PIONNIÉRES – Artistes dans le Paris des Années Folles …

Ce sont les femmes qui, une fois de plus, sont à l’honneur au Musée du Luxembourg. En effet, après avoir parlé des peintres femmes du début du XIXe siècle, puis de Vivian Maier, le lieu propose jusqu’au 10 juillet 2022 : PIONNIÉRES-Artistes dans le Paris des années folles.

Elles sont d’autant plus intéressantes qu’elles seront les premières à pouvoir se présenter aux concours et aux écoles d’art, un privilège qui était, jusque là, réservé aux hommes. De plus, elles vont se montrer audacieuses dans leur peinture en proposant des nus, ce qui était alors interdit. Elles auront leur propre atelier, leur galerie ou une maison d’édition, seront exposées et pourront dispenser leur enseignement. Elles seront reconnues comme des artistes à part entière, des artistes d’un nouveau genre, que ce soit dans le domaine de la peinture, la sculpture, la mode, la photographie, la décoration.

Autant le dire tout de suite, la plupart de ces femmes-artistes, souvent marginalisées, vivent d’une façon tout à fait libre, elles sont ambitieuses, émancipées, anti-conventionnelles ; des résistantes qui n’ont que faire des règles de bienséance, ont du tempérament et le font savoir en se montrant assez provocantes, révolutionnaires, avant-gardistes . De façon générale, elles s’autorisent des relations extra-conjugales, aiment qui elles ont envie d’aimer que ce soit des hommes ou des femmes.

Certaines offrent un look particulier, à la garçonne (Flapper girls) avec des cheveux bien courts, portant si besoin une cravate sur une chemise etc….Elles fument, se libèrent aussi des vêtements serrés ou corsetés pour une liberté totale dans leur habillement aussi .

Elles ont joué un grand rôle dans les différents mouvements artistiques picturaux de l’époque : fauvisme, abstraction, cubisme, surréalisme, mais aussi d’autres domaines comme la photographie, l’architecture, la littérature, l’écriture, la danse, la mode, la science, etc…. Leur art sera à l’image de ce qu’elles dégagent et ressentent.

Celles choisies par le Musée du Luxembourg ne sont pas uniquement françaises, elles viennent aussi d’autres continents où la liberté et la modernité n’étaient pas de mise. Elles s’appellent Romaine Brooks, Tamara Lempicka, Marie Laurencin, Suzanne Valandon, Mela Muter, Gerda Wegener, Anton Prinner, Armita Sher Gil, Tarsita Do Amaral, Pan Yulling, Aleksandra Belcova, Jacqueline Marval, Emilie Charmy, Natalia Gontcharova, Marie Blanchard, Chana Orloff, Suzanne Valadon,Marie Vassilieff, Sophie Taeuber-Arp, Stefania Lazarska, Anna Fanny, Lucie Couturier, Juliette Roche, Irini Codreanu et tant d’autres

« Jeune femme aux bas blancs » 1924 Suzanne VALADON (Collections du Musée des Beaux-Arts de Nancy)
 » La chambre bleue  » 1923 Suzanne VALADON (Collections du Musée des Beaux-Arts de Limoges)
 » Jeune fille en vert » 1927 Tamara de LEMPICKA (Collections du Centre Pompidou à Paris)
« Femme à la colombe » 1919 Marie LAURENCIN (Collections du Musée des Arts Décoratifs à Paris)

Le Paris des Années Folles a connu une pleine effervescence culturelle . C’est une période qui voit se multiplier les fêtes, les excès, l’exubérance quel qu’en soit le domaine. Les lieux les plus prisés sont le Quartier latin, Montparnasse, Montmartre. La capitale française avait un côté très vivant, foisonnant à cette époque, et il permettait à ces femmes-artistes de trouver du travail. D’où le fait que de nombreuses étrangères faisaient le voyage.

Paris, à l’époque, était sorti de la première guerre mondiale. Même si de nombreuses personnes avaient payé de leur vie, c’est une forme de bonheur joyeux qui envahira la capitale lors du 11 novembre 1918 . De 1919 à 1930 on va assister à de nombreux bouleversements : en 1919 la Chambre des Députés veut autoriser le droit de vote aux femmes, mais le Sénat refuse. Deux ans plus tard, Raymond Poincaré réitère et, une fois de plus, le Sénat s’y oppose. En 1915, les femmes sont dans la rue, font grève, et souhaitent un salaire égal aux hommes. Dix ans plus tard, le Parti communiste français présente des femmes sur les listes électorales durant les municipales. Certaines d’entres elles seront élues …. et leur mandat sera annulé plus tard !

Un livre sur la liberté des femmes parait en 1922 ( La garçonne scandalise de Victor Margueritte). On crie au scandale, mais l’ouvrage atteint un nombre incroyable de ventes. Quelques années plus tard, Joséphine Baker se produit sur une scène, quasi nue, avec, au départ avec des plumes au milieu des fesses et plus tard une ceinture de bananes. Elle se trémousse et là encore, le monde de la bourgeoisie est scandalisé et offusqué.

Côté mode ça bouge aussi : Coco Chanel est une femme audacieuse, exigeante, redoutable, moderne, inventive et provocatrice . Elle n’hésitera pas à briser les codes vestimentaires. Non seulement elle-même s’habillera de façon assez masculine, intemporelle, cheveux courts, mais toujours chic et élégante aussi, mais Mademoiselle révolutionnera le monde de la mode en offrant aux femmes des modèles dans lesquels elles puissent se sentir confortables, plus libres. En 1926 elle présente sa célèbre petite robe noire sans col, manches longues, en crêpe de Chine. Le noir représentait normalement la guerre et la tristesse , Coco va en faire un incontournable de la garde-robe féminine. Le magazine Vogue va baptiser la robe La Ford de Chanel, référence à la voiture qui faisait fureur et se vendait dans le monde entier.

 » Coco Chanel  » 1923 Marie LAURENCIN (Musée de l’Orangerie à Paris)

Le look de la femme a bien changé ! Elles en avaient assez de se retrouver corsetées et serrées dans leurs robes. Les couturiers seront là pour les  » libérer « . Et ce n’est pas uniquement une libération dans le vêtement, mais dans leur allure tout entière : elles osent montrer leurs jambes, certaines ont les cheveux gominés et plaqués à la garçonne. Un côté masculin qui se retrouve aussi dans le port du costume généralement porté par des hommes.

Coco n’est pas la seule. Parmi les femmes de la mode, il y a Jeanne Lanvin et Madeleine Vionnet qui vont créer des tenues très tendance. Elles ont des maisons de couture florissantes, emploient beaucoup de monde, créent des vêtements mais aussi des parfums , des costumes pour le théâtre, des chapeaux extravagants et surréalistes comme Elsa Schiaparelli etc…

Le sport était à la mode durant ces Années folles : les J.O. en 1924, la Coupe Davis en 1928. Le tennis est un sport très apprécié et beaucoup de personnes le pratiquent. C’est à cette époque que naitra le prestigieux Roland Garros, porte d’Auteuil. Un nom donné en hommage à l’aviateur, abattu durant un raid aérien en 1918. Des noms célèbres sont à retenir : Lacoste, Cochet, Borotra, Brugnon (les Mousquetaires) mais aussi une femme : Suzanne Lenglen.

La danse ne sera pas en reste puisqu’en novembre 1928, à l’Opéra Garnier, la très célèbre danseuse Ida Rubinstein triomphera dans le Boléro de Ravel. Quant aux bains de mer, ils seront également fort appréciés parce que l’on se rend compte que le soleil et l’eau de mer font du bien à la santé. De plus, le soleil apportait un petit teint hâlé qui n’était pas pour déplaire.

« Tennis Player » 1927 Aleksandra BELCOVA (Collections du Latvian National Museum of Art)
« La baigneuse au maillot noir » 1923 – Jacqueline MARVAL (Collection particulière)
« Autoportrait au bord de la mer  » 1923 Romaine BROOKS (Centre Pompidou à Paris)

Parmi les femmes de cette époque, il y en a qui ont reçu une bonne instruction, sont diplômées que ce soit dans le domaine de la médecine ou celui du droit. Elles écrivent, jouent de la musique, tiennent des Salons etc… Bref les femmes sont sur tous les fronts y compris sur celui de l’aviation avec Adrienne Rolland dite l’hirondelle qui sera la première à franchir la Manche – la violoniste Jeanne Poulet dite Jane Evrard qui fondera l’Orchestre féminin de Paris, ce qui fera d’elle la première femme chef d’orchestre – La chirurgienne esthétique, spécialiste du maxillo-facial Suzanne Noël, une féministe engagée dans la cause des femmes. Elle va intervenir sur de nombreux cas de soldats revenus mutilés du visage, et on se souvient d’elle également pour avoir réparé un lifting raté de Sarah Bernhardt – La collectionneuse d’art Gertrude Stein, première à soutenir les cubistes. Son Salon est très prisé par le monde de l’art. On y rencontre Picasso, Matisse etc… – Jeanne Bourgeois deviendra Mistinguett. Sa gouaille et sa danse vont emballer le tout Paris. Elle s’amourachera de Maurice Chevalier, mais ne sera pas du genre fidèle ! Ses célèbres gambettes sont assurées à 500.000 francs en 1919 soit 700.000 de nos euros actuels.

Ces femmes artistes d’un nouveau genre, peintres, sculptrices, photographes etc… ont brillé durant ces Années folles. Ce sont, comme je l’ai dit, des femmes modernes, avant-gardistes, libres : des pionnières dans leur domaine. Elles arpentent ou vivent dans les quartiers de Montmartre, Montparnasse, et du Quartier Latin, là où se trouve toute l’effervescence créative du milieu artistique.

Elles fréquentent les différents lieux très côtés de la capitale. Que soit les cafés, restaurants( comme Le Bœuf sur le toit un bar dancing où se croisaient Cocteau, Milhaud, Poulenc, Desnos etc… un lieu mondain et très alcoolisé) , les théâtres, les cabarets (comme La vie parisienne animé par la chanteuse Suzy Solidor, ou bien le Monocle surnommé le Temple lesbien) – les librairies notamment celle de Adrienne Monnier les Académies comme celle de la Grande-Chaumière qui fut un haut lieu de formation artistique, ou l’Académie Colorassi qui nommera la première femme professeur, une aquarelliste Frances Hodgkins, un lieu mixte où les femmes viennent y peindre des hommes nus – L’Académie moderne créée par Fernand Léger où viendra étudier Marie Laurencin. Rebaptisée Académie de l’art moderne, elle accueillera Tarsita Do Amaral, Franciska Clausen, Rita Kernin-Larsen etc… soit de nombreuses étrangères venues à Paris pour parfaire leur art – ou bien encore chez Natalie Clifford Barney, dite l’Amazone, une riche héritière, mécène de son état, qui recevait dans son pavillon des personnalités connues comme Rodin, Capote, ou Anatole France, mais aussi ses diverses amantes très connues comme la peintre Romaine Brooks ou Emma Calvé une cantatrice.

 » L’amazone-Portrait de Natalie Clifford Barney » 1920 Romaine BROOKS (Collections du Musée Carnavalet à Paris)

Ces femmes-artistes aimaient représenter la femme comme un objet de désir, tout comme elles se représentaient elles-mêmes dans des autoportraits montrant leur visage ou bien leur corps dénudé.

 » Cubist Nude  » 1919/23 Mela MUTER (Collection particulière)
 » La Vénus noire  » 1919 Suzanne VALADON (Collections du Musée des Beaux-Arts de Menton)
« L’étrange femme » 1920 Jacqueline MARVAL (Collection privée)
 » Groupe des quatre nus » 1925 env. Tamara DE LEMPICKA (Collection particulière)

La maternité faisait également partie des sujets qu’elles abordaient, sans trop de sentimentalisme pour certaines.

« Mère et enfant » 1932 Tamara DE LEMPICKA (Collection du Musée de l’Oise MUDO à Beauvais)
« Maternité » 1922 Maria BLANCHARD (Collection particulière)
 » A familia  » 1925 – Tarsila Do AMARAL (Collections du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia à Madrid)

Non seulement les amours plurielles sont vécues au grand jour, mais elles se retrouvent dans leur art. C’est le temps du terme scientifique Gender fluid à savoir des personnes qui ne se sentent ni femmes, ni hommes, mais les deux à la fois. C’est ce qui est traduit dans le livre de Magnus Hirschfeld en 1908 à savoir Le troisième sexe. En art, on retrouvera des portraits plutôt androgynes, des sculptures qui le seront tout autant, des tableaux où l’on hésitera pas, comme l’a fait Tamara Lempicka, à exprimer ses amitiés ou relations amoureuses homosexuelles ..

Les femmes se sont émancipées de façon générale durant la première guerre mondiale, mais elles l’ont été aussi particulièrement dans le domaine de l’art. Elles ont beaucoup travaillé pour exister, se faire un nom. C’était pour la plupart des indépendantes, françaises mais aussi étrangères venues en France pour accéder aux Académies. Compte tenu du fait que la guerre avait ralenti le marché de l’art, certaines n’hésiteront pas ( pour pouvoir gagner de l’argent) à faire autre chose que des tableaux par exemple.

C’est ainsi qu’elles se tourneront vers la création de poupées et marionnettes qui seront alors considérées comme des sortes de sculptures modernes : il y aura Marie Vassilieff qui réalisera des poupées-portraits de personnes connues comme Joséphine Baker ou Henri Matisse par exemple, ainsi que des marionnettes commandes spéciales personnelles ou pour le théâtre – Sophie Taeuber-Arp viendra, quant à elle, aux marionnettes entre figuration et abstraction. – Cette passion va être aussi celle de Stefania Lazarska, une polonaise qui créera des poupées vendues pour des associations caritatives et notamment la communauté polonaise de Paris à cette époque. Elle continuera à les vendre dans les grands magasins après la guerre.

« L’architecte » 1928 (pour la pièce Le Château du roi) – Marie VASSILIEFF (Collection particulière)
« Poupée robe style Second Empire » Stefania LAZARSKA (Collections du Musée du Quai Branly Jacques Chirac à Paris)
« Le roi Deramo sur son tabouret » (Réplique de l’original de 1918) Sophie TAEUBER-ARP (Collection du Museum für Gestaltung de Zurich)

James MC NEIL WHISTLER – Chefs-d’œuvre de la FRICK COLLECTION …

« L’art doit rester à part et s’adresser à la sensibilité artistique de l’œil nu ou de l’oreille, sans se confondre avec des émotions qui lui sont totalement étrangères telles que la dévotion, la pitié, l’amour ou le patriotisme. » James MCNEILL- WHISTLER

James MCNEILL-WHISTLER

Comme beaucoup le disent à son sujet : Whistler fut américain de naissance, français de formation et britannique pour sa carrière. Il a eu une vie bien remplie que ce soit de par les rencontres qu’il a pu faire à titre personnel ou professionnel, les voyages, et le monde aristocratique dans lequel il a évolué quel que soit le pays où il se trouvait.

Ses œuvres quittent rarement leur écrin à la Frick Collection de New York sauf cas exceptionnel. Compte tenu, d’une part, que ce lieu devait faire l’objet de transformations, agrandissements et rénovations qui vont durer jusqu’en 2023 , et d’autre part de la demande d’une exposition de la part du Musée d’Orsay, l’occasion d’en prêter certaines était intéressante. L’expo s’intitule James MCNEILL-WHISTLER/Chefs d’œuvre de la Frick Collection de New York, jusqu’au 8 mai 2022.

C’est une exposition plutôt intimiste de par l’espace et le nombre d’œuvres, 22 au total entre celles prêtées par la Frick Collection ( des pastels, peintures et eaux-fortes) et celles détenues par le Musée d’Orsay. Toutefois, je vous conseille, si vous le pouvez, de la voir parce que ce n’est pas si souvent que nous avons l’occasion d’admirer ce peintre, alors autant en profiter !

Whistler est le nom de son père, McNeill celui de sa mère irlandaise . Il a souhaité porter les deux. Dès son arrivée à Paris on lui attribuera des surnoms : le frisé car ses cheveux étaient très bouclés , ou l’Apollon de poche en raison de sa petite taille, mais on l’appréciera car, malgré son fichu caractère, son opportunisme et son excentricité, il était extrêmement drôle.

Henry Clay Frick, magnat américain, fut un très grand collectionneur. Il avait un bel hôtel particulier sur la 5e avenue à New York, dans lequel était accroché ses trésors. A sa demande, l’ensemble sera légué à la ville à sa mort . De gros travaux furent alors entrepris et ce qui fut sa demeure , deviendra le merveilleux et célèbre musée que l’on connait face à Central Park.

Frick a fait fortune très jeune puisqu’il était milliardaire à 30 ans ! Le charbon d’abord, la sidérurgie ensuite, lui ont permis de le devenir. Sous une apparence qui pouvait faire supposer que le monsieur était quelqu’un de plutôt sympathique, il y avait un homme redoutable, intraitable avec ses ouvriers. Il a, d’ailleurs, failli perdre la vie lors d’une grève terrible, durant laquelle l’un d’entre eux a tenté de le tuer en tirant sur lui.

Devenu collectionneur (tableaux, sculptures, mobilier d’époque , pièces d’orfèvrerie), il s’est d’abord intéressé aux maitres anciens flamands, espagnols et italiens. L’intérêt pour Whistler ne viendra que tard dans sa vie. C’est entre 1914 et 1919 qu’il va acquérir le plus grand nombre de ses œuvres.

Whistler, comme je l’ai mentionné en début d’article, a eu trois patries : les Etats Unis, la France et l’Angleterre. Ses deux genres de prédilection furent les portraits et les paysages. Pour ces derniers, il fut un peintre à la fois rural et urbain aussi. Il trouvait autant de poésie dans un paysage de campagne que dans un paysage industriel avec des ciels sombres emplis de fumée.

Globalement il fut un peintre incompris durant toute sa carrière Pourtant, il a toujours beaucoup travaillé pour faire évoluer son art, un art pour lequel il avait des idées bien précises. Un obsédé toujours à la recherche de nouvelles techniques, expérimentations, en quête (de façon approfondie, préoccupante et incessante) de plus d’esthétique, de la beauté plastique dégagée de toute source historique, sociale, morale qui étaient de mises à l’époque.

De nos jours, on admire son travail et on apprécie ses beaux et séduisants tableaux, savoureux mélange de réalisme, d’avant-gardisme et aussi d’un petit côté de préraphaélisme, la délicatesse, la finesse, la subtilité de son coup de pinceau.

Si on devait lui attribuer un style pictural plus précis, on dirait que c’est un symboliste. Il a fait partie de ceux qui ont eu pour crédo l’art pour l’art. Toutefois, et comparativement à ceux qui en ont fait partie , il a été beaucoup moins attaché au côté métaphysique prôné par le mouvement et davantage intéressé par le côté esthétique. Il a aimé l’impressionnisme(notamment Monet) , mais aussi le réalisme de Courbet et fut attiré par les estampes japonaises qui, elles aussi, l’influenceront (il en collectionna beaucoup).

Pour info :  » Princesse du pays de porcelaine  » 1863/64 James MCNEILL-WHISTLER (Le tableau se trouve à la Gallery of Art de Washington)

Il est né en juillet 1834 à Lowell (Etats Unis). Son père, George, était ingénieur dans une société ferroviaire. Sa maman, Anna, une femme très pieuse, s’occupait des trois enfants que son mari avait eu d’une précédente union (George, Joseph, Deborah) et des cinq qu’elle eut avec lui ( James, William, Kirk, Charles et Jean).

 » Arrangement en gris et noir N.1 : portrait de la mère de l’artiste  » 1871 James MCNEILL-WHISTLER – (Le tableau fait partie des trois œuvres de ce peintre que détient le Musée d’Orsay/Paris)

James va passer une partie de son enfance en Russie, à Saint Pétersbourg. Son père avait été appelé pour superviser une ligne de chemin de fer importante et travailler pour le tsar Nicolas Ier.

Il va très tôt se montrer doué et vivement intéressé par le dessin. Adolescent cette vocation artistique va se confirmer. En 1849, il perd son père. Toute la famille, retourne, dans un premier temps, en Angleterre, puis aux Etats Unis, dans le Connecticut. Comme le voulait la tradition, il entre à l’Académie militaire de West Point. Ses résultats ne sont franchement pas bons et son manque de rigueur prôné par l’institution finiront par une exclusion. Par contre il excelle toujours dans le dessin. C’est à cette époque qu’il apprend la technique de l’Eau-forte.

