Amedeo & Jeanne …

Amedeo MODIGLIANI (1884/1920)

 » Le 31 décembre 1916, pendant qu’un banquet réunit le tout Montparnasse au rez-de-chaussée de la Rotonde en l’honneur d’Apollinaire, Amedeo croque le portrait d’une jeune fille qu’il a déjà croisée ces derniers temps à l’Académie Colarossi où il va dessiner le nu : Jeanne, passionnée d’art, s’y est inscrite suivant les pas de son frère André. 

Jeanne HÉBUTERNE (1898/1920)

Elle a dix-huit ans, il a en a trente-deux au compteur. Ses amies de l’Académie Colarossi l’ont surnommée  » noix de coco  » en référence au teint laiteux de sa peau. Elle a de grands yeux en amande, des lèvres pleines presque violettes ; ses cheveux châtains tressés en deux longues nattes encadrent son visage. Elle apparaît dans ce milieu bohème exubérant comme une vierge sage, toujours silencieuse, timide, sérieuse, n’ayant apparemment pas le moindre sens de l’humour. Ça tombe bien Amedeo est lassé de la dérision permanente, de ces faux rires complices ou graveleux. Il lui caresse les cheveux et la contemple : son âme tourmente est envahie d’une paix soudaine, lumineuse.

1917 les parents de Jeanne, des petits bourgeois catholiques, ne supporte plus que leur fille s’affiche avec un soûlographe patenté : «  tu quittes cet homme ou tu quittes la maison  » lui demande son père. C’est tout vu,  Jeanne ramasse ses affaires et rejoint Dedo dans un hôtel misérable. Les amants ne se quittent plus, de l’atelier au zinc.

Modigliani peindra le portrait de son amante d’innombrables fois. Il enveloppe sa chère et tendre dans ses volutes danses amoureuses, son pinceau caresse avec tendresse sa compagne sous un jour à chaque fois différent et ce jusqu’à la fin. Il peint Jeanne comme on effeuille la vie, cherchant à capter l’insaisissable mystère de l’amour. Il est là dans ses yeux langoureux, dans ses cheveux libres en tresses auréolées d’un chapeau, il est là dans son ventre qui gonfle, dans son air las et mélancolique, il est là partout où son pinceau va. Les nuits deviennent romantiques, ils s’enlacent sur les bancs publics et déambulent main dans la main. L’amour apaise Modigliani qui cesse parallèlement de séduire les modèles qui viennent poser pour des nus.

En Mars 1918, Jeanne lui annonce qu’elle est enceinte. Bonheur et malheur. Il se plie à la fatalité lui qui ne voulait pas d’enfant. La santé d’Amedeo se détériore. Le couple embarque pour Nice afin de retaper Modi et faire ensuite que Jeanne ait des conditions de grossesse saines.

Très vite Amedeo ne la supporte plus et s’isole. Il s’installe dans un petit hôtel de passe. Le 29 Novembre, Jeanne accouche d’une petite Giovanna. Amedeo et fier et heureux. Il essaie de prendre ses responsabilités, boit moins et travaille. Mais les premières effusions passées, Jeanne se révèle une piètre maman. En mai 1919, il rentre à Paris, laissant Jeanne à Cagnes avec une nourrice pour s’occuper de leur fille.

Jeanne (Giovanna) MODIGLIANI, leur fille – 1918/1984 ( Artiste peintre et historienne d’art)

Le 24 Juin, Jeanne envoie de Nice un télégramme : elle rentre à paris. Elle annonce qu’elle est de nouveau enceinte. Modigliani s’engage , par écrit, à l’épouser dès que possible ( il n’a pas de papiers ). Jeanne n’arrive pas à s’occuper de Giovanna qui est mise en  pension chez une nourrice . Fatiguée par sa grossesse, elle reste la plupart du temps cloîtrée rue de la Grande Chaumière. Jeanne est jalouse des modèles et veille à ne pas laisser le peintre seul avec elles. Elle n’accompagne plus Modi le soir.

Il a repris sa vie dissolue. Il n’est plus lui-même. La méningite tuberculeuse gagne du terrain et transforme son caractère colérique. De cuite en cuite sa santé s’aggrave. Il perd ses dents, attrape froid. Il se dispute de plus en plus avec Jeanne, la maltraite. Il sent qu’il est condamné à court terme et en veut à tout le monde, et en particulier à Jeanne. Jeanne pleure, prend des coups, subit et reste. Elle l’aime au-delà de tout. Elle se sacrifiera pour le rejoindre au-delà de la mort.  » Patrick DE BAYSER (Écrivain sur l’art, expert en dessins anciens)

 » Modigliani l’a peint sans cesse. Elle est son modèle préféré. Retrouvant pour elle la grâce de Botticelli, il la représente sous toutes les coutures. Ses portraits la montrent toujours dans cette linéarité longiforme, le regard est magnifié, presque iconique, comme dans la grande tradition slave. Une sensualité plutôt discrète fait que Jeanne apparaît plutôt en Madone moderne, dont la silhouette verticale révèle son aspiration à l’idéal. Le laconisme du trait stylise son visage et sa silhouette. Elle n’est plus qu’épure, ses yeux si beaux, si grands, deviennent deux fentes de chat qui percent l’invisible… La violence de leur passion, météorite et mortifère, tranche avec les peintures qu’à laissées Modigliani. Jeanne y est représentée dans des poses dont l’alanguissement et la fixité révèlent une sorte d’éternité impavide. Finalement Jeanne rejoint un silence dans lequel les toiles de Modigliani l’enferment. Ce silence, elle l’a consacré au sens quasi religieux du terme, préférant se réduire à elle-même, s’oublier, s’adonner à des tâches domestiques ou des créations secondaires. L’immense production de Modigliani dédiée à sa femme, fait d’elle un spécimen mille fois épinglé, donnant ainsi le vertige… «  Alain VIRCONDELET (Écrivain, biographe, et historien de l’art)

P.S. Modigliani est mort très jeune à 36 ans en 1920 – Jeanne l’a suivi de près : enceinte de leur deuxième enfant, elle s’est suicidée en se jetant de la fenêtre de l’appartement de ses parent, au 5e étage. Elle fut d’abord enterrée au cimetière de Bayeux, puis rejoindra le peintre au cimetière du Père-Lachaise à Paris dix ans plus tard.

Jeanne et Louis …

 » Il était roi, elle était roturière. Elle aurait pu n’être qu’une simple liaison, la maîtresse d’une saison. Pourtant, vingt années durant, ils vont former un couple uni malgré la haine de la Cour et de la famille royale.

En cette année 1745, le château de Versailles bruisse de mille festivités données en l’honneur du mariage du dauphin de France Louis avec sa cousine Marie-Thérèse d’Espagne. L’excitation est à sn comble. Il y aura un bal masqué dont la Cour est si friande. Une question est sur toutes les lèvres : en quoi le roi sera t-il déguisé ?

La réponse vint : Louis XV sera un des huit arbres, un if taillé comme ceux des jardins de Versailles. Le cœur du roi est à prendre depuis le décès de Madame de Châteauroux. Le bal des Ifs est la première manifestation publique de l’idylle royale entre le roi et Madame d’Étiolles. On pense qu’ils se seraient rencontrés deux ans auparavant lors d’une chasse du roi en forêt.

 » Bal masqué des Ifs » par Nicolas Charles COCHIN

Jeanne Antoinette Poisson, la nouvelle élue, appartient à la bourgeoisie d’affaires. Elle a reçu une éducation soignée. Les relations amoureuses de sa mère lui ont permis d’épouser à 20 ans le neveu d’un riche fermier, Charles le Normant d’Etiolles. Jeanne est convaincue d’avoir un destin depuis qu’une voyante lui avait prédit qu’elle serait aimée d’un roi. Elle a donc bâti sa vie sur ce rêve de petite fille.

Si les dix premières années de son mariage ont satisfait les appétits du jeune Louis XV dans le lit de la reine Marie Leszcynska, les onze enfant qui en sont nés ont refroidi les ardeurs de la Polonaise désormais devenue un pilier de la religion. De ce fait, le jeune Louis enchaine les maitresses.

