FACE AU SOLEIL – Un astre dans les arts …

« Impression Soleil levant » est un tableau que Claude Monet a peint en 1872 au Havre depuis sa chambre à l’hôtel de l’Amirauté. Le thème choisi est l’un de ses préférés : une marine avec un port, la mer, le soleil . La date a fait beaucoup parler. En effet, certains ont affirmé qu’il aurait été peint en 1873 soleil couchant , mais que Monet aurait signé son nom et une date (1872)lors de sa vente … Après une analyse sérieuse organisée par le Musée Marmottan-Monet en 2014, des historiens de l’art : Dominique Lobstein et Géraldine Durand-Ruel, en collaboration avec l’astrophysicien Donal Olson affirmeront que se référant au calcul des trajectoires du ciel et des bulletins météorologiques de l’époque, le soleil était levant et que 1872 était l’année la plus probable.

 » Impression soleil levant  » 1872 Claude MONET (Musée Marmottan-Monet)

1872-2022 Impression Soleil levant a donc 150 ans ! Et le lieu qui lui sert d’écrin, à savoir le Musée Marmottan-Monet, a décidé de fêter cet anniversaire au travers d’une merveilleuse et lumineuse exposition intitulée  » FACE AU SOLEIL – Un astre dans les arts  » jusqu’au 29 janvier 2023 –soit environ une centaine d’œuvres, peintures, photographies, dessins, instruments de mesure (prêtés par l’Observatoire de Paris )signées par de célèbres artistes qui ont répondu présents pour exposer à ses côtés : Félix Vallotton – Eugène Boudin – Gustave Courbet – Otto dix – Edvard Munch – Maurice Denis – Claude Gellée dit Le Lorrain – William Turner – Camille Pissarro – Joseph Vernet – Luca Giordano – Albrecht Durer – luca Giordano -Vladimir Baranov- Rossiné – Paul Signac -Christian Valdemer – Laurits Tauxen – Pierre Paul Rubens – Sonia Delaunay – Joan Miro – Alexandre Calder – Otto Piene – Gerard Fromanger – Vicky Colombet – Otto Freundlich – André Derain – Richard Pousette-Dart – … J’en oublie certainement … Bref, que du beau monde et plein de lumière solaire pour doper notre vitamine D !

Chacun donne son approche, sa version, son Soleil levant ou couchant , par rapport au tableau de Claude Monet. C’est incroyablement intéressant car différent mais enrichissant. Beaucoup de choses diffèrent : le traitement des couleurs, la position, la technique, le point de vue, le regard, les sensations, la poésie, la lumière.

 »Coucher du soleil à Fontainebleau » 1900 – Christian VALDEMER (Statens Museum for Kunst à Copenhague)
 » Golden center  » Richard POUSETTE-DART 1964 (Collection particulière)
 » Contrastes simultanés  » 1913 Sonia DELAUNAY (Museul nacional Thyssen-Bornemisza à Madrid)

Lors de la première expo de la Société anonyme coopérative d’artistes en 1874, dans le Salon du photographe Nadar, boulevard des Capucines à Paris, étaient installés les tableaux de peintres qui avaient été refusés par le Salon officiel des Beaux-Arts de Paris. Ils s’appelaient, entre autres : Monet, Renoir, Morisot, Pissarro, Degas. Sur les conseils du frère de Renoir, Edmond, qui s’occupait du catalogue de l’expo, Monet va changer le nom de son tableau. Il l’avait intitulé au départ Vue du Havre, mais devant la demande qui venait de lui être faite, il dira de mettre Impression. Edmond Renoir complètera par Soleil levant.

A l’exception du galériste Durand-Ruel qui, par la suite leur achètera des tableaux, ou du mécène Ernest Hoschedé qui les trouvaient très novateurs, leurs tableaux furent vivement critiqués. Pourquoi tant d’hostilité ? Simplement parce que les sujets proposés n’étaient ceux que l’art officiel préférait à savoir des thèmes religieux ou antiques. Les scènes de paysages en extérieur, marines et autres n’étaient absolument pas appréciées à l’époque.

Journaliste au Charivari, Louis Leroy écrira à propos du tableau de Monet :  » Que représente cette toile ? Impression ! Impression j’en étais sur. Je me disais aussi que puisque j’étais impressionné, il devait y avoir de l’impression. La décoration d’un papier peint est plus travaillée que cette marine  » – Après lui un autre critique d’art et journaliste lui aussi, un ami de Courbet, Jules-Antoine Castagnary, va lui répondre :  » Si l’on tient à les caractériser d’un mot qui les explique, il faudra forger le terme nouveau d’impressionnistes. Ils sont impressionnistes en ce sens qu’ils rendent non le paysage, mais la sensation produite par le paysage. » A l’exception de Degas, le terme Impressionniste est retenu, par les autres peintres, pour donner un nom à leur mouvement.

Ernest Hoschedé a acheté le tableau de Monet pour 800 frs à l’époque. Quatre ans plus tard, il sera revendu 250 frs au docteur homéopathe Georges de Bellio qui ne s’y intéressera pas vraiment. Du coup, il sombrera dans l’oubli. En 1879, on le ressortira pour la quatrième exposition impressionniste. On lui donnera alors le nom de Effet de brouillard, impression. Après le décès du docteur, ses héritiers place la toile avec d’autres œuvres de leur riche collection. C’est sa fille, Victorine Donop de Monchy, qui en fera généreusement don au Musée Marmottan-Monet. Durant la guerre, on le mit à l’abri au château de Chambord. Pour beaucoup, il était un petit trésor car il représentait la modernité.

Il faut savoir qu’en 1985, un vol aura lieu au Musée Marmottan-Monet. Le tableau fera partie des différentes œuvres dérobées. Fort heureusement, il sera retrouvé en 1990 ( un miracle !) en Corse, à Porto-Vecchio.

Voilà pour la petite histoire de la vedette de l’expo dont le sujet est LE SOLEIL, une étoile née il y a des milliards d’années. Son nom provient du latin sol, solis (astre et divinité). On le qualifie de maître des astres, de seigneur des étoiles, de fils de la nature … Il a énormément d’importance dans toutes les cultures. Il est la vie, la puissance, la beauté, la joie, l’invincibilité, le pouvoir, la source de la lumière, de la chaleur . On l’a défié, on lui a donné visage humain, il a été étudié par des savants et des philosophes, il a été l’objet de croyances diverses et variées.

 » Allégorie du jour  » Joachim Von SANDRART (détail) 1643 – (Schleissheim Bayerische Staatsgemalde-sammlungen-Staatsgalerie im Neuen Schloss)

Soleil = pouvoir si l’on s’en réfère à Louis XIV dit Le roi Soleil qui se voulait au-dessus du reste des hommes, faisant ainsi allusion à l’astre suprême qu’il choisira comme symbole de son pouvoir et de son triomphe. Il n’hésitera pas d’ailleurs à se déguiser en soleil pour apparaitre devant la Cour dans un ballet en 1662.

Louis XIV en soleil dans le « Ballet de la nuit » en 1653
Médaille de Louis XIV Nec Pluribus Impar -Soleil / 1674 – Jean VARIN ( Bibliothèque nationale de France )
 » Le lever du Soleil  » ou  » Le char d’Apollon  » – 1672 – Charles De LA FOSSE (Musée des Beaux Arts de Rouen)

Il ne fut pas le seul pour se prendre pour le soleil, Alexandre le Grand l’a fait lui aussi au IVe siècle avant J.C. ; Néron lui portait une couronne avec des pointes qui représentaient les rayons du soleil ; Hadrien fera frapper sa monnaie d’un soleil ; l’empereur allemand Maximilien fera graver sur son arc de triomphe  » Ce qu’est le soleil dans le ciel, l’empereur l’est sur la terre  » . etc etc… et n’oublions pas le pauvre Icare qui va brûler ses ailes à son contact.

 » La chute d’Icare  » 1606/07 – Carlo SARACENI (Museo e Real Bosco di Capodimonte à Naples)

On l’appelait dans l’Égypte antique. Pour le pharaon Akhénaton il sera son dieu unique, celui à qui il donnera le nom de Aton. En Grèce, il y eut d’abord Hélios, puis ce sera Apollon, le fils de Zeus et de Léto. Pour les Aztèques, il représentera non seulement le dieu du soleil, mais le maître de la guerre, voire du monde et s’appellera Huitzilopochtli.

 » Amulette en forme d’enfant – Image du soleil renaissant  » Artiste anonyme – 3e quart du IIe millénaire avant notre ère – (Fondation Gandur pour l’Art à Genève)

Les peintres vont lui donner de l’éclat et des couleurs magnifiques pour ce qu’il représente de lumière et de pureté. Chaque mouvement pictural le traite différemment. L’impressionnisme est face au soleil, en extérieur, les néo-impressionnistes, par exemple, ne le feront pas d’après ce qu’ils voient, mais plutôt d’après ce qu’ils savent. Ce n’est pas tant qu’ils aient plus de connaissances que les autres en la matière, mais ils se sont beaucoup intéressés au soleil face à la science, les découvertes le concernant, tout autant d’informations qu’ils étudient et analysent assez scrupuleusement.

La science va, en effet, s’intéresser au soleil. Dès le VIe siècle avant notre ère, les philosophes grecs ont cherché à comprendre le phénomène solaire. Chacun de ceux qui l’ont fait, a eu sa théorie et son explication . L’un d’entre eux, affirmera que la terre est au centre de l’Univers, un autre essaiera de la mettre en mouvement. Héraclide Du Pont sera le premier a affirmer que la terre tourne sur elle-même, que Vénus tourne autour du soleil et non plus autour de la terre . Une théorie qui sera reprise et développée par un grand astronome, Aristarque de Samos. Il en déduit que la terre est une orbite circulaire autour du soleil. Sa proposition audacieuse est mise de côté par le savant Paul Ptolémée qui reprendra toutes les diverses recherches effectuées avant lui, et en déduira que la terre est immobile, qu’elle se trouve au centre de l’univers, et qu’autour d’elle tournent la lune, Mercure, Vénus, le Soleil, Mars, Jupiter et Saturne.

A la Renaissance sera publié le traité de Nicolas Copernic (De revolutionibus orbium coelestium à savoir Des révolutions des orbes célestes) dans lequel il affirme que la terre tourne autour du soleil en un an et sur elle-même en vingt-quatre heures, et que la lune tourne autour de la terre. Avec les années qui passent, et les instruments d’observation de plus en plus développés , les affirmations de Copernic évolueront avec d’autres comme Kepler qui vouait un véritable culte au soleil, et Galilée.

A la même époque paraîtra un manuel allemand ( Splendor Sollis ) dans lequel cet astre sera largement abordé, affirmant que selon sa couleur, il pouvait avoir une signification différente. Vaste sujet pour retracer, au travers des œuvres présentées, la représentation du soleil dans les arts depuis l’Antiquité jusqu’au XXIe siècle.

 » Scenographia systematis Copernicani  » Planche de l’Atlas Universalis et novus datant de 1708 – Andres CELLARIUS ( Bibliothèque nationale de France)
 » Planisphaerium Ptolemaicum  » Planche de Harmonia macrocosmica parue dans l’Atlas Universalis et novus datant de 1708 ( Bibliothèque nationale de France)
 » L’astronome  » 1655 Luca GIORDANO (Musée des Beaux Arts de Chambéry)
 » Ornement du harnais de Auguste le Fort, en forme de soleil  » 1709 – Johan Melchior DINGLINGER (Rüstkammer Staatliche Kunstsammlngen de Dresde)
« Le Soleil – carte du tarot Visconti-Sforza » vers 1480/1500 – Antonio CICOGNARA ( Morgan Library & Museum de New York) – Il faut savoir que le jeu du Tarot était très prisé par l’aristocratie milanaise du XVe siècle. Il n’avait pas, à cette époque, une connotation occulte, mais reflétait surtout la puissance. Le peintre Cicognara a conçu un jeu spécial pour la famille Visconti-Sforza.
 » Soleil sur la ville  » illustration parue dans le Traité d’alchimie  » Splendor Solis »au XVIe siècle – peintre anonyme – (Bibliothèque nationale de France)

Louis XIV fondera en 1667 l’Observatoire de Paris, un lieu qui sera complémentaire à l’Académie des Sciences créée un an plus tôt. Des siècles plus tard, des nombreux télescopes seront dirigés vers le soleil, des sondes seront envoyées dans sa direction, des photographies seront prises pour continuer à comprendre le fonctionnement de cet astre mystérieux. On nous dit que dans six milliards d’années, il y a de fortes probabilités qu’il se dilate, qu’il atteindra 200 fois sa taille actuelle, qu’il absorbera toutes les planètes qu’il a autour de lui y compris la terre qui sera devenue inhabitable….

L’influence des sciences va, petit à petit, impacter les artistes qui vont s’intéresser à la matérialité des choses, aux émotions de la nature, sa beauté, des mystères aussi. Paysagistes, ils porteront un intérêt à la terre, à l’air, mais aussi à la lumière du soleil levant ou couchant avec ses reflets sur l’eau. Alors, bien sur, dans les tableaux des maîtres anciens, comme Rubens ou Constable par exemple, il y a beaucoup « décors » que ce soit la densité du paysage par lui-même, l’architecture, les ports d’autrefois, mais le tout est auréolé de la lumière du soleil, souvent voilé mais tellement présent.

 » Paysage à l’oiseleur  » Pierre Paul RUBENS 1635/1640 env. (Musée du Louvre à Paris)

Picturalement parlement, le soleil ne sera uniquement un point sur un tableau dans un paysage. Il variera selon celui ou celle qui le représente, pouvant même couvrir toute la surface de la toile. On assiste à un véritable face à face entre l’artiste et l’astre.

Durant le Romantisme, cette peinture paysagiste sera encore plus portée vers les mystères de l’univers, le divin, l’intériorité. Tout cela sera cristallisé, transcendé par la lumière, voire même sublimé comme c’est le cas chez Turner qui n’a eu cesse de faire des recherches dans ce sens au travers des couleurs. Cette époque est également marquée par des publications : celles anciennes de Isaac Newton – celles de la peintre Mary Gartside, la première à avoir donner ses théories sur les couleurs dans son ouvrage  » Essai sur l’ombre et la lumière, sur les couleurs et la composition générale «  – et les écrits de Goethe dans Le traité des couleurs en 1812 qui s’opposaient à Newton .

« Soleil couchant à travers la vapeur » 1809 env. William TURNER ( The Barber Institute of fine Arts de l’Université de Birmingham)
 » Croix dans les bois  » Caspar David FRIEDRICH vers 1812 ( Staatsgalerie de Stuttgart)
« Matin de Pâques » 1828 env. Caspar David FRIEDRICH (Museo nacional Thyssen-Bornemisza à Madrid)

Si la peinture en plein air existait depuis pas mal de temps déjà, l’impressionnisme va considérablement la développer. Les peintres, qui en faisaient partie, étaient ( pas tous mais une grande partie) fascinés par la lumière extérieure , les changements du ciel au gré des heures et des saisons. Monet sera un grand adepte d’un sujet repris plusieurs fois parce que différent selon les heures d’une journée ou que la lumière soit estivale, automnale ou hivernale.

La présence du soleil, avec eux, est importante, elle complémentarise un paysage, elle lui apporte, comme l’eau (élément lui aussi primordial) des nuances de tons différentes, une lumière subtile, parce que l’astre lui-même n’a pas toujours la même couleur dans le ciel .

 » Vue de Bazincourt effet neige au soleil couchant » 1892 – Camille PISSARRO ( Hasso Platner Collection)

Les mouvements picturaux qui viendront après l’impressionnisme, auront une vision différente, parce que les artistes se basent beaucoup sur les écrits des chimistes, des physiciens sur les couleurs primaires et leur complémentaire, les combinaisons possibles, les contrastes, la façon dont elles sont posées etc… La perception se fera beaucoup plus dans la tête que sur la toile. Avec des peintres comme Derain, Matisse, Vallotton par exemple, le soleil, ,puisqu’il est question de lui dans cette expo, sera complètement différent, quasi décoratif, mais toujours aussi splendide parce que rayonnant .

 » Big Ben  » André DERAIN en 1906 ( Musée d’Art moderne collections nationales de Pierre et Denise Lévy / Troyes)
 » Coucher de soleil marée haute gris-bleu » 1911 Félix VALLOTTON (Collection particulière)

Avec les expressionnistes, les astres, dont le soleil, mais la mer et la nature, vont exercer un certain magnétisme sur les humains car leur vie et leurs drames rejaillissent sur ce qui est exprimé dans leurs tableaux. L’astre solaire peut alors, en effet, apparaitre noir comme nous le laisse comprendre Otto Dix dans sa toile Lever de soleil en 1913.

 » Le soleil  » Edvard MUNCH 1910/1913 ( Musée Munch à Oslo)
 » Lever de Soleil  » 1913 Otto DIX (Stadtische Galerie, Kunstsammlung Museen der Stadt à Dresde)

Pour les surréalistes de l’après première guerre mondiale, le soleil deviendra «  vivant « , dansant, parlant. Il occupera une place importante dans un univers où l’homme n’occupe plus la première place. Miro le verra rouge avec des rayons qui ressemblent à des cheveux ou des cils ; Alexander Calder, quant à lui, l’imaginera sous la forme d’un mobile  » un mobile est un morceau de poésie qui danse avec la joie de vivre et surprend …  »

 » Mobile sur pied  » Alexander CALDER 1953 (Collection particulière)
 » Le soleil  » Joan MIRÓ 1927 (Collection particulière)

Je terminerai avec le XIXe siècle illustré par des œuvres contemporaines du peintre et plasticien Gérard Fromanger qui, en 2019, a donné sa version moderne, réponse à Monet , de Impression Soleil levant. Un tableau en peinture acrylique, de grand format (2 m sur 3 m) , exprimant la force de la lumière et de la couleur. Pour lui  » Le soleil levant c’est Youri Gagarine, Neil Armstrong, là-haut dans une station spatiale ou sur la lune. » – Il a vu un soleil rouge avec des planètes en couleurs pures qui tournent autour de lui, et des hommes (de mêmes couleurs) qui eux aussi tournent autour de lui. Dans l’autre tableau, peint en 1966, comme son nom l’indique Le soleil inonde ma toile « , l’astre est source de vie et d’énergie.

« Impression soleil levant » 2019 – Gérard FROMANGER (Collection particulière)
 » Le soleil inonde ma toile » 1966 – Gérard FROMANGER (Collection particulière)

Celles également de la peintre abstraite franco-américaine Vicky Colombet qui a dit :  » Quand j’observe Impression soleil levant, toute la force du tableau me semble venir de la réflexion de ce petit rond orange dans l’eau du port du Havre, de sa verticalité, des vibrations qu’il fait naître. » Elle n’imagine pas Claude Monet comme une majeure partie d’entre nous peut le voir, mais comme quelqu’un qui s’interroge sur les forces de la nature. C’est en ce basant sur cette idée, qu’elle a signé une série de tableaux (Rising Sunset/Monet Séries) , des œuvres qui n’ont pas été peintes en extérieur sur le motif, mais en atelier. Pour elle le paysage se modèle dans la toile, elle matérialise le temps, tout comme la lumière. Il faut savoir que cette artiste est très portée sur la philosophie bouddhiste, la méditation orientale, la physique contemporaine , les écrits d’Einstein par rapport à l’Univers … bref, toutes sortes de choses qui l’ont poussé à des questionnements entraînant de nombreuses recherches picturales.

« Rising Sun Monet Series 1479  » – Vicky COLOMBET (Collection particulière) b

MUNCH – Un poème de vie, d’amour et de mort …

Edvard MUNCH en 1943 dans son atelier à Ekely

«  J’ai peint les lignes et les couleurs qui émeuvent mon œil intérieur. Je peignais de mémoire sans ajouter quoi que ce soit, sans les détails que je n’avais plus sous les yeux. Ceci explique la simplicité des tableaux, le vide évident. J’ai peint les impressions de mon enfance, les couleurs troubles de mon passé. « 

« En vérité, mon art est une confession que je fais de mon plein gré, une tentative de tirer au clair, pour moi-même, mon rapport avec la vieQu’est-ce que l’art en vérité ? L’expression d’une insatisfaction dans la vie, l’empreinte d’un désir vital de création, l’éternel mouvement de la vie, la cristallisation  »

« L’art est le contraire de la nature. Une œuvre d’art ne vient que du plus profond de l’être humain. L’art est la forme que prend une image à travers les nerfs, le cœur, le cerveau, l’œil de l’être humain  »

Edvard MUNCH (1863/1944)

 » Vers la lumière  » 1914 (Lithographie) -Edvard MUNCH ( Musée d’Oslo )

Merveilleuse et émouvante exposition que celle qui nous est proposée par le Musée d’Orsay en cet automne 2022. Ce n’est pas la première fois que Paris pose un regard sur cet artiste puisque le Centre Pompidou et le Musée d’Orsay l’avaient déjà fait dans le passé . Celle-ci a pour but de nous faire comprendre combien il a été très moderne, populaire aussi si l’on s’en réfère aux thèmes qu’il aborde et qui nous parlent beaucoup comme l’amour, la vie, l’inquiétude, la souffrance, la douleur, la mort aussi.

Elle s’intitule  » MUNCH – Un poème de vie, d’amour et de mort  » (jusqu’au 22 janvier 2023). Cela ressemble fortement à une rétrospective accompagnée d’ une centaine d’œuvres, peintures, dessins, estampes, blocs etc … d’un peintre dont l’art se mêle de symbolisme, primitivisme et expressionnisme : Edvard MUNCH.

Il fut également un éminent graveur, lithographe( c’est à Paris qu’il s’y est initié) , et n’a pas manqué de s’adonner à de très nombreuses expérimentations picturales, des techniques, a étudié différents supports, divers procédés d’impression, de transfert. La gravure est une technique qui a attiré de nombreux artistes du XIXe siècle qui se sont passionnés par le travail des maîtres du passé dans ce domaine.