A 21 ans, il décide définitivement de devenir peintre, abandonne tout projet de carrière militaire, quitte l’Amérique et se rend eu Europe. A Paris, il arrive en pleine Exposition Universelle où il découvre Courbet, s’installera au Quartier Latin et, comme beaucoup d’artistes, mènera une vie de bohème. Il se liera d’amitié avec certains peintres français dont Henri Fantin-Latour, Alphonse Legros, Carolus Duran, Félix Braquemont, Edouard Manet, Gustave Courbet et sera apprécié par Mallarmé(un ami) Baudelaire, Proust, Wilde, et bien d’autres .

Il eut un comportement pour le moins étrange avec certains de ceux dont il était proche, notamment Oscar Wilde, dont il disait apprécier la plume. Pourtant il ne manquera pas de le railler ouvertement lorsqu’il apprendra son homosexualité. Il fut l’élève et l’ami de Courbet, affirmant que ce dernier était son maitre, et pourtant il écrira un jour dans une correspondance que l’influence de Courbet fut dégoutante , entendant par là qu’il rejetait totalement le réalisme du peintre français, puis abandonnera le côté épais de la peinture pour quelque chose de plus léger et transparent. Il fut un ami très proche du poète Swinburne qui écrira un texte magnifique influencé par l’un de ses tableaux, et pourtant il reniera ses liens amicaux lorsque ce dernier critiquera sa conférence.

Pour mieux se former en peinture, il rejoint l’atelier de Charles Gleyre, visite le Musée du Louvre, celui du Luxembourg et travaille sur des copies, et suivra les cours de dessin à l’Académie impériale. Au départ, son intérêt va se porter sur tous les grands maîtres hollandais, espagnols et italiens. Ses premières œuvres à l’eau-forte voient le jour, des séries d’estampes aussi. Il portait un grand intérêt aux scènes de genre, aux effets du clair-obscur.

Très inspiré par la musique de l’époque romantique, il a donné, très souvent, des noms de compositions comme Nocturne, Harmonie, Variation, Arrangement ou Symphonie, par exemple, à ses tableaux. Il a assimilé ces termes musicaux aux couleurs de sa peinture. Il les a vues telles des notes subtiles sur sa toile, pouvant surtout atteindre la sensibilité de celles et ceux qui les regardent . Les premiers Nocturnes ont vu le jour à partir de 1866.

Ce terme Nocturne en peinture, a été le premier inventé par Whistler. Il avait parmi ses amis un grand admirateur de Chopin, Frederick Richard Leyland. C’est lui qui lui conseillera de donner ce terme. Les autres suivront. Elles seront nombreuses, toutes dotées d’une grande expressivité poétique.

 » la nature contient les éléments, couleurs, et formes de toute peinture, comme le clavier contient les notes de musique. Mais l’artiste est né pour en sortir, choisir et grouper avec science les éléments, afin que le résultat soit beau comme le musicien assemble ses notes et forme des accords jusqu’à ce qu’il éveille du chaos, une glorieuse harmonie. » J.A.W.

« Symphonie en gris et vert : l’océan  » 1866 James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection/New York)
 » Symphonie en couleur chair et rose : portrait de Mrs Frances Leyland  » 1871/74 James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York) Ce tableau illustre l’affiche de l’expo.
 » Harmonie en rose et gris : Lady Meux  » 1881/82 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 » Arrangement en noir et or : comte Robert de Montesquiou-Fezensac  » 1891/92 James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 » Arrangement en brun et noir : Rosa Corder  » 1876/78 James MCNEILL-WHISTLER(Frick Collection New York)
 » Variation en violet et vert  » 1871 James NCNEILL-WHISTLER (Musée d’Orsay Paris – Le tableau fait partie des trois œuvres de ce peintre que détient le Musée d’Orsay/Paris)

On a souvent dit de lui qu’il fut un libertaire, ombrageux, un dandy arrogant avec un esprit assez acéré, doté d’un caractère bien trempé, n’ayant pas sa langue dans sa poche, n’appréciant pas vraiment que l’on puisse donner un avis critique sur ses tableaux et ne manquant pas de le faire savoir à qui voulait bien l’entendre. C’est ainsi qu’il intentera un procès en 1878 au critique d’art John Ruskin qui avait osé ne pas apprécier l’une de ses toiles (Nocturne en noir et or) et l’avait vivement condamnée : « J’ai vu et entendu beaucoup de choses jusqu’à maintenant, mais je n’aurais imaginé voir un dandy demander 200 guinées pour un pot de peinture jeté à la face du public !  » – Whistler lui demandera des excuses, elles ne viendront pas. L’offense sera validée par le tribunal qui la jugera recevable, tout en accordant une petite somme au peinture pour le dédommager.

Le problème est qu’il dut payer des gros frais de justice qui l’amèneront à la faillite. De plus, le tableau n’attirera plus personne et ce n’est qu’en 1892 qu’il trouvera un acheteur !

Whistler effectuera de très nombreux voyages entre la France et l’Angleterre à partir de 1850. A Londres il apprécie le fait qu’un esprit libéral et novateur comme lui soit bien accepté. D’ailleurs son travail va beaucoup plaire aux peintres préraphaélites et poètes anglais comme John Everett Millais, William Rossetti, voire même le président de la Royal Academy, Charles Eastlake.

Pour info :  » Au piano  » 1858/59 – James MCNEILL-WHISTLER (Il se trouve au Taft Museum de Cincinnati) – C’est ce tableau qui sera vivement apprécié des peintres préraphaélites anglais

S’il a excellé dans l’art du portrait, il fut talentueux dans le genre du paysage. C’est les estampes japonaises qui l’ont influencé dans ce domaine. Il a effectué de nombreuses vues marines à l’eau-forte qui émerveilleront Charles Baudelaire : « Tout récemment un jeune artiste américain, Mr Whistler, exposait à la galerie Martinet une série d’Eaux-fortes subtiles, éveillées comme l’inspiration et l’improvisation , et représentant les bords de la Tamise…  » Il trouvera l’inspiration en Bretagne, en Angleterre, et au Chili aussi où il va beaucoup développer ses recherches sur les paysages de bord de mer.

Lors de la guerre qui opposera l’Espagne au Chili dès 1865, il décidera de se rendre dans ce pays, un an plus tard, afin d’apporter sa contribution à ce conflit, porter secours aux Chiliens, mais aussi aux ressortissants anglais, américain et français qui se trouvaient là-bas. Des tableaux ont vu le jour là-bas notamment Crépuscule en couleur chair et vert : Valparaiso qu’il aurait commencé la veille du bombardement dans la ville, ou Nocturne en bleu et or : baie de Valparaiso.

Pour info :  » Crépuscule en chair et vert : Valparaiso  » 1866 – James MCNEILL-WHISTLER (Ce tableau se trouve à la Tate Britain de Londres )
Pour info :  » Nocturne en bleu et or : la baie de Valparaiso – 1866 – James MCNEILL WHISTLER ( Le tableau se trouve à la Freer Gallery of Art de Washington)

Après l’affaire qui l’opposa à Ruskin, Whistler se rendra à Venise. Il y avait très longtemps qu’il voulait faire le voyage. Il avait beaucoup admiré Canaletto et Guardi à la National Gallery. Ses vues de Venise seront un peu différentes de celles que l’on avait l’habitude de voir. Il travaille sur le motif, aime à arpenter les petites ruelles, s’émerveille devant les façades rongées par l’humidité. Il écrira :  » J’ai appris à connaitre une Venise dans Venise que les autres ne semblent avoir jamais perçue ». Arrivé en 1879, il restera un an au lieu des trois mois prévus.

 » Après la pluie, les couleurs des murs et leurs reflets dans les canaux sont plus somptueux que jamais. Et quand le soleil brille sur le marbre poli, mêlé aux briques aux riches tonalités et au plâtre, cette stupéfiante ville de palais se transforme en un royaume féérique dont on dirait qu’il a été créé tout spécialement pour le peintre. » J.A. W.

 » Le cimetière à Venise  » 1879 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
« Canal vénitien » 1880 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 »Nocturne Venise » 1880 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 » Première Suite vénitienne : La Piazzetta  » 1880 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 » Première Suite vénitienne : la Riva  » 1880 James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)

Côté privé, il y a eu des femmes qui ont compté plus que d’autres : Joanna Hifferman, rencontrée en 1860. Elle sera son modèle et sa maitresse durant six ans. Elle deviendra peintre.

C’est elle que l’on peut voir dans Symphony in white N.1 un tableau qui sera refusé à la Royal Academy de Londres parce que jugé vulgaire, puis accepté au Salon des Refusés de Paris où on la placera face au Déjeuner sur l’herbe de Manet. Par contre, Symphony in white N.2 sera fort apprécié à la Royal Academy en 1863 et sera même une source d’inspiration, deux ans plus tard, pour son ami Algemon Swinburne dans son poème Before the mirror.

Pour info :  » Symphony en blanc N.1  » James MCNEILL-WHISTLER 1862 (Elle se trouve à la National Gallery de Washington)
Pour info :  » Symphonie en blanc N°2 – 1863 – James MCNEILL-WHISTLER (Le tableau se trouve à la Tate Britain de Londres)

Avec Joanna, ils ont fréquenté les Cercles et Salons les plus côtés. Par contre, la jeune femme était très mal vue par la famille de Whistler, notamment sa mère. On la congédiait poliment lorsque cette dernière rendait visite à son fils. Et puis un jour, Joanna va poser pour Courbet notamment pour L’origine du monde et entamera une liaison avec lui, qui offensera profondément Whistler. Mis au courant du scandale provoqué par le tableau et il fera l’objet de railleries dans Paris. Il en sera profondément blessé et va rompre avec elle.

Malgré leur séparation elle continuera d’élever l’enfant que Whistler avait eu avec l’une de leurs domestiques, James Whistler Hanson né en 1870. Elle se rendra discrètement aux obsèques du peintre en 1903. Il semblerait qu’il lui ait laissé un petit quelque chose sur son testament.

Beatrice Philip, qui avait fait des études d’art, était veuve de l’architecte Edward William Godwin. Elle avait un fils. Elle posa en 1880 pour Whistler (notamment Harmony in red : Lamplight, La sieste) et devient son élève. Le peintre l’épouse en 1888. Elle va travailler la gravure à ses côtés, s’occupe de leur atelier commun, conçoit des vitraux. Leur mariage sera plutôt heureux. Elle meurt d’un cancer en 1895.

Les années 1890 furent fructueuses pour lui picturalement parlant puisque ses œuvres se vendaient très bien. On peut même affirmer qu’il avait atteint la gloire et la reconnaissance mondiale de son vivant . Pourtant, Whistler finira sa vie malade, rongé par une terrible dépression nerveuse que la mort de son épouse n’avait pas arrangé . Il meurt à Londres en 1903 et sera enterré à l’Église St Nicholas (Chiswick/Londres) auprès de Beatrice.

 » L’homme à la pipe » 1850 James MCNEILL-WHISTLER (Musée d’Orsay Paris – Le tableau fait partie des trois œuvres de ce peintre que détient le Musée d’Orsay/Paris)

BOILLY-Chroniques parisiennes …

C’est une très intéressante à laquelle nous convie le Musée Cognacq-Jay de Paris puisqu’elle concerne un peintre d’une grande diversité, virtuose, fécond, novateur, exigeant, très précis, toujours à l’affût du moindre détail (ce qui explique sa grande attirance pour la peinture hollandaise qui n’en manquait pas) assez provocateur, inspiré , original, facétieux, inventif, attachant, inclassable, pas très souvent abordé, mais qui n’en demeure pas moins important à savoir : Louis Léopold BOILLY.

Louis Léopold BOILLY ( Autoportraits)

Au travers de ses scènes galantes, scènes de genre parfois cocasses, sa frivolité, son humour incisif, son côté coquin, il y a aussi chez lui beaucoup de tendresse et de poésie. Durant près de soixante ans, fasciné par la capitale française en pleine évolution à l’époque, il a aimé arpenter les rues, aller à la rencontre de la foule, regarder les allées et venues des fiacres, se rendre dans la cour des messageries pour assister aux départ et arrivées des voyageurs, observer l’entrée et la sortie des théâtres, voir la réaction des spectateurs, s’insérer dans l’activité mondaine et populaire, fréquenter les cafés à la mode, se promener dans les jardins publics, les intérieurs notamment les boudoirs, mais aussi se rendre dans les ateliers de ses confrères comme souvent chez le sculpteur Houdon ou le peintre Isabey.

Tout cela lui a fourni des sujets pour sa peinture. Il a toujours tenu à créer à partir de dessins préparatoires aussi détaillés et précis que possible.

 » L’atelier de Houdon  » 1803 Louis Léopold BOILLY (Musée des Arts décoratifs/Paris)
 » L’arrivée d’une diligence dans la cour des messageries  » – Louis Léopold BOILLY (Musée du Louvre/Paris)
 » Réunion d’artistes dans l’atelier d’Isabey  » Louis Léopold BOILLY ( Musée du Louvre/Paris)
 » Les deux amies qui s’embrassent  » 1789/93 Louis Léopold BOILLY ( Ransbury Manor Foundation)
 » Le Doux réveil  » 1795/1800 Louis Léopold BOILLY (Musée Cognacq Jay)
« L’Indiscret « 1795/1800 Louis Léopold BOILLY (Musée Cognacq-Jay / Paris)
 » L’averse  » 1812/1814 Louis Léopold BOILLY (Musée du Louvre /Paris)
 » Distribution de vin et comestibles aux Champs-Elysées  » 1822 Louis Léopold BOILLY( Musée Carnavalet/Paris)
 » Entrée au théâtre comique de l’Ambigu pour une représentation gratuite  » 1819 Louis Léopold BOILLY (Musée du Louvre /Paris)
« Le spectacle ambulant de polichinelle « 1822 Louis Léopold BOILLY – (Ransbury Manor Foundation)

Au travers de sa peinture, il fut un véritable témoin de son temps, n’ayant cesse cesse de s’intéresser, et se documenter, sur les mœurs françaises tout au long des époques qu’il a traversées, à savoir de la Monarchie à la Révolution, en passant par l’Empire et la Restauration, que ce soit dans la bourgeoisie comme dans la classe populaire.

Cet observateur curieux, pointilleux, ce chroniqueur ayant maitrisé avec brio et humour la vie politique et sociale, s’est montré brillant dans les scènes de genre, l’art de l’illusionnisme et du trompe-l’œil..

Portraitiste très doué et fécond, il fut aussi un caricaturiste assez incisif, n’hésitant pas à se ridiculiser dans des autoportraits pleins de dérision. Ses portraits sont très expressifs, réalistes, enjoués, les regards souvent malicieux, quelques-uns affublés de grimaces qui le ravissaient. Ils étaient réalisés en très petits formats, sorte de photos d’identité de l’époque, et non seulement cela plaisait beaucoup, mais il était très recherché dans cet exercice. On pense qu’il en a immortalisé environ 5000 – 800 ont été recensés et une quarantaine font le tour des expositions.

« Autoportrait en sans-culotte 1793 env. Louis Léopold BOILLY (Collection particulière)

Il a utilisé divers supports : lithographies, dessin, peinture. Cette dernière fut très prolifique. Il y a une grande vivacité du trait, de la précision, de belles couleurs.

Sa notoriété a dépassé nos frontières. Il connaitra le succès de son vivant, sera très populaire et vivra confortablement de son art, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il ne traversera pas des périodes plus difficiles mais comparativement à d’autres, il s’en sortira plutôt bien. Il a été très populaire et le restera jusqu’à sa mort à l’âge de 84 ans. Il a reçu de nombreuses récompenses et distinctions dont la légion d’honneur.

L’expo s’intitule BOILLY-Chroniques parisiennes et se tiendra jusqu’au 26 juin 2022. Elle nous permet d’admirer près de 130 œuvres (une première en France) prêts de collections particulières, de la Ransbury Manor Foundation, ainsi que différents musées français dont le Musée Cognacq-Jay.

Il est né en 1761 à La Bassée (Nord de la France), dans une famille modeste mais pas pauvre. Son père était sculpteur sur bois.

Louis Léopold montrera un vif intérêt pour la peinture dès son plus jeune âge, ce qui ne comblera pas son père de joie, lui qui savait combien le métier d’artiste était difficile. Il fut très précoce : on sait qu’il a commencé à vendre des petits tableaux à 12 ans !

Il sera formé par un miniaturiste réputé de Douai : Dominique Dancre qui lui apprendra, entre autres, l’art du trompe-l’œil notamment.

Il se rendra ensuite à Paris. Compte tenu qu’il n’était pas membre de l’Académie royale, il ne pouvait prétendre exposer dans les salons du Louvre. Donc, au départ, il présentera ses tableaux en plein air, durant les expositions en extérieur. Lorsque le Louvre ouvrira ses portes à tous les artistes, en 1793, il va y exposer très souvent, ce qui confortera sa réputation, et il le fera longtemps à savoir jusqu’en 1833.

En 1787 il a épousé Marie-Madeleine Desligne qui lui donnera trois fils qui deviendront, eux aussi, des peintres : Julien en 1796, Edouard en 1799 et Alphonse en 1801. En 1788, il rencontrera son premier mécène, le marquis Antoine Calvet de Lapalun, qui lui achètera de nombreux tableaux. Leur collaboration va durer assez longtemps. Chaque mécène rencontré tout au long de sa vie, lui a permis de pouvoir s’insérer dans la société et pouvoir se faire d’autres relations.

Durant la Révolution, il passera une période assez difficile compte tenu du fait qu’un peintre révolutionnaire connu, très puritain, et les Jacobins n’apprécieront pas du tout sa peinture, trouvant que certains de ses tableaux étaient obscènes . Cela est allé très loin puisqu’il a failli en passer par l’échafaud. Mais il fera un portrait de Marat ( et d’autres assez patriotiques) et sera réhabilité.

Boilly est mort en 1845. Il est enterré au Cimetière du Père Lachaise.

 » Jean qui rit (autoportrait) 1806/10 Louis Léopold BOILLY (Collection particulière) Ce tableau illustre l’affiche de l’expo
« Le triomphe de Marat » 1894 – Louis Léopold BOILLY (Musée des Beaux Arts de Lille)
« Trompe-l’œil en cartes et pièces de monnaie » 1808/1815 Louis Léopold BOILLY (Palais des Beaux Arts de Lille)
« Une loge au théâtre, jour de spectacle gratuit  » 1830 Louis Léopold BOILLY( Musée Lambinet/Versailles)
« Les malheurs de l’amour  » 1790 Louis Léopold BOILLY (Wallace Collection)
 » Le souper » Après 1830 Louis Léopold BOILLY (Collection particulière)

PROUST … Un roman parisien

Le portrait de Proust qui illustre l’affiche de l’expo est de Jacques-Émile BLANCHE et date de 1892 (Musée d’Orsay/Paris)

« Proust traite de grands sujets comme la mondanité au tournant du XXe siècle, les fêtes, les ors de l’Opéra, les aristocrates, les bourgeois, les valets, les bonnes, des amours perverses, tout l’éventail des cruautés et des tendresses que connait une famille, avec un personnage principal : « je » dont on sait tout mais que l’on connait si peu ! Il est aussi question des arts et, par dessus tout, du temps. « ‘ Darla GALATERIA, italienne, professeure de littérature française à l’Université de Sapienza (Rome)

 » Une œuvre construite ne saurait être longue. La vôtre est une étendue de profondeurs, de petits orifices les uns à côté des autres et qui, vus d’ensemble, ont la noblesse d’une ruche. Le miracle, c’est le goût différent du miel de chaque cellule. » Jean COCTEAU dans une lettre adressée à Marcel PROUST

« Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clés magiques nous ouvrent, au fond de nous-mêmes, la porte des demeures où nous n’aurions pu pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. » Marcel PROUST

Marcel PROUST en 1895 (Photo Otto WEGENER)

2022 fête les 100 ans de la mort de Marcel Proust. Nombreuses seront les manifestations qui auront lieu un peu partout en France cette année : une expo à la Bibliothèque nationale de France d’octobre 2022 à janvier 2023, sept nouveaux livres le concernant, la réédition des siens, des émissions de radio, des concerts, conférences, tables rondes, des promenades-itinéraires dans ses lieux favoris, une B.D., et la merveilleuse exposition proposée par le Musée Carnavalet qui fait l’objet de mon article ce jour.

Cette petite Madeleine s’intitule :  » PROUST – Un roman parisien  » jusqu’au 10 avril 2022. Elle rassemble environ 280 œuvres, peintures, sculptures, vêtements, accessoires, maquettes. La chambre de l’écrivain a même été reconstituée grâce au travail commun de Valérie Guillaume (directrice du Musée Carnavalet) et la Société des amis de Marcel Proust. Tout y a soigneusement été étudié, jusqu’aux rideaux. C’est une belle promenade dans son univers, sa vie, ses personnages, les endroits qu’il a aimés etc… Une expo pleine de richesse, de sensibilité et d’originalité.