« Portrait de Marie Leszczynska et le Dauphin  » par Alexis Simon BELLE

L’idylle de Jeanne et Louis a commencé de façon assez discrète. Mais petit à petit, elle ébranle toute la Cour. La dame est ravissante : une silhouette élancée, des cheveux châtain clairs, des yeux d’une couleur indéterminée. Elle est, de plus, aimable, cultivée, douce, aime chanter, danser, jouer la comédie, dessiner. Serait-elle la maîtresse parfaite ? Non : c’est une parvenue, une représentante de ce monde nouveau dont la Cour ne saurait s’habituer. Et c’est cela justement qui a séduit le roi. Elle n’est pas comme ses autres maîtresses. Elle est pour lui une bouffée de fraîcheur dans ce Versailles empesé. Il a onze ans de plus qu’elle et se sent rajeunir à ses côtés.

 » La marquise de Pompadour  » Par François BOUCHER (1759)

Au cours de leurs six premiers mois, elle achète, grâce à Louis XV, le marquisat de Pompadour, s’installe dans le bel appartement de Mme de Châteauroux et elle est présentée à la reine. La Cour, de son côté, guette le moindre faux pas. Il n’y en aura pas. La reine est aimable avec elle. Le roi s’adoucit à son contact. Il apprécie toutes les initiatives de sa favorite, accepte qu’elle organise des soupers, qu’elle y convie des gens d’esprit, qu’elle le distrait en jouant dans des pièces de théâtre.

Cinq années sont passées depuis l’ascension fulgurante de Mme de Pompadour. Au grand dam de la Cour, son couple avec le roi tient toujours. On la surnomme la Bestiole, la Poison, on écrit sur elle toutes sortes de poissonnades (pamphlets grinçants). On lui reproche de détenir des qualités que seule la noblesse prétend détenir et qui se transmettent par le sang. C’est pour eux inacceptable ! La Cour guette donc une disgrâce, mais elle ne vient pas.

Certaines autres dames tentent leur chance auprès de Louis XV. En vain … La Pompadour est malgré tout inquiète car elle n’aime pas trop les plaisirs du lit, ce qui va vite devenir un secret de polichinelle. De plus, elle souffre de troubles gynécologiques qui rendent leurs rapports sexuels très douloureux. Elle sait que renoncer au sexe serait renoncé au roi. Alors que faire ? Elle va prendre les devants en fournissant à son royal amant de quoi satisfaire son fougueux appétit, choisissant pour ce faire des jeunes filles de bonne famille ayant assez d’instruction pour soutenir une conversation. Dès qu’il se lasse ou qu’une des jeunes amantes tombe enceinte, elle est aussitôt dotée, mariée et reçoit de l’argent pour élever l’enfant.

Louis XV savoure ces amours clandestines. Mais pourquoi accepte t-il cela au fil des années ? Tout simplement parce que la Pompadour est devenue sa meilleure amie. Dès 1750, ils n’ont plus de rapport charnel mais elle l’écoute, le distrait, le rassure car il est parfait de nature dépressive. Elle reste la seule qui sache l’empêcher de sombrer. Ils ont trouvé tous deux leur équilibre. La Cour et la famille royale ne l’entendent pas ainsi. Tout le monde intrigue pour la faire tomber, l’appellent Mme la Putain, notamment les filles du roi. Dans cet affrontement avec les filles du roi, c’est la marquise qui l’emportera. Elle restera dans son appartement, aura l’oreille de Louis XV, deviendra sa conseillère, placera ses amis à des postes importants. En continuant ainsi, elle s’attire un nombre croissants d’ennemis.

A partir de 1757, le contexte entre Louis XV, sa famille, la Cour et sa maîtresse est de plus en plus tendu. De plus, on a tenté d’assassiner le roi d’un coup de couteau. Même s’il n’est que blessé, l’affaire prend des proportions gigantesques. On interdit à la marquise de le voir. Elle reste recluse dans ses appartements. La Cour l’accuse d’être responsable de tous les malheurs du monde.

Elle ne voit pas d’autre issue que de préparer ses malles. Mais le roi s’éclipse un jour de sa chambre, monte la voir dans son appartement. Il sait qu’elle est la seule à lui redonner le sourire, lui rendre sa place d’homme au lieu de le traiter en roi, à l’écouter. Du coup leur lien se trouve renforcé ainsi que le statut de la Pompadour.

Malheureusement, vis-à-vis du peuple Louis XV le bien-aimé est devenu Lle bien-haï . Des nuages noirs s’amoncellent sur le ciel de France. La défaite à Rossbach contre la Prusse (qui aurait inspiré au roi et à la marquise le célèbre Après nous le déluge), et le traité de Paris qui retire à la France le Canada et les Indes, affaiblissent le royaume. De plus, Louis XV perd sa fille aînée Louise Élisabeth, puis le duc de Bourgogne son petit-fils. Il est accablé.

De son côté la Pompadour est rongée par la maladie, luttant depuis des années contre la tuberculose. Au printemps 1764, à l’âge de 42 ans, elle s’avoue vaincue et meurt. Son corps est transporté dans son hôtel. Louis XV n’assistera pas à la cérémonie, l’étiquette le lui interdisait. Il regardera passer le corbillard qui emmène sa favorite au cimetière des Capucines sous la pluie  » Voilà les seuls devoirs que j’ai pu lui rendre, une amie de vingt ans !  » dira t-il à son valet de chambre. » Sophie DENIS (Journaliste française, historienne)

Mme De Pompadour à son métier à tisser ( 1764 ) par François-Hubert DROUAIS

Alma et ses hommes : Gustav, Oskar, Walter, et Franz …

ALMA MAHLER.jpg

 » Alma Mahler-Werfel ( née Schindler – 1879/1964)  fut, pour son temps, ce que Juliette Récamier avait été pour le XXe siècle : l’une des figures féminines les plus brillantes de la vie artistique et culturelle européenne. Parce que ni l’une, ni l’autre, ne pouvait, en tant que femme, exercer son influence dans la vie publique, elles le firent dans leurs célèbres Salons, où tous leurs invités, le plus souvent masculins, tous ceux qui avaient ou allaient avoir un rang ou un nom,  ne cessaient d’aller et venir. Alma Mahler fut mariée à trois reprises : d’abord avec Gustav Mahler de 1902 à 1911 – Puis avec Walter Gropius de 1915 à 1919 – et finalement avec Franz Werfel de 1929 à 1945. Tous trois ont fortement marqué l’histoire culturelle européenne, chacun dans leur domaine : la musique, l’architecture, la littérature ; et Alma laissa à chacun son empreinte sur leur œuvre. A ces hommes vinrent se joindre une cohorte de prétendants, tout aussi célèbres, dont Gustav Klimt, Alexander Von Zeminsky, Okskar Kokoschka et joseph Fraenkel, pour ne citer que ces quelques noms. Et si Alma fut une compositrice de musique au style plutôt conservateur, elle se fit la promotrice intrépide de talents qui allaient révolutionner la musique classique comme Alan Berg et Arnold Schönberg.

