LULLY & MOLIÉRE …. Complicité et rivalité à la Cour de Louis XIV

LULLY Paul MIGNARD
Jean-Baptiste LULLY –  Paul MIGNARD

 » Rien ne prédisposait les deux Baptiste,  comme l’époque et Madame de Sévigné l’écrivent, à s’intéresser à l’opéra. Pour l’aristocratie, ni Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, ni Jean-Baptiste Lully ne possèdent de nom de famille, juste un prénom de valet. Libertins, bons vivants, doués l’un et l’autre pour la farce et la comédie, ces amuseurs royaux se sont rencontrés durant la jeunesse de Louis XIV, lorsque les divertissements et ballets de Cour se succédaient, sans jamais s’interrompre, sauf pour le Carême. A cette époque Lully ne s’écrit pas encore avec ce  » y  » si français. Il est né en 1632 à Florence. Remarqué par Mazarin, ce violoniste et danseur est devenu indispensable au jeune Louis passionné de spectacle. Il compose de nombreux ballets de Cour. En 1659, il triomphe avec le Ballet d’Alcidiane. Favori du roi, Lully prend le pouvoir sur les musiciens français qui vont lui garder une rancune féroce.A la même date, Molière s’impose avec Les précieuses ridicules. Après avoir couru la France avec sa troupe, connu la faveur puis l’errance, il rencontre enfin le succès. De dix ans l’aîné de Lully, Molière possède les mêmes capacités, la musique en moins, l’imaginaire et le théâtral en plus.

… Ils deviennent ses ministres festifs. Entre 1660 et 1670, tous deux vont faire preuve d’une énergie phénoménale. Les deux Baptiste inventent la comédie agrémentée de ballets. Le genre a surgi dans la tête de Molière à la fois par hasard et par nécessité. Les danses entre les actes sont disposées pour donner aux comédiens le temps de changer de costume sans rompre le fil de l’action. Les deux Baptiste enfanteront ensemble : Le bourgeois gentilhomme – Le mariage forcé – Le sicilien – Les amants magnifiques. – Au cours de cette même décennie, ils deviennent bourgeois et gentilhomme : Molière est fait tapissier du roi, tandis que Lully est nommé surintendant de la musique. Lulli devient Lully et il est naturalisé français.

Le 3 Novembre 1671, Molière et Lully offrent à la Cour un sommet de leur collaboration : Psyché à la fois tragédie-comédie et ballet d’une durée de cinq heures. Elle a été commandée par le roi mais la ville est invitée à voir le spectacle au cours des soirées qui lui sont réservées. A 1500 Livres de bénéfice par représentation, Psyché rapporte gros. Une dissension s’est installée entre les deux amis. Psyché a connu trente huit représentations. Sur les 57 000 Livres, rien n’a été reversé à Lully auteur de la partition. Ce n’est pas la première fois que Poquelin se montre avare. Il rémunère Lully moins que ses comédiens.

Louis XIV est un absolutiste de la décision. A chaque fonction un homme et un seul. Colbert obéissant choisit un homme-clé à chaque poste. De même il ne saurait y avoir deux Lebrun ou deux Le Nôtre, il ne peut y avoir deux maîtres de l’opéra français. Les deux Baptiste sont mis en compétition ouverte. Ce sera au plus rapide de gagner le privilège.

Lully n’oublie pas ses droits d’auteur : son privilège le rend rétro-activement propriétaire des vers mis en musique. Cela vise Molière. Brouillé avec son ancien complice, Poquelin s’adjoint les services de Marc-Antoine Charpentier pour la comédie ballet Le malade imaginaire. En 1673, trois mois après l’ouverture de l’Académie royale de Lully, Molière meurt en scène dans le rôle. La vengeance du florentin ne s’arrête pas là. Son Académie royale d’opéra est installée rue de Vaugirard au Jeu de Paume du Bel Air, face à l’actuel Sénat. Le succès est tel qu’il lui faut une salle plus spacieuse : il se fait alors attribuer la salle de Molière au Palais Royal et chasse les comédiens de Poquelin.

Par un sinistre jeu de chaises musicales, l’Académie royale de musique s’installe là où est mort Poquelin, et l’illustre là où est mort le premier opéra français. Lully et Molière : au grand siècle les destins sont d’une tragique symétrie….  » Vincent BOREL ( Journaliste et écrivain français )

moliere Pierre MIGNARD
Jean-Baptiste POQUELIN dit MOLIÉRE – Paul MIGNARD