On peut y voir notamment le manteau de l’écrivain, une sorte de pelisse noire qu’il a portée jusqu’à la fin de sa vie, avec un col de loutre et une doublure en vison . C’est un collectionneur privé, parfumeur de son état, un grand admirateur de Proust (Jacques Guérin) qui en a fait don au Musée Carnavalet avant de décéder.

Pourquoi ce titre ? Tout simplement parce que des liens très forts ont uni Proust au Paris de la Belle Époque, et la capitale a été l’un de ses personnages à part entière . Il fut le plus parisien de nos écrivains français :

-Il a habité en différents endroits de Paris : rue Jean de la Fontaine (16e arr.), boulevard Malesherbes (8e arr.), rue de Courcelles (8e arr.), Boulevard Haussmann (8e arr.) et rue de l’Amiral Hamelin (16e arr.)

-a apprécié les promenades dans les jardins : Parc Monceau, le jardin du Luxembourg, celui des Tuileries, le Bois de Boulogne etc… tout autant de lieux verdoyants qui lui rappelaient la douceur des endroits où il partait en vacances dans son enfance.

 » Chalet du cycle au Bois de Boulogne » 1900 env. Jean BÉRAUD (Musée Carnavalet/Paris)
 » Cavalier et attelage avenue du bois de Boulogne » 1900 env. Georges STEIN (Musée Carnavalet/Paris)
 » Au Parc Monceau » 1878 Claude MONET (Metropolitan Museum New York/Etats-Unis )
 » Les jardins du Luxembourg » 1906 – William James GLACKENS (Corcoran Gallery of Art de Washington/Etats-Unis)
« Avenue de l’Opéra, soleil et matinée d’hiver » 1898 Camille PISSARRO (Musée des Beaux Arts à Reims)

-a aimé se rendre à l’Opéra, au théâtre, dans les plus beaux restaurants et cafés : Café de la Paix restaurant LapérouseBrasserie Weber – Le Café anglais – La Maison dorée le restaurant La Rue – le Pavillon d’Armenonville – La Grande cascade – Le chalet des Iles – Maxim’sPrunier – le glacier Poiré-Blanche.

– a fréquenté les beaux Salons parisiens les plus en vue : celui de Mme Geneviève Straus (veuve du compositeur Georges Bizet – Leur fils, Jacques, était un ami de Marcel. Il est tombé un peu amoureux d’elle ce qui n’a pas du tout été du goût de la dame ) – celui de Mme Baignières ( Son fils et Marcel s’étaient liés d’amitié au lycée et c’est lui qui l’a introduit dans le Salon de sa mère ) – celui de Mme Arman de Cavaillet (maitresse de Anatole France) – de la Comtesse Potocka – de Mme Madeleine Lemaire (une peintre et aquarelliste réputée, maitresse de Alexandre Dumas, qui recevait dans son atelier- C’est chez elle qu’il lui sera donné de rencontrer Robert de Montesquiou, un comte et poète qu’il va admirer. Ce dernier en sera tellement flatté, qu’il l’introduira dans pas mal de Salons de la haute aristocratie parisienne. Ce qui ne pouvait qu’enthousiasmer Proust ) – de la princesse Mathilde (nièce de Napoléon Ier. Elle aurait bien voulu devenir l’épouse de Napoléon III et du reste elle l’a souvent accompagné pour des soirées, mais cela ne se fera pas ) – de la Comtesse Greffulhe – de Etienne de Beaumont – de Marguerite de Saint Marceaux pour ne citer que les principaux.

« Le balcon » 1900 René-Xavier PRINET (Musée des Beaux-Arts de Caen)
 » Une soirée  » 1878 Jean Béraud (Musée d’Orsay/Paris)
« Le Salon de la princesse Mathilde » 1883 Joseph de NITTIS (Pinacothèque Giuseppe de Nittis à Barletta/Italie)
« Le grand Salon de la princesse Mathilde, rue de Courcelles » 1859 – Sébastien Charles GIRAUD (Fait partie des collections du château de Compiègne)
 » L’escalier de l’Opéra  » 1877 Louis BÉROUD (Musée Carnavalet/Paris)
 »Dîner au Pré Catelan » 1909 – Henri GERVEX (Musée Carnavalet/Paris)

N’oublions pas aussi l’Hôtel Ritz qu’il a pu découvrir grâce à la princesse Soutzo. Non seulement, c’est un lieu où se rencontrent différentes personnalités de la capitale, mais il vient souvent pour y diner seul ou inviter ses amis à partager un repas avec lui. Il le fréquentera jusqu’à sa mort.

Chacun de ses endroits ont été pour lui un vivier pour les personnages de ses romans. D’ailleurs, certaines des personnalités qu’il lui a été donné de rencontrer, aimaient à « se chercher » parmi les personnages de Proust, et d’autres n’appréciaient pas. Parmi les inspirations on note : Charlus fut inspiré par le baron de Montesquiou – Swan par Charles Haas (l’amant de Sarah Bernhardt, inspecteur des Beaux Arts) – Odette de Crécy dont Swan était amoureux par la sculptrice Laure Hayman – Robert de Saint Loup par Bertrand de Salignac Fénélon (Proust en a été amoureux mais le baron n’aimait que les femmes. Lorsqu’il obtiendra un poste d’ambassade à l’étranger, Proust en sera profondément affecté) – Mme Verdurin par Madeleine Lemaire – Le duc de Guermantes par le comte Greffulhe – La duchesse de Guermantes par la comtesse Greffulhe et la comtesse de Chevigné – Bergotte par Anatole France et Paul Bourget – Albertine a pris les traits de Alfred Agostinelli.

« Le comte Robert de Montesquiou » 1897 Giovanni BOLDINI (Musée d’Orsay/Paris)
 »Anna de Noailles » 1913 – Philip DE LASZLO (Musée d’Orsay/Paris) -( Proust a beaucoup apprécié la poésie de Anna de Noailles. Elle faisait partie du cercle d’amis roumains qu’il avait . Il ne la rencontra pas très souvent , mais ils devinrent amis et échangèrent une correspondance assidue durant une quinzaine d’années. Leurs échanges portaient souvent sur la poésie. Elle dira après la mort de Proust :  » son éblouissante amitié m’a influencée, modifiée, comme seul en est capable un noble amour du verbe « )

Il a fréquenté avec assiduité et grand plaisir ces Salons, ces lieux mondains, a aimé leur atmosphère, l’ambiance, les personnes rencontrées etc…

Il a également été un habitué des bordels de la capitale et autres maisons closes notamment celles où se retrouvaient des homosexuels (Le Marigny).

Souffrant d’un asthme chronique sévère, il lui était déconseillé de trop se rendre à la campagne et ses floraisons (pollens). De toutes façon c’était un urbain attiré par ce Paris du mélange des genres, à la fois le côté sérieux de certains endroits où se croisaient tous les milieux intéressants mondains, politiques, artistiques, affairistes, mais aussi le Paris des classes moyennes, des voyous, du vice et du péché, des maisons closes . Dans tous les cas de figures, il a été un observateur des mœurs et usages de son époque, un œil affuté.

Proust n’a connu réellement le succès qu’en 1919 lorsqu’il obtiendra le Prix Goncourt pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs . Pourtant il y avait déjà longtemps qu’il écrivait, publiait des chroniques dans de nombreuses revues (Revue blanche notamment), un recueil en 1896 Les plaisirs et les jours.

La rédaction de son grandiose, original roman A la recherche du temps perdu a commencé en 1907. Elle va durer très longtemps. Il s’attellera depuis son appartement du boulevard Haussmann où il vivait en reclus, dans un lieu complètement aseptisé avec des murs en liège pour se protéger au maximum en raison de son asthme. Il le quitte de temps à autre, pour se rendre au Ritz où il dîne, puis revient très vite et s’épuise dans l’écriture de son roman-mémoire puisque beaucoup de ses personnages ont été influencés par les personnes rencontrées, les lieux sont souvent ceux de son enfance, de sa vie. Il y a énormément de souvenirs, récits ou histoires personnelles sans que ce ne soit autobiographique. Il écrit avec assiduité, corrige, remanie, complète, reprend … un travail énorme !

Il va y consacrer des années, le laissera juste un peu de côté pour ses écrits et traductions sur l’écrivain anglais Ruskin qu’il qualifie de professeur de goût initiateur de la beauté ; ainsi qu’une critique littéraire Contre Sainte Beuve. Après quoi il revient vite vers son roman.

A la recherche du temps perdu est un beau voyage dans une vie oubliée. De base ce n’est pas autobiographique mais ça lui ressemble en tous les cas. C’est à la fois un roman psychologique, d’aventure, avec de la poésie, de l’émotion, un mélange des genres, une véritable encyclopédie tant les références sociales, historiques, esthétiques et religieuses sont nombreuses.

Cette œuvre comporte plus de 200 personnages ! Le premier tome est Du côté de chez Swann (qui, à l’origine, devait s’appeler Les Intermittences du cœur) qui n’aura pas vraiment le succès qu’il attendait – Viendra ensuite le second tome A l’ombre des jeunes filles en fleurs pour lequel il reçoit le prix Goncourt – troisième tome Le côté de Germantesquatrième tome Sodome et Gomorrhe – et trois autres tomes publiées à titre posthume : La prisonnière – Albertine disparue – Le temps retrouvé.

Proust est né en 1871, rue de la Fontaine, dans une famille assez aisée. Il a eu un frère, Robert, qui deviendra chirurgien. Son père, Adrien, était médecin. Sa mère, Jeanne, est une femme très cultivée, infiniment maternelle, entourant, protégeant, et choyant ses deux garçons, particulièrement Marcel car il était asthmatique et de santé fragile. Tous deux auront une relation fusionnelle. Tout comme lui, elle aimait énormément l’art, la musique et la littérature.

« Le docteur Adrien PROUST » (son père) 1891 Laure BROUARDEL (Musée Carnavalet/Paris)
« Madame Proust » 1880 Anaïs BEAUVAIS (Musée Carnavalet/Paris)
Proust et son frère Robert en 1885

Marcel sera élève au lycée Fontanes ( qui deviendra le lycée Condorcet) fera des études littéraires (grand admirateur de Hugo et Musset) , puis de droit, couronnées toutes deux par l’obtention d’une licence. L’aisance financière de ses parents, et sa santé fragile, feront qu’il ne travaillera pas et pourra se consacrer à sa passion de l’écriture, mais aussi à la fréquentation des Salons, menant une vie assez dilettante et oisive de mondain.

 »La sortie du lycée Condorcet » 1903 env. Jean BÉRAUD (Musée Carnavalet/Paris)

Ses amitiés pour Jacques Bizet (fils du compositeur Georges Bizet) , Fernand Gregh, Daniel Halévy (fils du librettiste Ludovic Halévy) et Jacques Baignières (qui deviendra un diplomate ) , Robert de Flers ( sera un jour un grand dramaturge de théâtre) remontent aux années lycée. Par la suite, dans les Salons, il se liera avec Lucien Daudet, fils d’Alphonse. Son confident jusqu’à la fin de sa vie sera Antoine Bibesco un écrivain roumain.

Service militaire de 1889 à 1890 dans l’Infanterie. Compte tenu de sa santé fragile, il sera autorisé à retourner chez lui tous les week-end. Une fois ses obligations militaires terminées, il publiera son premier recueil de poésie Les plaisirs et les jours , mal accueilli malheureusement, mais qui ne le découragera nullement de suivre la voie d’écrivain qu’il avait choisie. Par contre, une critique va véritablement l’irriter, ce sera celle de Jean Lorrain qui dira :  » ce recueil est une œuvre de chochotte  » ce qui, indirectement, faisait allusion à son homosexualité. Proust le provoque en duel. Fort heureusement il n’y aura aucun blessé.

Aux dires de celles et ceux qui ont laissé des témoignages sur lui, il fut une personne dotée d’une grande gentillesse, généreux, délicat, assez snob, susceptible aussi, précieux, raffiné, exquis, de nature sensible, émotive, soucieuse, anxieuse et le décès de ses parents à deux ans d’intervalle ( 1903 et 1905 ) ne fera qu’accentuer cet état.

Proust fut (et reste) un écrivain fascinant, un grand génie légendaire de la littérature française du XXe siècle. Ses romans ont été beaucoup lus, étudiés, commentés, analysés, et ont fait l’objet de nombreuses réflexions philosophiques. On l’a beaucoup lu ailleurs qu’en France ( traduit dans le monde entier) , probablement parce que son œuvre est une magnifique réflexion sur le temps qui passe, la mémoire, le vide de l’existence, la société, l’amour souvent fragile, le snobisme mondain, l’hypocrisie sociale, la vie oisive et mondaine de son temps, le sentiment de l’échec, les fonctions de l’art, ses ressentis personnels , ses souvenirs. La plume est souvent assez piquante, acérée mais pleine d’humour, car ne l’oublions pas Proust est drôle aussi parfois !

Il a, aussi, abordé le thème de l’homosexualité ce qui, à l’époque était courageux et risqué. Il a défendu l’amour tout court y compris entre personnes d’un même sexe. Proust fut énormément tourmenté par son orientation sexuelle. A la différence, par exemple, d’un André Gide qui vivait son homosexualité de façon plutôt heureuse, lui y fera toujours allusion avec noirceur. Il considérait que c’était quelque chose de dépravé, d’humiliant et quand il en parlait il employait souvent le terme de inversion.

En 1894 il rencontrera le compositeur Reynaldo Hahn , 19 ans, plein de charme. Leur liaison va durer 18 mois. Elle prendra fin lorsque Proust tombera amoureux et deviendra l’amant de Lucien Daudet, fils d’Alphonse. Dans sa jeunesse, il a également été amoureux de deux autres jeunes hommes qui, malheureusement, sont décédés : un jeune suisse Edgar Aubert, et un aristocrate anglais Willie Heath.

Il a aimé des filles, mais cela n’a jamais été au-delà d’une amitié amoureuse, rien de physique, comme par exemple avec Marie de Benardaky, fille d’un diplomate russe dont il dit un jour :  » elle fut l’ivresse et le désespoir de mon enfance » tout simplement parce qu’il n’a jamais osé lui avouer ses sentiments. Les femmes ont fait partie de ses rêves où il aurait voulu en aimer une , se marier, avoir une vie de famille, mais était attiré par les hommes, ce qui l’amenait à dire :  » faire partager mon affreuse vie à une toute jeune fille délicieuse, ne serait-ce pas un crime ?  »

Il y a eu beaucoup de femmes dans ses romans. Deux furent très importantes dans sa vie : sa mère, Jeanne, et sa gouvernante/secrétaire Céleste. Il a aimé fortement la première et sa mort va l’anéantir. La seconde lui sera entièrement dévouée et le servira avec bienveillance, compassion. Elle adoucira les dernières années de sa vie.

Celeste ALBARET

Tout le monde savait qu’il était homosexuel, mais lui n’en parlait pas ouvertement. Être gay à l’époque était mal vu, mal accepté, du coup on comprend que faire son coming-out au grand jour ne devait pas être chose facile, surtout si on le vivait difficilement soi-même. Cela aurait pu être mal accepté dans les milieux aristocratiques qu’il fréquentait et ce, même si, très certainement, il n’était pas le seul dans ce cas. Mais rien ne se déclarait ouvertement. Donc on supposait mais on en parlait pas. Toutefois, parmi les hétérosexuels rencontrés qui savaient, il y en avait certains qui lui présentaient souvent des gens ayant mêmes attirances que lui.

L’homosexualité et la bisexualité ont enveloppé son œuvre littéraire. Il en a beaucoup parlé au travers de ses personnages. Tant que ses parents étaient en vie, et même si parfois certaines de ses attitudes (ou celles de ceux qu’il fréquentait) on pu les faire douter, il ne leur avouera jamais ses penchants amoureux, allant même jusqu’à laisser planer le doute d’une attirance pour les femmes. Par contre, après leur décès, il s’est senti plus libre de se tourner vers les hommes, objets réels de mon amour, objets de délices et de dégoût  » …

Marcel Proust assis au centre avec à sa droite Lucien Daudet (fils d’Alphonse) qui porte un regard assez amoureux sur Marcel (ils ont été amants durant 18 mois) et à gauche Robert de Flers.

En 2019 , sont sorties neuf Nouvelles dans lesquelles il parlait de son homosexualité. Il ne les avait jamais publiées de son vivant. Elles furent écrites en 1890. C’est Bernard de Fallois, réputé comme étant un grand proustien, qui a découvert cette sorte de journal intime.

Une de ses grandes passions, de 1914 à 1917 , fut Alfred Agostinelli qui deviendra son chauffeur, puis son secrétaire. Il le rencontre dans une station balnéaire. Le jeune monégasque de 20 ans est mécanicien dans une compagnie de taxi à laquelle Proust fait appel pour se promener sur les routes normandes. Lorsque Alfred va perdre son travail, Proust l’engage comme secrétaire et pour lui rendre service, il accepte de le loger, lui et sa compagne, Anna, qui travaille dans un théâtre …Eh oui : Alfred est hétéro ! Il n’a pas répondu aux attentes amoureuses de Proust. Lorsqu’il décèdera dans un accident d’avion, Marcel en sera profondément affecté.

Il a exercé un énorme pouvoir sur Proust et d’ailleurs, ce dernier expliquera ( sans dire qu’il s’agit de son ressenti personnel) dans un des tomes de A la recherche du temps perdu, à savoir La prisonnière, les émotions que l’on peut éprouver pour quelqu’un totalement différent de soi.

Alfred AGOSTINELLI

Il n’y a rien eu de comparable entre l’amour qu’il a éprouvé dans sa jeunesse pour le compositeur Reynaldo Hahn et celui pour Agostinelli : à l’époque du premier il était jeune, fougueux, sans expérience. Pour le second, il avait la quarantaine, ses parents n’étaient plus de ce monde et il se sentait libre. Toutefois cette supposée liaison va le plonger dans un gouffre car, comme je l’ai expliqué, il éprouvait un sentiment infiniment fort non partagé.

Reynaldo HAHN

Comme Hugo, Proust a pratiqué l’art des longues phrases (phrase totale) . C’est Marcel qui l’emportera un jour sur Victor : 856 dans A la recherche du temps perdu pour le premier contre 823 dans Les Misérables pour le second ! Ses phrases interminables qui ont fait la particularité de son style, sont très difficiles à traduire dans une langue étrangère d’ailleurs, parce qu’en le faisant, elles perdent un peu parfois le sens réel de ce qu’elles veulent dire en français.

«  La beauté du style est le signe infaillible que la pensée s’élève, qu’elle a découvert et noué les rapports nécessaires entre les objets que leur contingence laissait séparés. » Marcel PROUST

Elles ont la particularité d’être longues pour exprimer ce qu’il voulait dire de façon assez philosophique et poétique aussi, avec l’utilisation de métaphores, des images, des comparaisons.

Il a écrit des romans, des nouvelles, des essais, des critiques, et l’a fait avec beaucoup de finesse. Par leur grande richesse, ses livres plaisent et fascinent. Il y a de la grâce, de la profondeur. Il est assez direct, pertinent, mélancolique, mais, comme je l’ai dit, avec beaucoup d’esprit, un sens aigu de l’observation, des personnages attachants, tendres.

On aime ou on aime pas Proust. Certaines personnes trouvent que ses romans sont trop longs et ennuyeux, affirmant n’avoir jamais réussi à aller jusqu’au bout . Pour ce qui est de la longueur je dirai : certes ! Mais il faut surtout saisir la beauté de son écriture, sa poésie, sa richesse, son talent d’interprète. Ses romans sont de véritables peintures sociales, ce qui les rend très intéressants.

Par ailleurs, il a souvent renseigné sur son métier. Son œuvre est , également, une étude sur la création et la vocation littéraire. Lui-même a eu une véritable passion pour l’écriture, il n’a vécu que pour écrire et a consacré de nombreuses pages sur cette passion, définissant le devoir et la tâche de l’écrivain, n’hésitant pas, si besoin était, de critiquer son propre travail lorsque cela était utile de le faire. Il a aussi parlé de sa conception de la littérature, de ses propres expériences en ce domaine.

