jardin d’une maison qu’on habite. » Grégoire POLET (Écrivain belge de langue française. Extrait de son livre Excusez les fautes du copiste)

Tableau de Friedrich FROZEL

Lire, écrire et ordinateur …

Extraits du livre rédigé en commun par Umberto ECO ( Romancier italien, médiéviste, sémioticien, philosophe et critique littéraire), et Jean-Claude CARRIÉRE (Écrivain, dramaturge, parolier, metteur en scène, acteur et scénariste français) : «  »N’espérez pas vous débarrassez des livres »

 » Avec internet, nous sommes revenus à l’ère alphabétique. Si jamais nous avions cru être entrés dans la civilisation des images, voilà que l’ordinateur nous réintroduit dans la galaxie de Gutenberg et où le monde se trouve désormais obligé de lire. Pour lire un faut un support. Ce support ne peut être le seul ordinateur. Passez deux heures sur votre ordinateur à lire un roman et vos yeux deviennent des balles de tennis … L’ordinateur dépend de la présence de l’électricité. Le livre se présente donc comme un outil flexible. Les variations autour de l’objet livre n’en ont pas modifié la fonction, ni la syntaxe depuis plus de 500 ans. Le livre est comme la cuillère, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux … Peut-être évoluera t-il dans ses composantes, peut-être que ses pages ne seront plus en papier. Mais il demeurera ce qu’il est . » Umberto ECO

 » Nous n’avons jamais eu autant besoin de lire et d’écrire que de nos jours. Nous ne pouvons pas nous servir d’un ordinateur si nous ne savons pas écrire et lire. Et même de façon plus complexe qu’autrefois car nous avons intégrés de nouveaux signes, de nouvelles clés. Notre alphabet s’est élargi. Il est de plus en plus difficile d’apprendre à lire. Nous connaitrions un retour à l’oralité si nos ordinateurs pouvaient transcrire directement ce que nous disons. Mais cela pose une autre question :  » Peut-on s’exprimer si on ne sait ni lire ni écrire ?  » Jean-Claude CARRIÉRE

A gauche : Umberto ECO ( 1932/2016) – A droite Jean-Claude CARRIÉRE (1931/2021)

Les romans …

 » Ce sont les romans qui disent le plus de vérité sur la vie : ce qu’elle est, comment nous la vivons, quel sens elle pourrait avoir, comment nous la goûtons et l’apprécions, comment elle tourne mal et comment nous la perdons. Les romans parlent à .. et émanent de tout ce que nous sommes ( esprit, cœur, œil, sexe, peau, conscient et subconscient ). Ils disent ce que c’est que d’être un individu, ce que signifie faire partie d’une société, ce que signifie être seul. Seul et pourtant en compagnie: telle est la position paradoxale du lecteur. Seul en compagnie d’un écrivain qui parle dans le silence de notre esprit. Et,  autre paradoxe, cela ne fait aucune différence que cet écrivain soit vivant ou mort. Le roman rend des personnages qui n’ont jamais existé aussi réels que nos amis et des écrivains morts aussi vivants qu’un présentateur de télévision. » Julian Barnes ( Romancier, nouvelliste, essayiste et journaliste anglais – Extrait de son roman Par la fenêtre )

BARNES Julian
Julian BARNES

 

La lecture à la plage …

 » Pas si facile, de lire sur la plage. Allongé sur le dos, c’est presque impossible. Le soleil éblouit, il faut tenir à bout de bras le livre au-dessus du visage. C’est bon quelques minutes, et puis on se retourne. Sur le côté, appuyé sur un coude, la main posée contre la tempe, l’autre main tenant le livre ouvert et tournant les pages, c’est assez inconfortable aussi. Alors on finit sur le ventre, les deux bras repliés devant soi.

Toutes ces positions successives, ces voluptés irrégulières, c’est la lecture sur la plage. On a la sensation de lire avec le corps. » Philippe DELERM (Écrivain français – Extrait de son livre La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.)

La bibliothèque …

 » Comme la plupart des amours, l’amour des bibliothèques s’apprend. Nul ne peut savoir d’instinct, lorsqu’il fait ses premiers pas dans une salle peuplée de livres, comment se comporter, ce que l’on attend de lui, ce qui est promis, ce qui est autorisé. On peut se sentir horrifié face à ce fouillis, cette ampleur, ce silence, ce rappel moqueur de tout ce qu’on ne sait pas, cette surveillance, et un peu de cette sensation écrasante peut demeurer encore après qu’on a appris les rites et les conventions.

L’existence de toute bibliothèque donne au lecteur une idée de ce qu’est vraiment sa force, une force qui combat les contraintes du temps, apportant des fragments du passé dans le présent. Cela lui permet de regarder, même secrètement et de loin, dans l’esprit d’autres êtres humains et de savoir quelque chose sur lui-même à travers les histoires accumulées à son profit. Mais, surtout, il dit au lecteur que sa force réside dans la capacité à sa souvenir activement, à travers la sollicitation de la page, de moments choisis de l’expérience humaine.

Dans une bibliothèque, il n’y a pas d’étagère qui reste longtemps vide. Comme la nature, les bibliothèques ont horreur du vide et, le problème de l’espace est inhérent à la nature même de toute collection de livres. C’est le paradoxe de toute bibliothèque. En effet, si d’une part elle vise, dans une mesure plus ou moins grande, à recueillir et à conserver un témoignage du monde aussi complet que possible, cette tâche sera finalement redondante car elle ne pourra être mise en œuvre que lorsque les frontières de la bibliothèque coïncident avec celles du monde entier. » Alberto MANGUEL (Écrivain argentin naturalisé canadien. Paragraphes extraits de son livre La bibliothèque, la nuit )

Bibliothèque de l’Assemblée nationale / Paris

C’est la poésie qui illustre le mot …

 » Le snobisme scolaire qui consiste, en poésie, à n’employer que certains mots déterminés, à la priver de certains autres, qu’ils soient techniques, médicaux, populaires ou argotiques, me fait penser au prestige du rince-doigts et du baisemain. Ce n’est pas le rince-doigts qui fait les mains propres ni le baisemain qui fait la tendresse. Ce n’est pas le mot qui fait la poésie, c’est la poésie qui illustre le mot. » Léo FERRÉ (Auteur-compositeur-interprète, pianiste et poète français naturalisé monégasque) 

Léo FERRÉ 1916/1993

Quels sont les livres ? …

Quels sont les livres repères qui vous autorisent ? Les livres qui vous font écrire ? Rire ? Les livres du matin, les livres du soir ? Les livres sur les livres et les livres sur la lecture, les livres qu’on ne finit pas et les livres infinis ? Et même les livres qu’on ne lit pas mais qu’on caresse ? Les livres qui vous donnent accès à vous-même. Le livre qui vous a régénéré, le livre qui vous est au cœur, vous n’avez plus qu’à le faire apparaître, à en lire quelques phrases, à le prêter . Passeur ! Chacun de nous a un livre secret. C’est un livre chéri. Il n’est pas beau. Pas grand. Pas si bien écrit. On s’en fiche. car il est la bonté même pour nous. L’ami absolu. Il promet et il tient ce qu’il promet. » Régine DETAMBEL (Écrivaine française, formatrice en bibliothérapie créative – Extrait de son ouvrage Les livres prennent soin de nous )

Régine DÉTAMBEL