Il s’est également tourné vers la photographie, comme l’ont fait d’ailleurs d’autres peintres. Certes, pour lui  » l’appareil ne peut concurrencer le pinceau et la palette «  mais cet art pourra apporter des nouvelles possibilités dans sa peinture, comme par exemple, entre 1902 et 1908, pouvoir faire des autoportraits et mieux s’autoanalyser . Il reconnaitra que cela lui a beaucoup appris :  » La photographie m’a beaucoup appris . J’ai une vieille boite dans laquelle j’ai pris d’innombrables photos de moi-même, et cela me donne souvent d’étonnants résultats  »

Un électron libre, un visionnaire, un avant-gardiste qui a excellé en tant que symboliste, mettant toujours en valeur la subjectivité plus que le réalisme, et ce dans le but d’obtenir plus d’émotions encore. Un visionnaire viscéralement moderne, complexe, créatif. Sur ce dernier point, Munch a suivi un processus bien précis à savoir prendre un sujet et le décliner de nombreuses fois et en faire diverses versions (dès que l’un de ses tableaux est vendu, il le remplace par une nouvelle version, pour les avoir toujours auprès de moi dit-il ) . C’est le principe du cycle qu’il a fortement apprécié. C’est à la fois cohérent, inventif, étrange, obsessionnel.

Par exemple, on note six versions de son célèbre tableau L’enfant malade , sept pour Les jeunes filles sur le pont. Il revient sans cesse sur le même motif, pas obligatoirement au même moment, mais des années plus tard parfois avec un autre style présentant souvent des couleurs plus intenses, des expressions plus développées.

« Je n’ai jamais fait de copies de mes tableaux. Quand j’ai utilisé le même motif, c’était uniquement pour des raisons artistiques et pour approfondir ce motif  » (Propos tenus en 1935

Son œuvre est profonde, à la fois fascinante, hallucinante, angoissante, mais tellement prenante. Au départ, il s’est tourné vers la peinture en extérieur, mais les fréquentations qu’il aura par la suite, philosophes, théoriciens etc… vont changer sa vision picturale. Humanité, émotions et nature se retrouvent dans ce cycle de la vie, de l’amour et de la mort chez lui, avec pour inspiration profonde les écrits philosophiques de Nietzsche ou Henri Bergson.

Toutes les émotions qu’il a pu ressentir durant les drames qu’il a traversés dans sa vie, tous ses états d’âme, sont passés au travers de son art. Il a voulu peindre l’intériorité humaine. Du reste, il a toujours cherché à laisser une explication analytique personnelle de ses tableaux afin que l’on puisse mieux comprendre son cheminement et ses ressentis. Tout comme il a été important pour lui de rester maître de son art.

«  Je ne peindrai jamais plus de scènes d’intérieur où l’on voit l’homme lisant et la femme tricotant. Je peindrai des êtres vivants qui respirent, qui ont des émotions, qui souffrent et qui aiment. » E.M.

 » Rouge et blanc  » Edvard MUNCH 1899/1900 – (Musée d’Oslo)
 » Mélancolie  » 1894/95 – Edvard MUNCH (Art Museum and Composers homes à Bergen)

Il a été très malheureux, sa vie fut difficile, tourmentée, mais très certainement que les dernières années en Norvège, lui ont apporté des satisfactions, et probablement plus de sérénité qu’il n’en a eu auparavant.

Il est reconnu de nos jours comme un des pionniers du mouvement expressionniste. Il a eu du succès de son vivant, mais cela n’empêche pas qu’il a très souvent été incompris et condamné. Ses tableaux amèneront souvent le scandale. On le traitera d’anarchiste, la critique sera très virulente, on protestera durant les expositions qui lui seront consacrées, on dira de ses tableaux (particulièrement L’enfant malade) qu’ils ne sont des barbouillages, mais finalement toute cette agitation autour de lui confortera son succès.

On l’a très souvent pris pour un fou, surtout lorsqu’il parlait de lui à la 3e personne ou qu’il écrivait des journaux intimes remplis de mots, de couleurs et de symboles étranges qui ne pouvaient être compris que de lui.

En dehors de la peinture, il a accordé une large place au dessin, à la gravure, la lithographie et il s’est également intéressé à l’art pictural japonais qui a influencé son travail de gravure sur bois. Il a eu beaucoup d’affinités avec la poésie, la littérature et le théâtre.

 Même s’il a dit un jour » Je suis bon pour peindre et dessiner. Je le crois moi-même et les autres me le disent aussi, bien que je ne sois pas tout à fait sûr que ce soit vrai. Je suis sûr de deux choses : 1 ) il n’existe aucun autoportrait de moi. Ma personne ne m’intéresse pas comme objet de peinture. Ce sont les autres qui m’intéressent plutôt. Je suis convaincu que ma propre personne n’a rien de particulier. Je suis un peintre qui peint tous les jours, du matin au soir, figures-paysages-des portraits un peu moins. 2 ) Je ne vaux rien lorsqu’il s’agit de parler ou d’écrire et encore moins s’il faut parler de moi-même, de mon travail. L’idée de devoir écrire une simple lettre m’angoisse, me tenaille comme le mal de mer. Je crains fort que nous devions nous passer de mes talents d’autoportraitiste ou littéraire, mais ce n’est pas une grande perte. Pour qui a envie d’en savoir plus sur moi, à savoir sur l’artiste, l’unique chose qui vaut la peine de connaître est d’observer attentivement mes tableaux pour savoir qui je suis et ce que je veux. » , il a peint de nombreux tableaux de lui : 70 en peintures, 20 en gravures et une centaine entre le dessin et l’aquarelle. Au travers de ces tableaux, ce n ‘est pas l’artiste qu’il a voulu étudier, mais bien plus son moi intérieur

« Autoportrait à la cigarette » 1895 Edvard MUNCH (Musée d’Oslo)
« Autoportrait à Bergen » 1916 Edvard MUNCH (Musée Oslo)
 » Autoportrait entre l’horloge et le lit » 1940/43 – Edvard MUNCH (Musée d’Oslo)
 » Autoportrait avec des bouteilles » 1930 env. Edvard MUNCH (Musée d’Oslo)

Edvard Munch est né en Norvège, en 1863 dans une famille bourgeoise, pas particulièrement riche, mais vivant de façon assez confortable. Il fait partie d’une fratrie de cinq enfants. Son père, Christian était médecin à Kristiana.

Il perd sa mère à l’âge de 5 ans. Son père sombre alors dans une dépression profonde et se tourne vers la religion. Pour autant, cela ne rendra pas son fils religieux, mais lui laissera un intérêt pour le sacré et le mystique. Vu la situation, les enfants furent confiés à leur tante maternelle Karen. C’est elle, peintre à ses heures perdues, qui, très tôt, va se rendre compte que son neveu est particulièrement doué et encouragera ce talent. A noter aussi que sa maman peignait elle aussi et qu’elle a toujours intéressé ses enfants à l’art.

Son père à droite – Sa mère avec lui, ses frères et sœurs
« Inger en noir et violet » 1892 – Edvard MUNCH (Musée d’Oslo) – Inger est l’une de ses sœurs, un de ses modèles.
«  L’enfant malade  » 1896 Edvard MUNCH (Göteborgs Konstmuseum à Göteborg) –  » Dans cette toile se trouve déjà tout ce que j’ai développé plus tard, ainsi que les différentes directions que prendra l’art. Dans cette peinture, si l’on veut bien l’étudier de près, se trouvent quelques traces de pointillisme, la ligne du symbolisme de l’art nouveau, de l’expressionisme, et la forme «  Propos tenus aux environs de 1928
 » Près du lit de mort  » 1895 – Edvard MUNCH (Art Museum and Composers homes à Bergen)

« Je vois tous les êtres humains derrière leurs masques. Les visages calmes de pâles cadavres qui, affairés, se hâtent sur une route tortueuse dont la fin est la tombe. » Propos tenus entre 1915 et 1930

La malédiction s’abattra sur la famille. Après la mort de sa mère, il perdra deux de ses sœurs de la même maladie, la tuberculose. Son autre sœur, Laura, a de gros problèmes mentaux. Elle sera internée durant 20 ans. Quant à son frère Andréas, qui deviendra un brillant médecin, il va mourir d’une pneumonie à l’âge de 30 ans. Il restera donc seul, lui qui était si souvent malade enfant, si chétif et dont on pensait qu’il ne vivrait pas vieux. Il se retrouvera seul, ressassant un maximum d’émotions. Tout ce qu’il va ressentir en traversant ses drames, rejaillira sur ses toiles : que ce soit la maladie, la mort, l’anxiété, la solitude, la mélancolie et autres troubles divers.

 » J’étais déjà un être malade en venant au monde. La neige froide recouvrait mes racines. Le vent glacial a empêché mon arbre généalogique de croître. Ainsi l’arbre de ma vie était maudit dès le départ. .. J’ai reçu en héritage deux des plus terribles ennemis de l’humanité : la tuberculose et la maladie mentale. La maladie, la folie et la mort étaient les anges noirs qui se sont penchés sur mon berceau ….  » E.M.

Un désir profond d’être peintre va se déclarer adolescent. Son père n’était pas vraiment d’accord avec cette idée, souhaitant que son fils termine ses études et devienne architecte . Mais, malgré le fait qu’il était un élève brillant, il abandonnera très vite, pour ne se consacrer qu’à la peinture.

Il entrera à l’École royale d’art et de design où l’un de ses professeurs, un sculpteur, va vivement l’encourager. Cela lui donnera la force de quitter le foyer familial, louer un atelier avec d’autres élèves et poursuivre sa formation jusqu’en 1883.

Il s’éloignera très vite de la peinture paysagiste en extérieur de ses débuts, pour placer l’homme au centre de ses tableaux, en se basant sur des ressentis autobiographiques éprouvés dans sa vie : son éveil à la sexualité, la maladie, la mort etc…Grâce à l’obtention d’une bourse, il part à Paris en 1885, se rend à l’Exposition universelle, au Louvre également , découvre Manet à la Galerie Durand Ruel. La modernité de ce peintre va complètement le bouleverser.

A la mort de son père quatre ans plus tard, il traversera, à nouveau, une période d’instabilité et voyagera beaucoup, à la rencontre de nouveaux grands courants artistiques européens, avec entre deux, des séjours dans la capitale française où en 1892 il découvrira Van Gogh, Toulouse Lautrec, Pissarro, Renoir, mais aussi les nabis, les peintres de Pont Aven, Gauguin (dont la technique moderne et la couleur vont l’influencer) ,le néo impressionnisme, les nabis, l’impressionnisme . Entre deux voyages, il expose au Salon des Indépendants, travaille comme illustrateur de programmes pour des théâtres parisiens, et petit à petit quitte le naturalisme pour introduire de nombreux éléments symbolistes dans sa peinture.

On peut dire que c’est en Allemagne, à Berlin, en 1892 que sa carrière va s’envoler – Durant cette époque se définit son langage pictural largement inspiré par l’expressionnisme. C’est là qu’il va se lancer dans la lithographie, les pointes sèches, les eaux-fortes et la gravure sur bois. On peut dire qu’il va exceller dans ces différents domaines, et recevra de nombreuses commandes.

 » Le cri  » 1893 – Edvard MUNCH (Musée d’Oslo) – » Je me promenais sur un sentier avec deux amis. Le soleil se couchait. Tout d’un coup, le ciel devient rouge sang. Je m’arrêtai, fatigué, et m’appuyai sur une clôture. Il y avait du sang et des langes de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville. Mes amis continuèrent et j’y restai, tremblant d’anxiété. Je sentais un cri infini qui passait à travers l’univers et déchirait la nature. » Edvard MUNCH sur son journal en 1892  

La grande modernité de ses toiles présentées dans une exposition organisée par l’Association des artistes berlinois, va à la fois plaire et créer la polémique de façon intense dans les deux cas. Cela va lui amener le succès, la reconnaissance, la célébrité. Il va décider de s’installer à Berlin, fréquentera les cercles intellectuels-philosophiques les plus en vue, rencontrera des personnalités éminentes comme des critiques d’art, des marchands d’art, des mécènes aussi ! Tout ce petit monde, va lui faire gagner de l’argent et vivre confortablement de son art.

En 1893, son tableau le Cri, qui faire de lui un grand peintre européen. Mais à côté du succès, il y aura des années traversées par l’alcoolisme, la violence, la dépression. Par ses mauvaises rencontres, il se retrouvera très souvent mêlé dans des bagarres violentes. Toute cette situation va l’amener à devoir se faire interné en 1906/07. Un an plus tard, lors d’un voyage à Copenhague pour une exposition, une crise paralysera la moitié de son corps. Il est à bout. Nouvel internement en institution psychiatrique durant plus de huit mois. Beaucoup diront qu’il retrouvera la force grâce au traitement d’électrochocs qu’il a dû subir, mais ce qui lui a fait du bien également, c’est d’être au repos, loin de toutes tentations néfastes à son équilibre mental .

« Jeunes filles arrosant des fleurs » 1904 – Edvard MUNCH (Musée d’Oslo)
« Les baigneurs » 1907/08 Edvard MUNCH (Atheneum Art Museum de Helsinki)
« Jeunes filles sur le pont » 1927 Edvard MUNCH (Musée d’Oslo)

Du côté vie privée sentimentale, il a eu un premier amour en 1885 : Milly Thaulow, une femme mariée à un officier de marine. C’est du reste avec elle qu’il perd sa virginité. On peut dire qu’elle va lui laisser une empreinte indélébile et même après leur rupture, des années plus tard, même après qu’elle divorcera et se tournera vers un autre que lui et l’épousera, Munch continuera de penser à elle de façon assez obsessionnelle, allant même jusqu’à imaginer qu’elle lui reviendrait . On peut dire qu’elle l’a marqué et que cette forte déception aura un impact sur les autres relations amoureuses qu’il aura dans sa vie.

Milly THAULOW née Andrea Emilie ILHEN (Thaulow est le nom de son premier époux qui était le frère du peintre).

Il a vécu ensuite une liaison passionnelle avec Mathilde Larsen dite Tulla. Une femme très étrange, pas faite pour lui, qu’il retrouve parfois allongée dans un cercueil entourée de bougies. Une atmosphère assez glauque et morbide qui n’étais pas saine pour lui déjà si souvent confronté à la mort. Ils se disputaient beaucoup et un jour de l’été 1902, elle va tirer un coup de feu sur lui. Un geste que ni lui, ni elle ne pourront véritablement expliquer. Il sera blessé à la main, perdra une phalange et finira par la quitter.

Edvard & Tulla

En 1908 il vivra une autre histoire avec une violoniste anglaise, Eva Mudocci qui deviendra sa maîtresse. Comme les autres, elle apparaitra sur ses tableaux. Ils vont très vite se séparer. Il y aura d’autres brèves et nombreuses liaisons Des aventures passionnelles, douloureuses, marquées par la jalousie, la déception. Il dira :  » Je n’ai jamais aimé. J’ai connu la passion qui déplace les montagnes et métamorphose l’individu. La passion qui arrache le cœur et s’abreuve de votre sang, mais il n’y a jamais eu de femme à qui j’ai pu dire  » c’est toi que j’aime, tu es tout pour moi ».

Eva MUDOCCI
 » Femme en pleurs » 1907/08 Edvard MUNCH (Musée d’Oslo) – » Ses cheveux couleur de sang m’avaient enveloppé. Ils s’étaient enroulés autour de moi comme des serpents rouge sang. Leurs fils, les plus fins, s’étaient emmêlés dans mon cœur  »
Dans la même idée que le tableau précédent, on trouve  » Vampire dans la forêt  » avec un autre décor environnant – 1924/25 Edvard MUNCH (Musée d’Oslo)
 » Jalousie  » 1907 – Edvard MUNCH (Musée d’Oslo)
 » Le baiser  » 1897 Edvard MUNCH (Musée d’Oslo)

Constatant que sa vie sentimentale est vraiment un véritable fiasco, il fera le choix de rester seul et retournera vivre en Norvège en 1916.Il va alors rompre tous les liens de sa vie passée et ne retiendra auprès de lui qu’un cercle restreint constitué de quelques amis intimes. Il ne boira plus, s’enfermera dans son atelier et peindra. Il fera l’acquisition d’une grande maison entourée d’une forêt, à Ekely, un endroit qu’il ne quittera quasiment jamais sauf lorsqu’on l’appelle pour des expositions le concernant. Il y aura un beau jardin et des studios en plein air. C’est là, dans cet environnement propice à la sérénité, qu’il restera jusqu’à sa mort.

 » La bagarre  » 1932/35 Edvard MUNCH (Musée d’Oslo) – Cette toile le représente avec son ami le peindre Ludvig Karsten. Tous deux avaient des idées complètement à l’opposé en ce qui concernait la séparation de la Suède et de la Norvège et leurs échanges étaient tels qu’ils en sont à se bagarrer.

Munch souffrira d’une maladie oculaire en 1930 à la suite d’une hémorragie. Il perdra la vision de son œil droit. Il est décédé d’une pneumonie en janvier 1944 dans sa maison. Il finira sa vie célibataire, sans descendance, lèguera toute son œuvre et ses collections à la ville d’Oslo en 1940 soit 1100 tableaux, 4500 dessins, des aquarelles, 18.000 estampes, plus sa correspondance, ses carnets, des photographies et autres objets personnels.

Durant la seconde guerre mondiale, les allemands qualifieront son art de dégénéré. Tout ce qui était exposé de lui dans des musées, soit environ plus de 80 œuvres, sera retiré. Il en sera profondément affecté car il considérait l’Allemagne comme sa seconde patrie.

On peut dire que, quelque part, cette injustice historique faite à son art, sera réparée lorsque la Norvège donnera à son peintre, à l’occasion du centenaire de sa naissance, l’écrin qui convient à son œuvre .

Mais le lieu se révèlera vite bien trop petit, la sécurité n’était pas franchement au top : le tableau Le Cri version 1910 et La Madone feront l’objet d’un vol en 2004. Fort heureusement ils seront retrouvés en 2006. Après quoi, la ville décidera la construction d’un autre musée. L’architecture assez audacieuse ne va pas plaire à tout le monde. On la trouve froide, impersonnelle. Qu’importe, la décision est largement assumée par ceux qui en ont eu l’idée, architectes et direction ! Ce nouveau bâtiment en verre, aluminium et béton va offrir non seulement un espace de 4.500 M/2 à Munch, mais également des salles de cinéma, concert, et des ateliers. Il a été inauguré en octobre 2021 : Musée national de l’Art, de l’Architecture et du Design (Nasjonalmuseet ) d’Oslo.

«  Munch voulait avoir un musée. Il désignait ses tableaux comme ses enfants et il voulait qu’ils soient tous rassemblés au sein d’une collection. Je pense qu’il serait heureux de voir ce que l’on a fait.  » Trine OTTE BAK NIELSEN (Conservatrice du musée)
Tombe d’Edvard MUNCH au Cimetière de Var Frelsers à Oslo ( Norvège )

 » Le bonheur est l’ami du chagrin. Le printemps est l’annonciateur de l’automne. La mort est la naissance de la vie. » Edvard MUNCH

Expo d’été :  » FEMMES PHOTOGRAPHES DE GUERRE  » …

Daguerre, l’inventeur de la photographie, ne s’était pas trompé lorsqu’il a déclaré en 1838  » quoique le résultat s’obtienne à l’aide de moyens chimiques, ce petit travail pourrait beaucoup plaire aux dames « . L’art de la photographie a plu aux femmes, mais si beaucoup s’y sont intéressées, elles ne se sont pas exprimées seules par ce moyen car leur travail est resté, au départ (comme ce fut le cas pour la peinture ou la sculpture) dans le domaine de la sphère privée, bien souvent dans l’ombre de celui qui leur apprenait le métier. Mais elles produisaient des « images photographiques » avec une préférence pour des scènes domestiques, scènes de genre, reproduction de tableaux, portraits d’enfants ou de femmes.

N’ayons pas peur des mots, elles étaient complètement exclues et encore moins considérées comme des photographes, et certains ateliers, voire même les écoles, leur fermaient même leur porte. Et si elles franchissaient le seuil, eh bien elles pouvaient suivre les cours théoriques mais par la formation technique.

Les choses ont changé petit à petit. Elles ont pu s’intégrer dans la sphère publique et montrer leur capacité et leur talent dans ce domaine. Peu à peu, elles ont même pu conquérir des territoires photographiques réservés aux hommes, comme les photos de nus, les destinations lointaines, la politique, et les photos de guerre. Pour ces dernières, au départ, elles ne pouvaient aller au front mais devaient se contenter de couvrir les hôpitaux, les victimes . C’était reconnu comme  » moins dangereux  » pour elles. La tendance va s’inverser surtout au moment de la guerre du Vietnam.

C’est ce dernier domaine qui fait l’objet d’une très intéressante , et je rajouterai bouleversante exposition intitulée : FEMMES PHOTOGRAPHES DE GUERRE …. jusqu’au 31.12.2022 – Elle est présentée au Musée de la Libération de Paris/Musé du Général Leclerc/Musée Jean Moulin et ce après le Kunstpalast de Düsseldorf, en Allemagne, en 2018, puis le Fotomuseum de Winterthur, en Suisse, deux ans plus tard.

Ce musée a été inauguré en 2019 à l’occasion du 75e anniversaire de la Libération de Paris. Pour ce faire, les lieux (Pavillons Ledoux), situés place Denfert Rochereau, ont été entièrement restaurés. C’est un endroit historique, un lieu de mémoire. Le nom du Musée a associé deux hommes importants de la seconde guerre mondiale à savoir le général Philippe Leclerc et le grand résistant Jean Moulin. Il est riche en collections sur ce sujet.