Proust s’est montré très enthousiaste vis-à-vis de la musique, la danse et le théâtre. Il n’a pas été musicien, mais mélomane et critique musical. La musique a vraiment fait partie de son œuvre. Lors d’une lettre écrite à son ami Benoist-Méchin, il disait : « la musique a été une des plus grandes passions de ma vie. Je dis a été car, à présent, je n’ai plus guère l’occasion d’en entendre autrement que dans mon souvenir. Elle m’a apporté des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le néant auquel je me suis heurté partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur à travers mon œuvre. »

Jacques Benoist-Méchin fut un intellectuel, journaliste, musicologue et historien qui rencontra un jour Proust pour lui demander s’il pouvait traduire A l’ombre des jeunes filles en fleurs en allemand. La demande fut acceptée à la condition que ce dernier rédige un essai sur la musique de A la recherche du temps perdu. Les deux hommes se sont beaucoup appréciés mutuellement, ont échangé de nombreuses correspondances.

Il a tissé des liens étroits avec la compagnie des Ballets Russes dirigés par Serge Diaghilev. Il aimait l’esthétique de ces ballets, leur modernité. Il lui a été donné de voir danser Nijinsky , d’assister à un grand nombre de leurs ballets : Shéhérazade, les Sylphides, Cléopâtre, l’Oiseau de feu dont il affirmait je n’ai jamais rien vu d’aussi beau ! Giselle également, vu en 1910, et dont il parle dans son roman A la recherche du temps perdu.

Le théâtre était très prisé à son époque. En tous les cas, il a beaucoup compté dans sa vie et il avait même envisagé, à un moment donné, d’écrire pour la scène. Le théâtre est présent dans ses romans. De nombreuses comédiennes firent partie de ses amies proches.

Proust est mort, épuisé, en novembre 1922 rue Hamelin à Paris, d’une bronchite mal soignée. Il repose au cimetière du Père Lachaise.

« Proust sur son lit de mort » Novembre 1922 – C’est Jean COCTEAU qui demandera à MAN RAY de faire cette photo
La tombe de Proust au cimetière du Père Lachaise



Jean-Baptiste POQUELIN dit MOLIÉRE … 1622/2022

« Que le français soit surnommé  » langue de Molière  » est une reconnaissance du talent d’un auteur classique parmi les classiques et agile dans le maniement de tous les registres. Chez Molière on trouve aussi bien du familier que du contenu, de la prose que des vers. La langue de ses pièces est extrêmement riche et s’écarte volontiers des normes en train de s’établir à son époque. La palette est tellement large que les lecteurs et les spectateurs de toutes les époques y ont trouvé leur bonheur. Il réconcilie la langue des bateleurs avec celles des aristocrates et des bourgeois. Qu’il touche un public très large, aujourd’hui encore, fait de Molière un passeur d’une langue qui est partie intégrante de notre patrimoine. » Céline PARIGAUX (Docteur en littérature, agrégée de Lettres modernes, écrivain)

« La seule chose que les comédiens peuvent dire à propos de Molière, c’est qu’à force de le fréquenter, on ne sait pas comment le jouer : il est si polysémique, mystérieux, divers. On le fréquente si quotidiennement, qu’on ne sait pas vraiment le désigner. Il y a deux Molière à la Comédie-Française. Celui qui appartient à la bibliothèque, aux archives, celui qui est colloqué, scientifiquement observé. Puis, il y en a un autre, sans doute plus incertain, plus fantasmé, qui se passe de comédiens en comédiens, en travaillant son œuvre. C’est la réunion des deux qui donnera le portrait le plus sincères et le plus riche. » Éric RUF ( Acteur, metteur en scène, décorateur, scénographe français, sociétaire et administrateur général de la Comédie Française)

Statue de Molière – Exposée au Salon de 1787 – réalisée par Jean-Jacques CAFFIERI (Musée du Louvre)
« Molière à sa table de travail » Antoine COYPEL

le 15 janvier 1622, il y a 400 ans, Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, était baptisé en l’église Saint Eustache à Paris, ville où il était né quelques jours auparavant. La France et bien d’autres pays fêteront cet anniversaire durant l’année 2022 , notamment la Suisse, la Belgique et les Etats Unis –

De nombreuses manifestations verront le jour . Différentes expositions en France : celle qui se tient actuellement et jusqu’au 17 avril 2022 au château de Versailles Molière la fabrique d’une gloire nationale – Celle sur les costumes des pièces de Molière au Centre national des costumes de scènes de Moulins, de fin mai à novembre 2022 intitulé Molière – La Comédie française (née 7 ans après le décès de Molière) proposera différentes de ses pièces jusqu’en juillet – Une statue sera inaugurée à Pézénas – Une autre expo se fera au musée de l’Opéra de Paris du 27.9. au 15.1.2023, Molière en musiques, qui s’attardera sur la musique à l’époque de Molière et son influence sur la composition contemporaine – Une autre encore à la Bibliothèque nationale de France du 27.9. 2022 au 15.1. 2023, Molière le jeu du vrai et du faux, avec de nombreuses œuvres d’art, photos, costumes, maquettes de décors etc…Une statue signée Xavier Veilhan sera inaugurée pour la biennale d’architecture et de paysage région Ile de France au mois de mai. Sans compter la réédition de toutes ses pièces sous forme de coffrets.

Une pétition a même été lancée par l’acteur Francis Huster afin de demander au Président Macron d’accorder l’entrée du Panthéon à Molière. Sa lettre, sous forme de plaidoyer, a obtenu plus de 4.400 signatures. Est-ce que cela aboutira ? Nul ne le sait.

« Molière dans le rôle de César ( La mort de Pompée – Tragédie de Corneille) -1658 par Nicolas MIGNARD
Costume de Mr Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme – créateur du costume Louis Bercut pour la pièce créée en 1986 – Centre national du costume de scène à Moulins
Costume de Clitandre pour le Misanthrope de Molière – Créateur du costume Dominique Borg pour la pièce créée en 1966 au Palais Royal – Production de la Comédie Française –
Costume du poète dans Ondine – créatrice du costume Chloé Obolensky pour la pièce créée en 1974 Production de la Comédie Française

Un programme somme toute assez chargé pour fêter Molière, véritable icône nationale, l’auteur en langue française le plus traduit et le plus joué dans le monde. En effet, qui n’a pas un jour lu, vu sur scène ou étudié : Les Précieuses ridicules – L’avare – Le malade imaginaire – Le bourgeois gentilhomme – Dom Juan – Tartuffe – Le Misanthrope etc… avec des personnages délicieusement truculents.

On a beaucoup écrit, fantasmé et affabulé sur Molière. Si bien qu’il est difficile de s’y retrouver au milieu de ce qui est supposé être vrai et ce qui est faux. Quant à lui, il n’a laissé ni Mémoires ni correspondances. Pour se rapprocher au plus près de la vérité, il faut se référer aux d’archives (il y en a peu) , aux témoignages et documents retrouvés , ainsi qu’ au travail des historiens et biographes (une première biographie sur lui est sortie en 1705) sérieux qui ont beaucoup travaillé sur lui.

Il fut incontestablement un ingénieux créateur, un audacieux directeur de théâtre, dramaturge, comédien, auteur, chef de troupe, organisateur des divertissements de Cour. Au XVIIIe siècle Voltaire saluera son génie et le décrira comme un véritable auteur classique par excellence.

Bref un sacré personnage que l’on a « reproduit » tout au long de différentes époques et pas uniquement au théâtre : il est apparu au cinéma, sur des bandes dessinées, en peinture, sur des graffitis etc…

Molière a fait naître la Grande comédie . Il aurait bien voulu s’affirmer dans le genre tragique, mais c’est avec le rire et la farce qu’il va s’imposer. Il va beaucoup plaire dans ce genre qu’il a vraiment révolutionné n’ayons pas peur des mots . Un genre où il dépeint, avec un mélange de satirique et de moralisateur, les mœurs et les gens de son époque. Il va réellement être doué, proposer des pièces de grande qualité.

« C’est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens … » MOLIÉRE

Avant d’écrire des pièces, il a été chef de troupe et comédien ce qui l’a amené à avoir une parfaite connaissance du jeu d’acteur et de la scène. Cela lui sera d’une grande aide !

Il fut un homme de son siècle. Le favori d’un roi important de l’histoire de France : Louis XIV. Le règne de ce dernier a véritablement commencé à la mort de Mazarin en 1661. Il installera sa Cour à Versailles. En politique, le XVIIe siècle sera celui de l’absolutisme, et côté artistique celui du classicisme. Un classicisme qui, sous le roi Soleil, va connaitre un grand essor, tout simplement parce magnificence, grandeur, prestige, éclat, puissance sont des mots qui correspondent bien à ce roi qui mènera sa politique comme il entend mener le domaine des arts. Il deviendra un grand collectionneur, un grand mécène , créera des Académies royales ( musique, danse, peinture, architecture, littérature etc…).

Louis XIV aimait la créativité et il fera tout pour favoriser les artistes qui ne manquaient pas de talent et d’esprit. Par ailleurs, il appréciait les bons mots, les belles plumes et les grands noms de l’époque sauront les mettre en pratique au théâtre notamment. Molière en fera partie.

 » Louis XIV et Molière déjeunant à Versailles » par Jean-Dominique Auguste INGRES 1837

Molière est né en 1622, fils ainé dans une famille assez bourgeoise de tapissiers . Son père deviendra tapissier du roi à savoir qu’il fournissait la Cour. En conséquence de quoi, son fils recevra une éducation plutôt privilégiée et fréquentera des écoles de très bonne réputation. Bien sur, le souhait du père était de voir son fils lui succéder. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Jean-Baptiste fera des études de droit et parallèlement se découvrira une passion : le théâtre ! Son père ne le contrariera pas, il va même l’aider financièrement lorsque sa compagnie fera faillite et ne critiquera jamais la voie qu’il avait choisi de suivre.

En 1643, il rencontre Madeleine Béjart, issue d’une famille de comédiens. Elle fait du théâtre itinérant avec ses frères. Non seulement elle était jolie, mais elle savait chanter, danser, jouer de différents instruments, écrire, et jouer la comédie. Du reste, elle sera reconnue comme une des meilleures actrices de son temps. Elle deviendra sa maîtresse et avec elle il fonde L’illustre théâtre. Un an plus tard, Jean-Baptiste Poquelin prend le nom de Molière.

Madeleine BÉJARD

Pourquoi un tel nom me direz-vous ? Eh bien la tradition, de l’époque, était que les comédiens pouvaient prendre un pseudonyme, à condition que celui-ci ait une relation avec la campagne. Molière vient de meulière, une pierre qui servait pour la fabrication des meules à foin.

La troupe formée avec Madeleine et sept autres personnes va s’installer dans différentes salles de Paris. Malheureusement, le succès n’est pas au rendez-vous et va connaitre beaucoup de difficultés et pas des moindres, financièrement. Faute de paiement elle fait faillite, Molière fera même quelques jours de prison pour n’avoir pu payer les chandelles nécessaires à l’éclairage, avant de repartir en Province avec une nouvelle troupe dans laquelle figurent, entre autres, Madeleine et deux de ses frères comédiens itinérants.

Les finances iront mieux grâce à des protections de notables connus (le duc d’Épernon et le prince Conti) , lesquels ont des connaissances intéressantes qui leur permettront, par exemple, d’intégrer et s’associer à une troupe connue, à savoir celle de Charles Dufresne , et ce tout en gardant leur indépendance et donc la possibilité de se produire seule. Molière joue à cette époque, dans des pièces de Pierre Corneille.

Première pièce écrite par Molière en 1654/1655 l’Étourdi et un an plus tard Le dépit amoureux. Il joue souvent le premier rôle.

Le succès en province les ramène à Paris. Monsieur, frère du roi, lui donne son agrégation et la pensionne. Cela lui permet de se produire devant la Cour et surtout devant le roi. Ce dernier est complètement séduit et leur donne l’autorisation de se produire au Petit-Bourbon. Un geste qui est une reconnaissance car ne s’y produisait que des troupes de grande réputation, notamment venues d’Italie. En 1658, elle devient La troupe du roi . Le succès explosera avec la présentation des Précieuses ridicules, pièce écrite par Molière. Tout le monde va montrer un grand enthousiasme que ce soit le peuple comme l’aristocratie et surtout le roi en personne.

Ce succès fulgurant va attiser la jalousie de la concurrence bien entendu, d’autant que quatre ans plus tard, exit Madeleine et bonjour Armande Béjart, de 20 ans sa cadette avec laquelle il se marie.

Armande BEJART était supposée être la fille de Joseph Béjart et son épouse Marie Hervé, donc sœur de Madeleine. En réalité elle est la fille de Madeleine. En apprenant la nouvelle du mariage de Molière et d’Armande, ses détracteurs crient au scandale et à l’inceste car ils font courir le bruit que son épouse est sa fille. Ce qui est faux. Armande est le fruit des amours de Madeleine avec Esprit de Raymond de Mormoiron, comte de Modène, un homme marié.

 » Portrait présumé de Armande BEJART 1660 par Pierre MIGNARD

D’autres pièces verront le jour dans lesquelles il s’amuse à railler la société de son époque, l’hypocrisie de la religion, les mariages arrangés, les affaires de dot, la cupidité, l’ignorance, les médecins charlatans, l’ambition, les précieuses un peu trop snobs, les nobles bien trop arrogants, les savants pédants, les bourgeois arrivistes, les maris et les pères un peu trop dominants etc…. qu’il développe copieusement dans ses pièces, notamment Tartuffe, Le Misanthrope, l’Avare, Le Bourgeois gentilhomme, George Dandin, Les Femmes savantes etc …. De toutes parts, la critique est furieuse , les dévots s’y mettent aussi.

Portrait de Molière en Sganarelle par Simonin Claude
Molière interprétant Le Malade imaginaire le soir de sa mort février 1673

Mais le roi aime le travail de Molière et pour qu’il échappe à tant cabales répétées, il le défend, le protège, le pensionne, lui accorde des faveurs, et lui demande de bien vouloir venir présenter ses œuvres à Versailles. Molière va travailler avec le compositeur Jean-Baptiste Lully et créera avec lui la comédie-ballet . Leur collaboration va se révéler très prolifique. La proximité bienveillante avec le roi va se terminer en 1672 par la jalousie et les actions malveillantes de Lully. Ce dernier trouvait que Molière faisait beaucoup de bénéfices mais les partageait mal avec lui. Il va profiter de son absence pour raison de santé, pour obtenir du roi non seulement l’autorisation d’un nouveau genre : l’opéra , mais également l’interdiction de la musique dans les pièces de théâtre.

Lully a tous les pouvoirs. Molière est évincé mais ne se décourage pas. Il créé des pièces sans avoir reçu l’autorisation du roi. C’est ainsi que naitra le Malade imaginaire, dont la musique sera confiée à Marc-Antoine Charpentier.

Il est un fait indéniable : Molière reste une grande figure de la littérature française. Il fut un novateur dans la comédie. Il a révolutionné la farce latine et la comédie aux parfums italiens, pour en faire la Grande comédie, assez moralisatrice, s’attachant au personnage central, appuyant bien sur ses défauts, son instruction etc… Il le fait en tournant tout cela en dérision, en amenant le rire, l’amusement.

C’est quelque chose qui est resté dans les esprits même après sa mort. Sa troupe va alors s’associer à celle de l’Hôtel de Bourgogne. Ensemble, et par ordonnance royale, ils vont fonder, en 1680, La Comédie française que l’on surnomme La Maison de Molière, c’est dire l’impact qu’il a pu avoir. La Comédie-Française était appelée autrefois Le Français, elle continue de l’être parfois . Elle se trouve à la Salle Richelieu (près du Palais Royal). Elle fut fermée en 1793 durant la Révolution, puis réouvrira quelques années plus tard.

Intérieur de la Comédie-Française en 1790
La comédie française de nos jours

« S’il est une Maison de théâtre où l’on ne sait pas comment on doit jouer Molière, c’est bien la sienne. Ce n’est pas une boutade, aucune ou aucun des sociétaires ou pensionnaires de la Comédie Française n’affirmera jamais rien le concernant. La fréquentation quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, annuelle, décennale, séculaire de son théâtre, impose avant tout la modestie. Désigner l’art du Patron, comme on le nomme en ces murs, serait aussi vain que de choisir un juste portrait parmi les centaine de dessins, peintures, gravures, et bustes qui tapissent les murs des théâtres et les salles des musées. Molière aux mille visages et aux milles théâtres. Bien malin celle ou celui qui désignerait l’authentique. La seule autorité que nous puissions avoir , nous, en sa Maison (ou déclarée comme telle) , c’est bien d’en dresser un portrait aussi douteux que riche, seule manière d’atteindre peut-être un bout de vérité. Alors ne craignons pas de continuer à le pister dans toutes les directions qu’elles soient fastueuses ou maigres, révolutionnaires ou potaches, fondées ou masquées, ciblées ou détournées.  » Eric RUF (Acteur, metteur en scène, décorateur, scénographe français, sociétaire et administrateur général de la Comédie-Française)

Fauteuil sur lequel Molière était assis lors de l’une de ses dernières représentations. Il est conservé dans le Foyer de la Comédie française, avec son bonnet, une montre. Il a été utilisé jusqu’en 1879. La Comédie-Française détient également un registre, dit De la Grange (bras droit de Molière) sur lequel étaient documentées toutes les activités de la troupe)
Statue de Molière dans le hall de la Comédie-Française. Réalisée en 1777 par Jean-Jacques CAFFIERI

Contrairement à ce qui a pu être lu ou entendu, Molière n’est pas mort sur scène, mais à son domicile, rue Richelieu, en 1673, d’une hémorragie. Il semblerait qu’il était tuberculeux, ce à quoi beaucoup répondent que vu sa notoriété on l’aurait su . Par contre, il y avait eu une épidémie d’infections pulmonaires durant l’hiver qui avait précédé son décès, entrainant beaucoup de morts . Molière a probablement contracté ce virus, ou bien il aurait pris froid ce qui n’aurait pas arrangé ses bronches fragiles si il en avait . En tous les cas, son hémorragie fut l’une des conséquences d’un problème pulmonaire.

Molière avait différentes casquettes dont celle de comédien. A cette époque, ces derniers n’avaient pas droit à une sépulture, sauf s’ils attestaient sur l’honneur qu’ils renonçaient à leur métier. Molière avait requis un prêtre avant de mourir, afin de recevoir les saints sacrements. Malheureusement, après trois tentatives, le dernier arrivera trop tard. Sa demande laisse à penser que peut être il était prêt à signer une renonciation.

Le curé de Saint Eustache va s’opposer à son inhumation chrétienne. Armande se rendra auprès du roi afin qu’il autorise la sépulture. Elle va même l’implorer. Il l’accorde mais demande que ce soit fait  »  sans aucune pompe et avec deux prêtres seulement et hors des heures du jour et qu’il ne sera fait aucun service pour lui, ni dans la paroisse, ni ailleurs  » . D’après les écrits de son ami et comédien Lagrange, il aurait été enterré au pied de la croix centrale qui se trouvait dans le cimetière.

Or en 1732, un érudit et homme de Lettres répondant au nom de Evrard Titon du Tillet dira avoir rencontré un jour un homme d’église qui avait assisté à l’inhumation de Molière. Ce dernier affirmait que le corps de Molière n’était pas resté à l’endroit où il avait été enterré au départ, mais déplacé, assez rapidement, dans un coin « moins visible », et mis en terre là où se trouvaient les suicidés et les enfants mort-nés. Le temps passa, mais cette version restera dans les mémoires.

En 1792, la Révolution est saisie d’une forte envie d’honorer les Grands Hommes. Du coup, on décide d’exhumer les restes de Molière et de Jean de La Fontaine, car on prétend que le second reposerait près du premier. Ce qui est faux car La Fontaine avait été enterré au cimetière des Innocents qui dépendait de la paroisse de Saint Eustache.

Bref, la personne mandatée à la récupération des restes, place ceux de Molière dans une boite, et ceux supposés de La Fontaine dans une autre. On les met dans un premier endroit qui malheureusement ne sera pas très bien surveillé. Les deux boites seront ouvertes, les restes quelque peu mélangés, voire même distribués ou volés pour certains . Du coup on se ravise, on rassemble comme on peut, et on emmène les caisses au Musée des Monuments français. Malheureusement, le lieu ferme en 1816/17. Le cimetière du Père Lachaise les récupère. Une messe est célébrée préalablement en l’église de Saint Germain.

Le doute subsiste : est-ce que les restes de Molière récupérés dans le second endroit étaient vraiment les siens ? Les siens n’étaient-ils pas là où ils furent placés au départ près de la croix centrale ? Auquel cas, ils auraient disparu avec le cimetière et se trouveraient dans les catacombes.

