Impossible d’écrire …

« Impossible d’écrire si l’on n’est pas lecteur. J’ai déjà insisté sur cette presque lapalissade. Mais impossible aussi parfois d’écrire parce que l’on est lecteur. C’est le sentiment que m’a donné, pendant plusieurs années, la plongée dans l’univers de Marcel Proust. Cela a correspondu à mes quatre années d’études universitaires. Quand on m’a demandé pourquoi je n’avais pas écrit plus tôt, j’ai souvent argué de l’aspect desséchant des études littéraires, la dissection des textes, la lecture souvent rébarbative des ouvrages critiques. Mais je me suis rendu compte aujourd’hui que la vraie raison c’était Proust. Quel Bonheur ! Dans A la recherche , l’auteur parle, à plusieurs reprises, des différentes lunettes que nous proposent les artistes pour regarder le monde. Avant de chausser les lunettes de Proust, je ne savais pas que je voyais bêtement clair. Comme tout d’un coup le monde est devenu délicieusement trouble, infiniment riche et nuancé ! Et le plus extraordinaire, quand on devient binoclard proustien, c’est le sentiment que cette richesse vient de soi et non de lui !  » Philippe DELERM (Écrivain français – Extrait de son livre Écrire est une enfance)

Philippe DELERM

Les livres …

 » Dans la vitrine de la librairie, tu as aussitôt repéré la couverture et le titre que tu cherchais. Sur la trace de ce repère visuel, tu t’es aussitôt frayé un chemin dans la boutique, sous le tir de barrage nourri des livres que tu n’as pas lus, qui sur les tables et les rayons, te jetaient des regards noirs pour t’intimider. Mais tu sais que tu ne dois pas te laisser impressionner. Que sur des hectares et des hectares s’étendent les livres que tu peux te passer de lire, les livres faits pour d’autres usages que la lecture , les livres qu’on a déjà lus sans avoir besoin de les ouvrir parce qu’ils appartiennent à la catégorie du déjà lu avant même d’avoir été écrits.

Tu franchis donc la première rangée de murailles : mais voilà que te tombe dessus l’infanterie des livres que tu lirais volontiers si tu avais plusieurs vies à vivre, mais malheureusement les jours qui te restent à vivre sont ce qu’il sont. Tu les escalades rapidement et tu fends la phalange des livres que tu as l’intention de lire, mais il faudra, d’abord, en lire d’autres, des livres trop chers que tu achèteras quand ils seront revendus à moitié prix, des livres idem, voir ci-dessus, quand ils seront repris en poche, des livres que tu pourrais demander à quelqu’un de te prêter, des livres que tout le monde a lus, et c’est donc comme si tu les avais lus toi-même.

Sous les tours du fortin, face aux efforts d’interception, des livres que, depuis longtemps, tu as l’intention de lire, des livres que tu as cherchés des années sans les trouver, des livres qui concernent justement un sujet qui t’intéresse en ce moment, des livres que tu veux avoir à ta portée en toute circonstance, des livres que tu pourrais mettre de côté pour les lire peut-être cet été, des livres dont tu as besoin pour les aligner sur un rayonnage, des livres qui t’inspirent une curiosité soudaine, frénétique et peu justifiable.

Bon, tu as au moins réussi à réduire l’effectif illimité des forces adverses à un ensemble considérable, certes, mais cependant calculable, d’éléments en nombre fini, même si ce relatif soulagement est mis en péril par les embuscades des livres que tu as lus il y a si longtemps qu’il serait temps de les relire, et des livres que tu as toujours fait semblant d’avoir lu et qu’il faudrait aujourd’hui te décider de lire pour de bon.

Tu te libères en quelques zigzags et tu pénètres d’un bond dans la citadelle des nouveautés dont l’auteur ou le sujet t’attire. Une fois dans la place, tu peux pratiquer des brèches entre les rangées de défenseurs. Tu les divises en nouveautés d’auteurs ou sujets déjà connus ( de toi ou dans l’absolu), et nouveautés d’auteurs ou sujets totalement inconnus (pour toi du moins). Puis tu répartis l’attraction qu’ils exercent sur toi selon le besoin ou le désir que tu as de nouveauté ou de non-nouveauté ( de nouveauté dans le non-nouveau et de non-nouveau dans le nouveau).