On pense que la photographie de guerre est une affaire masculine. Et pourtant, nombreuses seront les femmes qui sont parties couvrir des conflits pour des grands magazines et elles ont été très actives sur le terrain, et certaines y ont même laissé leur vie. Ce qui aurait tendance à les différencier des hommes photographes de guerre, c’est qu’elles savent faire passer plus d’émotion que leur collègues masculins. Alice SCHALEK sera la première à partir sur le front durant la première guerre mondiale (14/18).

La photographie de guerre remonte à des temps assez anciens. Cela se situe au milieu du XIXe siècle. Au fil du temps, elle a beaucoup évolué, mais sa fonction est toujours la même à savoir témoigner, montrer des images, des informations, de ce qui se passe réellement sur le front, et en dehors de cela, montrer les paysages durant ou après l’assaut, les soldats durant la trêve.

Bien souvent ce sont des photojournalistes mandatées par des agences et donc soumises à des demandes bien particulières. Mais cela ne les a nullement empêché d’agir à leur guise et prendre des images très personnelles, jugées parfois, après coup, compromettantes et censurées. Nombreuses furent leurs interrogations quant à savoir ce qu’il était bon de montrer car dans les conflits il y a beaucoup de violence, de mort, de souffrance, de brutalité, et du coup elles se sont posées des questions. Leurs clichés ne sont pas que de simples photos, ce sont des documents historiques.

Cette expo a choisi de rendre hommage à huit femmes photographes de guerre , célèbres. Huit femmes qui ne sont pas de la même génération, ont une origine, un parcours et un style différents, mais qui ont eu en commun cette passion de la photo. Elles ont toutes publié dans des magazines, ont reçu des récompenses à plusieurs reprises : Catherine Leroy – Lee Miller – Catherine Leroy – Christine Spingler -Françoise Demulder – Susan Meiselas – Carolyn Cole – Anja Niedringhaus – Gerda Taro.

En ce qui concerne Gerda Taro, je n’en parlerai pas dans cette présentation car elle avait fait l’objet de l’un de mes articles. Je vous mets le lien : https://pointespalettespartition.wordpress.com/2022/01/10/gerda-taro/

Elles n’ont pas craint de s’exposer au danger, d’être blessées, malades (Catherine Leroy attrapera la malaria et a reçu des éclats d’obus) ou de mourir (deux d’entre elles perdront la vie sur le front (Anja Niedringhaus/ 2014 en Afghanistan et Gerda Taro/1937 durant la guerre civile espagnole ) . Bien que normalement elles soient, comme l’on dit  »protégées par des conventions internationales » la réalité est tout autre lorsque l’on se retrouve en plein milieu d’un conflit. La peur a fait partie de leur vie sur le terrain , mais il était nécessaire qu’il en soit ainsi. Elles ont, pour la plupart, souffert de traumatismes dus à toutes les horreurs qu’elles ont pu voir. Certaines furent amies dans la vie de tous les jours, et fortement rivales une fois sur le terrain.

Catherine LEROY :

Catherine LEROY (1944/2006)- Vietnam 1966 : « Je fais ce métier par amour. Je crois que j’adore ce métier. Ma vie au Vietnam est assez fantastique. Il y a dans la guerre quelque chose qui ne se trouve nulle part ailleurs, une sorte de fraternité, de camaraderie, d’amitié pure, d’amitié de soldat. Quand on fait une photo de guerre, je crois qu’il se passe tellement de choses extraordinaires autour de nous que c’est uniquement une question de vitesse et de sensibilité. Il faut être choqué, il faut qu’il y ait un choc qui se produise et que cela se passe dans l’espace d’une seconde, que l’on ressente quelque chose, que l’on soit dérangée, remuée. C’est quelque chose qui se fait avec de la sensibilité.« 

Elle est née à Paris en 1944, la seconde guerre mondiale est encore d’actualité. Petite bonne femme d’1m50 et 40 kgs, plutôt frêle, d’apparence fragile, mais courageuse, qui découvrira le parachutisme à l’âge de 15 ans. Passionnée de photographie, très curieuse, aimant l’aventure, elle décide à 21 ans de partir dans une zone de guerre, au Vietnam. Elle prendra un aller simple, n’a pas beaucoup d’argent en poche, et ne sait pas vraiment bien manier la langue anglaise. Mais elle a de l’assurance et entrera en contact, une fois sur place, avec le service de presse de l’US Marine qui se trouve à Saïgon, n’hésitant pas à mentir en affirmant qu’elle avait des qualifications. Elle finit par obtenir un premier reportage pour le magazine Paris Match. Elle est parachutée près de la frontière cambodgienne ( la première femme à le faire lors de l’intervention aéroportée Junction City) et l’histoire commence …

Elle sera capturée par des soldats nord-vietnamiens durant la bataille de Hué en 1968. Elle réussira à faire comprendre qu’elle est photographe de guerre et ses ravisseurs vont accepter de la relâcher avec son matériel. Elle ne se démonte pas et leur propose de faire des photos de leur armée et ce pendant que les bombardements américains continuaient. Son reportage photos va connaitre une grande notoriété d’autant qu’elle fera, à ce sujet, la couverture de Life.

Grâce à Horst Faas, qui était un très célèbre photographe et correspondant de guerre allemand, et à son talent, elle va pouvoir réaliser d’autres reportages pour Paris Match, mais également pour Elle, Time, Look, Life. Elle a un style bien à elle qui plait beaucoup. Ses photos font surtout état de la souffrance humaine, celle des combattants fatigués, exténués, apeurés, voire même torturés. Une de ses photos montrant un prisonnier de guerre frappé un homme du Ier régiment de cavalerie américain fera la une du magazine Elle.

Elle est réputée pour délivrer des reportages-photos percutants. Elle n’a pas peur du danger, tout au contraire, elle aime la proximité, et quand il le faut à franchir les zones dangereuses . Après des années de couverture du conflit au Vietnam, elle rentrera en France épuisée, et s’éloignera durant quelques temps du photojournalisme. Elle va réaliser des documentaires pour la télévision. Cela ne va durer qu’un temps, car une fois  » reposée  » elle ressent, à nouveau, l’envie d’être sur le terrain.

Elle part en 1975 pour le Liban, en tant que reportrice. Une fois sur place, à Beyrouth, et dans différentes zones du pays, elle assiste à des scènes assez terrifiantes. Elle va s’attarder sur les civils, victimes de tous ces bombardements militaires. Tout ce qu’elle va vivre dans ce pays , les massacres de Sabra et Chatila en 1982, vont lui laisser des traces indélébiles. Elle sera fortement éprouvée et prendra la décision, cette fois définitive, d’abandonner la photo de guerre.

Elle a reçu de très nombreuses récompenses pour ses reportages notamment la médaille d’or Robert Capa (première femme à l’obtenir), le Prix de l’Image de l’année qui fut décerné par la National Press Photographers Association, ou le Honor Award for Distinguished Service in Journalism par l’Université du Missouri. Elle a énormément voyagé et elle est connue pour détenir un palmarès assez incomparable pour son travail photographique. Pour les femmes-photographes, elle est un exemple, un modèle. Elle est morte d’un cancer à Santa Monica, en Californie, en 2006.

Christine SPENGLER :

Christine SPENGLER :  » Je me suis toujours considérée comme une femme engagée, une photographe engagée. C’est plus qu’une fascination. Je voulais témoigner des causes justes. Quand on me demande : » qu’entends-tu par causes justes ?  » je dis toujours :  » Je défends les opprimés « .

Christine Spengler est née à Vichy (France) en 1945. Elle passe son enfance à Madrid (Espagne). Souhaitant devenir écrivain, elle fera des études de littérature. La passion de la photographie lui viendra lors d’un voyage qu’elle effectuera au Tchad, avec son frère, en 1970. C’est là-bas, avec un Nikon 28 millimètres, offert par ce frère tant aimé et qui se suicidera un jour , qu’elle fera ses premiers clichés. Une expérience marquante qui la pousse non seulement à continuer dans la photo, mais également de partir sur le terrain pour couvrir d’autres conflits.

Une chose est à retenir chez elle : elle n’a pas voulu se rendre dans des pays en guerre pour la guerre elle-même ou les actions militaires, mais pour les conséquences, les souffrances subies par la population bien souvent négligée, par la souffrance. Tout ce qui concerne les femmes et les enfants la touche et elle a eu envie que ces reportages-photos soient les témoins de cela, une transmission, que l’on puisse se rendre compte de l’autre facette d’une guerre.

La première fois qu’elle part en tant que photographe de guerre ce sera en Irlande du Nord, en 1972, durant la guerre civile. Pas question pour elle de rester à la maison. Dès qu’un conflit démarrait, elle était prise d’un besoin vital de partir.

Durant 40 ans, elle va couvrir les conflits au Nicaragua, Kosovo, Irlande du Nord, Salvador, Vietnam, Irak, Iran, Cambodge, Sahara occidental, Kurdistan, Liban (elle sera arrêtée à Beyrouth et a dû passer devant le tribunal révolutionnaire car prise, au départ, pour une espionne) et fut engagée par de nombreuses agences comme par exemple Sipa Press , Associated Press, ou Corbis Sygma. Ses photos ont fait la une de magazines et journaux internationaux : New York Times – Paris Match – Life – Le Monde – Newsweek – El Pais.

Elle a été très appréciée parce qu’elle a toujours su capter avec justesse, subtilité, émotion. Elle a su faire preuve d’empathie, de douceur, d’espoir et même d’humour, ce qui est incroyable par rapport à ce qu’elle traversait.

Elle s’est beaucoup tourné vers les femmes, qu’elles soient les mères, les sœurs, les épouses de ceux qui combattaient, des veuves aussi . Des femmes combattantes qui n’ont pas hésité à prendre les armes. Pour pouvoir les approcher et entrer dans leur intimité, elle n’hésitera pas à revêtir le tchador ou la burqua qui lui furent bien utiles pour cacher son appareil photo. Une grande partie de ses clichés ont pour sujet les enfants, victimes eux aussi, mais qui grandissaient avec une certaine insouciance parfois, au milieu des armes et du sang.

Elle abandonnera son métier en 2003 pour se consacrer à des travaux de collage et coloriage de ses propres clichés de guerre et autres clichés historiques.

Françoise DEMULDER :

Françoise DEMULDER (1947/2008) :  » La seule chose que je puisse faire est de montrer au reste du monde , à travers mes photos, ce qu’il se passe réellement. Avec des photos tu peux réveiller, secouer  »

Françoise Demulder, surnommée Fifi par le dirigeant palestinien Yasser Arafat dont elle était l’amie, est née à Paris en 1947 -Elle a fait du mannequinat et des études de philosophie avant de se lancer dans le journalisme. Elle rejoint en 1970 au Vietnam,en simple touriste, son compagnon d’alors . Il est photographe. A ses côtés, sur le terrain, elle apprendra le métier, directement plongée dans la guerre qui sévit dans ce pays.

Compte tenu de la forte demande de photos, elle va collaborer avec l‘agence Gamma. Contrairement à d’autres, elle va davantage porter son regard sur la souffrance des civils. Les photos qu’elle réalisera, au moment de la fin de la guerre au Vietnam, vont lui apporter une reconnaissance internationale.

Elle partira après pour le Cambodge où une guerre civile vient de se déclarer : Khmers rouges contre l’armée du président Lon Nol qui a reçu l’appui des Etats-Unis. Son regard va particulièrement s’attarder sur les enfants-soldats qui se lanceront, eux aussi, dans la guerre. Elle photographiera leurs entrainements, leur départ sur le front.

Elle poursuivra son travail, par la suite, de 1973 à 1991 , dans d’autres zones de combat : Pakistan -Angola – Liban – Palestine – Cuba – Ethiopie – Irak, en donnant une préférence au sort des civils. Elle sera la première femme à recevoir en 1977 le prestigieux World Press Award pour une photo qu’elle avait réalisé lors des combats dans le quartier de la Quarantaine à Beyrouth (Liban).

Ses célèbres photos paraitront dans de nombreuses revues et magazines comme, par exemple : Paris Match – Stern ou Newsweek

En dehors du fait de sa beauté et de son élégance, elle était réputée ou reconnue par ses pairs comme se démarquant des autres dans son travail, quelqu’un de très courageux, drôle, passionnée par son métier et son grand sens de l’esthétique photographique. Sa particularité était de s’installer dans le pays où elle partait pour couvrir ses photos de guerre. Parfois durant des mois, tout simplement parce qu’elle souhaitait s’imprégner et comprendre ce pays, sa culture, etc…

A partir de 1980, elle délaissera le noir et blanc pour la couleur. Dix ans plus tard, elle couvrira la seconde guerre du Golfe en Irak et sera sur place lors de l’opération Tempête du désert.

Son travail photographique a toujours été salué que ce soit par les agences ou ses confrères journalistes. En témoignage du profond respect que ces derniers ont toujours eu pour elle, la sachant gravement malade entre 2000/2001, et n’ayant pas de couverture sociale malgré son travail auprès de grandes agences, ils ont organisé une vente de photos afin de pouvoir récolter de l’argent afin qu’elle puisse recevoir un traitement pour couvrir les frais médicaux occasionnés par le cancer de la moelle épinière dont elle souffrait . Elle va se retrouver complètement paralysée en 2003 suite à une erreur chirurgicale. Elle meurt d’une crise cardiaque en 2008. Le Ministère de la culture française lui rendra alors un vibrant hommage.

Lee MILLER :

Lee MILLER 1907/1977  » Les femmes photographes de guerre doivent se battre sur deux fronts : les bombes et les hommes  »

Elisabeth Miller dite Lee a eu une vie très riche, tumultueuse, passionnée , faite de différentes facettes : elle a été mannequin, égérie de mode, portraitiste, puis correspondante-photographe de guerre. Elle a baigné dans différents mondes, dont le surréalisme.

Elle est née en 1907 Poughkeepsie (Etats-Unis) au sein d’une famille aisée. Enfance tourmentée car victime d’un viol à l’âge de 7 ans par un proche de la famille. Adolescence marquée par la mort de son petit ami, sous ses yeux, lorsqu’elle n’a que 18 ans. Après quoi, elle fera des études d’art plastique et de théâtre.

C’est son père qui l’intéressera à l’art de la photographie, et à New York que débutera sa carrière de mannequin, en posant notamment pour Vogue. Il faut dire qu’on la remarque car c’est une très belle femme. Au sein de la rédaction du magazine, elle rencontre Edmond Steichen, un photographe qui va lui transmettre sa passion . C’est lui qui lui conseille de se rendre à Paris et lui remet une lettre de recommandation pour Man Ray.

Direction la capitale française à Paris pour compléter et parfaire sa formation de photographe auprès de lui, tout en continuant à travailler dans le mannequinat. Elle deviendra son élève, son assistante et sa compagne . Ils s’aiment. Il lui apprend tout de son métier. Ensemble, ils découvriront (accidentellement) le principe de la Solarisation. C’est lui qui la fera entrer dans le monde des surréalistes. Elle rencontrera Picasso, Eluard, Cocteau etc…

On vante sa grande beauté mais cela ne l’intéresse pas. Elle veut être indépendante, s’émanciper de son célèbre amant, avoir une carrière de photographe reconnue, ne pas être réduite à n’être qu’une femme belle ou la muse de quelqu’un (Je préfère prendre une photo qu’en être une ) . Elle quitte donc Man Ray en 1932, retourne à New York où elle ouvre son propre studio avec son frère. Sa carrière de photographe telle qu’elle la souhaitait vraiment commence réellement. Elle va travailler pour des magazines célèbres, des agences de publicité, la presse, la mode, le cinéma, des marques de parfums, le théâtre.

En 1934, elle épouse un riche homme d’affaires Aziz Eloui Bey et part vivre en Egypte avec lui. Leur mariage ne sera qu’une parenthèse dans sa vie, car elle se tournera très vite vers l’amour libre, les rencontres, les expériences diverses dans ce domaine et les fêtes (celles données avec son autre mari, le peintre surréaliste Roland Penrose, dans le village de Chiddingly (Angleterre) restent mémorables)

La seconde guerre mondiale va changer sa vie et sa carrière. Beaucoup affirment que c’est David Scherman, journaliste à Life et son ami, qui lui a insufflé cette envie de s’impliquer en tant que correspondante et photographe de guerre. Elle est accréditée en 1942 par l’US Army, engagée par le magazine Vogue anglais. C’est quelque chose de terriblement important pour elle tant sur le plan professionnel que personnel.

Elle va donc très vite se retrouver au cœur du conflit, et des horreurs qui vont avec. On va apprécier sa façon particulière de photographier avec toujours des jeux d’ombre et de lumière, un style un peu cynique, surréaliste, qui plaisent beaucoup , et l’on n’hésitera pas à lui confier divers reportages . En 1944, elle se retrouvera dans un hôpital de campagne en Normandie pour un documentaire, puis ce seront des clichés sur des femmes tondues pour avoir entretenu une relation avec des soldats allemands, les femmes face à la pauvreté, le rationnement, leur travail en usine, mais aussi des femmes soldats, pilotes … Après quoi, chose assez rare pour une photographe de guerre, elle se rendra en Allemagne où elle s’attardera sur les ruines, le quotidien du peuple allemand, les camps de Dachau, Buchenwald, et se fera même photographier dans la baignoire d’Hitler !

Ses divers reportages seront publiés par les éditions anglaise et américaine de Vogue. Son travail va lui laisser des images qui la hanteront souvent. Elle repartira, par la suite, pour d’autres photos, au Danemark, en Autriche, en Hongrie. Puis les commandes cesseront d’arriver .

Par la suite, elle va connaitre ce dont beaucoup souffriront au retour de guerre : un stress-traumatique qui la fera plonger dans l’alcool et la dépression.:  » Avec la fin de la guerre, j’ai l’impression d’avoir perdu mon équilibre et mon enthousiasme ou quelque chose. Il semble qu’il n’y ait plus d’urgence. » Son métier de photographe prendra fin, et ne souhaitera plus se retourner sur ce passé. Il ne ressurgira qu’à sa mort, en 1977, lorsque son fils Anthony (qu’elle avait eu avec Roland Penrose) retrouvera tout son travail en tant que photographe de guerre. Il faut savoir qu’un grand nombre de ses photos de guerre furent détruites car compromettantes, et que, par exemple, la censure a bloqué certains de ses reportages ( notamment celui sur les infirmières de guerre américaines en 1943).

Devenue grand-mère, elle a écrit un livre de cuisine, des recettes, mais aussi une analyse sur l’influence de l’art culinaire.

Susan MEISELIAS :

Susan MEISELAS en 1978 au Nicaragua –  «  La caméra est une excuse pour être dans un endroit auquel vous n’appartenez pas autrement. Cela me donne à la fois un point de connexion et un point de séparation. On travaille toujours avec ses propres pensées et émotions ainsi que son ressenti des instants. L’essentiel étant de se dévoiler et de révéler son implication auprès de sn sujet. Il ne s’agit pas uniquement de ce que l’on a en tête, mais également du message que notre corps transmet. « 

Elle est née en 1948 à Baltimore (Etats-Unis). Parallèlement à ses études en art visuel à l’Université d’Harvard, elle suit des cours de photographie. Dès le départ dans ce domaine, elle met au point une méthode de travail qui ne la quittera pas, à savoir qu’elle s’implique totalement avec les personnes qui sont l’objet de ses clichés, souvent des séries qu’elle accompagne d’informations précieuses. Elle a souvent expliqué ne pas se rendre sur un lieu en ayant une idée précise du déroulement de son travail. Elle a toujours préféré que ses idées évoluent au fur et à mesure de son avancée sur le terrain, en rencontrant les personnes et respecter surtout les convenances.

C’est une photo-journaliste très talentueuse qui a reçu de très nombreux prix réputés dont le célèbre Prix MacArthur- le prix d’excellence Leica – le Prix de la Fondation Hasselblad – le Prix Women in Motion (pour la photographie) – le prix de la Fondation Kering pour la place des femmes dans la photographie – le prix de la Fondation Deutsche Börse – le prix Kraszna Krausz Fellowship pour son engagement, son investissement, dans les divers thèmes qu’elle a traités etc etc … il y en a eu tant et tant !!

Elle a travaillé en noir et blanc, mais en couleur aussi. Elle fut vivement critiquée à ce sujet lorsqu’elle a utilisé la couleur durant la guerre au Nicaragua, notamment par la plasticienne Martha Rosler qui faisait remarquer que la couleur n’allait pas de pair avec des photos de guerre et qu’elle voyait plutôt ces clichés comme de l’art.

« Au cours de mon travail sur la guerre au Nicaragua, j’ai compris que pour comprendre une violence politique, il fallait comprendre ce qui la motive, saisir chaque étape violente qui l’a précédée. Les gens répondent à des conditions de vie intolérables. « 

Certains de ces clichés furent même écartés, plus tard, lors d’expositions, parce que l’on pensait que le public ne pourrait supporter ces images en couleur. Pour elle c’était une évidence et elle l’a expliqué :  » J’ai travaillé en noir et blanc, mais au Nicaragua ce qui captait mon regard, c’était la couleur des vêtements, des maisons, du sang … Il m’était impossible de passer à côté. On m’a dit que ma couleur « embellissait le sujet ». Je crois surtout qu’elle le rendait moins « romantique » que le noir et blanc. J’ai senti, dans le cas du Nicaragua, que la couleur était juste « .

En 1976, elle va consacrer un reportage photographique sur des strip-teaseuses (Carnival Strippers) qui va beaucoup plaire à l’Agence Magnum qui, dans la foulée, l’engage. C’est à cette époque qu’elle part au Nicaragua. Aucun sujet précis ne lui avait été demandé. Elle se retrouver face à une population qui se bat contre la dictature gouvernementale. Le courage et le combat menés par cette population la toucheront beaucoup et elle va photographier leur quotidien. Son reportage va se révéler très important car c’est à partir de lui, que le monde prendra réellement conscience du conflit qui sévit dans ce pays. Elle va également souhaiter se rendre au cœur des combats s’introduire auprès de la guérilla et dans leur vie de tous les jours.