Quant à La Fontaine, il fut enterré au cimetière des Innocents, donc il est peu probable qu’il ait été aux côtés de Molière comme l’avait affirmé l’abbé Olivet. Et même si ses restes étaient éventuellement avec ceux de Molière, vu le mélange des restes lorsque les boites furent ouvertes, il est fort à parier qu’un peu des deux se trouvent dans les tombes du Père Lachaise.

Nul ne saura jamais quelle est la vérité vraie. Le mystère reste entier. Une chose est sure, le cimetière du Père Lachaise a connu un regain de fréquentation à l’époque, grâce à l’entrée des de ces deux Grands Hommes ….

 » La mort de Molière  » 1806 Pierre Augustin VAFFLARD
Tombe de Molière et derrière elle, celle de La Fontaine

Une histoire de la mode …

Je ne sais si certains d’entre vous connaissent le Palais Galliera. C’est un musée merveilleux qui renferme plus de 250.000 vêtements et accessoires, mais également des photos de mode, des croquis, dessins, illustrations etc… le tout résumant l’histoire de la mode depuis des siècles. Un véritable écrin pour des pièces inestimables.

Une superbe exposition se tient depuis le 2.10.2021 . Elle fait l’objet de deux accrochages l’un qui se poursuivra jusqu’au 13.3.2022, et l’autre jusqu’au 26.6.2022. Entre les deux, il y aura une fermeture de trois semaines, période nécessaire pour renouveler les pièces (au total 350 rarement exposées) car, comme on peut l’imaginer, elles sont très fragiles. Une décision qui a du bon finalement parce qu’elle permet que l’on puisse revenir une deuxième fois voir d’autres modèles aussi précieux que les premiers. Et croyez moi, vous ne serez pas déçus !

Elle s’intitule Une histoire de la mode-Collectionner, exposer au Musée Galliera. Elle se déroule selon un parcours thématique et chronologique et retrace, comme son nom l’indique, l’histoire de la mode, mais également celle de la collection, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.

Tout en illustrant mon article de certaines des pièces que vous pourrez admirer dans cette expo, J’aimerai vous présenter un peu l’endroit et celle qui lui a donné son nom à savoir Marie Brignole-Sale, duchesse de Galliera, née en 1811 .

Buste de la duchesse, réalisé par Vittorio Lavezzari

Elle est issue d’une très grande famille italienne qui compte quatre doges, des sénateurs, des ambassadeurs et autres diplomates . Son père, le marquis Antoine de Brignole-Sale, fut ministre du roi de Sardaigne, maître des requêtes au Conseil d’État au service de l’empereur , préfet, puis ambassadeur dans la capitale française. Marie a été élevée d’abord au Palazzo Rosso à Gênes, où elle a reçu une éducation digne de son rang et beaucoup d’amour parental, puis à Paris.

En 1837, elle a épousé un homme très fortuné, beaucoup plus que ne l’était sa propre famille, un grand promoteur de lignes ferroviaires : le duc de Galliera (un titre qui lui fut octroyé par le pape Grégoire XVI) , marquis de Ferrari et prince de Lucedio (titre donné par le roi Victor Emmanuel II de Savoie) . Ils auront trois enfants. Deux décèderont malheureusement. Le troisième refusera catégoriquement la fortune familiale et le titre de duc.

Installé à Paris, le couple fait l’acquisition, en 1852 d’ un hôtel particulier qui de nos jours est connu comme étant l’hôtel Matignon, demeure affectée au premier ministre français. La duchesse y donnera des grandes réceptions, recevant tout ce qui comptait d’élites et de personnalités très en vue de la vie parisienne.

En dehors de son côté très mondain et extraverti, elle a été à l’origine de nombreuses et importantes institutions charitables (hospices, hôpitaux, orphelinats) – Son époux décède en 1876. La marquise se retrouve à la tête d’ne fortune colossale.

Désormais veuve, elle décide d’acquérir un terrain pour y faire bâtir son musée personnel afin de pouvoir y exposer ses propres collections. En 1778, elle informe donc l’État français de cette intention, en précisant que le musée lui reviendrait après son décès.

A sa mort en 1888, le palais se retrouve donc propriété de l’État français comme elle l’avait souhaité. Le bâtiment n’était pas totalement terminé mais la duchesse avait pris soin de laisser une somme d’argent assez conséquente pour le terminer au cas où elle ne serait plus là . C’est l’architecte Paul-René Ginain qui l’achèvera six ans plus tard. Par contre, et toujours selon son testament, toutes ses collections, partiront pour le Palazzo Rosso de Gênes. En 1895, le Palais est inauguré en tant que Musée d’art industriel.

En 1900, lors de l’Exposition Universelle, le Musée Carnavalet proposa une section uniquement consacrée à la mode avec accessoires et vêtements d’époque. Devant le succès obtenu, le peintre, illustrateur, graveur, aquarelliste, historien et collectionneur Maurice Leloir fonde la Société de l’histoire du costume. Elle sera inaugurée en 1920 par le président de la République française Raymond Poincaré. Leloir se révèlera être un grand spécialiste de l’histoire du costume en France.

Maurice LELOIR (1853/1940)

C’était une idée fort intéressante car, à l’époque, le public se passionnait vraiment pour le costume et vêtements historiques. Malheureusement, la continuité va se révéler difficile en raison des gros moyens qu’une telle entreprise demandait, mais aussi en raison de l’espace qu’il fallait pour tout entreposer. Du coup, ladite société fait un don d’environ 2000 pièces à la ville de Paris, laquelle ne sachant pas où les placer, les remet au Musée Carnavalet. Ce sont, pour moitié, des vêtements masculins et féminins datant du XVIIIe siècle.

Maurice Leloir décède en 1940.

 » Manteau dit aussi robe volante  » – L’étoffe date de 1720 et la robe de 1730 ( On pense qu’elle a appartenu à Anne Françoise de la Chaize d’Aix, nièce du confesseur du roi Louis XIV) Palais-Musée Galliera
Robe à la française 1750/60 (Don de Madeleine Bove) Palais/Musée GallieraLa robe dite  » à la française  » est vraiment le type de robe emblématique de l’élégance, du raffinement, et de la féminité que l’on pouvait trouver au Siècle des Lumières.
 » Gilet  » 1770/75 (Don de Christian de Galéa au nom de sa grand-mère Madeleine de Galéa) – Palais-Musée Galliera Le gilet était une pièce de grande importance au XVIIIe siècle et si les hommes voulaient « être à la mode », ils se devaient d’en posséder plusieurs.
 » Manteau de représentant du peuple  » 1798 ( Don d’André Tissot-Dupont) Palais-Musée Galliera –
Robe – 1845 env. (Don de Madame Deguy-Saaph) Palais-Musée Galliera
Robe habillée en satin de soie – Madame LASSERRE – 1883 env. (Don de Françoise Clérisse) Palais-Musée Galliera
Robe Worth & Bobergh – 1869 env. (Don de Madame Trotzi) Palais-Musée Galliera Charles Worth et Otto Boberth ont fondé propre Maison en 1858. Elle sera brevetée par l’Impératrice Eugénie. Il s’agit d’une robe dite  » de visite  » à crinoline (laquelle connaissait alors un grand succès).
Tournures vers 1885 – (La rouge au premier plan est un don de Denise Bouteron) Palais/Musée Galliera – Lorsque la crinoline n’a plus eu cours, place fut donnée à ces « tournures », appelées aussi « queues d’écrevisses », qui permettaient de gonfler le volume arrière d’une robe et obtenir une belle cambrure . Elles se composaient généralement de jupons avec des volants. Les femmes cesseront d’en porter aux environs de 1888 car la mode trouvait ces tournures de fort mauvais goût , lui préférant des lignes bien droites.
Escarpins 1860 env. (Don de Christian de Galéa au nom de sa grand-mère Madeleine de Galéa) Palais/Musée Galliera Ils ont appartenu à l’Impératrice Eugénie. Ils ont été créés par un bottier réputé de Paris à l’époque, à savoir la Maison Viault Esté, laquelle avait été brevetée par l’impératrice.
Chapeau 1760/70 env. (Acquisition de la Ville de Paris) Palais/Musée Galliera C’est un chapeau de paille dit « à la bergère » caractéristique des chapeaux que l’on pouvait trouver au temps de la Marquise de Pompadour . Maurice Leloir le présentera pour la première fois en 1909 pour une exposition aux Arts décoratifs.
Robe d’intérieur « Tea Gown » de Jean-Philippe Worth (fils de Charles Worth, fondateur de la célèbre Maison Worth ) – 1890 env. (Don du Comte Jean de Gramont) -Palais/Musée Galliera Il s’agit d’une robe portée, la plupart du temps, pour recevoir des amis ou des intimes et partager un thé avec eux (d’où son nom) dans l’après-midi , mais son élégance permettait qu’on puisse la revêtir aussi pour un dîner à la maison, le soir, avec des proches.

Le Musée Carnavalet organisera de nombreuses expositions sur le sujet. Le public se montrera toujours aussi enthousiaste et les dons afflueront . Un problème se pose : l’étroitesse des salles et le nombre de vêtements. Il a donc fallu trouver un autre endroit pour exposer . Ce sera , en 1956, ce que beaucoup considérait alors comme une annexe du Musée Carnavalet, à savoir une très grande salle au rez-de-chaussée du Musée d’Art moderne de la ville de Paris. Un conservateur est nommé : Madeleine Delpierre.

Tout se passait bien jusqu’au jour où, malheureusement, le plafond de la salle s’effondre., entrainant la fermeture du musée en 1971. Dans un premier temps, tout est, à nouveau , transféré à nouveau au Musée Carnavalet. Après réflexion, l’État prend la décision d’une installation définitive au Palais Galliera, dont elle était propriétaire.

En 1977, Madeleine Delpierre en devient la directrice, conservatrice en chef et récupère toutes les collections, vêtements, costumes, accessoires et autres qui se trouvaient au Musée Carnavalet. Après avoir porté divers intitulés, le palais prend son nom définitif en 1997 : Musée de la mode de la ville de Paris et obtiendra le label Musée de France en 2002 .

Au fil des années qui suivront, le musée va s’enrichir de nouvelles collections dues à la générosité de nombreuses Maisons de couture, des associations, des collectionneurs particuliers, et fera donc l’objet d’agrandissements et rénovations. Après le départ de Madeleine Delpierre, d’autres personnes prendront la direction de ce lieu magique : Guillaume Garnier, Catherine Join-Dieterle – Olivier Saillard – Miren Arzalluz (depuis 2018).

Le Palais-Musée Galliera est réputé dans le monde entier pour la qualité (et la rareté ) des pièces proposées, pour le sérieux et la rigueur apportés au scientifique de la conservation (très important !), mais aussi pour les merveilleuses expositions qu’elle propose depuis presque 45 ans. Il a subi en 2010 un superbe embellissement. Les travaux ont duré trois ans.

Robe des Sœurs Callot 1924/25 (Don de Madame Sue) – Palais/Musée Galliera – La Maison des sœurs Callot avait une grande et excellente réputation. La clientèle appréciait beaucoup leurs dentelles, passementeries, la sobriété de la coupe des robes et cette petite touche d’influence chinoise.
Robe de cocktail Christian Dior par Yves Saint Laurent – 1958/59 ( Don de Claude Roederer) Palais/Musée Galliera Il s’agit d’une robe de cocktail appelée « Zéphyrine » (référence au dieu grec du vent). . Elle faisait partie de la deuxième collection signée par Yves Saint Laurent pour la Maison Dior. Christian Dior était décédé en 1957 et Saint Laurent lui avait succédé un an plus tard. Dior avait l’habitude de donner un nom à ses robes, Saint Laurent perpétuera la tradition.
Robe-bustier & cape de Cristobal Balenciaga – 1961/62 (Acquisition Paris-Musées) Palais/Musée Galliera Balenciaga a été un grand couturier très admiré que ce soit par le public comme par la critique. Ce grand amoureux des tissus, était connu pour faire entrer des matières inédites dans ses vêtements. C’est le cas de cette robe en « gazar » . Il s’agit là d’un tissu autrichien assez solide et dense créé pour permettre de créer des robes aux formes arrondies et sans armature.
Robe Chanel par Karl Lagerfeld 2017 (Don de la Maison Chanel) Palais/Musée Galliera -Cette robe superbe est composée de petites brisures de miroirs et de plumes. Elle a nécessité 350 heures de travail pour assembler les brisures et 150 heures pour les plumes. Elle fait partie des robes que l’on donne comme étant tout à fait représentatives de la Haute-Couture contemporaine.
Ensemble robe-corsage & jupe Christian LACROIX 1987 (Don de Pia de Brantès) Palais/Musée Galliera La presse qualifiera cette robe de « nuage de faille rose poudré » – C’est une robe de mariée dont la traîne peut se retirer pour pouvoir danser par la suite. Elle a tellement marqué les esprits, que son créateur sera souvent invité pour la présenter.
Robe-cage 1989 de Jean-Paul Gaultier (Don anonyme) Palais/Musée Galliera (Elle illustre l’affiche de l’expo) – C’est en 1989 que Gaultier présente ses célèbres « robes-cages ». Elles succèdent aux « robes-corsets » qui ont fait la réputation du couturier depuis leur création en 1983 et qui s’inspiraient des guêpières que portait sa grand-mère maternelle .
Robe et fond de robe Céline-Yves Klein 2017 (Don de la Maison Céline et la Vogue Foundation) Palais/Musée Galliera C’est une robe en voile blanc que Phoebe Philo, alors directrice de la Maison Céline, proposa  » d’après Anthropométrie de l’époque bleue signée Yves Klein » . Elle a été conçues pour sublimer le corps féminin et réalisée avec l’approbation et le concours des Archives Yves Klein.
Poncho-pantalon de Nick Owens 2019 – (Don de la Vogue Foundation Paris) – Palais/Musée Galliera Owens est un couturier américain surnommé  » le prince des ténèbres  » en raison de son goût prononcé pour le noir, le gris, le gothique, le ténébreux. Toute son esthétique est basée là-dessus.

Le musée Galliera ce n’est pas uniquement des vêtements et des accessoires, mais également les arts graphiques et la photographie . Un département s’y référant a été créé dans le musée en 1983 par Guillaume Garnier qui a débuté comme stagiaire mais finira un jour comme conservateur et directeur. En ce qui concerne les arts graphiques, il s’agit : des dessins préparatoires signés par des grands couturiers , des illustrations de mode, des croquis, des gravures ; et pour la photo celles des grands défilés, des magazines de mode, des images de presse. Elles aussi sont les témoins de l’histoire du vêtement et de la mode.

« Portrait d’Anna Piaggi » de l’illustrateur David Downton 1999 – (Don de la Vogue Foundation Paris) – Palais/Musée GallieraDowton fut un grand illustrateur, réputé pour le glamour de ses dessins. Il a travaillé pour des grands magazines comme Vogue, The Times, Vanity Fair, Harper’s Bazaar, The New York Times etc… mais aussi pour des Maison de Haute-Couture importantes comme Chanel, Dior, Valentino et autres. Sur cette illustration il a portraitisé Anna Piaggi, célèbre rédactrice de mode.
Illustration pour la version américaine du magazine Vogue – Robe et fourrure de réveillon de Mano – 1939 du peintre illustrateur René Bouët-Willaumez / Palais/Musée GALLIERA
Illustration du dessinateur Paul Iribe pour l’album  » Les robes de Paul Poiret  » 1908 (Acquisition de la ville de Paris) / Palais/Musée Galliera Cet album comprend 34 dessins réalisés par l’illustrateur Paul Iribe, fondateur de la revue « Le témoin » – C’est le couturier Paul Poiret qui lui en avait passé commande pour présenter ses différents modèles de robes à ses clientes.

Le monde de Steve McCurry …

«  Je pense que pour être un bon photographe, il faut avoir un esprit curieux. Personnellement je reste plutôt simple et j’essaie de traiter les personnes avec la plus grande dignité et le plus grand respect lorsque je les photographie. J’essaie toujours de créer une atmosphère de confiance. Il y a une qualité contemplative ou méditative dans la photographie, comme une sorte d’état pacifique. Quand je pars pour un travail photographique, j’entre alors dans un état d’esprit particulier, plus en phase avec le monde qui m’entoure. Je suis présent dans l’instant, je suis en vie ! Je regarde mon environnement et je vois alors ce qui est spécial et différent dans cet endroit. J’examine, j’explore et je vois ce qu’il en ressort, même ce qui n’est pas nécessairement humain. Ce peut être une fissure sur un trottoir ou un animal qui joue. C’est l’appréciation d’un moment dans le temps  » Steve McCURRY (Photographe américain)

Après avoir été le sujet de différentes expos en Europe ces derniers mois, c’est le Musée Maillol de Paris qui accueille une très belle rétrospective consacrée à Steve McCurry, célèbre photographe contemporain, reporter de guerre, membre de l’agence Magnum depuis 1985, aujourd’hui conférencier, directeur d’expéditions et d’ateliers photographiques. Il a travaillé pour de grands magazines comme Time, Life, Newsweek, Geo et le National Geographic – Son métier, mais aussi sa passion pour les voyages, l’ont amené à se rendre dans différents pays : Cambodge, Nouvelle Guinée, Jordanie, Togo, Yémen, Japon, Chine, Bhoutan,, Brésil, Etats-Unis, Cuba, Népal, Indonésie, Italie, Birmanie, Pakistan, Afghanistan, Malaisie, Tibet, Allemagne, Chine, Guatemala, Mongolie, Ethiopie, Ecosse etc etc …

L’expo est annoncée comme étant l’une des plus importantes et des plus complètes qu’il y ait pu avoir sur lui jusque là . Elle s’intitule Le monde de Steve McCurry et se tiendra jusqu’au 29 mai 2022. Alors certes, ce n’est pas la première fois qu’il fait l’objet d’une exposition en France. Mais, c’est toujours un bonheur que de pouvoir admirer ses superbes photos.

McCurry a toujours été en partance pour un ailleurs, traversant le monde et ses conflits, et ce bien souvent au péril de sa vie, se penchant sur la fragilité mais aussi la force humaine, animale aussi , à la recherche d’un paysage, d’un visage, d’un regard, d’une expression, d’un mouvement, d’un moment difficile ou d’un autre plus teinté d’humour, dans des environnements divers.

« Je pense que le rôle d’un photographe est de nous faire voyager, de nous faire ressentir des émotions que ce soit dans le rire, le bonheur, la richesse ou la joie. Ma vie est façonnée par le besoin d’errer, d’observer, mon appareil photo est mon passeport  » Steve McCurry

 » Chameaux et champs de pétrole au Koweïtt  » 1991 Steve McCURRY :  » Tout était pollué, l’air, la nature, les animaux, c’était comme si le diable était passé par là. On ne parlait pas encore d’écologie, mais la catastrophe était bien réelle, avec tout ce pétrole qui se déversait dans le golfe. Quel homme peut créer une marée noire intentionnelle. On est dans l’inhumanité totale. Mon job est de montrer cela. Pas l’inverse. Pour qu’il y ait des prises de conscience. Le problème actuel de notre société est que l’opinion est de plus en plus distraite. »
Lome Togo 2017 Steve MCCURRY
Fishermen at Weligama. Sri Lanka, 1995 Steve MCCURRY
Morondova Madagascar 2019 Steve MCCURRY
Wadi Rum Petra Jordanie 2019 Steve MCCURRY
Antarctique 2019 Steve MCCURRY
Taj Mahal et train 1983 Inde Steve MCCURRY

Sa carrière a été couronnée par de nombreux prix comme, à différentes reprises, le prestigieux World Press Photo Award (sorte de Nobel de la photo) , le prix Robert Capa Gold métal, le Grand Prix de reconnaissance spécial du jury au concours Phaidon Press, le Prix Leica Hall of Fame, à deux reprises le prix Olivier Rebbot etc etc … Il a reçu la médaille d’or du centenaire par la Royal Photographic Society de Londres, a été fait Chevalier des Arts et des Lettres en 2013 et a publié de nombreux livres.

C’est un vraiment un beau voyage qui nous est proposé. Un parcours qui couvre plus de 40 ans de sa carrière, au travers d’environ 150 clichés dont certains sont inédits, en couleur ou en noir et blanc, avec un petit plus à savoir une explication audio de la photo par McCurry. Ils sont magnifiques, symboliques, originaux, pleins de sensibilité, d’émotion, de sincérité, de nostalgie, de poésie, témoins que leur auteur a toujours été très doué pour la composition, la technique, la couleur, le contraste, doté pour un grand sens de l’observation et de l’émerveillement .