Alma Schindler est originaire d’une famille de la bonne bourgeoisie viennoise. Son père Emil Jakob Schindler est l’un des peintres les plus reconnus de la double monarchie austro-hongroise, fait membre honoraire de l’Académie des Beaux Arts de Vienne en 1887. Il décède en 1892, et, en 1895, la mère d’Alma, Anna Sofie, épouse Carl Moll, figure de la Sécession viennoise et ancien assistant de son défunt mari. Ce second mariage conduit de célèbres artistes autrichiens comme Gustav Klimt, Joseph Hoffmann, Koloman Moser, Joseph Maria Olbrich est le directeur du Hofburgtheater Max Burckhaard à fréquenter la maison des Moll. A partir de 1900, Alma suit des cours de composition avec Alexander Von Zemlinsky qui devient, peu après, son grand amour. Même si elle se marie plus tard avec Gustav Mahler, c’est de Zemlinsky qu’elle restera la plus proche dans la recherche de sa propre musicalité. Voilà comment elle le décrit dans ses mémoires :  » il était presque fatal que je devins amoureuse de Zemlinsky bien qu’il fut fort laid. Il avait l’aspect d’un ignoble gnome, petit, dépourvu de menton, édenté, puant le vin, jamais lavé et pourtant incroyablement fascinant par l’extrême acuité de son intelligence. Si seulement j’avais Zemlinsky pour travailler, mais il y a de la jalousie absolument sans fondement de Gustav Mahler ... »

Alma et Gustav ‘‘ Ne te méprends pas sur ce que je veux te dire : ne crois pas que dans la relation entre deux époux, je fasse de la femme une sorte de passe-temps, chargée malgré tout du ménage et du service de son mari. Mais que tu doives être « celle dont j’ai besoin », si nous devons être heureux ; mon épouse et non pas ma collègue, cela c’est sûr !  » … Gustav /// «  il faut, dès maintenant que je joue des coudes pour consolider la place qui m’appartient. je veux dire artistiquement. Le fait est qu’il n’a aucune considération pour mon art et beaucoup pour le sien ; et que moi je n’en ai aucune pour le sien et beaucoup pour le mien. C’est ainsi !  » Alma

L’union avec Gustav Mahler, dont naissent deux filles, Maria et Anna, est un honneur mais aussi une frustration pour Alma. Elle a dix-neuf ans de moins que son époux. Extravertie et de nature sociable, elle cherche difficilement une raison de poursuivre sa propre carrière musicale tandis que son mari aspire à un isolement créatif et éclipse involontairement, par sa propre célébrité, les possibilités d’épanouissement de son épouse. Il en résulte une série d’éloignements et de rapprochements passionnels qui nourrissent l’inspiration du musicien dans ses 5e, 6e, 8e et 10e symphonies et dans nombre d’autres compositions.

ALMA ET SES DEUX FILLES
Alma et les deux filles nées de son union avec Gustav : Anna et Maria

Quelques mois après la mort de Gustav Mahler, des suites d’une longue maladie, Alma fait la connaissance du peintre Oskar Kokoschka de sept ans son cadet. La rencontre a lieu au printemps par l’entremise de Carl Moll. Alma se souvient avec émotion : «  il avait apporté un papier au grain rugueux et se mit tout de suite à dessiner. Mais je déclarais au bout d’un instant que je ne pouvais supporter d’être dévisagée de la sorte et je le priai de me laisser jouer du piano pendant son travail. Nous parlions à peine et cependant il était incapable de dessiner. Nous nous levâmes l’un et l’autre et, brusquement, il m’étreignit passionnément. Les trois années que je passais ensuite avec lui furent un continuel et féroce combat d’amour. Jamais auparavant je n’avais vécu tant de tensions, d’enfer et de paradis. J’assistais à son ascension, je veillais sur son bien-être autant que je le pouvais et il me peignait moi, moi , moi !  » Cette relation relativement courte laissera toutefois de nombreuses traces. de 1912 à 1922, l’adorée et finalement inaccessible Alma occupe , jusqu’à l’obsession, l’esprit de Oskar Kokoschka qui en fait le sujet d’une vingtaine d’œuvres : des dessins, des éventails, une poupée , des porte-folios d’estampes sans oublier son tableau le plus connu et le plus mystérieux La fiancée du vent peint en 1913 ( Kunstmuseum de Bâle ). En dépit de toutes ces preuves d’amour, Alma repousse es demandes en mariage répétées du peintre, car, en femme indépendante et sûre d’elle, elle considère sa tendance maladive à la jalousie comme une contrainte insupportable.

ALMA ET OSKAR
Alma & Oskar
ALMA LA FIANCEE DU VENT
 » La fiancée du vent  » ( les représentant tous deux ) – 1913- Oskar KOKOSCHKA (Kunstmuseum de Bâle / Suisse )

En 1915, un an après sa séparation avec Kokoschka, Alma décide d’épouser l’architecte et futur fondateur de l’école du Bauhtaus, Walter Gropius, qu’elle connait depuis 1910 et avec lequel elle entretient une relation épisodique. Peu de choses ont été citées ou écrites sur leurs quatre années de mariage, tout comme sur leurs années de relation amoureuse. On sait seulement que la découverte de leur relation valut à Gustav Mahler une mémorable consultation auprès de Sigmund Freud, et que Gropius, à l’occassion de la naissance de leur fille Manon en 1916, offrit à Anna la Nuit d’été sur la plage ( 1903) d’Edvard Munch. Le biographe d’Alma Mahler, Olivier Hilmes, décrira l’union avec Gropius comme un  » mariage à distance  » fortement affecté par la première guerre mondiale et la querelle au sujet de la garde de la petite Manon.

ALMA WALTER ET LEUR FILLE MANON.jpg
Alma et Walter avec leur fille Manon

Anna Mahler entretiendra sa plus longue relation avec le jeune poète expressionniste Franz Werfel, avec lequel elle est en couple dès 1919, avant de l’épouser en 1929. Werfel a la réputation de mener une vie nocturne, dissipée. Alma contribue de façon significative à l’intérêt du poète pour la prose, porteuse de succès et de meilleures rentrées financière. Le choix se révèle payant. Parue en 1924, sous le titre Verdi, Roman der Oper, la première œuvre romanesque de Werfel se vend à vingt mille exemplaires en a peine quelques mois et établit sa renommée de prosateur. Alma évoque l’épisode dans ses mémoires :  » Enfin un son humain : Franz Werfel est bon, mais un peu indifférent.  Il atteindra au plus haut, il s’identifiera à lui-même. Et Franz écrivit un grand roman Verdi, Roman de l’Opéra. A deux reprises cet été là, Franz Werfel surgit à l’aube dans ma chambre et me força à prendre son manuscrit inachevé pour le brûler. Je le gardai naturellement jusqu’à ce qu’il se fût calmé. J’espère que, cette fois, le roman aura du succès. Il a besoin d’une réussite.  »

Le couple assiste à la montée du national-socialisme et entre autres persécutions, aux autodafès de l’action contre l’esprit non-allemand orchestrées par Joseph Goebbels, au cours desquels les livres de Werfel sont brûlés. En 1940, les origines juives de son mari et de sa fille décident Alma à s’exiler avec Franz en Amérique du Nord. Ils bénéficieront du soutien du journaliste Varian Fry qui aidera plus de deux mille membres de l’intelligentia européenne à fuir parmi lesquels Hannah Arendt, André Breton, Max Ernst, Siegfried Kracauer et jacques Lipchitz. Werfel poursuivra sa carrière de romancier à succès en Californie où il publie en anglais. Une crise cardiaque y met brusquement fin en 1945.

ALMA ET FRANZ
Alma et Franz

Alma, surnommée la Grande Veuve par son ami Thomas Mann, s’attache, dès lors et jusqu’à sa mort à gérer l’héritage de ses époux. Mais pourquoi ces artistes, de disciplines diverses, ont-ils tous été fascinés par Alma Mahler ? Friedrich Torberg, autre écrivain à avoir émigré de Vienne aux Etats-Unis, nous livre cette explication : «  Son enthousiasme, son dévouement et son abnégation ne connaissaient pas de limite et devaient être d’autant plus fascinants et attirants qu’ils n’avaient rien d’une idolâtrie béate et que son jugement restait toujours parfaitement lucide. Voilà probablement la raison pour laquelle tant de créateur se sont attachés à elle. Et c’est aussi à cela que tenait sa propre productivité. » Catherine HUG ( Historienne de l’art)

Vassily & Gabriele …

  » Ce fut pour moi une nouvelle expérience artistique. K. sut, bien différemment des autres professeurs, me prêter attention et me donner des explications approfondies. Il me considérera comme un être conscient, capable de se fixer des buts. Cela était nouveau pour moi et me fit impression  » Gabriele MÜNTER (Peintre allemande)

«Tu possèdes en toi l’étincelle divine, chose incroyablement rare chez les peintres. Le rythme de ton trait et ton sens de la couleur ! » Vassily KANDINSKY à Gabriele (Peintre russe naturalisé allemand puis français)

Vassily KANDINSKY et Gabriele MÜNTER

Gabriele rencontre Vassily en 1902 à Munich dans un cours privé  ( Die Phalanx ) compte tenu que institutions et académies de peinture étaient interdites aux personnes de sexe féminin à l’époque. Il était marié (divorcera en 1911) et occupait le poste de professeur de peinture en cours du soir. Elle sera son élève.  Ils vont vivre ensemble, en union libre, ce qui, en ce temps-là, n’était pas forcément bien vu ou accepté pour une jeune fille. Durant les quatre années qui suivront, ils vont mener  une vie d’errance et d’expérimentations artistiques à travers de nombreux voyages en  Italie, Pays-Bas, Suisse, Belgique, Tunisie, et en France (où ils vivront un an) et rencontreront différents artistes partageant leurs idées sur l’art.