Dix ans après la fin de la guerre au Nicaragua, elle partira travailler dans d’autres pays comme la Colombie, l’Argentine, le Mexique, le Chili, puis au Salvador où sévit une autre guerre civile terrible. En regardant son travail dans ce pays, à ce moment précis de son histoire, on comprend combien cela a du être dangereux et difficile pour elle. Afin d’être un peu plus protégée, elle fera le choix de se déplacer avec une équipe de reporters. Elle s’est également rendue au Kurdistan.

Après toutes ces années de guerre et de cruauté, elle va se tourner dans une autre forme de violence en suivant une équipe de police dans les rues de New York, quartier de Little Italy,

Une grande rétrospective a été organisé en France en 2018 au Musée du Jeu de Paume à Paris. Elle a écrit des livres sur son travail photographique tout au long de sa carrière, dont un qui fut destiné aux jeunes afin de les sensibilité à la photographie, de leur donner des explications techniques et surtout les inciter à expliquer leurs ressentis au travers de leurs photos.

Carolyn COLE :

Carolyn COLE –  » Le photojournalisme est plus qu’un métier, c’est une passion qui demande un effort constant. Peu importe depuis combien de temps vous prenez des photos, il est toujours difficile d’obtenir de bonnes images qui, non seulement rapportent l’actualité, mais sont composées d’une bonne lumière et d’une bonne sensation. J’aime être témoin de l’histoire, mais cela implique la responsabilité de créer des images qui résisteront à l’épreuve du temps. « 

Carolyn Cole est une brillante photojournaliste née aux Etats-Unis en 1961. Fascinée dès son plus jeune âge par la photographie, elle reçoit son premier appareil à l’époque du lycée. Elle fera des études à l’Université du Texas, section photo-journalisme, et en ressort avec un baccalauréat es arts en poche. Puis ce sera une maitrise de communication visuelle à l’Université de l’Ohio.

Elle a à son actif une carrière de 35 ans passés en tant que photographe de presse. Une carrière qui a débuté en 1986 au El Paso Herald Post , et qui se poursuivra au San Francisco Examiner et au The Sacramento Bee. Elle rejoindra le Los Angeles Time en 1994 et elle y est toujours.

Avec tous ces journaux, magazines, et quotidiens, elle va se trouver exposer à des reportages photos , en noir/blanc et couleurs, assez dramatiques. Pour son reportage d’une fusillade de rue, elle recevra le Prix Pulitzer. Après quoi elle ira couvrir la guerre au Kosovo, puis l’Irak, l’Afghanistan, Israël, et le Libéria.

Elle va être le témoin des bombardements, de la souffrance des civils, des opérations militaires. Ses photos, malgré la violence, la souffrance, la peur, sont émotionnellement magnifiques. Elle a une originalité, une douceur, et un langage personnel qui la rendent exceptionnelle et qui justifie le nombre de prix prestigieux dont elle a été couronnée (quatre prix mondiaux Press Awards et une nomination à trois reprises en tant que photographe américaine de l’année)

Son but aura d’avoir toujours voulu témoigner mais sans pour autant rebuter. Lorsqu’elle s’est retrouvée dans l’église de la Nativité à Bethléem pour son reportage , elle a réussi à capter le côté sacré du lieu alors qu’à l’extérieur sévissaient des représailles après un attentat. C’était un moment très difficile puisque s’étaient réfugiés dans cet endroit des soldats palestiniens, des militaires, des policiers. Elle va rester enfermée avec eux, prise au piège. Avant l’évacuation, elle confie sa carte mémoire où se trouvent toutes ses photos. Elle est fouillée, on ne trouve rien. On la laisse partir. Elle retournera plus tard dans l’église pour reprendre ce qu’elle avait caché.

 » C’est mon travail d’être les yeux de ceux qui ne peuvent pas être là pour témoigner de ce qu’il se passe et essayer d’atteindre ceux qui ont la force et la volonté d’aider …  »

Anja NIEDRINGHAUS :

Anja NIEDRINGHAUS (1965/2014)  » Je crois que le don d’un bon photographe est de réagir vite et de saisir très vite les liens. Rien ne peut être planifié à l’avance. Parfois je ne peux même pas vous dire ce que je vais faire dans la prochaine heure. C’est aussi ce qui est intéressant. Mais je me fraye un chemin plus loin dans l’histoire, plus loin, et je la laisse venir à moi et rapporte ce que je voyais. Ce que je trouve triste, très triste, c’est que même si vous n’avez vu les personnes que vous photographiez que durant une courte période, que ce soit quelques minutes ou quelques secondes, vous avez déjà établi une relation quelque part. Le plus triste est que vous ne les reverrez jamais. »

Anja Niedringhaus a été une brillante et très professionnelle photographe de l’Agence A.P.(Associated Press), la première photographe allemande à recevoir le Prix Pulitzer pour son reportage en Irak. Malheureusement, elle sera tuée par balle à bout portant, alors qu’elle se trouvait dans sa voiture avec sa collègue Kathy Gannon (qui sera grièvement blessée) à Banda Khel , en Afghanistan, par un policier alors qu’elle couvrait les élections présidentielles de 2014. Elle meurt sur le coup à l’âge de 48 ans.

Nombreux furent celles et ceux qui rendront hommage à son travail ,à son courage, sa gentillesse, à ce rire communicatif qu’ils appréciaient tant. Elle n’a jamais hésité à affronter les situations les plus dangereuses qui se présentaient à elle, et s’est toujours investie à fond. « Je pense que la peur est importante. Une certaine peur que je peux évaluer. Je ne veux pas être un Rambo et dire  » je n’ai pas peur « . Bien sur que j’ai peur, mais j’ai appris à bien me connaitre ces vingt dernières années. Donc je sais comment réagir dans des situations dangereuses. Je ne deviens pas hystérique, je devient juste très, très calme. Et je pense que la peur, une certaine peur fondamentale, est vitale. »

La passion de la photo lui est venue très tôt lorsqu’elle n’avait que 12 ans. Elle est douée, tellement douée qu’on lui confie un premier reportage à l’âge de 17 ans ! Après quoi, elle poursuivra des études de langue et littérature allemande, ainsi que de philosophie et journalisme à Göttingen. Parallèlement, elle continue la photographie. C’est pour elle qu’elle abandonnera ses études six ans plus tard.

Elle décidera de ne se consacrer qu’à sa passion et entrera à l’European Pressphoto Agency faisant d’elle la première femme engagée dans l’agence à 24 ans. Son envie la plus forte : être envoyée en mission sur un conflit. En 1992, la guerre du Kosovo va lui permettre de réaliser son rêve. Elle va devoir beaucoup insister pour qu’on accepte de la laisser partir, mais elle finira par le faire. Même si elle n’a aucune expérience, elle va pourtant s’avérer tout à fait à l’aise au sein de son équipe.

Elle va vite se trouver projeter au milieu de la violence de la guerre, de la mort. Au travers de ce chaos, elle arrivera à saisir des brides d’espoir, le sourire d’un enfant ou un autre signe d’humanité et d’optimisme. Elle sera grièvement blessée par une voiture de police. Un accident qui ne mettra nullement fin à son envie de retourner en mission : ce sera chose faite quelques mois plus tard en Albanie.

En 2002, sa collaboration avec l’European Pressphoto Agency prendra fin. Elle rejoindra alors l’Associated Press, une des plus grandes agences mondiales. Elle se rendra dans les zones les plus dangereuses : Irak, Afghanistan, Palestine, Lybie, Irak. Elle va très souvent travailler aux côtés des soldats, ce qui non seulement n’est pas facile, mais l’expose à de grands dangers. Ses clichés mettent aussi en évidence leur vie sur le front, leur stress permanent, leur fatigue. Elle se tient auprès d’eux sans les déranger mais en les respectant.

Elle n’hésite pas, également, à se lier avec les habitants des villages qu’elle traverse, partager un repas ou un simple thé avec eux, et photographier ces humains, leur quotidien, et leur souffrance face à la guerre. Pour elle son travail a pour but de montrer au monde un autre visage de la guerre, avec des enfants qui jouent malgré tout face à toutes ces horreurs.

Elle sera à nouveau blessée par des éclats d’obus en Afghanistan, sera rapatriée en Allemagne, mais retournera sur le terrain dès qu’elle le pourra. Elle n’a eu cesse de vouloir toujours retourner dans ce pays où malheureusement elle perdra la vie en 2014.

La photographie de guerre a couvert une grande partie de son travail, mais pas que. Elle s’est intéressée à d’autres sujets comme les Jeux Olympiques par exemple. Elle a reçu de nombreux prix tout au long de sa carrière.

Expo d’été :  » SCHOCKING – Les mondes surréalistes d’Elsa SCHIAPARELLI  » …

 » L’allure d’une femme doit toujours correspondre à sa manière de vivre, à ses occupations, à ses affectations, à ses moyens aussi. Après tout, le dicton populaire « La vie tient à un fil » fut-il inventé par les Parques tandis qu’elles tissaient, ou par le couturier d’une maîtresse capricieuse ? Elsa SCHIAPARELLI (Créatrice de mode, italienne)

Sur l’illustration de l’affiche : il s’agit du détail de la Cape Phœbys en laine et soie datant de 1937/38 – Elsa SCHIAPARELLI

Il y a 18 ans, en 2004, le Musée des Arts décoratifs avait déjà proposé une belle rétrospective sur elle. Il y revient cette année pour revisiter son monde, ses souvenirs. L’expo, au parcours chronologique et thématique, s’intitule SHOCKING – Le monde surréaliste d’Elsa SCHIAPARELLI (Jusqu’au 22 janvier 2023) .

Elsa SCHIAPARELLI ( 1890-1973)

Pourquoi Shocking me direz-vous ? Tout simplement une référence à certaines de ses créations : au parfum et au rouge à lèvres qui portent ce nom et qui ont connu un succès mondial – au ton rose fuschsia dit rose shocking qu’elle choisit en 1936 au milieu de différents tissus qu’on lui présentera pour une étude sur le ton rose et qui deviendra sa marque de fabrique – au titre du livre autobiographique qu’elle rédigera en 1954.

Elsa Schiaparelli fut une grande créatrice de mode, italienne, proche du monde surréaliste, dotée d’une incroyable inventivité, sensibilité artistique, expressivité, un sens très poussé du détail. Elle a véritablement bouleversé la mode parisienne de 1927 à 1954 . On peut lui attribuer des tas d’adjectifs qui lui correspondent : visionnaire, révolutionnaire, énergique, fantasque, décalée, rebelle, iconoclaste, excentrique, avant-gardiste, audacieuse, insolente, fantaisiste, novatrice, provocatrice, extravagante.

Elle a réinventé, à sa manière, l’image qu’elle se faisait de la femme, de l’élégance féminine, et a soufflé un grand esprit de modernité sur la mode de l’époque. On ne peut qu’applaudir lorsque l’on sait qu’elle ne savait pas coudre au départ !

Manteau du soir 1938/39 Elsa SCHIAPARELLI
Robe – 1939 – Elsa SCHIAPARELLI

Elle se qualifiait comme étant une couturière inspirée. Elle l’a été ! Sa mode fut basée sur des thèmes qu’elle chérissait comme l’Antiquité, la nature, la musique, les insectes, le cirque, le monde de la commedia dell’arte, l’astrologie, le baroque (plus particulièrement l’esprit Louis XIV et Versailles). Le tout englobé dans cet art surréaliste qu’elle a tant aimé.

Pull avec une de ses énormes broderies en forme d’abeille – Elsa SCHIAPARELLI
Chapeau et veste « Papillons » – Elsa SCHIAPARELLI
Boléro  » Zodiac  » 1937/38- Elsa SCHIAPARELLI

Elsa Schiaparelli a toujours éprouvé une fascination pour l’art et elle fut une grande admiratrice du mouvement surréaliste. Pour elle, la mode c’était de l’art avant tout, un art qui se devait d’évoluer comme la sculpture ou la peinture.

 » le dessin d’une robe haute-couture n’est pas, à mon avis, une profession, mais un art. Et un art des plus difficiles et des plus décevants car à peine une robe est-elle née que déjà elle appartient au passé. Dès l’instant où l’on créé une robe, elle n’est plus à vous. Une robe ne possède pas de vie propre, à moins d’être portée, et dès lors, une autre personnalité la prend et l’anime ou du moins s’y efforce, la détruisant, la grandissant, ou en faisant d’elle un hymne à la beauté. Le plus souvent elle devient un objet indifférent, parfois une pitoyable caricature de ce que l’on voulait qu’elle fut : un rêve, une expression …  » E.S.

L’expo est magnifique. Elle met bien en scène ce lien entre la mode et l’art , et nous permet de comprendre cette grande liberté qui fut la sienne, non seulement en tant que personne, mais dans son esprit créatif. Elle s’est permis l’impensable, tout en ne manquant pas d’humour, de poésie et d’une certaine élégance . Elsa Schiaparelli n’a pas été une mécène comme a pu l’être par exemple Coco Chanel, mais elle fut surtout l’amie et la collaboratrice fidèle des artistes issus du mouvement surréaliste.

On peut y admirer environ 500 pièces : costumes, vêtements divers, accessoires de mode, bijoux, photographies, dessins, céramiques, parfums, affiches. Son célèbre salon de couture du 2 place Vendôme a même été reconstitué au 2e étage. C’est là qu’elle recevait sa riche clientèle composée de personnalités venues du monde artistique, cinématographique, aristocratique : Vivien Leigh, Juliette Gréco, Gene Thierney, Marlène Dietrich, Katharine Hepburn, Gloria Guiness, Mae West, Milicent Rodgers, Arletty, Lauren Bacall, la Duchesse de Windsor, Zsa-Zsa Gabor, Michèle Morgan, Grace Moore, la princesse Poniatowski, Ami Johnson, Anna de Noailles, Marquise de Polignac, pour ne citer qu’elles ) . Une clientèle qui non seulement a été friande de ses vêtements originaux, spectaculaires souvent, mais également une clientèle qui lui a apporté une notoriété internationale.

Une autre salle est consacrée à sa grande amitié et collaboration avec Salvador Dali qui partageait avec elle ce grain de folie et de scandale qui la caractérisait. Ils se rencontrent en 1930 et vont faire fusionner leur génie créatif. Première collaboration avec la collection 1936/37 où sera présenté le tailleur-tiroir inspiré par le tableau du maître espagnol Cabinet anthropomorphique. Viendront pas la suite d’autres créations à l’imagination folle comme par exemple : le chapeau-chaussure – la robe squelette – la veste du soir complètement recouverte d’éclats de verre – le parfum Roy Soleil – le poudrier téléphone – le broche en forme de bouche perlée avec des dents en perles et des lèvres en rubis , ou la Robe homard.

Elsa SCHIAPARELLI en compagnie de Salvador DALI
 » Chapeau-chaussure  » en collaboration avec Salvador DALI
 » Le tailleur-tiroir  » Elsa SCHIAPARELLI en collaboration avec Salvador DALI
Robe  » Squelette  » Elsa SCHIAPARELLI en collaboration avec Salvador DALI

Ce crustacé a toujours été pour Dali l’expression du plaisir et de la douleur. Il l’a fait entrer dans différentes de ses œuvres et il l’a proposé à la couturière. La légende raconte qu’il voulait y ajouter quelques petites tâches de vraie mayonnaise sur la robe mais qu’elle a refusé ! La robe fut présentée durant la collection printemps-été de 1937 et elle deviendra célèbre car portée par la duchesse de Windsor et mise à l’honneur par le magazine Vogue dans un article de huit pages !

Robe du soir « Homard » en collaboration avec Salvador DALI – 1937
Wallis SIMPSON duchesse de Windsor portant la robe Homard

Dali ne fut pas le seul avec lequel elle a collaboré. La liste est longue : Cocteau, Triolet, Magritte, Giacometti (qui dessina pour elle, entre autres, des boutons en bronze réalisés par François Hugo en 1938/39 pour un tailleur que porta Marlène Dietrich) , Oppenheim, Schlumberger, Franck, Vertès, Dunand , Clément, Peynet, Man Ray, Horst, Bérard, Von Dongen, Beaton, Hoyningen-Huene et tant d’autres. Elle disait :  » travailler avec des artistes comme Bérard, Cocteau, Dali, Van Dongen ou des photographes comme Beaton, Man Ray ou Hoyningen-Huene, vous plonge dans l’extase. Vous vous sentez comprise, soutenue, hors de cette réalité vulgaire et ennuyeuse qui veut qu’une robe soit faite pour être achetée« .

Manteau Elsa SCHIAPARELLI en collaboration avec Jean COCTEAU
Collier en métal doré monté sur tissu – Elsa SCHIAPARELLI en collaboration avec Jean CLÉMENT 1938

Celle que l’on surnommait Schiap, la grande rivale de Coco Chanel, a laissé un grand impact sur la mode. Son style a marqué des générations de stylistes et couturiers et il est finalement toujours d’actualité. Nombreux sont ceux qui, en effet, furent inspirés par elle : John Galliano, Christian Lacroix, Azzedine Alaïa, Alexander McQueen, Vivienne Westwood, ou le nouveau directeur artistique de la Maison Schiaparelli, lui aussi très original et qui ne cesse de puiser son inspiration dans les œuvres d’Elsa, à savoir Daniel Roseberry. C’est du reste sur lui que s’achève le parcours de l’expo.

Christian Lacroix a rendu un vibrant hommage en 2013 à la créatrice, en confectionnant dix-huit modèles évoquant son style. Il a souvent avoué avoir eu une admiration immense pour Elsa Schiaparelli et que sans elle, il n’aurait jamais été couturier.

Elle a porté un soin très méticuleux au choix des tissus qu’elle utilisait, et a fait entrer des matériaux assez étonnants par exemple le métal, la porcelaine de Sèvres, cellophane, le plexiglas, la rhodophane (donnant une impression de verre). Première à utiliser le tissu camouflage, l’imprimé-coupons de journal (repris par John Galliano), la fermeture éclair, le réversible.

Comment oublier ses célèbres pull-over avec des motifs (cravates ou nœuds) tricotés en trompe l’œil, ses lunettes fabriquées en écailles de tortue et surmontées d’une frange, ses oreilles dorées en guise de boucles d’oreilles, son bonnet-tube, ses broches géantes en forme d’insectes ou d’yeux éclatants, ou bien encore ses bottines surpiquées d’orteils, des gants à ongles en python rouge !

Pull en trompe-l’œil – 1927 Elsa SCHIAPARELLI
Pulls en trompe-l’œil – Elsa SCHIAPARELLI
Lunettes Elsa SCHIAPARELLI
Paire de gants avec ongles en python rouge – Elsa SCHIAPARELLI 1936/37

Sur ses vêtements on voit souvent des broderies assez imposantes. Pour cela, elle faisait appel à la Maison Lesage, très connue comme grand brodeur. Nombreuses sont les Maisons de couture qui travaillaient avec eux.

Comme je l’ai dit, l’exposition évoque les parfums Elsa Schiaparelli. Elle a commencé en 1937 . Le premier fut Shocking, célèbre. Le flacon représente l’actrice May West. Il fut créé par Eleonor Fini. C’est le parfumeur Jean Carles concevoir le parfum : estragon, aldéhydes et bergamote en notes de tête – miel blanc, narcissus, jasmin, rose et ylang-ylang en notes de cœur – Clou de girofle, civette, musc, ambre, bois de santal et patchouli en notes de fond.

Parfum Shocking – Elsa SCHIAPARELLI :  » De cette silhouette (celle de May West) surgit aussi celle d’un flacon de parfum en forme de femme. Un célèbre flacon qui pratiquement la signature de la Maison. Eleonor Fini le modèlera pour moi et le parfum mettra plus d’un an avant d’être prêt. Il me restait à lui trouver la couleur avec laquelle il devait être présenté. Le nom devait commençait par un S, cela étant l’une de mes superstitions. Trouver le nom d’un parfum est un problème très difficile. Chaque mot du dictionnaire semble avoir été déposé. La couleur m’apparut en un éclair. Lumineuse, impossible, imprudente, vivante, comme toute la lumière et les oiseaux du monde mis ensemble, une couleur de Chine et du Pérou mais par de l’Occident, une couleur choquante, pure et non diluée. Je baptisais le parfum Schocking.  » E.S.

Il y eut aussi Salut ( 1934 ) – Soucis ( 1934 ) Sleeping ( 1938 – en forme de bougeoir ) – Snuff (1939 – parfum pour hommes, en forme de pipe, référence à René Magritte, avec un emballage ressemblant à une boite à cigares ) – Zut pour hommes (1948) – et le très connu Roy Soleil dont le flacon fut réalisé par Salvador Dali)

Parfum  » Snuff  » – Elsa SCHIAPARELLI
Parfum  » Le Roy Soleil  » Elsa SCHIAPARELLI – Flacon en cristal massif incolore de Baccarat avec de l’émail bleu et de laque or. Il fut imaginé par Salvador DALI en collaboration avec Fernand GUÉRY-COLAS

Elle est née à Rome en 1890 dans une famille aisée, aristocratique, intellectuelle, humaniste , austère et très cultivée. On peut dire qu’elle a baigné dans l’art dès sa plus tendre enfance. Maman, marquise Maria Dominicis, descendait de la famille Médicis, papa était un érudit, conservateur à la Bibliothèque du Palais Corsini, et professeur de langues orientales . La famille comptait aussi un oncle très célèbre astronome qui fut un pionnier pour ses observations sur la planète Mars, mais également pour ses recherches sur la Renaissance italienne et les tombeaux égyptiens. Elle fera des études de philosophie.