« lorsque l’on attend, les gens oublient votre appareil et leur âme s’ouvre à votre regard  » Steve M.Curry

C’est un grand curieux , toujours émerveillé par celles et ceux qu’il rencontre dans le monde, un amoureux des paysages, du risque, du danger, reconnu aussi comme un excellent portraitiste . Ce sont des visages de personnes connues dans leur région, ou plus généralement des anonymes, mais tous sont très expressifs, assez saisissants, touchants, nostalgiques .

Cashmire 1996 Steve MCCURRY
Havana Cuba 2010 Steve MCCURRY
Dust Storm Rajasthan. 1983 Steve MCCURRY
Shaolin Henan province Chine 2004 Steve MCCURRY
Kolkata India 2018 Steve MCCURRY

La majorité de ses photos, quel qu’en soit le sujet, reste un témoignage sur les humains, leur façon de vivre au quotidien, avec leurs joies, leurs peines, leurs blessures, leurs espoirs ou leur désespoir. sur leurs traditions ancestrales, leur culture, leur ethnie, sur des pays torturés . Comme il le dit lui-même je cherche à capter l’âme profonde et l’expression gravée sur le visage de mes sujets. C’est très enrichissant !

Tout le monde connait, je pense, cette célèbre photo, ces grands yeux verts magnifiques, immenses, perçants appartenant à Sharbat Gula surnommée La Mona Lisa afghane , une jeune réfugiée de 12/13 ans qui avait perdu ses parents et vivait dans le camp de réfugiés de Nasir Bagh à Peschawar, un cliché de Steve McCurry qui fera la couverture du National Geographic en 1985 et le tour de la planète.

« C’est mon image la plus iconique. Sur le moment, dans ce camp de réfugiés, j’ai le pressentiment que c’est quelque chose de fort, d’important  » Steve MCCURRY

Après bien des recherches, il l’a retrouvera presque vingt ans plus tard, en 2002, au Pakistan. Nul ne sait quand ni comment elle est arrivée là. Elle était mariée et avait eu trois enfants. McCurry et la National Geographic vont l’aider financièrement notamment pour des soins apportés à son époux qui était très malade . Depuis cette ultime rencontre, elle a perdu son mari et l’un de ses enfants, a été arrêtée pour détention de faux papiers, condamnée à de la prison et une forte amende. Elle retournera finalement dans son pays, en Afghanistan. Sa notoriété (grâce à la photo) l’aurait, semble t-il, précédée et lui aurait permis d’obtenir une maison.

Steve McCurry est né en 1950 à Philadelphie (Etats-Unis). Études au Collège d’art et architecture à l’Université de Pennsylvanie. Son souhait, à l’origine, était de devenir cinéaste documentaire. C’est avec Dorothea Lange et Walker Evans qu’il découvre cet art, mais les gens qu’il admire le plus dans ce domaine sont Henri Cartier-Bresson et Margaret Bourke-White.

Après avoir travaillé pour un magazine local, il décide de se faire globe-trotter et part voir le monde pour s’enrichir de nouvelles cultures. Cela l’amène d’abord en Europe, puis en Inde, et entre clandestinement, en Afghanistan peu de temps après que l’invasion russe dans ce pays. Sur place, il se lance dans un grand reportage photos qui, dès son retour, va être fortement apprécié, publié dans le monde entier et lui vaudra de recevoir le Robert Capa Gold Métal qui l’amène la reconnaissance internationale.

« Je me suis nourri tout particulièrement de couleurs, henné sombre, martelé, curry et safran, noir intense du laqué et nuances des matières. Si j’y réfléchis bien, je dois conclure que ce sont les vibrantes couleurs de ces pays qui m’ont appris à regarder et à écrire avec la lumière. On ne peut trouver qu’extraordinaire le troisième œil, celui de l’appareil photo qui métamorphose et recueille dans la poussière de précieuses transparences.  » Steve McCurry

A partir de là, il décide de couvrir différents conflits armés sur le terrain (guerre en Afghanistan-guerre Iran/Irak-guerre civile au Liban-guerre du Golfe) , pas vraiment le conflit lui-même, mais plutôt les conséquences, la condition humaine des civils qui en sont les victimes innocentes. Durant des années, ce travail accentuera sa renommée, sera très prisé, et lui vaudra d’être, à nouveau, primé et récompensé à différentes reprises.

Comme je l’ai indiqué en début de cet article, il est membre de la très célèbre agence Magnum depuis 1986. De base, un grand photojournaliste, une véritable icône dans ce domaine. Photojournaliste ou reporter-photo implique de devoir se plier à certaines règles éthiques comme, par exemple, ne pas retoucher les photos, ne pas supprimer des détails etc…

Or en 2016 il tombe en disgrâce. Il s’est retrouvé face à une polémique : Paolo Viglione, un photographe italien, se rend à Turin pour y voir une exposition le concernant. Elle regroupe plus de 250 clichés se référant à ses voyages au Brésil, aux Etats-Unis, à Cuba, en Italie, et en Afrique. Son regard s’arrête sur une photo prise à Cuba et certains détails le troublent. Il en déduit que la photo a été retouchée.

Photo objet de la polémique (Cuba) – Steve McCURRY

Une tornade d’attaques et de critiques s’abat alors sur McCurry. Il y répondra en précisant 1) qu’il a toujours été freelance dans sa profession – 2) pour son travail sur place :  » je n’ai pas fait un travail de news, je n’ai pas cherché à donner des informations sur un lieu, je ne prétends pas faire comprendre comment est Cuba aujourd’hui, je n’ai pas ces contraintes ... 3) que l’initiative de retouches ne venait pas de lui, mais de l’un de ses employés qui travaillait pour lui, mais qu’il en assumait, quoiqu’il en soit, l’entière responsabilité : »  À l’avenir je vais devoir mieux contrôler ce qui peut l’être »

Il a été soutenu par certains de ses confrères de Magnum, critiqué par d’autres.«  La photographie est une profession incroyablement subjective. Dans les critiques faites à l’égard de McCurry, les mots vérité et subjectivité, très forts, reviennent beaucoup. Je ne crois pas vraiment en ces mots. S’il avait voulu manipuler des images, pourquoi aurait-il approuvé un travail si incroyablement mal fait ? Son explication selon laquelle quelqu’un de son studio a agi unilatéralement semble aussi plausible.  » Peter Van AGTMAEL (Photographe agence Magnum)

Ce genre de « chasse aux sorcières » ne s’est pas produit uniquement sur lui. D’autres photographes (Robert Capa notamment) en ont fait les frais à un moment de leur carrière. Ces attaques l’ont amené à redéfinir son statut : désormais il se considère comme un visual storytelling, a savoir «  je suis un conteur visuel, un poète s’exprimant ,non par des mots, mais par des images , ce qui me rend libre de faire ce que je veux avec mes photos en terme d’esthétique et de composition  » Il ne se définit donc plus comme un photojournaliste. Du coup, ses commanditaires sont à présent des galeries, des musées, des collectionneurs.

Si il a été profondément touché par ses attaques, elles n’ont en rien changé sa popularité . Il reste un géant, une icône dans son domaine, un créateur. Son travail est toujours très apprécié par le grand public et on se presse à chacune de ses expositions.

En 2001, il se trouvait à New York lorsque les tours du World Trate Center sont percutées par des avions. Il s’est rendu sur place assez vite, et a réalisé un très grand reportage pour traduire sur la pellicule ce que je ressentais, l’horreur et la perte. Il fut dédié à l’héroisme et l’humilité des citoyens new-yorkais.

World Trate Center 2001 Steve MCCURRY

Il est actuellement et jusqu’à l’été 2022 le sujet de différentes expositions, mis à part celle de Paris : du mois d’octobre à mars à Conegliano en Italie (Icones) – de novembre à février à Madrid en Espagne (Icones) – de novembre à mars à Vienne en Autriche (Les yeux de l’humanité) – de novembre à mai à Turin en Italie (Animals). Il envisage de retourner en Afghanistan durant l’été pour témoigner encore et encore des bouleversements de ce pays.

Si vous offrez des livres à l’occasion des fêtes de Noël, il y en a un que je trouve magnifique (parmi les nombreux qu’il a publié) c’est Animals (Éditions Taschen) . Après avoir tant photographié l’homme, il a voulu aborder la photographie animalière et surtout la relation qui existait entre l’humain et l’animal. Ce sont des photos vraiment incroyables, pleines de tendresse, émouvantes aussi. Un travail d’une grande profondeur .

Kaboul Steve MCCURRY (Animals)
Thaïlande Steve MCCURRY (Animals)
Mongolie Steve MCCURRY (Animals)
Rome – Steve MCXC

Trésors de Venise – La collection CINI …

Vittorio CINI (1885-1977)

« Curieux de tout, Cini ne collectionnait pourtant pas l’art de son temps. Pas un Picasso, pas un De Chirico, aucun portrait de lui par un grand artiste. Il ne cherchait pas à se glorifier. C’était une tradition familiale de ne pas mettre en avant son pouvoir. La Fondation a fait poser une plaque de marbre dans le cloître de Palladio sur l’Île de San Giorgio. Elle porte en latin cette inscription  » Si vous voulez savoir qui était Vittorio Cini, regardez autour de vous « . Luca Massimo BARBERO (Directeur de l’Institut d’histoire de l’art à la Fondation Cini)

Je ne sais si certains d’entre vous auront la possibilité de se trouver dans le sud de la France durant ce mois de décembre (ou plus tard puisqu’elle dure assez longtemps) , mais si c’est le cas, je vous conseille vivement cette superbe exposition qui nous est proposée par le Centre d’art Hôtel de Caumont à Aix-en-Provence. Elle nous permet d’admirer les merveilleux tableaux de la superbe collection de celui que l’on surnommait le dernier Doge de Venise, à savoir Vittorio Cini, riche homme d’affaires , financier, mécène, entrepreneur, philanthrope et collectionneur.

Il a beaucoup œuvré pour Venise que ce soit dans le milieu artistique en aidant et soutenant les artistes, mais également en s’investissant dans des travaux de consolidation des terres et la menace des eaux et il a activement participé à la création du port de Marghera.

L’expo, réalisée pour les 70 ans de la Fondation Giorgio Cini (fils de Vittorio) , s’intitule :  » Trésors de Venise-La Collection Cini  » …. Jusqu’au 27 mars 2022. soit 90 pièces environ, des petits trésors, (tableaux, dessins, sclptures, porcelaines, émaux, ivoires, enluminures) portant sur des grands noms de la peinture italienne toscane, mais aussi œuvres plus contemporaines , tous sont les témoins du goût raffiné de cet homme qui fut un collectionneur vraiment très avisé, très pointu, n’hésitant jamais de s’informer auprès de personnes compétentes en matière d’art, des historiens notamment . Les œuvres exposées proviennent de la Fondation et du Palais Cini à Venise.

Cette collection, reconnue comme étant l’une des plus importantes d’art ancien italien , rassemble des tableaux (notamment ceux de Della Francesca, Da Pontormo, Lippi, Veronèse, Mazzolino , di Cosimo, Botticelli, Fra Angelico et tant d’autres …. des dessins (de Guerchin, Tiepolo, Piranèse) , sculptures, manuscrits, livres, objets divers, vaisselle, porcelaines, cuivres, verrerie, enluminures, ivoires, miniatures, livres, meubles etc…

« La Vierge et l’Enfant avec quatre anges  » Fin du XIIIe siècle et deuxième décennie du XIVe siècle (tempera et feuille d’or sur bois) – Maître DE BADIA a ISOLA
« L’adoration des Mages  » de Paolo CALIARI dit VÉRONÉSE – Dernière décénnie du XVIe siècle – (Collection CINI)
« L’île de San Giorgio Maggiore » (crayon,plume,aquarelle polychrome sur papier) – Francesco GUARDI (Collection Cini)
Plat avec armoiries – Cuivre repoussé, émaillé et doré à la feuille -Ier quart du XVIe siècle (Collection CINI) – 13 des collections publiques (qui en comptent 334) se référant aux cuivres émaillés appartient à la Fondation Cini.
Saint Georges – 1475/1480 – Cosmé TURA (Collection CINI) – On sait que Vittorio Cini, natif de Ferrare(Italie) s’est beaucoup intéressait à l’art venu de sa ville natale. Un art qui s’était incroyablement développé sous le règne de la Maison d’Este. Cosmé Tura fait partie des peintres qui étaient fortement appréciés. Il cultivait l’art de l’étrange comme peut en témoigner ce tableau.
« La Pietà » 1510/15 – Ludovico MAZZOLINO (Collection CINI) -Mazzolino fut un peintre de Ferrare spécialisé dans les tableaux religieux .
« La circoncision » 1522 env. (Huile sur bois) Ludovico MAZZOLINO (Collection CINI)

Alors qui est ce Vittorio Cini et quelle est l’histoire de sa collection et de sa Fondation à Venise ?

Cini est né à Ferrare (Italie) en 1885. Il a vécu à Venise et c’est dans la Sérénissime qu’il s’éteindra en 1977. Destiné à suivre la voie familiale d’entrepreneur dans les mines et les travaux publics, on l’envoie en Suisse pour suivre des études commerciales, puis en Angleterre pour parfaire ses connaissances bancaires.

En 1915 il prend la direction de l’entreprise et il épouse, trois ans plus tard, une actrice du cinéma muet , Lyda Borelli, qui lui donnera quatre enfants : Giorgio, Mynna, Yana et Ylda. Elle mettra un point final à sa carrière pour se consacrer à sa famille, lui est connu pour être un homme certes séducteur, mais assez discret, ne s’épanchant pas trop sur sa vie privée, plutôt mystérieux. Il est, toutefois, admiré comme étant entreprenant et audacieux en affaires. Il va très rapidement faire fortune en diversifiant ses activités et en dirigeant de nombreuses autres sociétés. Il côtoie de personnalités très riches, deviendra le Comte de Monselice, et s’impliquera beaucoup dans la vie de Venise dont il deviendra sénateur, et même ministre de la Communication plus tard.

Son épouse décèdera en 1959. Huit ans plus tard, il se marie avec la marquise Maria Cristina Dal Pozzo d’Annone.

Les quatre enfants de Vittorio CINI

Installation à Venise, sur le Grand Canal, et pour ce faire, il fera l’acquisition de deux palais : le palais Foscari qui fut construit entre le XIVe et le XVe siècle, et le palais Grimani qui lui le fut entre 1564 et 1567. Il les fera réunir. Le tout est relié au Campo Vio par un pont privé. Tout l’intérieur a été également rénové . Après quoi, il se lancera dans la restauration d’autres vieux palais vénitiens , conseillé dans ces achats par des historiens de l’art, des érudits , et des éminents architectes. Ces restaurations et les différentes personnes qui travaillent avec lui, le portent à s’intéresser vivement à l’art sculptural, architectural, pictural etc… notamment lorsqu’il va acquérir le célèbre Palazzo Grassi parce que c’est à cette époque qu’il achète aussi une assez importante partie de la collection de Giancarlo Stucky.

Le Palazzo Cini à Venise

Pour celles et ceux qui se rendraient à Venise un jour, sachez que vous pouvez visiter son palais car il est ouvert au public depuis 2014. Il se trouve dans le quartier de Dorsoduro.

Ce palais ne deviendra un musée qu’en 1980. C’est Yana, l’une des filles de Vittorio, qui fera don à la Fondation d’une part de deux étages du palais, et d’autre part un important legs de tableaux, sculptures et objets, en demandant expressément de restituer l’ambiance qu’il pouvait y avoir du temps où son père y vivait. Quelques années plus tard, une autre fille du collectionneur, Ylda, va également léguer un très bel ensemble d’œuvres. Toutes ces donations (car il y en aura d’autres venues de la famille Cini) sont installées dans six salles de l’un des étages.

Il ne s’arrêtera pas là ! Les œuvres acquises, au fil des années, sont placées dans son palais du Grand Canal, dans ses demeures , un peu comme le faisaient les grands collectionneurs vénitiens de l’époque. En matière d’art, il aime le beau, le raffiné, l’ancien, notamment les artistes de la Renaissance et n’hésite pas à acheter …. encore et encore … revend pour acheter mieux etc… Il a des contacts fréquents avec des marchands d’art très connus. Ce n’est pas un simple acheteur d’ailleurs, il examine de près les œuvres avec une grande minutie, puis demande conseil sur leur origine.

Durant la seconde guerre mondiale sa vie va changer. Il va démissionner de son poste de ministre des la Communication parce qu’il ne s’entend pas avec le Duce, Benito Mussolini, et ne partage pas ses idées. Les deux hommes vont souvent se heurter. Cini était furieux de l’état de l’Italie, de sa gestion par Mussolini et ne manquait pas de le faire savoir y compris publiquement. Cela aura, malheureusement, une conséquence : il sera arrêté dans la capitale romaine par des SS, puis transféré en camp de concentration à Dachau. Compte tenu de ses amitiés avec des grosses fortunes vénitiennes, de la résistance en place, mais surtout grâce à l’intervention courageuse de son fils Giorgio à bord d’un avion, il réussira à s’évader, quitter le camp et gagner la Suisse où il se réfugiera en 1945.

Vu certaines de ses connaissances allemandes passées, il fut accusé, à tort, de collaboration, mais lavé de tout soupçon par la Haute Cour de justice, ce qui lui permettra de rentrer en Italie. Ce retour ne se fera pas dans le bonheur et la joie car, malheureusement, il apprend, en 1949, la mort de son fils Giorgio dans un accident d’avion près de Cannes. Pour la petite histoire, Giorgio était marié avec deux enfants. Ce grand combattant fit parler de lui lors de sa relation avec l’actrice Merle Oberon. Ils devaient se marier lorsque tous deux se seraient séparés de leurs conjoints respectifs. Malheureusement, son avion privé s’écrasera, après le décollage. Il venait juste de quitter l’actrice avec laquelle il avait passé quelques jours.

Une tragédie pour son père . Vittorio décide alors de créer une Fondation au nom de son fils . Ce sera chose faite deux ans plus tard. Le siège de cette Fondation, très centrée sur des valeurs humanistes, dédiée en grande partie à l’histoire de Venise et celle de l’art, se trouve sur l’ile San Giorgio. Sur l’île vivaient autrefois, dans un monastère, des moines bénédictins. Lors de la chute de la République de Venise (1797) ils durent la quitter.

L’île de San Giorgio Maggiore à Venise

Après la guerre , l’île et les bâtiments étaient sérieusement endommagés. En 1951, Vittorio Cini propose de tout restaurer pour créer sa Fondation, et faire du lieu un beau centre culturel. Il y avait beaucoup à faire que ce soit le monastère, le réfectoire, le cloitre, l’escalier monumental , le couvent (détruit par Napoléon) etc etc… Il va s’occuper de tout et devenir le lieu superbe que connaissent celles et ceux qui ont pu le visiter.

C’est un endroit qui accueillent de nombreuses expositions, des concerts, et qui possède deux incroyables bibliothèques (300.000 ouvrages comprenant des livres, des enluminures, des précieux manuscrits musicaux, environ 6000 pièces d’art graphiques, mais aussi des tableaux de grande valeur, instruments de musique et autres objets ) , des instituts de recherche, mais également une école et un centre universitaire, tous deux réputés pour l’étude des civilisations vénitiennes.

« La Vierge, l’Enfant et deux anges  » Vers 1505/1510 – Piero DI LORENZO UBALDINI dit Piero DI COSIMO (Collection CINI) –
« La Vierge et l’Enfant » 1470/75 env. Tableau attribué à Piero DELLA FRANCESCA ou LUCA SIGNORELLI qui était son élève (Collection CINI) – Cette tempera et huile sur bois illustre l’affiche de l’expo
 »Portrait de deux amis » 1522 env. Jacopo PONTORMO (Collection CINI) – Pontormo fut un portraitiste florentin très réputé de son époque, un maitre dans ce domaine


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 »Christ crucifié  » 1270/80 – (Bois de saule polychrome doré et sculpté) – (Collection CINI)

Il y a aussi un très beau jardin-labyrinthe récent puisque datant de 2011 en hommage au poète et essayiste argentin José Luis Borges, avec une vue incroyable sur la lagune.

Jardin labyrinthe Fondation Cini

Sur le mur du réfectoire du Couvent à la Fondation, vous pourrez voir une copie du célèbre tableau Les noces de Cana de Véronèse . Autrefois, au même endroit se trouvait l’original. Il fut rapatrié en France par Napoléon Bonaparte selon les accords du traité de 1797. La France avait du, en contrepartie, céder une toile peinte par Charles Le Brun. Beaucoup d’italiens et d’historiens ont souvent réclamé le retour du tableau de Véronèse en son lieu d’origine. Mais bon , un jour qui sait … En attendant, c’est donc un fac-similé auquel on a droit, mais qui a son importance car il nous rappelle l’histoire.