En passant, tu as jeté aux livres alentour un regard douloureux (mieux : ce sont les livres qui te regardent de cet air douloureux qu’ont les chiens quand ils voient du fond des cages d’un chenil municipal l’un des leurs s’éloigner, tenu en laisse par son maître venu le reprendre). Et tu es sorti.  » Italo CALVINO (Écrivain italien. Extrait de son livre Si par une nuit d’hiver un voyageur)

Écrivez quand même …

 » Écrivez quand même, oui, écrivez encore, écrivez sans cesse, malgré l’indifférence du public, le silence de la critique, et l’incompréhension de vos amis. Écrivez, pour les étoiles comme Cécile Sauvage, pour les palmiers comme Anne Perrier, pour le désert comme les poétesses du Liban. Car, lorsqu’ils ont été suffisamment recopiés, imprimés ou mis sur le Net, les poèmes vivent plus longtemps que les poètes. Votre corps, votre nom, auront disparu depuis des siècles quand un jour, par hasard, un curieux dénichera, au fond d’une bibliothèque en ruine, sous une épaisse couche de poussière, un exemplaire papier, ou numérique, d’une de vos œuvres. Et, soudain, on essaiera de savoir qui vous étiez, on vous lira avec intérêt, dans la surprise de l’instant on vous portera même aux nues, vous serez lancée (ou relancée). Croyez-vous qu’on lisait encore Christine de Pisan et Ronsard au XVIIème siècle, ou Maurice Scève et Du Bellay au XVIIIème ? Le XXème siècle leur a donné une seconde chance. Comptez sur le XXIIème …

Et surtout, n’oubliez jamais ce qu’a écrit Sappho, cette petite phrase isolée dont le contexte est perdu, une phrase orpheline, à demi dévorée par le temps, mais que tout écrivain, tout artiste, devrait se répéter comme un mantra : « il y aura quelqu’un, un jour, pour se souvenir de nous ».  » Françoise CHANGERNAGOR ( Femme de Lettres, écrivain, haut fonctionnaire français, membre de l’Académie Goncourt – Extrait de son livre Quand les femmes parlent d’amour)

Françoise CHANGERNAGOR

Les mots …

 »Le monde des mots est sans limite. Il ouvre des milliers de portes. Les mots portent des idées, des sentiments qui sont plus forts quand ils sont chantés : la révolte, la misère ou l’amour, ça vous rentre dans le cœur et pas besoin de dictionnaire ! On apprend à entendre, derrière les mots, des choses aussi invisibles que le vent qui souffle. « Gérard LOUVIOT (Auteur français resté illettré jusqu’à l’âge de 35 ans-Extrait de son livre Orphelin des mots)

On n’écrit pas pour soi …

 » On n’écrit pas pour soi, mais pour les autres. Pour les morts qui subsistent en nous, et pour les vivants qui nous lisent. Même les manuscrits volontairement laissés sans lecteurs au fond des tiroirs s’adressent à quelqu’un. A des parents perdus, à des passions anciennes, parfois à des proches qui ne l’apprendront jamais. Et c’est encore plus vrai quand on écrit en hommage à des défunts aimés ou admirés. Les livres alors, comme le font les poèmes, dressent des tombeaux. Ils ne recouvrent pas de marbre les morts, ils les revêtent d’une douce ferveur. Ce sont des urnes à portée de main qu’il nous suffit d’ouvrir, où nous plongeons nos souvenirs, et dont les cendres sont les mots ….  » Jean-Michel DELACOMPTÉE (Écrivain français, auteur d’essais et portraits littéraires – Extrait de son livre Écrire pour quelqu’un)

Jean-Michel DELACOMPTÉE

Il y a dans la lecture …

« Il y a dans la lecture quelque chose qui relève de l’irrationnel. Avant d’avoir lu, on devine tout de suite si on va aimer ou pas. On hume, on flaire le livre, on se demande si ça vaut la peine de passer du temps en sa compagnie. C’est l’alchimie invisible des signes tracés sur une feuilles qui s’impriment dans notre cerveau. J’étais un lecteur compulsif. Je lisais en marchant. Il me fallait quinze minutes pour aller au lycée. C’était mon quart d’heure de lecture qui s’étirait en une demi-heure ou plus et j’arrivais souvent en retard … J’ai fini par classer les écrivains en deux catégories : ceux qui vous laissaient arriver à temps et ceux qui vous mettaient en retard. Quand, quelque jours plus tard, j’ai expliqué à l’appariteur que mon retard était dû au suicide de Anna Karénine , il a cru que je me foutais de lui. J’ai aggravé mon cas en avouant que je n’avais pas compris pour quel motif elle se suicidait ! J’avais été obligé de revenir en arrière par peur d’en avoir manqué la raison. Il m’a collé pour deux jeudis : un pour cet énième retard, et l’autre parce que c’était une emmerdeuse qui ne méritait pas autant d’attention. » Jean-Michel GUENASSIA (Écrivain français- Extrait de son livre Le club des incorrigibles optimistes)