Elle a entretenu, très jeune, une espèce de mal-être en rapport avec le fait qu’elle ne se trouvait pas jolie. Cela va la pousser à se créer un monde imaginaire fait de métamorphoses et de papillons. Tous ces états d’âme et ses ressentis , elle les couchera très tôt en écrivant des poèmes teintés d’érotisme, ce qui lui vaudra d’être placée en pension en Suisse. Pour s’enfuir de cet endroit, elle va faire une grève de la faim et affirmera déjà un caractère bien trempé.

Pour s’émanciper, elle épousera en 1914 le Comte Wilhelm Wendt qu’elle avait rencontré à Londres. Il est spécialiste en parapsychologie, astrologie, spiritisme, chiromancie, bref des domaines qui n’ont pu que la fasciner. Ils auront une fille Maria-Luisa, surnommée Gogo, s’installeront à New York, puis à Boston. Le mariage ne va malheureusement pas durer. Il faut dire que monsieur est un coureur de jupons qui ne tardera pas à lui être infidèle. Il entretiendra d’ailleurs une relation avec la danseuse Isadora Duncan.

Elsa SCHIAPARELLI avec son époux et sa fille

A New York, elle rencontrera, dès 1920, pas mal d’artiste avant-gardistes dont Marcel Duchamp (qui lui sera présenté par l’épouse du peintre dadaïste Picabia) et Man Ray pour qui elle posera. Elle divorcera en 1922 et prendra la décision de rentrer en Europe avec sa fille qui fut sa grande passion.

Direction Paris. Sur place, elle fréquentera le restaurant Le bœuf sur le toit , où elle se liera d’amitié avec de nombreuses personnalités du monde dadaïste et surréaliste. Parmi ses rencontres, elle en fait une déterminante et importante : celle avec le couturier Paul Poiret qui la fait entrer dans le monde de la mode. Elle devient sa muse, et lui son mentor. Il lui apprendra le métier, elle inventera sa propre touche .

Comme je l’ai dit au début de cet article, elle ne savait pas dessiner et encore moins coudre. Mais elle a du génie et un incroyable esprit créatif. Elle imagine des vêtements en mettant directement des tissus sur des mannequins. Sa première collection avec des sweaters en laine chinée et dessins en trompe-l’œil font sensation et vont avoir un succès immédiat, tout comme ses robes audacieuses et fantaisistes.

Elle prendra beaucoup de plaisir à la création et va très vite décider de se lancer en freelance. Le succès la pousse, en 1927, à ouvrir un premier atelier. Ce qu’elle propose alors est complètement novateur et affole les clientes : jupe culotte (pour la ville et le sport) , combinaison-culotte de ville, robe portefeuille, robe avec fermeture éclair et…

Elsa SCHIAPARELLI portant l’une de ses jupes-culottes

Son succès à Paris, mais à l’international également, va attiser la jalousie des autres couturières de l’époque : Jeanne Lanvin, Jeanne Paquin, Madeline Vionnet etc… mais ce ne sera rien en comparaison de ce qu’éprouvera Coco Chanel vis-à-vis d’elle. Elles se ressemblent quant leur envie folle d’indépendance et de liberté, mais sont différentes en ce qui concerne leur vision du métier.

C’est à peu près à cette époque qu’elle commence à collaborer avec de nombreuses personnalités du monde artistique et surréaliste à Paris. La première sera Elsa Triolet pour qui elle créé un iconique collier de perles de porcelaine qui ressemblent à des comprimés pharmaceutiques. Les créations extravagantes vont se multiplier avec, notamment, le Mad Cap, genre de bonnet-tube très souple qui va connaitre un succès international et sera grandement copié. Avec Jean Dunand elle imagine la robe plissée trompe-l’œil avec des plis peints à la laque. Avec Alberto Giacometti ce seront des bijoux et de la déco, avec Meret Oppenheim le bracelet fourrure et métal.

 » Mad Cap  » bonnet-tube -1931 porté ici par Katharine HEPBURN – 1931 Elsa SCHIAPARELLI
Veste Elsa SCHIAPARELLI avec boutons dessinés par Alberto GIACOMETT

En 1932, exit l’atelier, elle s’installe au 21 place Vendôme. Un hôtel particulier sur cinq étages, de nombreuses chambres et une boutique au rez-de-chaussée. Elle fera appel à un très célèbre architecte d’intérieur : Jean-Michel Frank pour le rénover entièrement avec la collaboration d’Alberto Giacometti. Le lieu devient la Maison de couture Schiaparelli. Des succursales verront le jour à New York et en Angleterre. De nombreuses personnalités françaises et étrangères franchissent le seuil et souhaitent être habillées par elle. Les créations sont tellement belles et audacieuses qu’elle fait la couverture de nombreuses revues étrangères comme le New York Times et le Newsweek. Le premier dira que ses collections sont résolument tournées vers la modernité.

Par ailleurs, elle reçoit beaucoup chez elle, dans son hôtel particulier de la rue du Berry. Tout le Paris aristocratique et artistique est présent. Elle organise des bals et des fêtes costumées mémorables.

Lors de la seconde guerre mondiale, elle quittera la France et retournera aux Etats-Unis.. Elle s’installera New York Elle recevra le prix Neiman Marcus à Dallas. Première créatrice européenne à le recevoir. En son absence, la Maison de couture continuera de fonctionner tant bien que mal vu la situation. Retour en 1945, lancement de la première collection d’après guerre avec notamment La garde-robe itinérante , un vestiaire qui fera sensation, composé de six robes, un chapeau réversible et trois pliants. Les femmes vont l’adorer lorsqu’elles voyagent. Deux ans plus tard, Hubert de Givenchy, qui n’avait alors que 19 ans, deviendra son premier assistant, puis son directeur artistique. Il restera quatre ans à ses côtés avant d’ouvrir sa propre Maison de couture.

Robe du soir  » en plissé graphique  » 1951 – Elsa SCHIAPARELLI

Malheureusement, les affaires ne seront plus ce qu’elles étaient. Ce n’est pas la faute d’une non créativité, mais plutôt celle d’une situation financière assez préoccupante. Beaucoup de Maisons de haute-couture fermaient, licenciaient du personnel, et faisaient face à de nombreuses grèves. De plus, après guerre les tissus étaient rares et chers et la clientèle plus aussi riche qu’auparavant. Les années passant, elle prendra la décision en 1954 de présenter sa dernière collection et fermer les portes de la Maison. En 1952, deux ans avant cette fermeture, en 1953, elle a conçu les emblématiques costumes de Zsa-Zsa Gabor pour le film Moulin rouge, de John Houston.

Zsa-Zsa GABOR dans le film « Moulin Rouge » 1952 Costumes Elsa SCHIAPARELLI

Une fois retirée des affaires, elle fait don de nombreuses pièces de ses dessins et vêtements issus de ses collections, au futur Musée des Arts décoratifs , puis se mettra à la rédaction de son livre de Mémoires : Shocking Life . Elle meurt en 1973, dans son sommeil, à Paris. Elle est enterrée au cimetière d’un petit coin de Picardie qu’elle avait beaucoup aimé pour sa tranquillité, le village de Frucourt.

Elle a eu deux petites-filles que l’on connait bien, Marisa Berenson ( Mannequin et actrice) et Berry Berenson (Photographe et actrice, décédée lors des attentats du 11 septembre 2011à New York -Elle était à bord du vol 11 de l’American Airlines )

La Maison de couture Schiaparelli a été rachetée en 2012 par l’homme d’affaires Diego Valle, PDG de la société de maroquinerie Tod’s. Avec lui, admirateur de la couturière, la célèbre Maison reprend vie. Le premier directeur artistique sera Marco Zannini, puis Bertrand Guyon en 2015. Il laissera la place à Daniel Roseberry, à qui Diego Valle va demander de retrouver l’esprit pertinent de Schiap . Ses collections sont véritablement un retour aux sources surréalistes et affolent notamment Beyoncé et Lady Gaga ! D’ailleurs la collection 2022/23 fut dédiée à Elsa Schiaparelli.

Actuelle Maison SCHIAPARELLI, Place Vendôme à Paris
Daniel ROSEBERRY Automne-Hiver 2021-2022

Expo d’été : Charles CAMOIN-Un fauve en liberté …

Charles CAMOIN en 1932

« L’art est un témoignage mais aussi une invention. C’est la façon dont j’aurais vu la vie à travers les lois de la peinture. » Charles CAMOIN

Si vous êtes à Paris cet été et que vous vous promenez dans le quartier du Sacré Cœur, je vous invite à vous rendre au Musée de Montmartre, un lieu charmant, ouvert depuis 1960 dans une maison datant du XVIIe siècle, entourée de trois beaux jardins (Jardins Renoir) offrant une vue exceptionnelle sur la vigne de Montmartre et la plaine Saint-Denis. C’est un endroit chargé d’histoire, puisque différents peintres y ont loué un atelier (Valandon, Utrillon, Renoir, Poulbot, Dufy, Firesz, Reverdy etc… Sans oublier celui du post de ce jour.

On peut y admirer des expositions permanentes de qualité et temporaires qui le sont tout autant, comme celle, thématique et chronologique, qui va durer jusqu’au 11 septembre 2022 – Elle s’intitule : Charles CAMOIN – Un fauve en liberté.

Le titre a été inspiré par ce que Charles Camoin disait de lui à savoir :  » en tant que coloriste, j’ai toujours été, et suis encore, un fauve en liberté, sans m’être jamais conformé à la théorie du fauvisme qui prétendait peindre avec des tons purs tels que sortis du tube. Le fauvisme s’est vite épuisé, comme tout ce ce qui ne correspondait pas à une manière profonde de sentir. »

Les tableaux de Camoin sont réellement enchanteurs, pleins de fraicheur, de soleil, de lumière, de fleurs, respirant la joie de vivre, l’optimisme, sa touche est expressivement harmonieuse, et pourtant il semblerait que l’homme n’était pas très serein, voire même qu’il avait une tendance à insatisfaction et l’anxiété.

 » La péniche sur la Seine  » 1902 env. Charles CAMOIN (Collection Schröder)
 » La promenade au parc  » 1902 env. Charles CAMOIN (Collection particulière)
 » Le bassin aux Tuileries  » 1903 -Charles CAMOIN (Musée des Beaux-Arts/Reims)
 » La Seine, le Louvre et le pont des Arts vus du Pont-Neuf  » 1904/05 Charles CAMOIN (Collection particulière)

Camoin fut un fidèle de Montmartre. Il a occupé quatre ateliers dans ce quartier : rue Lepic, rue Cortot (anciennement celui de Maurice Utrillo et Suzanne Valandon et qui est devenu le Musée Montmartre), rue Mansart, et au 2 bis avenue Junot là où est née sa fille Anne-Marie en 1933. C’est à cette dernière adresse qu’il est décédé en 1965. L’exposition aborde, d’ailleurs, les liens qui ont uni le vaillant Marseillais (comme disait de lui Cézanne) à Paris, des liens tels qu’ils ont fait de lui une figure emblématique de ce quartier.

Il se rendra dans les bistrots fréquentés assidument par la bande du Bateau-Lavoir comme Picasso, Derain, Jacob etc… dans les cafés concert, les cirques, les théâtres, les bals, les bistrots, les maisons closes réputées, les cabarets, rencontrera un grand nombre d’artistes qui vivaient sur la Butte, mais aussi des gens influents, intègrera les milieux intellectuels en vue, et se fera connaitre de plus en plus, notamment par de nombreux marchands d’art étrangers.

Il beaucoup voyagé, sillonnant non seulement la région du Midi pour de longs séjours (Marseille, Ste Maxime, St Tropez , la Corse aussi) , mais également l’Italie (Rome, Naples, Capri) et l’Orient(Tanger) , les États-Unis en 1961. Mais ce qu’il préféra toujours c’est retourner à la solitude de son atelier.

J’ai parlé de Saint-Tropez. Il s’y est installé en 1921 et il y est revenu jusqu’à la fin de sa vie, faisant de fréquents allers-retours entre la capitale et le midi. Dans cette région, il retrouvait toute une communauté d’artistes dont Colette, Signac, Marquet, Bonnard et tant d’autres. Bien sur, Saint-Tropez et ses environs lui ont apporté de nombreux sujets pour sa peinture, lesquels ont donné tout autant de variations différentes selon les changements atmosphériques etc… On sent dans ces séries, son attachement à l’esthétique impressionniste, mais tout en se rappelant de ce que Cézanne lui avait dit quant à la forme, les plans, l’espace et :  » faire du Poussin avec la nature ! « . Il reste fidèle à l’harmonie et à l’équilibre entre ce qu’il voit en extérieur et ce qu’il transpose.

« Le port de Cassis » 1904 – Charles CAMOIN (Collection particulière)
 » Port de Marseille, Notre-Dame de la Garde à travers les mâts  » 1904/05 Charles CAMOIN ( Musée d’Art moderne André Malraux/Le Havre)
 » Le Vieux-Port aux charrettes » 1904 – Charles CAMOIN (Collection particulière)
« Naples, le Vésuve vu depuis la villa Capella » 1904 – Charles CAMOIN (Musée des Beaux-Arts/Draguignan)
« Port de Toulon à la barrière » 1904/05 – Charles CAMOIN (Collection Pierre Bastia)
 » Deux Pins dans les calanques de Piana en Corse  » 1910 – Charles CAMOIN (Collection particulière) Le tableau illustre l’affiche de l’expo

Il est né à Marseille en 1879, dernier d’une fratrie de quatre enfants qui seront placés sous tutelle à la mort de leur père en 1851. Après quoi, ils vivront un temps dans sa ville natale et un autre à Paris. De base, il devait suivre des études commerciales, mais sa passion pour le dessin et la peinture (encouragée par sa mère, elle-même une artiste à ses heures perdues) va l’emporter. Elle ira crescendo et l’encouragera à poursuivre dans cette voie le jour où il recevra un premier prix à l’École des Beaux-Arts de Marseille.

 » La mère de l’artiste sur le divan  » 1897 Charles CAMOIN ( Musée d’Art moderne/Paris)

On peut dire que c’est réellement à Paris qu’il va faire carrière. Il s’y installe en 1898 définitivement, entre à l’École des Beaux-Arts dans l’atelier de Gustave Moreau, qui décèdera peu de temps après . C’est de là que date sa rencontre avec Marquet, Manguin, et un peu plus tard Matisse, qui était là en tant qu’élève libre. Camoin avait 20 ans, Matisse 10 de plus. Une amitié s’installe entre Marquet, Matisse et Camoin. Ensemble, ils vont des copies au Louvre, peignent en extérieur sur le motif dans les parcs et jardins de la capitale. Ils ont en commun une passion exclusive pour la couleur.

Marquet – Camoin – Matisse

De 1900 à 1903, il va remplir ses obligations citoyennes et faire son service militaire. Durant cette période, il gardera le contact, par écrit, avec Matisse. Compte tenu qu’il est basé à Aix-en-Provence, il va rendre visite (comme beaucoup d’autres peintres de la jeune génération) à Cézanne. Un lien très amical va se tisser entre les deux hommes, ils se reverront et surtout vont s’écrire régulièrement jusqu’au décès du maître.

Le fauvisme va naître en 1905 avec Henri Matisse. Ce dernier pense que la couleur prime sur tout, qu’en utilisant des couleurs pures, rugissantes, puissantes, on obtient des sensations fortes. Lorsqu’il expose, avec ces novateurs , dont Marquet et Camoin, au Salon d’Automne, qui deviendra la mythique cage aux fauves, le critique d’art Louis Vauxcelles remarque une petite sculpture de marbre, signée Albert Marque, qui semble perdue au milieu de tableaux explosant de couleurs. Il écrira  » au centre de la salle un petit buste en marbre. La candeur surprend au milieu de l’orgie des tons purs. Donatello chez les fauves  » Le terme est lancé et sera repris par les peintres pour définir leur mouvement : Fauvisme.

Camoin y exposera quatre toiles qui vont être fortement appréciées et remarquées par des marchands d’art étrangers notamment. De plus, et contrairement aux autres tableaux de Matisse ou Derain par exemple, les siens ne feront pas autant l’objet de critiques. Ils plaisent malgré tout . Camoin expliquera que c’était très certainement parce qu’ il ne suivait pas systématiquement toutes les théories de ce mouvement dit fauviste. Certes, comme eux, il adopte une sorte d’improvisation, de provocation, s’affranchit de l’imitation du réel, partage avec eux la simplification des formes mais il va suivre ses propres théories, notamment son instinct personnel vis-à-vis de la couleur. Si il y a un rapprochement réel avec l’esthétique fauviste, c’est surtout dans les figures que cela se ressent.

 » Madame Matisse faisant de la tapisserie  » 1904 – Charles CAMOIN (Musée d’Art moderne et contemporain / Strasbourg)
 » Portrait d’Albert Marquet  » 1904/05 Charles CAMOIN (Musée national d’Art moderne – Centre Pompidou/Paris)
« La belle endormie » 1904 – Charles CAMOIN (Collection Schröder)
 » La femme à la voilette  » 1905 – Charles CAMOIN (Collection particulière)

Il donnera une importance à la couleur radieuse , et après sa visite chez Renoir en 1918 à Cagnes-sur-mer, il prendra une orientation picturale qui amènera l’historien de l’art Bernard Dorival à dire qu’il deviendra  » le plus impressionnistes des Fauves. Réaliser la synthèse de l’Impressionnisme et du Fauvisme, telle a été sans doute, en dernière analyse, l’ambition suprême de l’artiste parvenu à sa maturité, et, ne craignons pas de le reconnaître, telle sa réussite. »

Avec les années, on notera un changement de direction. En 1908, il se tourne vers l’expressionnisme et fait entrer le noir dans sa palette.

L’exposition aborde les tableaux de nus de Camoin. Il s’est consacré largement à ce sujet dans les années 1900 avec des modèles qui sont bien souvent des prostituées. Il va l’abandonner durant quelques années, puis il y reviendra, plus tard, avec sa série des Baigneuses. La critique va beaucoup associer le peintre au nu féminin, probablement en raison d’un tableau qu’il a peint et qui avait beaucoup marqué les esprits à l’époque, à savoir l’érotique La Saltimbanque au repos. Curieusement, il n’a pas choqué la critique toute occupée qu’elle était à s’intéresser plutôt à la façon dont il avait traité picturalement le corps. Le petit scandale, lui, arrivera en 1939 à l’occasion du 50e anniversaire du Salon des Indépendants. Le tableau fut lacéré au couteau par Louis Stanislas Martongen, deux jours avant le vernissage, un acte dont on parlera beaucoup dans la presse.




« La saltimbanque au repos » (dite aussi  » La fille endormie  » ou  » La cible  » – 1908 – Charles CAMOIN (Musée d’Art moderne/Paris)
 » Marseille, rue Bouterie  » 1904 – Charles CAMOIN (Collection particulière – Faisait anciennement partie de la collection Signac)
« Nu à la chemise mauve  » 1908 Charles CAMOIN (Musée de Grenoble)
« Les baigneuses » 1912 – Charles CAMOIN (Musée Granet/Aix-en-Provence)

L’expo revient également sur une célèbre affaire qui a fait jurisprudence en matière du droit d’auteur. Elle porte le nom de L’affaire Camoin : celle des toiles coupées, à savoir : en 1914, de retour d’un voyage à Tanger en compagnie de Matisse, Camoin traverse une crise dépressive et de doute profond . Assez étonnant lorsque l’on sait qu’il avait du succès et vendait bien ses tableaux et qu’il était demandé un peu partout à l’international. Nul ne saura jamais quelle fut la raison de cet état. Il semblerait ( sans véritablement en être sur) que ce soit lié probablement à une femme, Émilie Charmy, dont il venait de se séparer, ou comme l’affirmait Baudelaire dans son article du Paris Journal qu’il n’était pas satisfait de certaines toiles.

Toujours est il qu’en rentrant dans son atelier de la rue Lépic, il va en détruire un grand nombre (env.80) en les lacérant au couteau, puis les jette à la poubelle. Le chiffonnier du coin les ramasse et les amène aux Puces de Saint-Ouen et les vend. Les toiles sont remises à un amateur pour les restaurer. Dix ans plus tard, Camoin apprend leur reconstitution et leur vente à Drouot par Francis Carco qui en avait acquis un certain nombre. L’affaire fait grand bruit. Camoin intente un procès au poète. Il obtiendra gain de cause et la justice lui donnera raison en reconnaissant la paternité de ses toiles en 1931.

Deux droits étaient opposés celui de la propriété matérielle et le droit de l’artiste sur son œuvre. Ceux qui ont acquis les toiles laissées sur la chaussée, détenaient le droit matériel. De plus pour les réparer, ils les ont abimées dans le sens où pour rapprocher les morceaux, ils ont peint sur les déchirures, ont complété ce qui manquait etc etc… donc ils se sont substitués à l’artiste sans avoir son consentement pour le faire, et faute grave elles ont été vendues sous le nom du peintre puis qu’elles portaient sa signature. Le Musée Montmartre en expose trois ( sur les quinze ) : L’indochinoise , le Moulin Rouge aux fiacres , et un autoportrait.

« L’indochinoise » 1905 env. Charles CAMOIN (Collection particulière)
 » Le Moulin-Rouge aux fiacres  » 1910 Charles CAMOIN (Musée national d’art moderne – Centre Pompidou/Paris)
 » Autoportrait  » 1910 Charles CAMOIN (Collection particulière)

Côté vie privée il a vécu avec une peintre, Emilie Charmy, avec laquelle il s’était installé à Montmartre. Il se mariera en 1920 avec Charlotte Prost qui lui donnera une fille Anne-Marie.  Une autre femme a compté dans sa carrière cette fois : Berthe Weill qui lui a servi de tremplin. Une galériste qui fera beaucoup parler d’elle dans le monde de l’art, une passionnée pas vraiment intéressée par la notoriété ou le gain, mais empreinte d’une envie forte de soutenir ceux à qui elle trouvait un talent certain. Elle s’intéressa, très tôt, à la jeune génération de peintres de l’époque , ceux qui n’avaient jamais fait l’objet d’une exposition dans une galerie. Elle n’est pas la seule, mais elle prend des risques avec les fauvistes dont Camoin.