La copie du tableau au mur de la Fondation Giorgio CINI – La toile bénéficie d’un merveilleux éclairage naturel en raison des grandes fenêtres

Vittorio Cini est décédé à Venise en 1977 à l’âge de 93 ans . La tombe familiale se trouve en le cimetière de la Certosa à Ferrara (Italie)

« Deux apôtres » Atelier de Giotto DI BONDONE – 1320 env. Tempera et feuille d’or sur bois ( Collection CINI )
« La résurrection de Lazare » 1543 env.(Huile sur bois) – Giuseppe PORTA dit SALVIATI le Jeune (Collection CINI)
 » Tête d’Oriental » 1753/55 – Lorenzo TIEPOLO (Collection CINI)

SIGNAC collectionneur …

En juin 2021 je vous avais parlé de l’expo du Musée Jacquemart-André Les Harmonies colorées concernant le peintre Paul Signac . Je ne reviendrai donc pas ici sur toutes les différentes étapes de sa vie car, pour celles et ceux que cela intéresse, j’en ai longuement parlé dans l’article du lien ci-dessous : https://pointespalettespartition.wordpress.com/?s=Signac

Paul SIGNAC  1863/1935 (Peignant le tableau Les Andelys en 1923)

Le revoilà, dans une autre exposition qui s’intitule  » SIGNAC collectionneur « jusqu’au 13.2.2022 Le Musée d’Orsay a souhaité attiré notre attention sur le fait qu’en dehors d’avoir été un grand peintre , Signac fut aussi un grand collectionneur. C’est une facette de lui qui est assez méconnue. Pourtant il a eu une véritable passion pour la collection et s’est avéré être un excellent connaisseur. Le choix des tableaux qu’il a fait en tant que tel, continue de beaucoup intéresser les historiens de l’art.

N’oublions pas que Signac fut un autodidacte ayant appris la peinture en observant minutieusement celle des autres (notamment les impressionnistes (fortement présents dans la collection) au départ avec Monet qui deviendra son ami, mais aussi avec Degas, Caillebotte et Guillaumin , et qu’il a été, des années plus tard, théoricien de l’art (son essai De Eugène Delacroix au néo-impressionnisme a été publié et beaucoup apprécié) , puis Président de la Société des artistes indépendants(de 1908 jusqu’à son décès) et ce durant de très longues années.

Du coup, en peinture il avait l’œil ,quasiment celui d’un historien de l’art affirment les intéressés, s’attachant aux techniques, aux détails, aux façons de peindre etc…. Il a toujours porté un regard très attentif sur l’évolution picturale en général et observait beaucoup le travail des autres, pas uniquement celui de son groupe ou de ses amis. Les tableaux de sa collection ont chacun une histoire. Les premiers tableaux entrés dans la collection (des impressionnistes) l’ont été sur un coup de cœur affectif envers ces peintres.

Signac a aimé collectionner soit des peintres qui partageaient ses idées picturales ou celles de l’anarchiste rebelle anticonformiste qu’il a été , soit ceux pour qui il avait une grande affection ou une profonde amitié, ceux qui comme lui aimaient particulièrement la mer, soit certains autres pour lesquels il avait beaucoup de respect et d’admiration . C’est ainsi que l’on pouvait trouver dans cette collection : Monet, Degas, Cézanne, Manet, Matisse, Valloton, Pissarro, Roussel, Van Dongen, Camoin, Valtat, Pissarro, Luce, Guillomin, Delacroix, Boudin, Barthold Jongkiind, Van Gogh, Cross, Denis, Seurat, quelques femmes femmes peintres aussi, et des estampes japonaises.

Il appréciait de la montrer aux personnes qui venaient le voir que ce soit dans ses appartements à Paris ou dans sa maison à Saint-Tropez. Il recevait des artistes, des critiques d’art, des historiens de l’art et leur faisait découvrir tous ces trésors en leur expliquant et justifiant ses choix.

Même si on le savait très irritable, susceptible et intransigeant, beaucoup ont vivement apprécié l’excellent ami qu’il fut. Toujours prêt à rendre service aux peintres de sa connaissance, les soutenant, usant d’une grande générosité à leur égard en achetant leurs œuvres, les aidant à exposer, les dépannant financièrement, voire même les hébergeant chez lui à l’occasion.

C’est une expo qui a demandé du temps, voire des années au Musée d’Orsay, tout simplement parce qu’elle a nécessité un gros travail de recherches notamment dans les documents personnels du peintre, et en particulier ses précieux carnets d’achats et l’inventaire après décès.

Pour bien la comprendre, il faut avoir en tête que , certes, Signac a aimé collectionner mais que cette passion a été bien au-delà du simple plaisir. En effet, lorsqu’un peintre de ses connaissances disparaissait, il achetait pour continuer à faire vivre l’artiste au travers de ses tableaux. Une façon pour lui de défendre la mémoire du peintre. Il l’a beaucoup fait avec Seurat (mort en 1891) puisqu’il a acquis plus de 80 des œuvres de son ami (tableaux, les dessins, et autres esquisses), mais avec d’autres, et ils furent nombreux !

A la mort de Signac, sa collection a été un peu dispersée partout dans le monde, mais nous avons la chance qu’un grand nombre de ses tableaux se trouvent dans les collections du Musée d’Orsay et ce grâce, notamment, à la donation de Ginette Signac, la fille du peintre ; ainsi qu’au Musée de l’Annonciade à Saint-Tropez.

« Luxe, calme et volupté » 1904/1908 Henri MATISSE (Collections du Centre Pompidou) (Paul Signac a enseigné les théories de son mouvement, le néo-impressionnisme, à Matisse. Ce dernier, même s’il apprécie, ne va pas vraiment y adhérer. Signac décide de lui acheter ce tableau)
« Le troupeau de moutons à Éragny-sur-Epte » 1888 Camille PISSARRO (Collection particulière) – (Les deux peintres se sont rencontrés en 1885 chez le marchand d’art et galériste Paul Durand-Ruel. Tous deux sont fortement intéressés par cette façon de peindre, ce divisionnisme inventé par Seurat. Pissarro adoptera la méthode mais sur une courte durée. Cela ne l’empêchera absolument pas de rester amis après avec Signac et Seurat, voire même de faire tout ce qu’il pouvait pour qu’ils soient acceptés, même au sein des dernières expos impressionnistes.)
« La plaine de Saint-Ouen-l’Aumône, prise des carrières du Chou dans la vallée de l’Oise » 1890 env. Paul CÉZANNE (collection particulière)
 » En mer « ( ou Paul Signac à la barre de son bateau l’Olympia) 1896 Théo VAN RYSSELBERGHE (Collection particulière )
« Pommiers en fleurs au bord de l’eau » 1880 Claude MONET (Collection particulière)- Il a obtenu ce tableau chez un marchand d’art de Marseille. Ce dernier était ruiné à cause de la crise. Il devait beaucoup d’argent à Signac et ne pouvait le rembourser. Il lui cèdera ce tableau en échange.
« Avant l’orage » 1907/08 Henri-Edmond CROSS (Collection particulière)
« Les baigneuses ou la Joyeuse baignade » 1899/1902 Henri-Edmond CROSS (Collection particulière)
« Deux harengs » 1889 Vincent VAN GOGH (Les deux peintres se sont rencontrés en 1887. C’est la passion de la couleur qui va les rapprocher. Ce tableau a une histoire entre eux : en 1889 Van Gogh est interné. Signac lui rend visite. Ils vont se rendre dans l’atelier de Vincent mais les portes ont été mises sous scellés. Qu’importe, ils les forcent et rentrent. Pour marquer ce jour inoubliable, Van Gogh lui offre un tableau. C’est celui-ci.)
« Femmes au bord de la mer » 1904 env. Louis VALTAT (Collection particulière)

La collection était importante à une certaine époque puisqu’elle comptait environ 450 pièces (réunies en 50 ans) entre les tableaux , les dessins, des gravures et des céramiques, exposées dans sa maison de Saint-Tropez ou ses appartements (celui d’Auteuil ou celui de Saint Germain des Près) . A celles et ceux qui se poseraient la question sur ses possibilités financières pour tant acheter, sachez que Signac ne venait pas d’une famille riche mais plutôt d’une famille de commerçants aisés. Cette aisance lui permettra de pouvoir acheter mais toujours, semble t-il, en y réfléchissant bien avant, pour ne pas se retrouver dans une situation financière trop difficile. Et lorsqu’il rencontra des problèmes de cet ordre, ou qu’il avait un besoin d’argent pour un usage plus privé, il vendait un tableau avec énormément de tristesse. Donc cela se produira rarement !

Le virus de la collection lui est venu vers l’âge de 21 ans (avec un Cézanne ) et en fait, il n’a fait que s’accroître au fil du temps avec une période de calme au moment de la guerre. Comme beaucoup de peintres collectionneurs, il y a des tableaux ou des dessins achetés, mais il y avait aussi beaucoup d’échanges avec d’autres peintres (pratique courante) , ainsi que des cadeaux qu’on lui faisait en lui offrant une œuvre . Par exemple, il a énormément soutenu Maximilien Luce en lui achetant certains de ses tableaux ce qui lui apportait une aide intéressante pour continuer sa peinture . Avec Luce, ils ont partagé les mêmes idées politiques de peintres engagés et d’anarchistes , le même but pictural esthétique. Ils auront des différends aussi, mais se retrouveront.

Cross fit également partie des peintres les plus nombreux dans sa collection. Il a acquis de nombreux tableaux, des aquarelles, des dessins. Il appréciait fortement qu’il ne se soit jamais écarté du divisionnisme comme d’autres ont pu le faire notamment Luce et Van Rysselberghe en se rapprochant d’un côté plus classique. Cross lui reprochera son autoritarisme et tentera d’aplanir les conflits. Cela agacera Signac mais ne viendra jamais obscurcir leur amitié.

«  L’air du soir  » 1893 env. Henri-Edmond CROSS (Musée d’Orsay) Cette toile a fortement inspiré Marisse pour Luxe, Calme et Volupté.

Il y avait aussi dans cette collection des tableaux de peintres dont le travail n’était pas pas forcément du goût de Signac comme par exemple Redon, Vuillard, Roussel , mais en raison de l’amitié complice qu’il avait pour eux, il essaiera toujours de s’y intéresser, donc acheter pour mieux comprendre.

« L’homme à sa toilette » 1887 – Maximilien LUCE (Collections du Petit Palais à Paris) – Signac a acheté ce tableau à 50 francs. Sa façon de peindre l’avait complètement séduit. Luce deviendra son ami et intègrera le groupe des néo-impressionnistes.
« Le café » 1892 Maximilien LUCE (Collection particulière)

Une salle est consacrée à Georges Seurat, avec des dessins, mais aussi 40 tableaux magnifiques achetés par Signac dont le célèbre Cirque que la France a la chance d’avoir. Il l’avait acquis en 1900 lorsque la famille du peintre mit en vente un certains nombre de ses œuvres quelques années après sa mort . Pour Signac, Le cirque était très important parce que c’était, en quelque sorte, le tableau testamentaire de son ami.

Il le vendra à un collectionneur américain en ajoutant une clause au contrat à savoir que le tableau serait remis au Musée du Louvre lorsque cette personne, John Quinn, décèderait .Ce sera chose faite en 1924. Il le lui avait vendu afin de pouvoir réunir une somme convenable destinée à la dot de sa fille Ginette.

 » Le cirque  » 1891 – Georges SEURAT (Collections du Musée d’Orsay)

Les deux peintres se sont rencontrés en 1884. Un parcours différent : d’un côté un autodidacte (Signac) et de l’autre un artiste sorti tout droit des Beaux-Arts (Seurat), mais réunis par une profonde amitié. Seurat sera son âme sœur, l’ami fidèle. Le premier comprendra très vite que le second avait énormément de talent et que son influence agirait immanquablement sur son travail . C’est avec lui qu’il se détachera petit à petit de l’impressionnisme.

De son côté, il lui apportera sa vision picturale et ses idées. Ils vont énormément s’apprécier, visiteront de nombreuses expositions ensemble, s’intéresseront aux mêmes théories scientifiques sur la perception de la couleur, son harmonisation mais aussi celle des lignes, des contrastes etc…

Malheureusement Seurat décèdera jeune, à 31 ans. Signac en sera profondément affecté. A partir de là, il fera tout ce qu’il pourra que le travail de son ami continue d’être connu et compris, notamment auprès des plus jeunes. C’est une des raisons qui le pousse a acquérir un grand nombre de ses tableaux. Il organisera également des expositions posthumes en hommage à Seurat.

Pour finir cet article, je voulais vous signaler la parution du Journal de Paul Signac aux Éditions Gallimard. L’idée lui venue après avoir lu celui de Eugène Delacroix.

« La Seine à Courbevoie » 1885 Georges SEURAT (Collection particulière)
« Modjesko Soprano Singer « 1908 – Kees VAN DONGEN (Collection du Museum of Modern Art de New York) (Modjesko était un transformiste avec une très belle voix de soprano. Signac va acheter le tableau car complètement sous le charme de ces couleurs vives.
« La rue Bouterie » 1904 – Charles CAMOIN (Collection particulière)

Les Animaux du Roi …

Quelle que soit l’époque, il y a toujours eu des animaux dans les Cours royales. Toutefois, l’engouement s’est fait plus fort encore sous le règne de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI – Il ne s’agissait pas uniquement de chiens, d’oiseaux ou de chats, mais de toutes sortes d’animaux, y compris les espèces les plus rares, les plus exotiques, répartis dans la Ménagerie royale, les écuries, le chenil, le Hameau de la reine Marie-Antoinette et les appartements ! De nombreux peintres, sculpteurs, zoologistes, chirurgiens animaliers et autres savants au service de sa majesté se sont penchés sur eux, les uns pour en faire leur sujet favori, les autres pour les étudier. et les disséquer une fois morts.

C’est une très belle et intéressante exposition que je vous propose aujourd’hui. Elle a lieu au château de Versailles, regroupe environ 300 œuvres diverses et variées (peintures, sculptures, tapisseries, objets, porcelaines, orfèvreries, animaux naturalisés etc…) et s’intitule : « Les animaux du roi » – jusqu’au 13.2.2022– Il y a même, pour les enfants, un parcours mystérieux peuplé d’animaux qu’en général ils apprécient, comme les dragons. Elle a été réalisée en collaboration avec le musée du Louvre.

Bien sur tout cet univers animalier fait penser au célèbre Jean de la Fontaine qui a ravi, avec ses fables, non seulement le roi mais la Cour également. Sous l’apparence d’un animal, c’est très souvent à l’homme et à ses défauts qu’il faisait allusion. Il y eut d’autres fabulistes avant lui, pas tous aussi doués il faut bien le dire, et il en inspirera d’autres après lui.

Les écuries royales

Le cheval a eu une place privilégiée dans la vie des souverains et la culture équestre a été importante pour eux. L’équitation a fait partie de leur éducation dès leur plus jeune âge. Ce n’était pas que le fait des hommes, mais aussi des femmes, exemple Marie-Antoinette qui avait une passion pour l’équitation.

« Vue perspective du château de Versailles sur la place d’armes et les écuries royales  » 1688 – Jean-Baptiste MARTIN l’aîné (Musée national des châteaux de Versailles et Trianon )
« Portrait équestre de la reine Marie-Antoinette » 1783 – Louis Auguste BRUN (Collections des châteaux de Versailles de Trianon)

Quand Versailles fut pensé comme le lieu de résidence du roi , de la Cour et du gouvernement, il fut décidé d’édifier des écuries. Ce chantier fut placé sous la direction de l’architecte Jules Hardouin-Mansart. La construction va durer de 1679 à 1682. Quand on voit l’architecture de ces écuries, on se rend compte à quel point le cheval a tenu une place importante dans la vie de Louis XIV. Cette architecture était tellement belle que bien des ministres ont dû l’envier, eux qui étaient logés non loin de là dans des demeures en briques.

Il y avait la Grande Écurie et la Petite Écurie, toutes deux faisant partie de la maison du roi. La première était dirigée par Monsieur le Grand et la seconde par Monsieur le Premier, écuyers tous deux. L’un s’occupait des chevaux de selle (Grande Écurie) et des chevaux montés par le roi et les princes, l’autre des chevaux de traits, d’attelage, et des voitures, et autres traîneaux (Petite Écurie) –

Toutes deux regroupaient environ 1000 personnes, voire même 2000 , c’est dire si l’activité y était intense ! On y trouvait des pages, des écuyers, des valets de pied, des garçons d’attelage, des porteurs de chaise, des palefreniers, des maréchaux, des cochers, des postillons, des éperonniers, des aumôniers, sans oublier tout le personnel médical destiné aux chevaux.

Le nombre des chevaux était lui aussi assez important et leur nombre va aller crescendo. Ordre était donné de veiller sur les chevaux avec beaucoup de bienveillance et délicatesse, surtout jamais les contraindre ni même les brutaliser. C’étaient, pour la plupart, des chevaux magnifiques sélectionnés avec grand soin avant d’intégrer les écuries. Ce lieu était à l’image du roi Louis XIV et de sa grandeur. Il a émerveillé non seulement les visiteurs, mais également les ambassadeurs d’autres pays.

Les chevaux servaient à la chasse bien sur, mais aussi aux promenades royales, au manège. Louis XV en avait un grand nombre à sa disposition lorsqu’il partait chasser, car il changeait de cheval souvent durant une partie. Le cheval était sélectionné selon que l’on se lançait dans une chasse au cerf ou au sanglier. Ce n’était pas les mêmes.

Les animaux de compagnie

Dans les appartements et autres salons royaux, on note la présence de plusieurs dizaines d’animaux. On était convaincu qu’ils avaient une âme, une sensibilité, une certaine intelligence, et si sa majesté en caressait un, alors là il était encore plus choyé et couvé parce que le roi l’avait touché !

Plus généralement on y trouvait des chiens et des chats, mais il y eut aussi, dans les appartements, des perroquets, des singes et …. des ours, certes apprivoisés, dont raffolait la favorite en titre de Louis XIV, Mme de Montespan.

 » Étude de aras  » 1674 – Pieter BOEL 1668 env. (Musée du Louvre à Paris)

Mais revenons aux chiens, non seulement ils étaient en nombre, faisaient leurs besoins là où ils en avaient envie, dormaient dans le lit de leurs maîtres, bénéficiaient, de plus, de bols en porcelaine pour manger, de niches en bois exotique pour dormir, et on les affublait de superbes colliers en pierres précieuses.

Alors certes le roi demanda que leur nombre soit limité, mais difficile de les interdite à l’intérieur, d’autant que celles et ceux qui les avaient adoptés, étaient des membres importants de la Cour, comme par exemple les deux épouses de Monsieur, frère du roi, à savoir Henriette d’Angleterre d’abord, puis la Princesse Palatine. Sans compter que le roi lui-même avait ses petits toutous bien-aimés.

La princesse Palatine a éprouvé une passion, voire même a voué un culte, à ses épagneuls nains (Louis XVI détestait cette race, car c’était pour lui des chiens de filles ). Elle écrira au sujet de ses chiens et chiennes  » Spatou, Charmante, Charmion, Toutille, Stopdille, Millemillion, et Mione .Peut-on donner un nom, une identité à un animal et le penser dépourvu d’âme, de capacité de penser et de sentir ?  » Elle se révèlera être une très grande protectrice des animaux, sorte de Brigitte Bardot de son temps. .

Lui préférait les setters, mais surtout les chiennes dites couchantes, sortes de braques de l’époque qui le suivaient à la chasse car elles avaient de grandes qualités dans ce domaine , douées pour trouver le gibier. Louis XIV les affectionnait énormément, non seulement elles l’accompagnaient à la chasse, dans ses promenades et elles dormaient dans ses appartements privés. Elles s’appelaient Zette, Nonette, Folle, Mite, Bonne, Nonne, Ponne .

Avec Louis XV on aura beaucoup de chats à Versailles. Il les adorait. Des chats angoras qu’il caressait et avec lesquels il aimait jouer. Brillant (angora) et Le Général (persan) furent les plus célèbres.