En 1909 elle fait l’acquisition d’une maison à Murnau  où ils vivront jusqu’en 1914. Ce sera leur lieu de vie, mais  également un lieu d’échanges et de création où viendront les rejoindre d’autres artistes très avantgardistes , des marchands d’art, des collectionneurs, des mécènes.

Dès 1909, Kandinsky va alors se tourner vers l’abstraction, devenir le maître que l’on connait, travaillera également à la rédaction de son ouvrage théorique «  Du spirituel dans l’art  » . De son côté, elle continuera dans la modernité poussée avec une simplification dans les lignes et des couleurs vives, se diversifiera beaucoup : paysages, natures-mortes, portraits, et travaillera aussi à la peinture sur verre.

Ils ont formé un couple fusionnel qui a partagé des bases et des convictions artistiques tellement similaires qu’il a été difficile , durant toutes les années où ils furent ensemble, de les différencier. Leurs similitudes seront nombreuses. Et cette forte collaboration va se révéler être comme une métamorphose pour le travail de Gabriele. Elle lui permettra, petit à petit, de s’imposer en cavalier seul, elle aussi,  comme lui a su si bien le faire .

Les années les plus fructueuses et déterminantes sur un plan artistique pour Kandinsky et Münter, en tant que couple travaillant ensemble , se situent entre 1908 et 1914. Ils furent, en effet, très proches dans le style jusqu’à ce que chacun prenne une voie différente.

Kandinsky o la vibración
 » Improvisation III  » 1909 Vassily KANDINSKY
 » Paysage hivernal » 1909 – Gabriele MÜNTER

Gabriele sera sa compagne durant 12 ans, jusqu’en 1914.  .  Tout se détériorera entre eux lorsque Kandinsky rentrera en Russie au moment de la première guerre mondiale . Elle se retrouvera seule, partira en Suède où elle séjournera durant un an. Entre de nombreuses séparations et retrouvailles hésitantes , il lui promettait souvent le mariage ….. mais elle apprendra qu’il a épousé, en 1917, une jeune fille russe, Nina Von Adreevski.

Vassily et Nina

Elle traversera une période difficile, très douloureuse, dépressive . Puis retournera en Allemagne, en 1920, dans sa maison de Murnau, avec son nouveau compagnon, un historien d’art : Johannes Eichner. Elle reprendra alors son travail dans un esprit fidèle aux idées du Blaue Reiter. Elle meurt en 1962.

« Portrait de Eichner » 1930 Gabriele MÜNTER

Kandinsky retournera  en Allemagne , deviendra professeur au Bauhaus jusqu’à sa fermeture en 1933 . Il partira ensuite pour la  France où il vivra jusqu’à la fin de sa vie. Il obtiendra la nationalité française en 1939. Son œuvre oscillera entre le fauvisme et l’abstraction.A sa mort en 1944 , sa veuve fait don de ses œuvres au Centre d’Art Moderne Pompidou à Paris.

Il faut savoir que lorsque Kandinsky est parti à Moscou en 1914, il a laissé une grande partie de ses tableaux dans l’atelier de la maison qu’il partageait avec Gabriele. Il ne les reverra jamais plus. On les retrouvera et surtout on les découvrira en 1956 le jour où elle lèguera tout à la ville de Munich. Par ailleurs, durant la seconde guerre mondiale, elle a réussi a caché dans la cave de sa maison, ses propres tableaux, ceux de Kandinsky et de nombreuses œuvres (peintures, dessins etc…) de différents artistes appartenant au groupe du Blaue ReiterCavalier bleu, car elle craignait que les nazis ne les détruisent compte tenu qu’ils les considéraient comme un art dégénéré. Elle organisera par la suite une grande rétrospective pour les rassembler. Ces pièces feront également partie du don fait à Munich.

« Gabriele peignant » 1903 Vassily KANDINSKY

Gabrielle & la famille RENOIR …

 » Une famille d’artiste » – 1896 On y voit Gabrielle à l’extrême droite, accroupie. Aline Charigot Madame Renoir est debout derrière – Auguste RENOIR

Gabrielle Renard fut à la fois le modèle de Auguste Renoir ( sujet d’environ 200 de ses tableaux) et la nourrice de ses trois enfants durant près de vingt ans, plus particulièrement proche et à l’écoute de son fils Jean, encourageant vivement sa passion pour le cinéma.

Entrée au service de la famille Renoir en 1894, Gabrielle en a été un membre à part entière toute leur vie durant. Elle a attendu que les enfants soient des adultes pour penser un peu à elle, se marier et avoir un enfant. Elle s’est alors installée aux Etats Unis. Lorsque Jean, lui aussi, a déménagé pour vivre à Hollywood, elle s’est rapprochée de lui. C’est à Beverly Hills qu’elle est décédée en 1959.

Dans les dernières années de sa vie, Auguste souffrait d’une polyarthrite sévère. C’est elle qui l’aidait à mettre le pinceau entre ses doigts afin de continuer à peindre.

« Gabrielle et Jean » – Auguste RENOIR
Gabrielle et Jean en 1942

 » Elle avait seize ans lorsqu’elle est venue chez nous. C’était une petite cousine, assez éloignée, de ma mère originaire du même village d’Essoyes, non loin de Bar-sur-Seine. On l’avait engagée à la naissance de mon frère Jean. Quand je suis venu au monde, il y avait déjà sept ans qu’elle faisait partie de la famille. De ma petite enfance, je conserve l’image d’une brune resplendissante, pleine de vigueur, avec une peau claire, colorée. Aujourd’hui, il y a un mot pour dire tout cela, mon souvenir c’est : un Renoir !.

Gabrielle c’était avant tout Ga, la Ga de mon enfance heureuse et libre. La chair de mes souvenirs les plus tendres. Puis-je la situer ? Non. Je ne puis lui assigner dans notre maison une place précise. Était-elle son modèle ? Oui sans doute. Une parente ? oui aussi. Une bonne d’enfant ? à coup sur ! Jalouse du repos et du travail de mon père, boutant dehors les intrus en clamant d’une voix à faire tomber les vitres : «  le patron travaille, fichez lui la paix !« 

Le monde entier connaît Gabrielle à la rose Gabrielle au chapeau .. Gabrielle au collier etc etc … mais nous ne sommes que deux, plus que deux, à porter dans notre cœur les portraits d’une foule d’innombrables autres Gabrielle.

 » Gabrielle au chapeau de paille  » Auguste RENOIR
« Gabrielle au miroir » Auguste RENOIR
« Gabrielle au collier  » – Auguste RENOIR

Ga était une paysanne un peu rustre. Elle ne s’est jamais défait d’une franchise directe et d’un ton instinctif. Elle aimait faire enrager mon père. Lorsque nous prenions le train pour Paris, nous voyagions en première. Ga le faisait parfois en troisième. Elle préférait cela car elle s’y amusait ferme. Son grand plaisir, à l’arrivée, était de dire à mon père : « comment ça se fait-il Monsieur Renoir ? Vous êtes partis en première, moi en troisième et pourtant nous arrivons ensemble. »

Mon père n’était pas commode. Il avait avec elle des attrapades homériques. Je crois bien qu’il la mettait à la porte au moins une fois par mois. Mais sa condamnation était toujours reportée au bout d’une heure. Il n’y avait pas pour elle d’autre peintre au monde que Pierre Auguste Renoir. Je ne suis même pas sûr qu’elle ne considérait pas Degas ou Cézanne, des familiers, comme des pauvres barbouilleurs. En tous les cas, je suis certain qu’elle ne leur accordait la faveur de sa considération que parce qu’elle voyait mon père les admirer lui, sans réserve.