Elle sera plusieurs fois découragée, notamment devant la mévente de certains peintres , mais elle tiendra bon, et déçue aussi par ceux qui la quitteront pour d’autres de ses confrères . Elle exposera Camoin plus de dix fois, lui permettra de se faire découvrir et d’avoir le succès qu’on lui connait par la suite.

Camoin est mort dans son atelier de Montmartre en 1965. Il est enterré au cimetière Saint-Pierre à Marseille.

 » Autoportrait au chevalet » 1956 Charles CAMOIN (Collection particulière)
 » Le Printemps  » 1921 Charles CAMOIN (Collection particulière)
 » Lola sur la terrasse  » 1920 Charles CAMOIN ( Collection particulière)
 » Intérieur à Saint-Tropez  » 1839 Charles CAMOIN (Collection particulière)
 » La croisée des chemins à Ramatuelle » 1957 env. Charles CAMOIN (Collection particulièire)


Expo d’été : Quand TOULOUSE-LAUTREC regarde DEGAS …

« On célèbre cette année un double centenaire. Celui de la donation des œuvres de Toulouse-Lautrec et la création du musée. Pour un tel anniversaire, on a voulu faire plaisir à Lautrec pour qu’il soit accompagné des œuvres de quelqu’un qu’il admirait. » Stéphanie GUIRAUD-CHAUMEIL (Maire d’Albi)

 » La toilette  » (Rousse) 1899 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée d’Orsay/Paris) Le tableau illustre une partie de l’affiche
« Femme se coiffant » 1887/90 Edgar DEGAS (Musée d’Orsay) Le tableau illustre l’autre partie de l’affiche

Direction Albi dans la région sud-ouest de la France, pour retrouver le musée Toulouse-Lautrec, situé Place Sainte-Cécile, et sa belle expo d’été : Quand TOULOUSE-LAUTREC regarde DEGAS … jusqu’au 4 septembre 2022.

Je ne sais si certains d’entre vous connaissent ce musée. Il s’agit d’une forteresse médiévale très réputée d’une part pour son cadre, et d’autre part parce qu’elle propose, chaque année, de très intéressantes expositions qui attirent de nombreux touristes. A la mort de Toulouse-Lautrec, ses parents, un ami galériste et un cousin ont légué environ 1000 de ses œuvres à ce musée. En conséquence de quoi, il est est devenu le seul musée au monde possédant une telle collection de ce peintre.

Trente ans séparent les deux hommes. Degas est né en 1834 et Toulouse-Lautrec en 1864. Leur milieu social n’est pas le même : pour le premier c’est la haute bourgeoisie, et pour le second l’aristocratie provinciale. Leur formation artistique n’a pas été la même non plus. Le caractère différait également : plutôt renfermé pour Degas, et très social pour Toulouse-Lautrec.

Picturalement parlant, ils se ressemblaient : le réalisme, le rendu d’une ambiance, le ressenti profond du mouvement. Toulouse-Lautrec a vraiment beaucoup apprécié et admiré Degas. Il l’a vu comme son maitre. La réciproque n’a pas toujours été de mise. Edgar, il faut le dire, n’était pas franchement attiré par le travail d’Henri, conseillant même parfois, lorsqu’une personne lui demandait son avis sur les tableaux de Toulouse-Lautrec, d’en acheter un autre !

Toutefois, il est intéressant de les avoir réunis, tout simplement parce que certains ignorent qu’ils ont eu énormément de points communs : deux peintres d’atelier, admiratifs des classiques, des parisiens l’un par la naissance (Degas) l’autre pour y être arrivé jeune quartier Montmartre et ne l’avoir jamais quitté (Toulouse-Lautrec) – partageant un même amour du dessin, de la couleur, de la lumière artificielle, de la photographie, de la caricature – une attirance pour le non finito – une fascination pour le mouvement , surtout le mouvement rapide, virtuose, le mouvement dans monde du spectacle, de la danse, du cirque, etc… – deux grands observateurs au regard incisif, précis, afin de saisir des instants précieux et vrais notamment dans le monde du ballet, du théâtre, du cirque, du café-concert, les maisons closes. Ils aiment saisir un instant, un geste, une attitude, une atmosphère et l’immortaliser – deux peintres rarement paysagistes –

 » Le café-concert aux Ambassadeurs  » 1876 env. Edgar DEGAS (Musée des Beaux-Arts/Lyon)
 »Le refrain de la chaise Louis XIII cabaret d’Aristide Briand » 1886 – Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Museum of Art/Hiroshima)

De plus, les deux ont essuyé des critiques assez virulentes dans leur carrière. On ne leur a pas fait de cadeaux ! Par ailleurs, ils étaient dotés d’une grande fidélité en amitié, qu’elle soit amicale-privée ou artistique.

Degas était ami de la famille Dihau. Toulouse-Lautrec un parent de ladite famille. Il lui arrivait fréquemment de se rendre chez l’un de ses membres (tous dans la musique) pour y admirer les tableaux que Degas avait réalisé sur eux. Marie Dihau, cantatrice et musicienne, aura à cœur de faire se rencontrer les deux hommes. La première fois ce sera chez elle. Elle craignait l’humeur de Degas, mais tout se passa bien, chacun ayant fait preuve de courtoisie. Du coup, ils se reverront ailleurs, et même si l’admiration de Toulouse-Lautrec pour Degas n’était pas réciproquement aussi forte qu’elle l’était pour lui comme je l’ai expliqué ci-dessus, tout ce que son ainé (30 ans de différence) a pu lui apporter sur la peinture, y compris les critiques qu’il a pu lui faire, ont été finalement bénéfiques pour le jeune peintre qu’il était .

 » Mademoiselle Marie DIHAU  » 1867 – Edgar DEGAS ( Metropolitan Museum/New York)
 » Esquisse du tableau Musiciens d’orchestre -Portrait du bassoniste Désiré Dihau  » 1870 env. Edgar DEGAS(Fine Arts Museum / San Francisco)
 » Les musiciens d’orchestre  » 1870 env. Edgar DEGAS (Musée d’Orsay/Paris)
« Désiré Dihau » 1890 Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
« Mademoiselle Dihau au piano »(Marie) 1890 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC(Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
 » Marie Dihau au piano » 1869/72 env. Edgar DEGAS (Musée d’Orsay/Paris)

Après cette première rencontre, ils se sont retrouvés pour parler peinture dans certains cafés. Leurs préférés : La Grande Pinte où ils croisaient Manet, Sisley et Pissarro. Le propriétaire du café aimait beaucoup la peinture, se transformant parfois en marchand d’art. Les peintres lui offraient des tableaux qu’il accrochait aux murs de son établissement, ou il en achetait d’autres. Il y avait aussi La Rochefoucault , ou Le Laroche. Dans ce lieu, Degas devenait le maître d’une génération plus jeune parmi laquelle se trouvait Toulouse-Lautrec. Avec ce dernier le sujet était la peinture sur les chevaux. Il donnait à ceux qui l’entouraient certains conseils pour les dessins sur ce sujet notamment. Apprendre de lui était un privilège.

Ils ont souvent fréquenté également Le chat noir, un cabaret rue Massé. Degas vivait non loin de là. Toulouse-Lautrec appréciait le lieu et s’y amusait beaucoup.

Ils ont traité parfois les mêmes sujets , comme les maisons closes. Ils l’ont fait différemment mais avec une certaine audace, de la spontanéité, de la liberté, de l’intensité et de la sensibilité. Pour Degas, nul ne sait réellement quand il a fréquenté ce genre d’endroit, combien de fois il s’y rendait etc… Du coup, beaucoup ont affirmé qu’il y avait été lorsqu’il était adolescent . Donc ses représentations picturales (gardées de façon assez intime et confidentielle dans son atelier ) venaient probablement de ses expériences, mais aussi beaucoup des livres lus sur le sujet ou des conversations échangés avec des amis à ce propos. Il y reviendra des années plus tard vers 1870.

 » Conquête de passage  » 1896- Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée des Augustins/Toulouse)

Chez Lautrec, ses tableaux sur les bordels n’ont pas du tout fait l’objet de confidentialité. Ils ne sont pas restés dans l’ombre. Tout au contraire, il a beaucoup peint, dessiné et réalisé de nombreuses lithographies sur le sujet . Un grand nombre a été exposé de son vivant. Il a été un client assidu et un spectateur et comme je l’avais dit dans un précédent article sur ce peintre, au-delà de cela c’est l’atmosphère qui s’en dégageait qui lui plaisait.

Au contraire de Degas, le thème de la prostitution a été pleinement assumé par Toulouse-Lautrec. Tout le monde était au courant de sa fréquentation régulière des diverses maisons closes connues de la capitale : celle de la rue d’Amboise, de la rue Joubert et de la rue des Moulins.

« Le baiser » 1892 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Collection particulière)

« Ben quoi le bordel ? Nulle part je me sens plus chez moi … Il était le bienvenu dans ces lieux, les pensionnaires l’appréciaient (il faut dire qu’il n’a jamais porté de jugement accusateur, méprisant ou réprobateur sur elles). Il a même beaucoup apprécié leur compagnie – Quant à la patronne, elle le laissait rester autant qu’il le souhaitait pour faire ses croquis, observer le quotidien, la venue du blanchisseur, du docteur, des clients etc etc … Et d’ailleurs, elle lui en achetait pas mal qu’elle accrochait dans le salon d’attente. On l’a beaucoup accusé à l’époque parce que pour beaucoup c’étaient des sujets honteux, et qu’il faisait preuve de provocation et voyeurisme . Ce n’était absolument pas le cas.

Que ce soit chez Degas ou chez Toulouse-Lautrec, l’acte sexuel n’a jamais été montré. Ils ont davantage été intéressés par la gestuelle. L’image du client est souvent marginale chez les deux , représenté le plus souvent avec des accessoires comme des chapeaux notamment et qui sont là pour signaler à quel milieu social ils appartiennent . Tous deux ont évoqué homosexualité entre femmes également. Degas a eu une vision plutôt obscure des bordels et douloureusement pathétique des femmes qui travaillaient là. Chez Toulouse-Lautrec, la vision est différente. Les femmes ne sont pas pour lui des sortes de  » monstres  » et le lieu est plutôt agréable.

« Femme mettant ses bas  » 1883 env. Edgar DEGAS (National Gallery of Norway/Oslo)
 » Le divan  » 1893 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Museu de Arte Assis Chateaubriand/ Campina Grande)
 » Les trois prostituées  » 1879 – Edgar DEGAS (Rijksmuseum/Amsterdam)
« Le blanchisseur de la maison  » 1894 – Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
« L’attente d’un client » Edgar DEGAS 1876/77 – (Collection of Ann et Gordon Getty)

Le cheval fut un autre de leurs sujets communs : Toulouse-Lautrec est né dans une famille où l’on faisait de l’équitation ( son père était un brillant cavalier et lui a transmis très tôt cette passion du cheval ) et de la chasse à courre. Donc il a dessiné, très tôt, cet animal . Des années plus tard, il se rendra souvent sur les champs de course où il pourra côtoyer des chevaux en action, dans leur stalle, ainsi que des jockeys.

Le siècle de Degas fut celui où les courses hippiques seront nombreuses et populaires, et ce même si elles restaient, malgré tout, réservées surtout à des personnes aisées. Il les découvrira un jour en Normandie . Les courses vont le fasciner. Il se rendra très souvent à Longchamp sur l’hippodrome, et aussi au Vésinet qui était plus petit. De plus, il a été un homme de cheval et un cavalier confirmé.

La recherche du mouvement a été, de façon générale, l’une des préoccupations de Degas. Il étudiait beaucoup à ce niveau là. C’est la raison pour laquelle, il fut très attristé, voire même vexé, que l’on puisse le critiquer, par exemple, en prétendant qu’il ne savait pas peindre un cheval.

 » Le Jockey  » 1899 -Henri de TOULOUSE-LAUTREC (lithographie) – Musée Toulouse-Lautrec/Toulouse
« Avant la course à Longchamp » 1869/72 – Edgar DEGAS (Collection particulière)
 »Étude de cavalier » 1895 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC ( Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
 » Le jeune cavalier enfourchant sa monture » 1881 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Galerie Hélène Bailly/Paris)
 » Le champ de courses. Jockeys amateurs près d’une voiture » 1876/1887 – Edgar DEGAS (Musée d’Orsay/Paris)

Le monde de la danse a été un sujet central chez Degas, mais on ignore que pour Toulouse-Lautrec c’est un univers qui a compté également. Le mouvement, l’expressivité de l’instant, la gestuelle, la fascination pour le corps qui bouge, qui danse, qui se cambre, et s’étire.

On aime, ou on n’aime pas, les tableaux de danseuses chez l’un ou chez l’autre. Mais il faut savoir qu’à une certaine époque c’était assez novateur, parce que ils n’étaient pas uniquement centrés sur la beauté de la danseuse, mais plutôt sur l’effort , la tension, l’attente, la scène, le repos, mais aussi la maitrise de l’espace, la lumière, etc …

 »Danseuse dans la loge » 1886 Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Collection particulière)
« Danseuse en bleu et contrebasse » 1888 Edgar DEGAS (Collection particulière)
 » Jardin de Paris Jane Avril « 1893 – Henri de TOULOUSE-LAUTREC (épreuve lithographique marouflée sur toile) (Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
« Danseuse rattachant son soulier » reproduction d’un pastel (Bibliothèque de l’Institut national d’Histoire de l’Art/Paris)
 » La classe de danse  » 1873/74 – Edgar DEGAS (Collection Burrell/Glasgow)
« Dressage des nouvelles par Valentin le Désossé au Moulin Rouge » 1889/90 – Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Philadelphia Museum of Art/Philadelphie)

Ils ont abordé, tous deux, le monde du cirque. Toulouse-Lautrec découvre le cirque Fernando à Montmartre en 1880, il était adolescent. Ce sera une révélation. Déjà une forte attirance pour le mouvement. Il se rendra très souvent dans ce cirque , pour y voir le spectacle et admirer les prouesses des écuyers, écuyères, acrobates, clowns, jongleurs, etc… Degas lui aussi fréquentera ce cirque et s’émerveillera de tout ce petit monde qu’il ne manquera pas de dessiner et de peindre. Pour la petite histoire, sachez que ce cirque (sous un chapiteau) était installé, au départ, rue des Martyrs. Le succès fut tel, que Fernando fit appel l’architecte Gustave Gridaine afin d’en concevoir un autre en dur. Il sera inauguré en 1875.

« Au cirque Fernando-Écuyère sur un cheval blanc » 1888 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Norton Simon Art Foundation / Pasadena)
 » Miss Lala au cirque Fernando  » 1879 – Edgar DEGAS (National Gallery/Londres)

Raoul DUFY-L’ivresse de la couleur …

« Le bleu est la seule couleur qui, à tous ses degrés, conserve sa propre individualité. Prenez le bleu avec ses diverses nuances, de la plus foncée à la plus claire ; ce sera toujours du bleu, alors que le jaune noircit dans les ombres et s’éteint dans les clairs, que le rouge foncé devient brun et que dilué dans le blanc, ce n’est plus du rouge, mais une autre couleur, le rose. » Raoul DUFY

 » Quand je parle de la couleur, je ne parle pas des couleurs de la nature, mais des couleurs de peinture, les couleurs de notre palette qui sont les mots dont nous formons notre langage de peintre.  » Raoul DUFY

 » A suivre la lumière solaire on perd son temps. La lumière de la peinture c’est tout autre chose. C’est une lumière de répartition de composition , une lumière-couleur. Ne croyez pas que je confonde la couleur avec la peinture. Mais comme je fais de la couleur l’élément créateur de la lumière, ce qu’il ne faut jamais oublier, la couleur par elle-même n’étant rien à mes yeux que génératrice de lumière, on voit qu’elle est dans ce rôle, avec le dessin, le grand bâtisseur de la peinture, le grand élément » Raoul DUFY

Raoul DUFY dans son atelier en 1949 / Photographie de BRASSAÏ)

Quel bonheur de pouvoir revenir dans ce beau musée d’Aix-en-Provence, l’Hôtel de Caumont. Le choix de leurs expositions est toujours magnifique et très intéressant. Alors si vos vacances vous portent en Provence cet été , eh bien n’hésitez pas à aller voir Raoul DUFY-L’ivresse de la couleur qui se tiendra jusqu’au 18 septembre 2022. Une exposition née de la collaboration entre l’Hôtel de Caumont et le Musée d’Art moderne de Paris ( MAM )lequel possède de très nombreux tableaux de Raoul Dufy sur la région provençale.

« Paysage de Provence  » 1905 – Raoul DUFY ( Musée d’art moderne/Paris)

Ce que l’on peut vraiment affirmer sur ce peintre aux multiples talents, et qui revient souvent lorsque l’on prend connaissance des propos exprimés sur lui par celles et ceux qui l’ont connu c’est qu’il fut un travailleur acharné au service de sa peinture. Il n’a cessé de se questionner pour découvrir encore plus de choses à son sujet. C’est quelqu’un de très curieux qui a toujours cherché à approfondir la technique que ce soit avec la peinture à l’huile, l’aquarelle, le dessin, la gravure, les illustrations, la décoration sur tissu comme sur céramique. Il a peint avec un plaisir jubilatoire.

Son œuvre picturale féconde, abondante, est primesautière, lumineuse, élégante, pleine de légèreté, de charme, de naïveté, pétillante, pleine d’esprit, et ce jusqu’à la fin de sa vie, même en étant malade. Elle respire le bonheur, un mélange savoureux de réel et d’imaginaire . Les couleurs sont vives, éclatantes, virevoltantes.

Une centaine d’œuvres (prêts du MAM mais également d’autres collections publiques et privées) sont proposées pour un parcours qui démarre en 1908 et nous permet d’une part de connaitre les liens de ce peintre avec ce coin de Méditerranée cher à Cézanne, dont la technique l’a influencée au départ. Après quoi , petit à petit, il s’est forgé son propre style.

La pratique du Maitre d’Aix-en-Provence a transformé la sienne, tout au moins durant quelques années. Elle va l’amener à plus de simplification dans les formes. Après quoi, aux environs de 1919, son langage pictural deviendra beaucoup plus personnel, original, reconnaissable désormais entre tous . On peut dire qu’il s’est épanoui avec une palette de couleurs plus large, un goût pour le décoratif, des lignes plus légères qui lui ont apporté du succès, une dissociation entre la forme et la couleur. Les deux sont complètement indépendantes et ne coïncident jamais vraiment sur la toile.

Il fut un grand admirateur du peintre Claude Lorrain. Il lui est souvent arrivé de se rendre au Musée du Louvre pour voir ses tableaux. Ce qui le subjuguait chez lui c’était la lumière et la profondeur qui s’en dégageait. Il lui dédiera une série de toiles en 1927.

 » Port au voilier, hommage à Claude Lorrain  » 1935 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)

Celui que l’on a surnommé le peintre de la joie ou le peintre du bonheur, voire même l’enchanteur, ce talentueux et grand coloriste, qui fut peintre, graveur, dessinateur talentueux et inventif, auteur de cartons pour tapisserie, créateur sur tissus, sur la céramique ,mais aussi décorateur pour le théâtre, affichiste, est né au Havre en 1877 dans une famille modeste . Léon, le papa, était comptable dans une usine de métaux , mais musicien et chef de chorale à ses heures perdues. C’est probablement de lui qu’il tient cette grande sensibilité artistique qui fut la sienne. Marie, la maman, s’occupait des neuf enfants qu’elle avait mis au monde et dont Raoul était l’aîné.

A l’âge de 14 ans, à la suite de problèmes financiers que rencontrent ses parents, il va devoir abandonner ses études afin trouver un travail et aider la famille. Ce sera chose faite dans une société d’importation de café. Passionné par le dessin , il décide de prendre, en parallèle, des cours du soir à l’École des Beaux Arts de la ville. C’est là qu’il rencontre celui qui deviendra un ami fidèle : Othon Friesz. Premier tableau encourageant sous la direction de Charles Lhuillier, un peintre admirateur de Ingres, première expo à 15 ans, suivie par d’autres car son travail plait. Il aime peindre en extérieur avec de nombreux sujets ayant attrait au maritime (le port, la mer, les touristes balnéaires etc…)

Grâce à une bourse d’études attribuée par sa ville natale , il part à Paris en 1900 et retrouve Friesz à Montmartre. Il entre à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de la capitale afin de perfectionner sa technique . Installation dans un atelier de l’impasse Guelma.

Au départ, on sent chez lui l’influence de Boudin, puis des impressionnistes avec une préférence pour Monet, Manet, Renoir et Pissarro. Elle s’effacera en 1904 lorsqu’il tombera en admiration devant un tableau de Matisse (Luxe, charme et volupté) dont les couleurs le subjugue :  » J’ai compris toutes les nouvelles raisons de peindre et le réalisme impressionniste perdit pour moi son charme à la contemplation du miracle de l’imagination introduite dans le dessin et la couleur. » Le fauvisme sera une révélation pour lui.

Il va alors l’expérimenter en compagnie d’Albert Marquet, puis en 1907/1908 débutent les premiers voyages initiatiques dans le midi de la France, en Provence, avec le peintre Georges Braque, un autre de ses amis de jeunesse : Martigues, l’Estaque, Marseille . Tous deux, comme bien d’autres avant eux, sont fascinés par Cézanne, qui restait la grande référence avant-gardiste . Ils se lancent dans des recherches approfondies sur l’espace et les volumes. Ce travail amènera Braque vers le cubisme.

Dufy, quant à lui, souhaitera approfondir l’œuvre de Cézanne et le fera jusqu’en 1914. Il conservera malgré tout ses couleurs fauves, géométrisera ses formes. Son art va s’épanouir. En 1921, il expose à la galerie Bernheim. Les amateurs enthousiastes le découvrent et à partir de là, la célébrité arrive.