« Portrait présumé de Mademoiselle de Blois » 1674 env. Claude LEFÉBVRE (Musée du Louvre à Paris)
« Portrait d’Élisabeth Charlotte d’Orléans, princesse Palatine caressant un épagneul nain  » 1667/68 Johann Baptist RUEL (Eichenzell, Kulturstitung des Hauses Hessen – Museum Schloss
« Bonne, Nonne et Ponne chiennes de la meute de Louis XIV  » 1702 env. Alexandre-François DESPORTES (Musée du Louvre à Paris)
« Chat angora blanc guettant un papillon » 1761 env. Jean-Jacques BACHELIER (Musée Lambinet à Versailles) – Il s’agit de Brillant le chat de Louis XV
« Henriette d’Angleterre duchesse d’Orléans » 1660 env. Jean NOCRET – (Collections du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.)
« Portrait du Général le chat de Louis XV » 1728 Jean-Baptiste OUDRY (Collections de Elaine et Alexandre Bothuri)

Louis XIV a eu aussi une fascination pour les carpes ( des bassins à carpes avaient été aménagés à Marly. Il les aimait tant qu’il en faisait venir énormément, les visiter, tenait à ce que l’on prenne bien soin de leur santé et même il s’en occupait personnellement si besoin en les nourrissant) et une prédilection pour les poules sultanes .

Bassin des carpes, tiré de l’album « Ancien Marly, le château et partie des jardins bas » Premier tome 1705/13 (Archives nationales)

Quant à Marie-Antoinette c’était non seulement les chiens, les chats, mais dans son célèbre Hameau on pouvait y trouver des cochons, des moutons, des poules etc… Avant son enfermement au Temple, elle confiera son fidèle petit chien Coco à son amie Mme de Tourzel, ses deux chats au capitaine Samuel Clough qui partait pour la Nouvelle Angleterre.

La Ménagerie

 »Vue et perspective de La ménagerie » par Jean-François DAUMONT)

Sous Louis XIV, elle ne fut pas exceptionnelle car il y en eut avant elle ailleurs . Mais elle l’était pour différentes raisons 1) la diversité des animaux que l’on pouvait y trouver – 2) parce qu’avant même qu’il entreprenne des grands travaux à Versailles, Louis XIV a tenu à ce qu’elle soit construite, c’est dire si cela avait de l’importance pour lui, pour sa passion des animaux, leur beauté, leur esthétique etc… Et plus encore, il a voulu que ce lieu soit un endroit de bien-être pour les animaux. Autant aux yeux du roi, la ménagerie de Vincennes était un endroit sauvage et féroce pour lui, autant il souhaitait que la sienne soit policée et pacifiée.

La Ménagerie a permis que se développent à Versailles non seulement la zoologie, l’anatomie animale, mais grâce aux études minutieuses qui ont été faites, de grandes avancées ont vu le jour, notamment en connaissances vétérinaires, voire même médicales. Les savants travaillaient sur des cadavres d’animaux . La plupart du temps, les dissections avaient lieu à Paris. Les principaux à le faire furent Claude Perrault et Joseph du Verney. .

Le chantier de la Ménagerie a débuté en 1662 et a duré jusqu’en 1664. C’est l’architecte Louis Le Vau qui fut chargé de s’en occuper. On y trouvait toutes sortes d’animaux, lesquels ont fait la joie des peintres, des dessinateurs, des graveurs, des sculpteurs. De par sa conception architecturale, le lieu avec le pavillon qui avait une forme octogonale, des balcons, des cours etc permettait une vue panoramique sur l’ensemble des sept cours dans lesquelles étaient placés les animaux. … tout autant de dispositions qui permettaient aux artistes d’avoir une vue très intéressante sur les animaux et pouvoir faire des œuvres très réalistes.

J’ai parlé des cours des animaux. Il y en avait sept : la cour des Belles Poules (poules exotiques) – la cour des demoiselles ou de la Volière (perroquets, aras, perruches) – la cour dite le quartier des pélicans ( oiseaux exotiques, flamants roses, canards, oies, pélicans, grues, et oiseaux exotiques) – la cour du Rondeau ( avec un bassin qui abritait un grand nombre de poissons , mais aussi des hérons) – la cour des autruches (autruches, goélands, bécasses. Il y avait des petits enclos avec des porcs-épics, des aigles et des vautours) – la Cour des Oiseaux (chardonnerets, canari, perdrix, grises, faisans) – Entre la 5e et la 6e, se trouvait un enclos spécial pour les lions, panthères, loups et renards, mais vraiment en nombre limité – et enfin la septième cour dite la basse-cour où l’on pouvait trouver des volailles, et des moutons. Bien sur, il y avait également une place pour l’éléphant offert à Louis XIV, des gazelles et des chameaux.

Lorsque, malheureusement, les animaux mouraient. Ils étaient en principe transportés à Paris soit à l’Académie des Sciences, soit au Jardin du Roi qui deviendra le Museum d’Histoire naturelle. C’est là qu’ils étaient disséqués. La Ménagerie a permis que se développent à Versailles la zoologie, l’anatomie animal, et les études qui ont été faites ont permis de grandes avancées et ont accru les connaissances vétérinaires, voire même médicales. Les savants travaillaient sur des cadavres. La plupart du temps, les dissections avaient lieu à Paris.

Le premier éléphant qui arriva du Congo à Versailles fut une éléphante offerte à Louis XIV par le roi du Portugal . On lui faisait faire régulièrement des promenades dans le parc de Versailles et le box où il se trouvait était chauffé l’hiver pour qu’il n’est pas froid.

La seconde vint des Indes et arriva au château en 1773. C’était toujours un cadeau, offert cette fois à Louis XV par le gouverneur de Chandernagor . Elle plut énormément au roi et à la Cour, mais elle avait un sacré fichu caractère parait-il, capable de se laisser caresser, tout comme être assez méchante. De plus elle fuguait régulièrement, brisait ses chaînes et c’est, malheureusement, lors de l’une de ses escapades qu’elle se noya dans le Grand Canal. De coup, comme on ne put la transporter, elle fut disséquée par un certain Daubenton . On conserva sa peau. En 1805, Napoléon offrit son squelette au Museum de Pavie, puis il fit l’objet d’une restauration. On lui donna un nom : Shanti . Elle est revenue temporairement à Versailles pour cette exposition.

Ce squelette est celui de l’éléphante que le roi Louis XIV avait reçu en cadeau par le roi Pierre II du Portugal en 1668 – Il fait partie des collections du Museum d’Histoire naturelle de Paris et il a été prêté pour l’expo.

La Ménagerie tombera à l’abandon après la mort de Louis XIV en 1715. Elle renaîtra 25 ans plus tard, sous Louis XV et retrouvera un certain nombre de pensionnaires. Durant le règne de Louis XVI , on verra arriver des zèbres en 1784. Elle cessera d’exister sous la Révolution. Tout le bâtiment et un certain nombre des décors vont être détruits au XIXe siècle. Juste quelques-uns vont y réchapper.

« Grue couronnée  » 1668/71 env. Pieter BOEL (Musée du Louvre)
« Étude d’autruche » 1664/68 Nicasius BERNAERTS (Musée du château des ducs de Wurtemberg à Montbéliard / Dépôt du Musée du Louvre)
« Tortue » 1664/68 env. Nicasius BERNAERTS (Musée du Louvre)

Dissections et taxidermies

Comme je l’ai dit un peu plus haut dans l’article, une fois morts les animaux étaient disséqués dans le but de développer les connaissances scientifiques. Claude Perrault, médecin, fut l’un des premiers à entrer à l’Académie des Sciences en 1666. Pour les dissections il était assisté par deux chirurgiens Jean Pecquet et Louis Gayant. Ils ont rédigé de nombreux ouvrages sur leurs travaux. Avoir de telles sommités, dont les travaux et études ne faisaient que faire avancer la science, étaient une gloire personnelle pour l’image du roi Louis XIV. Ce dernier assista même à une dissection, celle de son éléphante en 1681. Des dessinateurs et peintres assistaient et produisaient le travail sur la toile.

Certaines taxidermies de l’époque existent encore de nos jours notamment le rhinocéros de Louis XV, ou le couagga de Louis XVI (une sorte de zèbre d’Afrique. On peut le voir de nos jours au Museum d’Histoire naturelle, section des espèces disparues)

 »Dissection d’un caméléon  » 1669 Abraham BOSSE d’après Sébastien LECLERC (Bibliothèque du Museum national d’Histoire naturelle à Paris)

La chasse

Plus qu’un plaisir, la chasse fut une véritable et fervente passion pour les rois de France, mais aussi elle était l’image du pouvoir et celle de sa valeur militaire . Les rois chassaient à titre privé, mais ils conviaient aussi parfois la Cour à le suivre dans cette pratique. Louis XIV se voulait libre d’aller où bon lui semblait pour chasser dans son royaume. On comptait entre 150 et 180 chasses par an.

Ces chasses vont prendre une grande importance au fil du temps, même les femmes étaient à cheval pour s’y adonner. Nombreux sont les tableaux où on les voit dans la chasse au faucon. Le siècle de Louis XV verra se développer la chasse à courre. Lui même fut exercé à cela en 1721 et il va en faire une véritable passion. Sa plus grande fierté était de revenir avec les bois des cerfs tués, lesquels étaient aussitôt exposer au château. On tirait le cerf, le loup, le chevreuil, le faisan, le lièvre, des perdrix et autres … Il fallait que les chiens soient excellents. Le monarques aimaient tant chasser qu’ils en arrivaient parfois à délaisser les dossiers se référant aux affaires du royaume.

Quel que soit le monarque, la pratique de la chasse se faisait régulièrement . Elle était de mise que ce soit à Versailles, à Fontainebleau, ou dans n’importe quelle autre résidence royale, faisant l’objet de règles très strictes : porter le bon costume de chasse, avec toutes les broderies et passementeries qui indiquaient les origines familiales et le rang de la personne qui chassait. C’était vraiment un honneur de recevoir une invitation du roi pour aller chasse avec lui, tout comme cela l’était aussi d’assister à son débottage lorsque tout ce petit monde rentrait à Versailles. Un honneur, mais aussi une obligation ! En effet, si on recevait cette invitation, on ne pouvait ensuite s’y dérober. Après quoi, tout le monde dînait dans la salle à manger des retours de chasse.

On tuait tellement de cerfs durant ces parties de chasse, qu’à la longue cela dégrada l’image du roi . Et pourtant, malheureusement, la chasse aux cerfs continuera avec ceux qui règneront après eux : Louis XVI qui adorait cela et fit même rédigé un traité de chasse (1788). Il semblerait qu’il en ait tué plus de mille ! Autre point négatif : le coût des parties de chasse, un plaisir très onéreux puisque s’élevant aux environs de 2 millions de livres par an. Napoléon s’y adonnera lui aussi mais il restait peu de cerfs en forêt de Saint-Germain en Laye. La chasse, elle aussi, fut un sujet très prisé par les peintres. Oudry fut l’un de ceux qui va le plus les représenter.

 » Tête d’un cerf bizarre sur un mur de pierre  » 1750 Jean-Baptiste OUDRY (Musée national du château de Fontainebleau)
« Louis XV tenant le limier, allant au bois au carrefour du puits solitaire en forêt de Compiègne  » 1739 Jean-Baptiste OUDRY (Musée national du château de Fontainebleau )
« Trois chiens devant une antilope » 1745 Jean-Baptiste OUDRY (Russborough House en Irlande – Fondation de Alfred Beit)
« Chasse au loup » 1725 – Alexandre-François DESPORTES (Musée des Beaux-Arts à Rennes)

Le bosquet du labyrinthe

« Entre tous les bocages du petit parc de Versailles, celui qu’on nomme le labyrinthe est surtout recommandable par la nouveauté du dessin et par le nombre et la diversité de ses fontaines. Il est nommé labyrinthe parce qu’il s’y trouve une infinité de petites allées tellement mêlées les unes aux autres qu’il est presque impossible de ne pas s’y égarer. Mais aussi afin que ceux qui s’y perdent puissent se perdre agréablement. Il n’y a point de détour qui ne présente plusieurs fontaines en même temps à la vue, en sorte qu’à chaque pas on est surpris par quelque nouvel objet. » Charles PERRAULT en 1677

Plan du labyrinthe de Versailles d’après André Le Nôtre et Jean-François Daumont (le premier fut le dessinateur et le second l’éditeur)

Même si ce bosquet n’existe plus du tout aujourd’hui, car complètement détruit durant le règne de Louis XVI (probablement parce que son entretien était très couteux) , il est resté dans les anales car de nombreuses documentations y font référence. Il sera remplacé par le Bosquet de la Reine que toutes celles et ceux qui se sont rendus à Versailles, connaissent bien.

A l’époque c’était un bosquet végétal atypique, vraiment très apprécié, célèbre, voire même mythique. Il a été réalisé par le jardinier du roi André le Nôtre. Le chantier a duré, en gros, de 1665 à 1680. Ce qui a fait sa particularité ce sont les nombreuses fontaines qui furent placées là à partir de 1673, avec des décors animaliers en plomb (314) colorisés pour donner plus de lumière à l’ensemble. C’est un bestiaire qui fut inspiré des fables d’Ésope. Au pied de chaque fontaine était écrit , sur une plaque, un quatrain, fables qui inspireront Jean de la Fontaine.

« Paon » 1673/74 Jean-Baptiste OUDRY – Fontaine N°16 – (Plomb polychromé) -(Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)
 » Dragon  » Pierre MAZELINE 1673//74 – Fontaine N° 31 – (plomb polychromé) -( Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)
« Singe chevauchant un bouc et regardant à senestre » 1673/74 Pierre LEGROS & Benoit MASSOU – Fontaine N° 12 (plomb polychromé) -( Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)

Lorsque le bosquet sera détruit, les sculptures furent placées dans des réserves. Puis un beau jour, un grand nombre d’entre elles disparaîtra. Nul ne sait quand ni comment. Il n’en restait plus que 35, dont certaines existent encore de nos jours.

Les animaux représentés (350 env.) seront divers et variés : paons, des serpents, des dragons, des singes, des perdrix, des coqs, des boucs, des cygnes, des grues etc..etc … Ce qu’il faut bien savoir, c’est que ce bestiaire n’était pas uniquement là comme simple décoration. Sa vocation était plutôt pédagogique à savoir qu’on instruisait sur la nature, le social, la politique, mais aussi sur l’homme face à un monde rendu difficile par les conflits engendrés par l’amour, la rivalité, le pouvoir.

Les artistes : Les grands peintres et sculpteurs animaliers de cette époque

Les peintres les plus célèbres furent Jean-Jacques Bachelier (1724/1806) – Alexandre François Desportes (1661/1743) – Christophe Huet (1700/1759) – Jean-Baptiste Huet (neveu du précédent-1745/1811)) – Jean-Baptiste Oudry (1686/1755_ – , Jacques Charles Oudry (1720/1778 -fils du précédent) – Anne Vallayer Coster (1744/1818) une des rares femmes reçue à l’Académie ) Nicasius Bernaerts (1620/1678 – entra à l’Académie royale de peinture et sculpture en 1660 et deviendra le favori de Charles le Brun) et Pieter Boel (1622/1674 appelé aux Gobelins par le peintre officiel du roi, Charles Le Brun, en 1668/69),.plus que des peintres ce furent des génies de cet art.

C’est à Nicasius Bernaerts que fut confié le décor du salon octogonal de la Ménagerie. Pour ce faire il va réaliser 51 tableaux entre 1664 et 1668. Ils formaient une sorte de frise. 22 sont toujours existants de nos jours. Certains ont été endommagés et nécessiteraient une rénovation. Au départ on les avait mis en dépôt au Louvre, puis, par la suite, ils furent dispatchés dans différents musées français.

Dans le domaine de la sculpture on trouve quatre grands artistes, très talentueux , qui ont intégré l’Académie royale de peinture et sculpture. Ils ont obtenu de très belles commandes royales et la participation à de gros chantiers dans les jardins du château de Versailles . Ils ont, tous les quatre, fait entrer un animal dans certaines de leurs œuvres (chevaux, créatures marines, animaux féroces etc…) : Antoine Coysevox (1640/1720) -François Girardon (1628/1715) – Gaspard Marsy ( 1624/1681 et Jacques Houzeau (1624/1691).

« Scène de retour de chasse dans un paysage » 1785 env. Anne VALLAYER-COSTER (Collection particulière)
 » Attributs champêtres  » 1777 – Jean-Baptiste HUET (Musée des Beaux-Arts à Lyon)
« Groupe des chevaux du Soleil » Gaspard et Balthasar MARSY 1667/72 (marbre) – (Musée national des châteaux de Versailles et Trianon )

L’art animalier n’a pas été uniquement représenté dans des tableaux ou des sculptures – Il l’a été aussi dans différents objets :

 » Plateau de table en marqueterie de marbre et pierres dures » Début XVIIe à Florence (Musée du Louvre)
« Vases à têtes de lion » Manufacture royale de porcelaine de Sèvres / Fond mosaïque et décor oiseaux et paysages chinois 1780 (Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)
« Candelabre dit de l’Indépendance américaine » 1785 Pierre Philippe TOMIRE (bronze ciselé et doré-Biscuit de Sèvres) -(Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)
 »Traineau dit au léopard  » 1730/40 (bois sculpté, acier, velours, cuir) -(Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)

Le hameau de la reine / Trianon

 »  J’ai visité dans le petit Trianon ce que l’on appelle le Hameau : il consiste en une ferme, une laiterie, un presbytère, un moulin, la maison du seigneur, du bailli, du garde-champêtre, et enfin la tour de Malborough. A certains jours, la cour se rendait à Trianon, au hameau. Louis XVI était le seigneur du village, ses deux frères étaient l’un le bailli, l’autre le maître d’école, le cardinal de Rohant le curé, le maréchal de Richelieu le garde-champêtre et enfin la reine était la fermière et tenait la laiterie qui était toute pavée et revêtue de marbre blanc. Chacun avait le costume de son rôle. Louis XVI était celui qui avait le plus de naturel et de bonhomie, sa simplicité était admirable. Toutes ces maisons à l’air rustique, aux toits de chaume, étaient, à l’intérieur, des modèles de luxe et d’élégance.  » François-Louis POUMIÉS DE LA SIBOTIE ( Extrait de Souvenirs d’un médecin de Paris – 1847 )

 » « Le Hameau de la Reine  » (vue du hameau depuis l’étang) 1786 – Claude Louis CHATELET (Aquarelle) – ( Bibliothèque Estense à Modena-Italie)
« La ferme » 1750 Jean-Baptiste OUDRY (Musée du Louvre)

Louis XVI offrira le Petit Trianon à son épouse pour qu’elle puisse avoir un endroit où se réfugier lorsque les contraintes de la Cour seraient trop pesantes pour elle. Pour son entrée, elle recevra une clé sertie de 531 diamants. Il lui dira :  » Madame, je suis en état de satisfaire à présent votre goût. Je vous prie d’accepter, pour votre usage particulier, le Petit Trianon. Ces beaux lieux ont toujours été le séjour des favorites des rois, conséquemment ce doit être le vôtre. »

Le Hameau fut construit entre 1783 et 1786. Il y avait la maison de la Reine, le moulin, le boudoir, la maison du billard, le réchauffoir, le colombier, la maison du jardinier, la grange, la laiterie, la tour de Malbrough et une ferme, toutes des constructions à l’aspect rural avec un toit de chaume . Lorsqu’elle demandera à Richard Mique la création de jardins à Trianon, elle souhaitera qu’il envisage une extension pour la création d’un village autour d’un lac.

Elle ne fut pas la première à souhaiter avoir un petit coin de campagne bien à elle. Le Prince de Condé avait fait de même dans son domaine à Chantilly. Du reste, priser la nature, la campagne etc… était un peu dans les esprits et les idées véhiculées par les philosophes.

Ce hameau permettra donc à la reine de France de venir s’isoler, échapper aux tracas et obligations de la Cour. Si l’extérieur était plutôt champêtre, la maison où elle vivait était meublée de façon assez cossue. Elle n’y recevait que des intimes et le roi (assez rarement) sur invitation personnelle envoyée par ses soins. On ne peut pas dire qu’elle en est profitée beaucoup de temps compte tenu du fait qu’en 1791 elle fut arrêtée .

Sur place il y avait de nombreuses personnes à son service, veillant à sa sécurité bien sur, mais s’occupant du jardin potager et autres cultures, et des animaux.

A la Révolution, ce petit hameau sera laissé à l’abandon et les maisons vont malheureusement subir des dommages dus notamment aux intempéries. Lorsque Napoléon Ier arrive au pouvoir, il va entièrement le faire restaurer, n’hésitant pas à détruire les bâtiments qui avaient le plus souffert, c’est le cas notamment de la laiterie, et la ferme . Il offrirs le lieu à sa seconde épouse l’impératrice Marie-Louise (petite nièce de Marie-Antoinette) – Durant le XXe siècle, le hameau fut, à nouveau, restauré, grâce à des donation (dont celle de John Rockefeller) et on reconstruira, à l’identique, les maisons qui avaient été détruites.