Son caractère était étonnamment fantasque. Elle prenait rarement les repas à notre table car il suffisait que ma père eût prévu une purée de pommes de terre pour qu’elle exprimât l’envie de macaronis et que nous eussions du bœuf au menu pour qu’elle souhaitât avoir du boudin. Nous la prenions telle qu’elle était.

Si elle éprouvait le besoin alors qu’elle tenait la pose, d’aller voir dans la rue ce qu’il se passait, ce n’était certes pas le fait d’être débraillée et à demi-couverte des oripeaux criards dont mon père l’afflublait, qui l’en eût empêchée.

Ga aurait donné sa vie pour Renoir. La dernière image que j’ai gardée d’elle, je ne la livre qu’à contrecœur car elle m’est chère entre toutes. C’est celle de Gabrielle, un peu avant la mort de mon père, attentive à ses moindres gestes, et préparant, ce qu’il ne pouvait plus faire, ses toiles et ses couleurs. Je revois notre Ga tenant la palette dont il ne pouvait plus supporter le poids.  » Claude RENOIR (Céramiste français, fils de Auguste)

 » La femme aux cheveux noirs « (Gabrielle) Auguste RENOIR

KARPOV – KASPARVOV … Duel de stars

 » J’ai compris que pour un joueur il était important de ne pas laisser paraître son état et ses émotions en cours de partie. Il faut se tenir en permanence sous contrôle  » Anatoly KARPOV

 » Je suis très émotionnel, prêt à prendre des risques. C’est mon style. Pour moi la vie est une tentative de toujours découvrir quelque chose de nouveau.  » Garry KASPAROV

 » Leur duel mythique laisse une empreinte indélébile dans l’histoire du roi des jeux. L’impassible Antony Karpov versus le bouillonnant Garry Kasparov. Les deux champions d’échecs se sont âprement disputé le titre mondial au crépuscule de l’URSS. Un ardent combat qui fut aussi politique.

C’est l’un de ses prodiges dont le talent tient du mystère. En ce printemps 1974, l’impétueux Garry Kasparov brûle d’impatience. Alors qu’il vient de remporter, avec la fougue de ses 11 ans, le tournoi d’échecs des jeunes pionniers d’URSS, le surdoué a gagné le droit et l’honneur d’affronter le champion du pays, Anatoly Karpov, dans un empire soviétique qui s’ignore encore sur le déclin.

Grisé par l’aubaine, l’adolescent mesure la hauteur du défi qui l’attend, mais croit en sa bonne étoile et en sa capacité hors norme d’anticipation. Face à lui un adversaire redoutable, de douze ans son aîné, dont l’impassibilité commence à forger la légende. Style, tempérament, origines, tout oppose les deux K, à l’aube d’un duel mythique.

Natif de Bakou en Azerbaïdjan, Garry Kasparov est le fils d’un père juif mort prématurément, lequel l’a initié dès ses 5 ans au roi des jeux, et une mère arménienne, tous deux ingénieurs dans le pétrole. Pur produit du régime et symbole de la réussite du socialisme d’État, Anatoly Karpov, lui, est issu d’une famille slave ouvrière de Zlatooust dans l’Oural. Surtout, ce russe aux allures d’apparatchik, porte les espoirs d’une nomenklatura ébranlée pour avoir assisté, deux ans plus tôt, à la fin de la suprématie de l’Union soviétique sur les échecs. La faute à un diable américain, Bobby Fischer, qui lui a arraché le titre mondial, un véritable séisme en pleine guerre froide.

Pour l’heure, l’inébranlable Karpov et le feu follet Kasparov s’observent, se flairent, avant de déployer leur stratégie respective. L’aîné guette sa proie, le plus jeune ose l’audace. Maîtrise patience contre fulgurance de l’attaque. Au-delà de leur bataille, la première d’une longue série entre eux, c’est aussi l’ancien monde et un autre en gestation qui s’affrontent.

Malgré les coups fantastiques du cadet, la flamboyance doit cette fois s’incliner devant l’expérience : Kasparov reste encore délégué aux portes de l’histoire. D’autant que un an plus tard, une rencontre autrement plus attendue se prépare : Karpov versus Fischer. Karpov est sacré roi sans combatre.

L’année suivante, pressé de légitimer son titre, il entreprend des tractations secrètes avec l’ancien champion du monde pour l’affronter sur l’échiquier. Lorsque son entraîneur Alexandre Nikitine l’apprend, il alerte les autorités soviétiques, s’attirant les foudres de Karpov qui le congédie.

Le coach déchu va trouver l’instrument de sa vengeance avec l’ambitieux Garry Kasparov qu’il prend sous son aile.

Nikitine et son protégé se fixent pour objectif de faire chuter le tsar Karpov en quelques années. En 1984, le public retient son souffle, les yeux rivés sur le face-à-face des deux joueurs, dix ans après leur première rencontre. Dans l’imbroglio des règles qui régissent les championnats du monde d’échecs, il est décidé que le vainqueur devra remporter six parties, sans limitation dans le temps. Tels deux athlètes de haut niveau, le détenteur du titre et son challenger pénètrent dans l’arène.

La tension est palpable dans la prestigieuse salle des colonnes à Moscou. La glace et le feu. Karpov, fidèle à lui-même reste de marbre. Fébrile et probablement trop sûr de lui, Kasparov, à l’inverse, s’agite et cherche à surprendre. En début de match, Karpov règne et s’impose quatre victoires à zéro. Kasparov révise sa technique. Pour troubler son adversaire, son équipe fait même appel à un médium. Les parties s’enchaînent comme les semaines. Kasparov inverse la tendance et revient cinq à trois. Karpov, qui a perdu dix kilos en dis mois d’épreuve, vacille quand les autorités soviétiques interrompent le match pour le décréter vainqueur. Kasparov s’insurge «  votre décision est une comédie. C’est une mise en scène !  »

Les deux K s’affronteront à nouveau en septembre. Parfaitement entraîné, Kasparov qui a appris de ses erreurs passées, entend tenir sa revanche. Tendus comme des arcs autour de l’échiquier, les deux hommes se livrent à un bras de fer d’une extraordinaire intensité. Le score serré est à l’avantage de Kasparov. Tout dois se jouer à la vingt-quatrième et dernière partie. Le challenger prend tous les risques et l’emporte. A 22 ans il est sacré plus jeune champion du monde de l’histoire. Son triomphe est de courte durée.

En effet, trois mois plus tard, sa couronne est remise en jeu. Organisé entre Londres et Leningrad, ce troisième clash entre les deux cadors, passionne la planète, bien au-delà des aficionados des échecs. Margaret Thatcher accueille Kasparov en héros. Karpov a les honneurs du public. Le reste relève du film d’espionnage entre taupe dans l’équipe du premier, téléphones coupés et paranoïa partagée. Une diagonale de fous ! Face à un Karpov toujours au sommet, Kasparov conserve son titre.

A plusieurs reprises encore de Séville à New York, en passant par Lyon, les rivaux se livreront à une lutte acharnée : 144 parties disputées dont 104 nulles – 21 victoires pour Kasparov – 19 pour Karpov. Mais le plus célèbre duel de l’histoire des échecs trouve aussi un écho dans les autobiographies des maîtres et leurs trajectoires politiques.

Après avoir créé le parti démocratique de Russie, le libéral Kasparov, qui fait entrer les échecs dans la modernité, s’opposera à la dérive dictatoriale de Poutine. Karpov lui sera député de la Douma sous les couleurs de l’omnipotent président russe.