« Le café à l’Estaque » ou  » L’apéritif  » Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Les arbres à l’Estaque  » 1908 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
« Les barques aux Martigues » 1910 env. Raoul DUFY (Musée Ziem/Martigues)

Tout ce qu’il a pu apprendre dans cette période cézanienne, ses propres travaux notamment dans l’élargissement de sa palette de couleurs, sera utilisé lorsqu’il retournera à Paris, mais également en Normandie, avec différents thèmes. Les paysages maritimes ont toujours été un sujet qui l’a passionné. Il en a toujours été entouré : le port du Havre , la plage de Sainte-Adresse , la jetée à Honfleur etc… Les bords de la Méditerranée lui en offrira bien d’autres aussi. Que ce soit la mer, les baigneuses, les paysages côtiers, les ports, les régates, les fêtes maritimes, tous les loisirs de la mer appréciés par la société de son époque, seront une source d’inspiration pour lui.

« La plage de Sainte-Adresse (Le Havre) » non daté – Raoul DUFY (Musée des Beaux-Arts Jules Féret/Nice)
« Nu à la coquille  » 1933 Raoul DUFY (Musée des Beaux-Arts Jules CHÉRET/Nice)
 » La jetée à Honfleur  » 1928 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris) (Le tableau illustre l’affiche de l’expo)
 » L’Estacade à Sainte-Adresse » 1902 Raoul DUFY (En dépôt au Musée des Beaux-Arts de Reims)
 » Régates  » 1935 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Henley régates aux drapeaux » 1932 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Le yacht pavoisé au Havre » Raoul DUFY 1904 – (Musée d’art moderne André Malraux/Le Havre)
« La jetée-promenade à Nice  » 1924/26 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)

Il a également porté un grand intérêt aux fleurs et aux plantes, surtout dans sa période fauviste. On peut même dire que fut un temps il a été un grand spécialiste de thèmes floraux notamment lorsqu’il a travaillé sur tissu pour le couturier Jean Poiret ou pour la soierie lyonnaise Bianchini-Ferier, ou bien au travers de ses aquarelles de petites fleurs : anémones, coquelicots, bleuets et autres , mais aussi dans ses illustrations de livres et lithographies. Il a notamment travaillé, en tant que tel, pour L’herbier de Colette. Tout est empreint de simplicité, de fraîcheur, de gaieté. L’écrivaine fut ravie, elle dira  » Que serait devenu mon petit essai botanique privé de Dufy ?  » …

 » Branche d’iris  » 1948 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
« Anémones et tulipes » 1942 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
« Les marguerites » 1943 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Maison et jardin » 1915 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Une page de l’Herbier de Colette  »

Apollinaire fera appel à lui en 1910/11 pour illustrer un recueil de poésies diverses sur des animaux. Une trentaine au total. Il utilisera pour ce faire une technique datant du Moyen-Âge : la gravure sur bois. Ce livre, Le Bestiaire, qui de nos jours est considéré comme un chef-d’œuvre, n’a malheureusement pas eu le succès lors de sa sortie. Très peu d’exemplaires furent vendus. Il récidivera avec Apollinaire en 1926 pour Le poète assassiné.

 » Le dromadaire » Illustration Raoul DUFY pour le  » Bestiaire  » de Guillaume APOLLINAIRE en 1911 Avec ses  »Quatre dromadaires Don Pedro d’Alfaroubeira courut le monde et l’admira. Il fit ce que je voudrais faire
Si j’avais quatre dromadaires.
 » G.A.
 » La souris  » Illustration Raoul DUFY pour le  » Bestiaire  » de Guillaume APOLLINAIRE en 1911  » Belles journées, souris du temps, vous rongez peu à peu ma vie. Dieu ! Je vais avoir vingt-huit ans,
Et mal vécus, à mon envie. »
G.A.

Entre 1920 et 1935 ses activités seront diverses : Il illustrera, entre autres, Les Madrigaux et l’Almanach de Cocagne pour Mallarmé, des costumes pour la pièce Le bœuf sur le toit de Jean Cocteau à la Comédie des Champs-Elysées, travaillera avec le céramiste Artiga, effectuera de nombreux voyages en Italie. En 1935, il rencontre Jacques Maroger, chercheur, restaurateur de tableaux au Musée du Louvre qui a retrouvé la recette de l’huile du peintre Giorgione pour ses tableaux, Le Médium. Ses effets de transparence de lumière ressemblent à de l’aquarelle. Dufy va souvent l’utiliser.

L’exposition revient également sur la fresque La Fée Électricité. Il n’a pas été possible qu’elle fasse le voyage jusqu’à Aix-en-Provence. C’est donc au travers du numérique qu’elle est proposée. Cette œuvre est importante dans la carrière du peintre. Les organisateurs de l’Exposition internationale des arts et techniques à Paris ont contacté Dufy en 1937 pour une décoration qui raconterait l’histoire de l’électricité sur le mur d’un hall situé dans le Palais de la Lumière et de l’Électricité qui fut construit par Robert Mallet-Stevens. C’est une fresque d’inspiration mythologique de taille assez grandiose (600 M/2), composée de 250 panneaux, . Elle se trouve désormais au Musée d’Art moderne de la capitale (photo ci-dessous). Elle fut cédée au Musée d’art moderne en 1964 par EDF (Électricité de France)

 » C’est un chef-d’œuvre. Dufy a une grande largeur de vue. Il propose un panorama complet entre, d’une part, la technologie, et, d’autre part, des éléments naturels. La représentation des arbres, du vent dans les feuilles par exemple, est fabuleuse ! Parallèlement il s’était documenté pour représenter des technologies très précises, aussi bien la centrale thermique d’Ivry, près de Paris, que des postes de TSF, l’ancêtre de la radio, ou des objets aujourd’hui oubliés  » Fabrice HERGOTT (Historien de l’art, conservateur de musée)

Il s’est marié en 1911 avec une niçoise : Eugénie Brisson – Aucun enfant n’est né de cette union.

La fin de sa vie sera terrible car il va endurer de grandes souffrances à cause de sa maladie (polyarthrite aigüe) . Tout a commencé en 1935 par des douleurs dans les doigts, suivis au fil du temps par des phases de déformation permanente , d’engourdissement, puis de raideur qui s’étendront à toutes les articulations, pour finir par une invalidité permanente. Il sera contraint de quitter le climat froid pour un autre meilleur dans le sud. C’est ainsi qu’il vivra à Nice, puis à Céret.

Entre deux, il fait des cures thermales, s’essaie de nouveaux traitements expérimentaux à base de cortisone proposés par des médecins américains. Pour ce faire, il se rend aux Etats-Unis, très affaibli physiquement, en fauteuil roulant . Il supportera ces traitements très difficilement, fera face à des graves effets secondaires (problème digestifs, œdèmes etc…) mais, au bout du tunnel, un mieux qui lui permettra de marcher à l’aide de béquilles et ne plus avoir besoin de quelqu’un pour appuyer sur ses tubes de peinture. Il se remet à peindre et dessiner avec plaisir.

Sa maladie a quelque peu bouleversé sa façon de peindre, de dessiner, et sa technique, mais en même temps c’est une période de sa vie où son art était en pleine maturité. Beaucoup plus de transparence, de lumière, de sophistication. Beaucoup de séries et de variations diverses. La couleur est encore plus omniprésente qu’autrefois, et la musique accompagne sa peinture. Il est malade, mais il veut continuer à peindre un monde de joie, de spontanéité, d’idéal.

 » Ma peinture va bien. Est-ce la cortisone ou les hormones, mais je peins, en ce moment, des sujets que j’ai étudiés quand j’étais jeune et qui ne m’avaient plus satisfait depuis longtemps. Sur des choses construites à la manière de Cézanne, j’ai ajouté des couleurs pures de mon cru que je cherchais en vain depuis plus de 30 ans ! Est-ce une renaissance ou un chant du cygne, du fauvisme ou dans l’excitation du travail réussi, une erreur de mes sens abusés !  » R.D. lors d’un séjour en Arizona pour l’un de ses traitements.

En 1949 il est nommé commandeur de la légion d’honneur. Trois ans plus tard, il remportera le Grand prix international de peinture à la 26e Biennale de Venise, qui couronne l’ensemble de sa carrière. Il meurt dans sa maison à Forcalquier d’une crise cardiaque en 1953 . Sa dernière demande fut, parait-il, qu’on ouvre les fenêtres pour qu’il regarde les montagnes. Il sera enterré au cimetière de Cimiez à Nice en 1956.

Son épouse décèdera en 1962. Elle fera des legs importants d’œuvres de son époux à différents musées de France que ce soit à Paris, Le Havre ou Nice.

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Héroïnes romantiques …

Le musée de la vie romantique est un endroit charmant qui se trouve non loin de la butte Montmartre, rue Chaptal, dans le 9e arr. de Paris, un quartier que l’on nommait La nouvelle Athènes. Il fait partie des trois musées littéraires de la capitale avec la Maison Balzac et la Maison Hugo. C’est dans cet intemporel hôtel particulier à deux étages, avec un beau petit jardin de roses, que s’est installé en 1830 le peintre portraitiste Ary Scheffer. Il fera construire deux ateliers à verrière.

Durant des années, il va recevoir tout ce qui comptait d’important dans la vie artistique, intellectuelle parisienne. On y croisera, au fil du temps : Géricault, Sand, Chopin, Liszt, Delacroix, d’Agout, Lamartine, Tourgueniev, Gounod, Dickens etc etc… Il deviendra un endroit très réputé.

Scheffer louait la maison. Lorsqu’il décède en 1858, sa fille Cornélia l’achète. A sa mort, elle sera reprise par la petite nièce du peintre Noémie Renan-Scheffer, et avec elles reprendront les réceptions des personnalités les plus en vue de leurs époques respectives.

En 1956, l’hôtel particulier est vendu à l’État français afin d’en faire un musée. Ce sera chose faite en 1982 en tant qu’annexe du Musée Carnavalet sous le nom Musée Renan-Scheffer. Il deviendra Musée de la vie romantique en 1987.

Musée de la vie romantique

Jusqu’au 4.9.2022, le musée aborde la représentation des Héroïnes romantiques dans l’art du XIXe siècle. On a souvent abordé les femmes de cette période en tant que modèles, muses, artistes, créatrices, mais jamais les héroïnes victimes, résignées, désespérées, mélancoliques, malheureuses, tragiques, fragiles, détruites par l’amour, mortes prématurément ou exilées, devenues folles aussi à cause d’une forte passion amoureuse . Elles sont sensibles, souvent représentées comme frêles et pâles, issues de différents milieux sociaux.

Une centaine d’œuvres (peintures, manuscrits, objets, sculptures) sur un parcours en trois espaces, pour parler : de ces héroïnes du passé, des héroïnes de fiction et des héroïnes en scène, qui ont marqué les esprits et l’imaginaire de l’époque. A la question qu’est-ce qu’une héroïne ? on peut répondre qu’il s’agit d’une personne réelle ou fictive assez remarquable, passée ou contemporaine, avec des qualités importantes, qui a accompli des actes ou des exploits qui l’ ont rendue exceptionnelle, actes qui ont été racontés et transmis à d’autres générations au fil du temps. Leur destinée a été relativement sombre, funeste, fatale, mais fascinante aussi.

C’est une expo très intéressante parce qu’elle réunit à la fois la peinture, la sculpture, la littérature, l’opéra, le ballet et l’Histoire aussi. Je dis l’Histoire parce que le XIXe siècle a été traversé par beaucoup d’évènements : la Révolution, la Restauration, l’Empire et avec Napoléon le Code civil de 1804, un ouvrage qui affirmait le patriarcat et la domination masculine.

Les femmes étaient sous l’autorité d’un père et plus tard d’un époux. C’est lui qui choisissait le lieu de résidence de la famille, qui gérait la fortune, et imposait le mariage de son choix à ses enfants. La femme restait quelque peu « enfermée » dans ce cadre familial, lui obéissait et se devait de s’occuper de la maison et des enfants . Bien souvent elle était trompée. Du coup, au fil des années, elles vont se mobiliser pour sortir de ce carcan. Fin XVIIIe elles vont revendiquer pour l’obtention du droit au divorce, l’obtiendront à la Révolution, le perdront sous la Restauration. Il sera rétabli en 1884 sous la Troisième République.

 » Jeanne Deroin portée en triomphe, tenant un calice portant l’inscription « suffrage universel des femmes » 1848 Lithographie / Bibliothèque Marguerite Durand/Paris – Jeanne était une ouvrière lingère qui deviendra institutrice. Une féministe de l’époque, socialiste, qui se présentera aux élections législatives en 1849. Elle sera soutenue par le monde ouvrier, mais ne l’emportera pas. Elle tombera dans l’oubli. D’autres femmes continueront la lutte après elle.

Des exemples de femmes engagées sont nommées dans cette expo : Flora Tristan (enfance malheureuse, mariage qui le sera tout autant. Femme battue qui va se rebeller et obtiendra la séparation d’avec son époux. A partir de là, elle fera entendre sa voix notamment pour le droit au divorce, et les questions sociales, voyagera, écrira et sera en quelque sorte une journaliste-reporter ) …. George Sand qui n’a pas hésité à prendre George comme prénom de plume, qui s’habillait comme un homme, fumait la pipe et qui pour écrire fera le choix de se retirer, voire même de se confiner. Ce choix on ne lui a pas suggéré ni imposé, elle a voulu qu’il en soit ainsi. Et dans ses livres, les femmes ne ressemblent en rien à celles de son époque, elles sont libres dans leur vie comme dans l’amour. D’autres écrivaines ( des écrivains aussi ) rédigeront des romans sentimentaux dont les jeunes demoiselles étaient très friandes parce qu’elles vivaient une autre vie que la leur.

Ces héroïnes ont fait beaucoup parler d’elles que ce soit au travers de la littérature, la sculpture, ou la peinture, la danse, avec des artistes comme : Eugène Delacroix, Frédérique O’Connell, Marie d’Orléans, Anne-Louis Girodet, Théodore Chassériau, Félicie de Fauveau, Antoine Jean Gros, Léon Cogniet, Léopold Burthe, des écrivains comme Madame de Staël, George Sand, Victor Hugo, Gustave Flaubert, Chateaubriand, Alfred de Musset … des comédiennes, des danseuses, ou des cantatrices qui les ont interprétées.

Cela nous amène donc à penser que le Romantisme, qui a duré de la fin du XVIIIe aux années 1850, n’a pas été uniquement masculin. L’histoire de ces femmes s’est ancrée dans l’imaginaire de l’époque, elles ont été des sortes de mythes qui ont inspiré les artistes romantiques. Elles furent passionnées et ont eu, très souvent un destin tragique, une histoire complexe, mais poétique aussi. Elles ont été l’inspiration d’une révolution artistique majeure.

Le personnage féminin qui a été un modèle absolu de ces héroïnes, c’est incontestablement Cléopâtre dont le suicide a inspiré tant de monde dans le domaine de l’artistique. On a eu plusieurs facette de Cléopâtre selon celui ou celle qui en a parlé, qui l’a peinte ou sculptée.

Parmi les héroïnes dites du passé, on trouve, entre autres, Saphô, Antigone, Anne Boleyn, Jeanne de Castille, Marie Stuart, Jeanne d’Arc, Jane Grey, et Héloïse. Celles dites de fiction se nomment : Atala, Esmeralda, Ourika, Juliette, Desdémone, Velléda, Corinne, Juliette, Mathilde, Lélia, Madame Bovary, Virginie . Parmi les héroïnes dites de scène des danseuses, des tragédiennes, des cantatrices, toutes des femmes adulées : Maria Malibran, Marie Taglioni, Rachel, Giuditta Pasta, Mademoiselle Mars.

 » Corinne au Cap Misène » 1818/21 François GÉRARD – A la mort de Madame de Staël, leur amie, le prince Auguste de Prusse et Juliette Récamier commande ce tableau au peintre. Il illustre un épisode d’un livre de l’écrivaine  » Corine ou l’Italie ». Pourquoi ce choix ? eh bien tout simplement parce que le roman fut publié l’année où ils s’étaient rencontrés, 1807, et ils se retrouvaient tous deux dans l’histoire a savoir celle de l’amour impossible entre Corine et Oswald. Le prince va offrir le tableau à Juliette qui le gardera chez elle jusqu’à sa mort. Elle en fera don, par testament, au Musée des Beaux Arts de Lyon, ville où elle avait vu le jour.
Au Musée de la vie romantique c’est le tableau de Marie Victoire JACQUOTOT d’après François GÉRARD qui est présenté. Il porte le même intitulé :  » Corinne au Cap Misène » 1825 – (Musée du Louvre/Paris)
« Othello et Desdémone » Ière moitié du XIXe siècle Jules Robert AUGUSTE (Musée du Louvre/Paris)
 » Desdémone maudite par son père » 1852 Eugène DELACROIX (Musée des Beaux-Arts/Reims) Desdémone est un personnage issu de la pièce de Shakespeare « Othello » . Elle épouse ce dernier et part vivre avec lui à Chypre. Une fois sur place, elle est accusée, à tort, d’infidélité. Elle est innocente mais son époux ne la croit pas et la tue en l’étouffant.

Comme je l’ai indiqué, ces héroïnes furent des personnages réels et d’autres fictifs, qui, de par leur statut de femmes à l’époque, se devaient d’être plutôt en retrait, effacées. Or, elles vont connaître une passion amoureuse terrible qui va les extraire de cette condition. Du coup, elles seront tiraillées entre cet amour passionnel, leur situation dans la société où l’homme est souvent dominant , leur éducation. Elles devront souvent faire un choix et se sacrifieront.

Généralement, elles connaissent un amour impossible, contrarié, absolu, fidèle.. Elles aiment au-delà d’elles-mêmes, sont prêtes à braver tous les interdits, se dressent contre leurs familles, et c’est souvent dans la mort qu’elles trouvent une solution, à moins que la démence ne les gagne. Et dans les deux cas, elles sont persuadées que cela n’a pas d’importance parce que leur amour continuera après, et la passion aussi.

Pour bien des artistes, et notamment les écrivains, ces héroïnes représentent un éternel idéal féminin, un fantasme rêvé, quasiment inaccessible. Ils en font un souvenir qui devient sacré et plus présent encore que de leur vivant.

On emploie l’adjectif diaphanes en parlant d’elles. Il s’agit en fait de leur teint très pâle, tel celui d’une morte, mais qui est très beau. C’est un terme souvent employé dans le romantisme parce qu’il traduit une fragilité maladive, une souffrance. Cette blancheur a longtemps été un des canons de la beauté parce que, au départ, elle était signe de pureté, chasteté, candeur. Il y a aussi un autre adjectif employé : éthérées, dans le sens où elles le sont tellement qu’elles sont quasiment plus un esprit immatériel, qu’un être de chair.

Qui sont -elles ? Je vous propose d’aller à la rencontre de certaines d’entre elles :

Jane GREY : est montée sur le trône d’Angleterre en 1553. Elle va en redescendre aussi vite qu’elle y est parvenue. Elle était la fille de Henry Grey, marquis de Dorset, duc de Suffolk, et de Frances Brandon petite fille de Henri VIII. C’est une jeune fille très pieuse, cultivée, intelligente, qui recevra une excellente éducation. Elle épousera à 16 ans John Dudley duc de Northumberland, pas plus vieux qu’elle. Une décision du jeune roi Edouard VI va bouleverser sa vie. Lorsqu’il tombe malade et meurt à 15 ans, il laisse derrière lui un testament faisant de Jane son héritière à la couronne. Elle monte sur le trône, en sera destituée neuf jours plus tard et sera guillotinée, avec son mari, sur ordre de Marie Tudor.

 » Le supplice de Jane GREY  » 1833 Paul DELAROCHE (The National Gallery / Londres)

Héloïse ... En 1115, adolescente, on confie son éducation à un théologien Pierre Abélard, 36 ans. Ils vont tomber amoureux l’un de l’autre, follement, passionnément. De cet amour interdit naitra un fils. Ils se marient dans le plus grand secret. Malheureusement, l’oncle de la jeune fille, un chanoine, l’apprend et furieux fait émasculer Pierre. Ce dernier deviendra moine, et Héloïse entre au couvent. Faute de pouvoir vivre leur amour au grand jour, ils s’aimeront au travers d’une incroyable et brûlante correspondance. C’est dans la mort qu’ils se retrouveront puisque leurs restes seront transférés, en 1800, à la demande de Alexandre Lenoir, fondateur des Monuments français, au cimetière du Père Lachaise. Le public viendra nombreux pour se recueillir devant leur tombeau.

Cette histoire, qui sera largement diffusée par la littérature, va en inspirer plus d’un à commencer par Jean-Jacques Rousseau. Héloïse est devenue une héroïne. Les peintres ne seront pas en reste pour l’évoquer .

« Héloïse embrassant la vie monastique » 1812 – Jean Antoine LAURENT (Musée national des châteaux de Malmaison et de Bois Préau/ Reuil Malmaison)

Jeanne de Castille … On lui a attribué le surnom de La folle. Elle fut la fille de Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille. C’est une jeune femme qui a beaucoup aimé les arts et elle était réputée comme étant dotée d’un esprit d’une grande subtilité. Elle n’a que 16ans lorsqu’elle épouse, pour raison d’État, Philippe le Beau, fils de Marie et Bourgogne et Maximilien d’Autriche. Mariage certes arrangé mais qui va, très vite, se transformé en amour, et en véritable passion exacerbée pour elle. Ils auront plusieurs enfants dont Charles Quint . Malheureusement, lui est un coureur, un infidèle, qui la laisse souvent seule face à sa jalousie. Son état va très vite se détérioré, elle sombre dans la dépression. Compte tenu qu’elle n’a aucune affinité pour la religion, elle ne peut y trouver de consolation.