Jean-Michel GUENASSIA

Le temps de lire …

« Où trouver le temps de lire ? Grave problème qui n’en est pas un. Dès qu’on se pose la question du temps de lire, c’est que l’envie n’y est pas. Car, à y regarder de plus près, personne n’a jamais le temps de lire. Ni les petits, ni les ados, ni les grands. La vie est une entrave perpétuelle à la lecture. Lire ? Je voudrais bien, mais le boulot, les enfants, la maison : je n’ai plus le temps;

Comme je vous envie d’avoir le temps de lire ! Et pourquoi celle-ci, qui travaille, fait des courses, élève des enfants, conduit sa voiture, aime trois hommes, fréquente le dentiste, déménage la semaine prochaine, trouve t-elle le temps de lire, et ce chaste rentier célibataire non ?

Le temps de lire est toujours du temps volé, tout comme le temps d’écrire d’ailleurs ou le temps d’aimer. Volé à quoi ? Disons au devoir de vivre. C’est sans doute la raison pour laquelle le métro se trouve être la plus grande bibliothèque du monde.

Le temps de lire, comme le temps d’aimer, dilate le temps de vivre. Si on devait envisager l’amour du point de vue de notre emploi du temps, qui s’y risquerait ? Qui a le temps d’être amoureux ? A t-on jamais vu, pourtant, un amoureux ne pas prendre le temps d’aimer ?

Je n’ai jamais eu le temps de lire, mais rien jamais n’a pu m’empêcher de finir un roman que j’aimais. La lecture ne relève pas de l’organisation du temps social. Elle est, comme l’amour, une manière d’être. La question n’est pas de savoir si j’ai le temps de lire ou pas (temps que personne d’ailleurs ne me donnera), mais si je m’offre, ou non, le bonheur d’être lecteur.  » Daniel PENNAC (Écrivain français/ Extrait de son livre Comme un roman)

Daniel PENNAC

Le mystère de la lecture …

 » Le mystère de la lecture, c’est que de toutes les passions, c’est une de celles qui ne s’épuisent pas. On pourrait imaginer qu’avec le temps vient la lassitude. C’est tout le contraire. L’appétit reste vif. On mesure tout ce qu’on n’a pas lu et nous restera à jamais ignoré. On va mourir sur sa faim. Des continents entiers demeureront ignorés qui contenaient de petits paradis et des sortilèges qui garderont leurs secrets. Pour moi, je n’ai jamais envisagé la lecture que comme un décryptage de ma propre vie. Aussi, quand viendra l’heure, ce ne sera pas seulement au dernier mot d’un livre mais à mon dernier souffle qu’il faudra ajouter le mot « fin »  » Jean-Marie ROUART (Écrivain français, chroniqueur, essayiste, membre de l’Académie française- Extrait de son livre Ces amis qui enchantent la vie)

Jean-Marie ROUART

Écrire …

 » Écrire c’est la solitude d’une pièce qui se transforme, peu à peu, en une prison, une cellule de la torture. C’est la peur de la page blanche qui vous scrute moqueuse. C’est la torture du mot que vous ne trouvez pas, et lorsque vous le trouvez, il faut qu’il rime avec mot qui est juste à côté. C’est le martyre de la phrase boiteuse, de la métrique qui ne tient pas, de la structure qui ne tient pas non plus, de la page qui ne fonctionne pas, du chapitre que vous devez arrêter … et refaire, refaire, refaire, jusqu’à ce que les mots semblent une nourriture qui s’échappe de la bouche affamée de Tantale. C’est le renoncement au soleil, au ciel bleu, au plaisir de se promener, de voyager, de bouger tous son corps, pas uniquement les mains et la tête. C’est une discipline de moine, un sacrifice de héros.  » Oriana FALLACI (Écrivain, essayiste et journaliste italienne)