Avec le temps pourtant, les ennemis d’hier se rendront de touchants hommages : «  j’ai toujours ressenti un profond respect en dépit de nos divergences  » affirmera Karpov. Quant à Kasparov, incarcéré cinq jours en 2007 pour avoir manifesté contre Poutine, il n’oublie pas que Karpov a tout tenté pour lui rendre visite en prison et lui faire parvenir des magazines d’échecs ….  » Sylvie DAUVILLIER ( Journaliste française)

Фото из СССР. 1980-е. ← Hodor

Diego & Frida …

藝術中的永恆愛情:十四件令我們心跳加速的作品| Christie's
 » Diego et Frida  » – Frida KAHLO

Leur art a été largement  » nourri  » non seulement par l’amour passion qu’ils se sont portés en tant que couple, mais par celui partagé pour l’histoire de leur pays, leur même sentiment nationaliste, leur identité mexicaine. Une relation fusionnelle, tumultueuse, volcanique, chaotique, violente parfois portée par une incroyable foi en l’art, cet art dans lequel sont omniprésents tous ces ressentis . Lui sera fortement attaché à des fresques murales  ( mais des tableaux de chevalet, des dessins et des lithographies aussi ) dans lesquelles son pays et ses convictions politiques révolutionnaires sont fortement représentés, elle traduit dans sa peinture et de façon intimiste, les souffrances de son âme, de sa chair  et de son corps meurtri.

Elle le  rencontre une première fois à l’âge de 15 ans lors d’une visite à  l’université de Mexico où elle souhaitait faire des études de médecine. Il peint une fresque, elle tombe sous son charme.  Souffrant d’une poliomyélite depuis l’enfance, elle voit sa vie basculer lors d’un accident : le bus, dans lequel elle a pris place, est percuté par un tramway. Son corps est transpercé par une barre de fer. Elle a de nombreuses fractures au bassin, à la colonne vertébrale et aux jambes.  A partir de là, de nombreuses opérations , le port d’un corset, et la souffrance vont  l’habiter à jamais.

The Broken Column by Frida Kahlo | Obelisk Art History
 » La colonne brisée  » Frida KAHLO

KAHLO L'arbre de l'espoir
 » L’arbre de l’espoir  »  Frida KAHLO

C’est à cette époque que la peinture entre dans sa vie : clouée au lit, chevalet spécial posé au-dessus de son lit compte tenu qu’elle ne peut s’asseoir, elle réalise des auto-portraits saisissants dans lesquels elle raconte sa vie et ses douleurs  .

Cinq ans plus tard, en 1927, c’est une femme au corps meurtri  qui le retrouve et l’interpelle alors qu’il travaille, pour qu’il lui donne son avis sur ses propres dessins. C’est le début de leur histoire. Le mariage a lieu deux ans plus tard. Le père de la mariée dira que c’est l’union d’un éléphant et d’une colombe ! Il a 20 ans de plus qu’elle et une solide réputation d’homme volage.

Viva la Vida: в Манеже пройдет выставка Фриды Кало и Диего Риверы / Новости  города / Сайт Москвы
Frida et Diego le jour de leur mariage

Tous deux vont avoir la passion commune de leur art. Rivera est  un peintre complètement immergé dans la culture mexicaine pré-coloniale, la politique de son pays, ses racines. Frida fait de sa peinture un journal intime où elle se raconte. Elle partage les mêmes idées que lui, porte désormais des costumes traditionnels.Ils sont dotés d’un imaginaire éclatant et débordant , ont le  même goût de la liberté, les mêmes idées au sujet de la couleur ( souvent violente) .  Leur cheminement artistique, leur travail individuel et original ne peuvent être dissociés. Ils sont deux mais ne font qu’un, sont indissociables l’un de l’autre et c’est ensemble qu’ils sont entrés dans la légende.

« Épopée du peuple mexicain » au Palais national de Mexico / Diego RIVERA

Diego Rivera. Agrarian Leader Zapata. 1931 | MoMA
 » Zapata  » Diego RIVERA

Vendedora de Flores (Flower Vendor) by Diego Rivera
 » Le vendeur de fleurs  » Diego RIVERA

Ils travailleront dans deux ateliers séparés situés  dans la même maison : grand et rose pour lui, bleu et petit pour elle. Leurs univers artistiques sont différents mais complémentaires et animés par un fort sentiment se vie pourrait-on dire.

Bien qu’il l’aime et affirme haut et fort que «  Frida a été l’évènement le plus important de ma vie  » , il aura de nombreuses maîtresses, ce dont elle souffrira beaucoup  car elle lui vouera un amour passionnel.  Elle ne pourra jamais ( de par son accident) avoir d’enfant et multipliera les fausses couches. Elle finira par avoir  des amants (hommes et femmes- Trotsky en fera partie ) , ils divorceront en 1939,  mais ne pouvant se passer l’un de l’autre,  se remarieront en 1940 . A partir de là, plus question de tromperie, plus de relations sexuelles, juste un couple incroyablement soudé dans leur vie et dans leur art : plus elle tombe malade et doit subir de nombreuses interventions chirurgicales, et plus il peint pour assumer les frais médicaux, des toiles où elle apparaît souvent.

Leur union fusionnelle de couple et d’artistes s’arrêtera à la mort de Frida en 1954. Il en sera terriblement éprouvé et la suivra trois ans plus tard. Elle restera une icône nationale mexicaine  et lui un peintre-muraliste très célèbre dans son pays.

Victor & Juliette …

HUGO Victor
Victor HUGO par Achille DEVERIA (Illustrateur, peintre français) en 1820

Julienne Joséphine Gauvain, dite Juliette Drouet, est née à Fougères en Ile-et-Vilaine en 1806. Ses parents décèdent tous deux alors qu’elle est encore bébé. On la place d’abord dans un couvent pour qu’elle y soit élevée, puis elle sera prise en charge par son oncle paternel René Henri Drouet. C’est une fort belle jeune fille qui , à l’âge de 19 ans,  devient le modèle et la maîtresse du sculpteur James Pradier dont elle aura une fille, Claire. C’est lui qui va l’orienter vers le théâtre et le métier de comédienne. Elle ne lui sera pas très fidèle, préférant et de loin, collectionner de nombreux amants assez fortunés.

En 1833, lors d’une représentations de Lucrèce Borgia, elle rencontre Victor Hugo, écrivain, une personnalité très en vue dans le monde littéraire, politique et théâtral. Elle a 25 ans.  C’est le coup de foudre passionnel réciproque.

DROUET Juliette
Juliette DROUET en 1832

Victor est marié à Adèle Foucher avec laquelle il a eu 5 enfants.Adèle est la maîtresse du critique et écrivain Sainte-Beuve. Si elle a accepté d’autres femmes dans la vie de son mari, elle ne supportera pas Juliette. Elle interviendra même auprès du directeur du théâtre, afin qu’il ne lui donne pas le rôle principal dans Ruy Blas comme son mari entendait le faire. Lorsqu’il sera mis au courant de la chose, Victor ne fit rien pour défendre sa maîtresse et l’imposer.

HUGO Adèle épouse de Victor
Adèle FOUCHER épouse de Victor HUGO ( Tableau de Louis BENJAMIN )

Juliette devient sa maîtresse dix jours après leur rencontre, son ombre. Il est possessif, jaloux, exigeant et souhaite qu’elle ne s’occupe que de lui . Pour lui elle abandonne sa carrière, ainsi qu’ un prince russe qui l’entretenait et la faisait vivre dans le luxe. Victor l’installe dans un modeste appartement sans confort  de la rue Sainte-Anastase où il l’enferme, pour ne pas dire où il la séquestre : elle ne doit pas sortir sans lui, ne doit recevoir personne lorsqu’il n’est pas là,  et doit lui écrire plusieurs fois par jour. Elle accepte tout, passe ses journées à l’attendre, emportée dans cette liaison de passion dévorante.

«  La perspective d’être un mois ou deux sans te voir, ou si peu, que ce sera comme une goutte d’eau sur une plaque de fer rouge tout de suite absorbée, tout cela m’attriste outre mesure. Je te promets pourtant, mon bon petit homme, de faire tous mes efforts pour te cacher mon chagrin. Car je sais que tu ne peux pas, sans de grands inconvénients, t’occuper de moi quand tu travailles sérieusement  » J.D.

 » Vous avez été bien bon et ravissant en faisant une apparition dans mon désert. C’est un morceau de sucre qui me fera prendre en douceur la médecine amère de cette journée. » J.D.

Elle lui sera fidèle durant les 50 ans de leur liaison : dévouée, admirative,  douce, réconfortante, protectrice, amante éperdue au départ, compagne par la suite, se contentant de ce qu’il voudra bien lui accorder, bienveillante et aimante pour les enfants de Victor, et deviendra une grand-mère pour ses petits-enfants Georges et Jeanne .

Leur correspondance comprend plus de 22.000 lettres ( 23.000 diront certains ) ! Les lettres de Juliette sont enflammées, taquines, pleines de tendresse ou d’incompréhension, celles de Victor tellement bien rédigées qu’elle en perd la tête en les lisant !  Ils se donnent des surnoms : elle sera sa Juju et lui son Toto.

« si vous avez du génie, moi j’ai de l’amour et pour seule ambition d’être aimée de vous.Nous faisons, chacun de notre côté, notre petit travail. Toi tu composes un chef-d’œuvre, mois je t’aime. Il me semble, toute modestie mise à part, que mon œuvre n’est pas inférieure à la vôtre.  » J.D

« Cher adoré bien-aimé, ta lettre a toutes les senteurs du paradis et tout l’éclat des astres. J’en ai l’enivrement et l’éblouissement comme si je respirais ton âme en pleine lumière...  » J.D.

Certes Victor est fou amoureux, mais pour autant il est infidèle à Juliette et elle pardonne à chaque fois, y compris lorsqu’il couchera avec sa servante Blanche. Elle le quittera cinq jours, puis reviendra …. Elle a pour lui une oreille bienveillante, sait le rassurer, l’apaiser, lui trouve toutes les excuses pour pardonner ses fautes.  Lorsque sa fille Claire décède en 1846 , c’est l’écrivain qui assistera aux obsèques, auprès de James Pradier, parce qu’elle est trop effondrée pour le faire. Réciproquement, elle sera d’un grand soutien lorsque Hugo perdra sa fille Léopoldine.

Elle le suivra dans son exil durant dix-neuf ans. C’est elle qui s’occupa de leur départ et l’installation à Jersey puis à Guernesey. Ils ne partageront pas la même maison, mais elle s’installe non loin de lui. Ils passent des moments privilégiés, paisibles. Elle sera à son écoute, présente à ses côtés à la mort d’Adèle. Victor finira par faire accepter sa compagne à ses enfants. Juliette sera même invitée en 1864 pour les fêtes de Noël.

« Quand deux cœurs en s’aimant ont doucement vieilli
Oh ! quel bonheur profond, intime, recueilli !
Amour ! hymen d’en haut ! ô pur lien des âmes !
Il garde ses rayons même en perdant ses flammes.
Ces deux cœurs qu’il a pris jadis n’en font plus qu’un.
Il fait, des souvenirs de leur passé commun,
L’impossibilité de vivre l’un sans l’autre.
– Chérie, n’est-ce pas ? cette vie est la nôtre !
Il a la paix du soir avec l’éclat du jour,
Et devient l’amitié tout en restant l’amour !  » Poème de Victor HUGO / Extrait de son recueil Toute la lyre )

Victor Hugo, French novelist, in exile in Guernsey, 1866.
Victor Hugo au centre, ses enfants, ses petits-enfants et à sa gauche Juliette

Elle est décédée en mai 1883 et inhumée auprès de sa fille à Saint-Mandé. Victor Hugo n’assistera pas à ses obsèques. Sur sa tombe sont gravés  des vers qu’il lui avait écrits de nombreuses années auparavant :  » Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée, quand mes yeux fatigués seront fermés au jour, dis-toi, si dans ton cœur ma mémoire est fixée, le monde a sa pensée, moi j’avais son amour ….  » Victor Hugo meurt deux ans plus tard.

Saint Mandé (94) tombeau de Juliette Drouet dans le petit … | Flickr

 

Paul, Gala et Max … le triangle amoureux

GALA SOPHIE TAUBER ARP ERNST ET ELUARD
De gauche à droite : debout gauche Max ERNST – Assise gauche GALA – Assise droite Sophie TAEUBER-ARP et debout droite Paul ÉLUARD

 » C’est une histoire d’amour et d’art, d’inspiration et de passion, dont les échos ont infusé des œuvres majeures du siècle dernier. Un roman vrai, infiniment lié au mouvement surréaliste. Gala, un prénom d’égérie choisi par elle, a emporté quelques clés avec elle. Née le 26 août 1894 à Kazan, sur les bords de la Volga, en Russie, Elena Ivanovna Diakonova, troisième enfant d’une fratrie de quatre, grandit à Moscou au sein d’une famille bourgeoise et cultivée.

Orpheline de père à 11 ans, elle trouve auprès de son beau-père, un avocat éclairé avec lequel s’est remarié sa mère, une figure bienveillante qui lui offre les moyens de poursuivre des brillantes études au lycée Brukhonenko. Férue de littérature et de poésie, l’impétueuse jeune fille, qui affiche précocement son indépendance, côtoie les milieux artistique moscovites.

Une tuberculose dont elle ne guérit pas va bousculer le cours de son existence. Envoyée en 1912 au sanatorium de Clavadel, dans les montagnes suisses près de Davos, l’exilée s’y morfond jusqu’aux neiges de décembre lorsqu’elle croise le regard d’un adolescent mélancolique , Eugène Grindel, qui prendra, quatre ans plus tard, le nom de Paul Éluard, emprunté à sa grand-mère maternelle et qui vient d’avoir tout juste 17 ans.

Les vers fulgurants qu’il griffonne éblouissent Gala. Elle va le convaincre de publier. Plus magnétique que belle, sensuelle et émancipée, la brune à l’esprit raffiné ne tarde pas à inspirer à Paul Éluard l’élan d’un lyrisme fougueux, en même temps qu’ils découvrent l’un et l’autre l’ivresse des premières amours.

Déjà le poète considère sa muse comme sa fiancée, et tandis que l’Europe s’apprête à sombrer dans la tourmente de la Grande Guerre, les amants séparés, qui doivent chacun regagner leur pays, se promettent l’un à l’autre.

Gala et Paul en 1917

Dix huit mois plus tard, malgré les risques qu’elle encourt, l’amoureuse intrépide entreprend de traverser seule l’Europe pour épouser l’homme qu’elle aime. Hébergée sans enthousiasme par les parents Grindel à Montmartre, elle exhorte le poète de venir la rejoindre. Le 21 février 1917 à la faveur d’une permission du poilu, ils unissent leur destin. Gala se convertit au catholicisme pour pouvoir bénéficier d’une bénédiction religieuse. L’année suivante elle met au monde une petite fille, Cécile, dont elle se hâtera de déléguer l’éducation à la famille Grindel, préférant jouir pleinement de sa liberté de femme.

http://www.elpunt.cat
Gala, Paul et leur fille Cécile

Financé par le père du poète, ils emménagent dans une modeste maison du Val-d’Oise.Dans cet immédiat de l’après-guerre, la révolution dadaïste ébauche du mouvement surréaliste, fédère une communauté d’artistes aussi radicaux qu’iconoclastes, qui rêvent de réinventer le monde. Gala et Paul en font partie, fréquentant, dans les volutes de fumée et des nuits sans sommeil, Tristan Tzara, André Breton, Philippe Soupault ou encore Francis Picabia.

Au Sans Pareil à Paris, expose pour la première fois les dessins et collages du peintre allemand Max Ernst, dont l’œuvre fascine aussitôt le poète. Le reconnaissant comme un frère d’âme, ce dernier se rend à Cologne avec Gala pour le rencontrer. Amitié immédiate, coup de foudre à trois !

GALA ERNST ELUARD
Max, Gala et Paul

Quand paraît le recueil Répétitions en 1922, le poète fait appel à Max Ernst pour l’illustrer. La libertine Gala, avide d’expériences, n’entend pas résister au charme fou de l’artiste visionnaire. Pour mieux anticiper peut-être leur inévitable liaison, c’est le poète qui le premier l’encourage, exhibant devant le peintre conquis, les photos de la muse au corps parfait. L’époque n’invite t-elle pas à s’affranchir des carcans bourgeois, à libérer ses pulsions et célébrer l’amour !

Ernst est marié à l’historienne d’art Luise Straus, laquelle prend acte de la relation entre son époux et Gala et constate assez joliment qu’elle reçoit l’amoureux consentement du poète. Max, très épris, décide de quitter sa famille et son pays et s’installe chez ses amis. Durant les années folles, la maison de Saint-Brice-sous-Forêt, qui abrite le triangle amoureux, accueille aussi l’intense effervescence créative de la période. C’est cette atmosphère que l’artiste restitue dans le tableau choral Au rendez-vous des amis où il peint des surréalistes tels que André Breton, Philippe Soupault, Benjamin Péret et se met en scène sur les genoux de Dostoïevski, l’écrivain fétiche de son amante russe.

AU RENDEZ VOUS DES AMIS
 » Au rendez-vous des amis  » 1922 – Max ERNST ( les personnages représentés sont : Louis Aragon, Jean Arp, Johannes T.Baargeld, André Breton, René Crevel, Giorgio de Chirico, Robert Desnos, Fiodor Dostoïevski, Gala, Paul Éluard, Max Ernst, Théodore Fraenkel, Max Morise, Jean Paulhan, Benjamin Péret, Raphaël et Philippe Soupault. ( La toile se trouve au musée Ludwig de Cologne)

en 1923, tous trois emménagent dans un charmant pavillon avec jardin à Eaubonne. Ernst recouvre les murs de fresques ornées de motifs loraux et êtres fantasmiques. Ces œuvres trahissent aussi son obsession de Gala dont il réalise un portrait, nue et mutine, avec un ruban vert flottant autour d’elle. Mais la douceur de vivre se voile bientôt de la douleur du poète. Éluard souffre de partager sa muse plus encore que sa femme. En mars 1924, rongé de jalousie, il disparaît sans un mot.

Mais cette disparition n’apaise pas sa souffrance. Gala lui manque et après deux mois d’absence, il lui adresse de Tahiti une lettre pleine de tendresse, la suppliant de le rejoindre. L’insoumise part le retrouver en Asie accompagnée de Max Ernst. Cependant, en dépit des tensions que traversent désormais le trio, la complicité qui lie le peintre et le poète ne faiblit pas.

La fin du triangle amoureux, qui a tant stimulé la créativité des deux artistes, est inéluctable. En 1929, Paul Éluard devra s’effacer devant un rival plus redoutable. En effet, après un séjour à Cadaquès chez Salvador Dali, le poète rentre seul à Paris. Gala vient de rencontrer celui qui restera l’homme de sa vie. » Sylvie DAUVILLIER (Journaliste, grand reporter, photo-journaliste française)

Au Rendez-vous des amis | La Gazette du Val d'Oise
Gala et Dali

Pierre-Paul & Hélène …

 » J’ai décidé de me remarier, ne me trouvant pas encore disposé à la vie austère du célibat. Je désirais une femme qui ne rougirait pas en me voyant prendre mes pinceaux… » Pierre-Paul RUBENS (Peintre baroque flamand)

Rubens, sa femme Helena Fourment et leur fils Peter Paul - Rubens
 » Rubens, sa femme Hélène Fourment et leur fils Peter Paul  » 1630 Pierre-Paul RUBENS

 » C’est peut-être au nombre impressionnant de portraits, solennels ou intimes, que Rubens consacrent à sa seconde femme Hélène Fourment, que l’on peut mesurer la passion qu’il lui voua. Fait rarissime, même dans la grande peinture classique, de compter autant de portrait représentant un seul sujet. Est-ce le démon de midi qui talonna Rubens, alors au faîte de sa gloire, et le poussa, à 53 ans et déjà père de trois enfants (Serena, Nicolas et Albert) de se marier en secondes noces avec la sensuelle et pétillante Hélène Fourment, jeune Anversoise de 16 ans ?

Marié en 1609 à Isabelle Brandt, qui le laisse veuf en 1626, il épouse Hélène en 1630 pour mourir dans ses bras en 1640. Elle lui donnera quatre autres enfants (Clara Johanna, François, Hélène et Pierre-Paul) – Très vite elle devient son modèle. Toute son œuvre semble s’accomplir dans les portraits qu’il faits d’elle. Il trouve en elle la muse absolue. Elle le comble d’un bonheur qui irradie ses toiles.

RUBENS Hélène Fourment et François
 » Hélène et François  » 1633/35 – Pierre-Paul RUBENS

Il vit leur mariage comme un véritable renouveau. L’extrême jeunesse de sa femme le dote d’une énergie insoupçonnée. Fou amoureux d’elle, elle devient sa muse, son inspiratrice, son modèle. Il veut pour elle tous les rôles. Hélène s’y plie avec docilité. La gloire de Rubens rejaillit sur elle, non seulement grâce à l’aisance matérielle que son mari lui procure, mais aussi par les nombreux portraits qu’il fait d’elle, lui assurant une postérité certaine.

RUBENS Helene_Fourment dans sa robe de mariée
 » Hélène Fourment dans sa robe de mariée  » 1630 – Pierre Paul RUBENS

Elle pose pour des tableaux que Rubens lui consacre pleinement, mais prête aussi ses traits pour des commandes. Son corps sensuel l’inspire et lui permet de donner à ses toiles cette marque de vérité et d’intériorité qui signe tous ses tableaux. Hélène habite ainsi toute l’œuvre de son mari dans les dix dernières années de sa vie. Hélène est partout, on la reconnaît en mère de famille attentive, mais aussi en ingénue libertine. Rubens n’hésite pas à la faire poser dans des attitudes érotiques, exécutant ces tableaux en même temps qu’il peint, par exemple, la Cène ou la Descente de la Croix.

A la mort de Rubens, Hélène , en veuve richement établie, fera détruire certains d’entre eux , les jugeant trop audacieux et indécents.

RUBENS Hélène Fourment à la Fourrure
 » Hélène à la fourrure  » –  1638 – Pierre-Paul RUBENS

Elle fut pour lui l’idée même de la vie, qu’il va sans cesse tenter d’atteindre dans sa peinture. Rien n’est jamais figé, ni dans sa vie,  ni dans son œuvre, ni dans sa compréhension du monde. Tout est perçu comme une louange à ce bonheur familial et conjugal qu’il ne cesse de chanter.

Rubens voyait en Hélène toutes les femmes. Assurément, et plus que sa première épouse, elle a su catalyser ses ambitions. C’est la raison pour laquelle il n’a pas hésité à s’unir à elle malgré leur grande différence d’âge. Elle sera celle qui lui réinjecta des forces vives, lui redonnera du souffle.

Par la série de portraits qu’il lui dédia, il sut lui faire le plus beau des cadeaux : le visage, les traits mêmes d’Hélène Fourment sont reconnaissables et identifiables. Elle est rendue dans sa vérité profonde, sa mine un peu espiègle, ses cheveux difficilement disciplinés, ses lèvres pulpeuses et ce regard toujours un peu effarouché. C’est cette intimité là que Rubens fait réverbérer dans sa peinture comme la trace palimpseste de son plus grand amour. » Alain VIRCONDELET (Écrivain, Docteur en Histoire de l’Art et des mentalités, universitaire français)

RUBENS hélène Fourment entre 1630 et 1632
« Portrait d’ Hélène  » entre 1630 et 1632  » Pierre-Paul RUBENS