Sa mère, Isabelle, s’inquiète. Elle pense qu’en raison de la répugnance que sa fille éprouve pour la religion, elle n’est pas capable de monter sur le trône. Elle préfère le céder à son propre mari Ferdinand. S’ensuivra alors une lutte acharnée entre ce dernier et le mari de Jeanne, Philippe le Beau. Malheureusement, il décède en 1506. Dans l’absolu, Jeanne est reine d’Espagne, mais on la pense folle car, inconsolable, elle ne quittera pas le cercueil de son mari et le gardera même dans ses appartements. Son fils , Charles Quint, l’écarte très vite du pouvoir et l’enferme au château de Tordesillas. Elle y restera jusqu’à sa mort, et subira de mauvais traitements.

 » la démence de Jeanne la Folle  » 1867 – Lorenzo VALLES (Musée du Prado/Madrid)

Sapho ... Une poétesse du VIIe siècle, vivant sur l’île de Lesbos. Elle aime d’autres femmes et leur dédie ses poèmes, lesquels sont chantés, accompagnés par une lyre. Ce personnage antique a énormément fasciné les artistes en général, quel que soit leur art. Baudelaire, Ovide, ou Byron ont loué Sapho, tout comme Ingres, James Pradier; David, ou Antoine Gros et chacun l’a vue à sa manière avec fascination. Elle est devenue un personnage majeur du romantisme, ténébreuse, brûlante, enflammée, mélancolique, fantomatique, souffrante, méditative, et surtout très aimante qui, attirée par son reflet dans l’eau, se donnera la mort en se jetant d’une falaise.

Elle fut, de son vivant, très attirée par les jeunes femmes. Du reste son nom donnera naissance au mot saphisme qui désignera l’homosexualité, tout comme le terme lesbienne viendra de Lesbos l’île où elle vécut.

« Sapho à Leucate » 1801 Antoine Jean GROS (Musée d’Art et d’Histoire Baron Gérard/Bayeux) Fatal rocher, profond abîme ! Je vous aborde sans effroi ! Vous allez à Vénus dérober sa victime : j’ai connu l’amour, l’amour punit mon crime. Ô Neptune ! Tes flots seront plus doux pour moi ! Vois-tu de quelles fleurs j’ai couronné ma tête ? Vois ce front si longtemps chargé de mon ennui, orné pour mon trépas comme une fête du bandeau solennel étincelle aujourd’hui ! …  » Alphonse de LAMARTINE

Jeanne d’Arc et Marie Stuart : deux époques à savoir le Moyen-Âge et la Renaissance , mais deux femmes héroïnes du passé. Pour beaucoup, elles apparaissent comme des victimes, des références historiques, deux destins réels.

Marie Stuart était déjà reine (Écosse) au berceau. Elle sera furtivement reine de France en épousant François II. Lorsqu’elle se retrouve veuve, elle décide de repartir en Angleterre en 1561. Quatre ans plus tard, elle va se marier avec son cousin dont elle aura un fils. Son époux sera assassiné. Elle sera alors soupçonnée car souhaitant s’unir à celui qui est supposé être l’auteur de ce crime : James Hepburn. Marie sera emprisonnée. Elle s’évadera et retrouvera son trône grâce à celle qui pourtant la déteste, Elisabeth Ière d’Angleterre. Par peur qu’elle ne lui prenne sa place, Elisabeth la fera, à nouveau, emprisonnée. La captivité va durer 18 ans et se terminera par une exécution en 1587 – Ses amours seront célèbres et souvent évoquées dans la littérature. Elle sera l’objet d’un grand intérêt artistique, notamment l’opéra avec Donizetti

« Marie Stuart quittant la France » 1863 Edouard HAMMAN (Musée d’Art et d’Histoire/La Rochelle)

Jeanne, bergère à Domrémy, était très croyante. C’est un appel de Dieu qui la fera partir aux croisades durant la guerre de Cent Ans. Même si elle fut l’objet de moqueries, elle deviendra un exemple : une combattante, une patriote courageuse ,celle qui a délivrer sa ville et amènera Charles VII au sacre à Reims, un symbole de pureté, et sa mort au bûcher en 1431 ne fera qu’accroitre l’intérêt qu’on lui portera. Nombreux seront les artistes qui seront très intéressés par son histoire et par une facette de sa personnalité et de ce qu’elle a pu représenter, notamment les peintres et certains sculpteur : Jean Dominique Ingres – Eugène Devéria, Eugène Thirion, Edmé Gois, Pierre Henri Revoil, Paul Delaroche, Alexandre Evariste Fragonard, Claudius Jacquand, Henri Scheffer etc etc…

« Jeanne en prière » 1837 – Marie d’Orléans (Musée de la vie romantique/Paris)
« Jeanne d’Arc malade interrogée dans sa prison par le cardinal de Winchester » 1824 Paul DELAROCHE (Musée des Beaux-Arts/ Rouen)
« Jeanne sur le bûcher  » 1822 – Alexandre Evariste FRAGONARD (Musée des Beaux Arts de Rouen)

Juliette : va vivre une magnifique, tragique et bouleversante histoire d’amour avec Roméo. Cette histoire est née, entre 1594 et 1596, de la plume sensible et poétique de William Shakespeare. Deux jeunes amants issus de deux familles qui se détestaient : Montaigu et Capulet, vont laisser cours à leurs sentiments , malgré cette haine, malgré les interdits, et pour n’avoir jamais à se séparer ils se retrouveront dans la mort. C’est le mythe de l’amour absolu !

Refusant de s’unir à Pâris, l’homme que ses parents ont choisi pour elle, elle épouse en secret celui qu’elle aime, Roméo, et boira une potion que lui donnera le Frère Laurent, et qui permettait de faire croire a tous qu’elle était morte. Or, elle se réveille deux jour plus tard et trouve le cadavre de Roméo à ses côtés. Ne pouvant vivre sans lui, elle se donnera la mort.

« Roméo et Juliette au tombeau des Capulets  » 1850 env. Eugène DELACROIX (Musée national Eugène Delacroix/Paris)

Ophélie : il s’agit d’un personnage fictif, inventé au théâtre par Shakespeare. On la représente comme la fille d’un chambellan et conseiller du roi, Hamlet. Elle tombera follement amoureuse de Polinius. Son père n’approuvera absolument pas, car il craint que ce jeune prince ne profite de sa fille et lui fasse perdre sa virginité. Il le tue. Ophélie sera détruite par cet acte, deviendra folle et se suicidera.

L’image très poétique d’Ophélie se mourant près d’un ruisseau, entourée de fleurs, se tenant à une branche comme pour se retenir dans une sorte de beauté sereine, va beaucoup inspirer la peinture !

« Ophélie » 1852 – Léopold BURTHE (Musée de Poitiers/Poitiers)  » Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles la blanche Ophélie flotte comme un grand lys, flotte très lentement, couchée en ses longs voiles… » Arthur RIMBAUD

Atala et Velléda : héroïnes de deux romans de Chateaubriand : le premier est paru en 1801. Il y a eu deux parties : 1) Atala ou les amours de deux sauvages dans le désert 2)René . Le second Les Martyrs publié en 1809.

La première (Atala) est une jeune vierge indienne vivant dans une tribu en Louisiane. Elle va s’éprendre d’un prisonnier condamné au bûcher. Pour le soustraire à cette mort, elle s’enfuit avec lui. Par fidélité à la promesse qu’elle avait faite à sa mère mourante, elle renoncera à cet amour et s’empoisonnera . La seconde (Velléda ) est une druidesse gauloise, toujours parée d’une couronne de verveine, qui soulèvera son peuple pour se battre contre la domination romaine. Elle est faite prisonnière par un soldat de l’empire romain, Eudore, et tombe amoureuse de lui. Mais elle est une prêtresse et sait qu’elle ne doit pas rompre ses vœux sacrés. Pour éviter à son peuple une bataille sanglante, elle va préférer se sacrifier en se tranchant la gorge avec sa propre faucille.

Là encore, de telles héroïnes ne pouvaient qu’amener une fascination et un vif intérêt chez les artistes que ce soit en peinture comme en sculpture, et à l’opéra aussi puisqu’une œuvre lyrique intitulée Atala, en trois actes, fut écrite par Giovanni Pacini en 1818 d’après le roman de Chateaubriand.

 » La communion d’Atala  » 1808 Pierre Jérôme LORDON (Musée de la vie romantique/Paris)
 » Atala au tombeau  » 1808 Anne-Louis GIRODET (Musée du Louvre/Paris)
 » Velléda  » 1838 env. Bronze Hippolyte MAINDRON (Maison de Chateaubriand/Domaine départemental de la Vallée-aux-Loups/ Hauts de Seine)

Esméralda : personnage célèbre et héroïne romantique de Victor Hugo. La jolie bohémienne insouciante qui danse pieds nus, faisant faire des tours à sa chèvre, sur le parvis de Notre-Dame à Paris, attise l’amour de plusieurs hommes : Quasimodo, Frollo, Gringoire et Phœbus. Elle veut rester chaste, mais tombera amoureuse de Phœbus, lequel est fiancé à Fleur de Lys. Frollo, qui est fou de désir pour Esméralda, poignarde Phœbus. La jeune gitane est accusée et condamnée à être pendue.

Frollo essaie de la sauver en échange de son amour, mais elle s’y refuse. Quasimodo arrive à l’enlever et l’amène dans les tours de la cathédrales. Phœbus qui, finalement, n’était que blessé, n’accepte pas de témoigner en sa faveur, par peur de perdre sa fiancée.

Après maintes péripéties, Esméralda sera, jugée comme sorcière, et finalement pendue au gibet de Montfaucon. Dès la parution du roman relatant son histoire, elle va se retrouver au centre de l’intérêt qu’elle va inspirer à la danse, l’opéra, la peinture et la sculpture de l’époque romantique.

 » Quasimodo sauvant Esméralda des mains des bourreaux » 1832 Eugènie HENRY (Maisons de Victor Hugo/Paris-Guernesey) *

Virginie : Personnage issu du roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre qui connaitra un triomphe et deviendra une source d’inspiration pour d’autres écrivains dans le siècles qui suivront. Il y a dans ce livre tous les thèmes chers au cœur du romantisme, à commencer par une nature sublime. Paul et Virginie ont été élevés ensemble comme frère et sœur . Adolescente, la jeune fille éprouvera des sentiments plus forts pour Paul. Elle va taire sa passion, quitte l’île sur laquelle ils vivent et part en France. Une fois à Paris, rien ne l’intéresse, le jeune homme reste dans ses pensées. Lui l’attend. Ils s’écrivent. Deux ans plus tard, elle décide de retourner auprès de lui et vivre son amour au grand jour. Malheureusement, elle se noie lors d’une tempête qui secoue fortement le bateau. Son corps est repêché. Paul l’enterre dans un endroit que tous deux chérissaient sur leur île.

 » Virginie retrouvée morte sur la plage  » 1849 env. Edme Alexis Alfred DEHODENCQ (Musée départementale de l’Oise/Beauvais.  » « le corps de la jeune fille est étendu sur la plage. Il semble qu’il y ait quelque chose de l’ondulation de la vague qui l’a porté tant la ligne est noble est souple. Les cheveux sont dénoués, la tête de profil, un peu renversée en arrière, dégage le cou et les épaules nues, allonge la courbe du corps qui, très douce, part du front, se continue par la poitrine et sans se briser, se prolonge jusqu’aux pieds d’un mouvement de caresse lente et qui s’attarde….  » Extrait du livre de Jacques Henri BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

L’époque romantique c’est aussi un engouement incroyable pour le théâtre, le ballet, et l’opéra. Les trois attirent plus de monde que les livres ou du moins ils sont plus accessibles. Les héroïnes désespérées et passionnées sont interprétées par des artistes que le public adore et il vient nombreux pour les voir sur scène. Elles s’appellent : Mademoiselle Rachel, Mademoiselle Mars, Marie Taglioni, Carlotta Grisi, Maria Malibran, Giuditta Pasta, Harriet Smithson. Plus que des artistes ce sont de véritables icônes

Héroïnes de la danse à l’Opéra : Marie Taglioni & Carlotta Grisi :

A l’aube du XIXe siècle le romantisme s’empare de l’Europe que ce soit en littérature, musique et danse également. Les sujets mythologiques laissent la place au monde du rêve, de l’imaginaire et des passions.

Neuf ans avant Giselle, le vrai ballet romantique, en 1832, sera La Sylphide de Philippe Taglioni. C’est la plus fidèle et exacte image de ce que pouvait être ce type de ballet. A l’aube de ce courant et de l’idée de rompre avec les influences de l’ancien régime, il sera le pur produit d’un souffle nouveau, féérique, et même, à sa façon, empreint d’une petite  note de sensualité.

Historiquement parlant, ce fut le premier  » ballet blanc  » parce que le premier dans lequel une danseuse éthérée va apparaître avec un costume que l’on appellera tutu ( long ) fait de tulle, mousseline et voile blanc, transparent, lequel révolutionnera le monde de la danse de l’époque. Cette danseuse sera Marie Taglioni

 » Marie Taglioni dans la Sylphide  » 1837 Jean-Auguste BARRE (Musée des Arts décoratifs/Paris) – « «  Marie Taglioni réunit une grâce inexprimable, voluptueuse avec décence. Toutes ses attitudes sont du plus noble, mais du plus agréable à regarder aussi. Il y a dans ses mouvements une harmonie qui plait et dans ses hardiesses une aisance qui ne se permet pas de s’en effrayer. Lorsque Marie entre en scène, on voit apparaître ce brouillard blanc ennuagé de mousseline transparente, cette vision chaste et éthérée que nous connaissons et qui nous bouleverse. Elle voltige dans un esprit au milieu des transparentes vapeurs de ces blanches mousselines dont elle aime s’entourer. Elle ressemble un peu à une âme heureuse qui fait plonger du bout de ses pieds roses la pointe des fleurs célestes. Elle rayonne telle une divinité incarnée, idéale, délestée des lois terrestres, évanescentes, surnaturelles ….  » Théophile GAUTIER à propos de Marie Taglioni
 » Costume de Michel Fresnay d’après les dessins d’Eugène Lamy pour la Sylphide  » Il a été porté par la danseuse Étoile Ghislaine Thesmar en 1972 – (Centre national du costume de scène/ Moulins – Don de Pierre Lacotte et Ghislaine Thesmar)

A l’Opéra, il y avait donc Marie, mais aussi Fanny Essler. Deux grandes danseuses avec deux personnalités différentes. Fanny va se distinguer et obtenir un grand succès auprès du public avec une danse de caractère plus sensuelle et piquante que celle qui deviendra sa rivale. Des clans vont se former : d’un côté les taglionistes et de l’autre les elsseristes. Et avec eux, des querelles, des affrontements, du tumulte, d’autant que Fanny reprenait les rôles autrefois confiés à Marie.

Arrivera, par la suite, sur la scène française de l’Opéra : Carlotta Grisi qui créera en juin 1841 le ballet romantique Giselle voulu pour elle par Théophile Gautier. Un ballet qui a beaucoup de ressemblance avec la Sylphide. C’est le réel confronté au surnaturel. Il y a de l’émerveillement, de la magie, de la poésie, du fantomatique, l’amour idéalisé et déçu.

« Carlotta Grisi dans le ballet Giselle » 1840 env. Lithographie sur papier John BRANDARD (Victoria and Albert Museum/Londres)  » Mme Carlotta Grisi ; vous vous rappelez assurément cette charmante femme qui chantait et dansait il y a deux à ans à la Renaissance. Elle ne chante plus, mais elle danse aujourd’hui merveilleusement. C’est une vigueur, une légèreté, une souplesse et une originalité qui la mettent tout d’abord entre Fanny Elssler et Marie Taglioni ; on reconnaît les leçons de Jules Perrot. Le succès est complet, durable. Il y a là beauté, jeunesse, talent — admirable trinité ! » Théophile GAUTIER

La Sylphide c’est histoire d’un amour impossible entre une aérienne et gracieuse sylphide et un humain. L’immatériel à la rencontre du matériel, l’idéal inaccessible et la réalité insatisfaite. Giselle conte l’histoire d’une jeune paysanne, passionnée de danse, folle d’amour pour un jeune seigneur qu’elle pensera qu’il ne peut être pour elle en raison de sa position sociale. Il va pourtant lui faire croire que cela est possible et la séduira. Lorsqu’elle va mourir, il sera inconsolable et elle reviendra le hanter à chacune de ses nuits. Giselle a beaucoup de points communs avec La Sylphide. Il est basé sur la même formule du réel confronté au surnaturel. Toutefois, dramatiquement parlant, on peut dire qu’il fait preuve de beaucoup plus de profondeur.

Giselle c’est le ballet de l’Arabesque : position de danse très appréciée à l’époque romantique, en appui sur une jambe, corps bien droit pendant que l’autre jambe est levée à hauteur. Cela donne l’impression d’une sculpture reproduisant statiquement l’envol des Willis et utilisé à des fins poétiques.

(Vidéo : Arabesque / Les Willis du ballet Giselle / Opéra de Paris)

Rachel Félix dite Melle Rachel : est née en Suisse en 1821. C’est une actrice qui a débuté en 1838 au Théâtre français. Son interprétation de Camille sera telle, que le public va éprouver un véritable engouement pour elle. Chacune de ses apparitions est saluée, on la couvre de fleurs. Elle est brillante dans Andromaque, Iphigénie, Bajazet, Cinna, Horace, Phèdre etc etc … A 22 ans à peine elle connait déjà une carrière fulgurante. Elle fut une héroïne romantique à la scène comme dans sa vie privée. Une enfance miséreuse et un désir fort de devenir quelqu’un de connu, de réussir sa vie. Elle va avoir de nombreux protecteurs, beaucoup d’amants, et pas des moindres : le prince Napoléon, Alfred de Musset, le Comte Waleski, et tant d’autres. Elle se moque éperdument de ce que l’on peut penser de sa vie décousue. Les têtes couronnées lui dressent un tapis rouge et la reçoivent : la reine Victoria, le tsar Nicolas Ier, le roi Frédéric Guillaume de Prusse.

Elle a la gloire c’est vrai, mais tout ne sera pas rose. Elle connaitra de gros problèmes financiers, la maladie l’emportera (phtisie), la misère et la solitude accompagneront sa fin de vie en 1858 à 32 ans seulement.

 » Rachel dans le rôle de Phèdre » 1850 env. Frédérique O’CONNELL (Musée Carnavalet/Paris)

Maria Feliccia Garcia dite La Malibran c’est vraiment la Diva romantique par excellence ! Fille d’un ténor espagnol très connu, sœur de la cantatrice Pauline Viardot, on va énormément apprécier sa superbe voix de mezzo-soprano, voire contralto colorature, puissante, émouvante, avec une tessiture très étendue, qui lui vaudra d’être surnommée Le diamant . Et au-delà de la voix, une incroyable actrice dramatique pleine de passion et de fougue et une compositrice. Elle a connu le triomphe dans les plus beaux rôles de l’opéra rossinien.

Après un premier mariage avec un négociant français Eugène Malibran, elle vivra un grand amour et épousera, après dissolution du premier, un violoniste.

Sa mort va nourrir son mythe : pourtant réputée excellente amazone, elle fait une chute de cheval à 28 ans. Elle ne fera pas attention à elle, n’écoutera personne, et malgré la forte douleur continuera à se produire sur scène. Malheureusement, elle tombera dans le coma, victime d’un caillot de sang au cerveau, probablement formé à la suite de son accident, et décèdera en Angleterre. Son public ne se remettra jamais de cette perte et elle deviendra une icône du monde opératique.

 » La Malibran dans le rôle de Desdémone » 1830 Henri DECAISNE (Musée Carnavalet/Paris) « Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie, Rien n’est bon que d’aimer, n’est vrai que de souffrir. Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir. Tu connaissais le monde, et la foule, et l’envie, Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie, Tu regardais aussi la Malibran mourir…  » Alfred DE MUSSET (Extrait de son poème « A la Malibran »


Le théâtre des émotions …

« Ce qui nous intéressait c’était un théâtre de l’affect, un théâtre de la façon dont les individus sont affectés dans leur propre personne, avec une résonnance affective. La manifestation change avec le temps, se complexifie, s’approfondit. » Georges VIGARELLO (Historien, agrégé de philosophie, co-commissaire de l’exposition avec Dominique LOBSTEIN)

 » Trente-cinq têtes d’expression » 1825 Louis Léopold BOILLY (Musée des Beaux-Arts Eugène Leroy/Tourcoing)
« La lettre de Wagram » 1828 Claude-Marie DUBUFE (Musée des Beaux Arts de Rouen) Ce tableau sert d’illustration à l’affiche de l’expo.
‘ Le cri  » avant 1886 – Auguste RODIN ( Musée Rodin/Paris)

C’est vraiment une exposition assez étonnante, passionnante et très intéressante à laquelle nous convie le Musée Marmottan-Monet de Paris. Elle s’intitule Le théâtre des émotions … Jusqu’au 21.8.2022. Elle traite, en huit espaces, de la représentation des émotions en art. Un sujet qui avait été abordé, jusqu’ici, de façon partielle, jamais dans sa globalité. Ce n’était pas facile de le faire car il s’agit d’une thématique assez vaste, mais elle est dotée d’une grande richesse d’interprétation . D’où l’intérêt de celle-ci qui va du XVe siècle à nos jours au travers de 70 œuvres magnifiques : peintures, sculptures, objets, gravures, dessins, photographies, prêts de différentes institutions muséales internationales et de collections privées.

Cette exposition a vu le jour grâce au travail remarquable et la collaboration d’un historien agrégé de philosophie : Georges Vigarello, et un historien de l’art : Dominique Lobstein. Elle s’est bâtie autour de différentes questions : qu’est-ce que l’émotion ? – Comment a t-elle été représentée en art au fil des siècles ? – est-ce que sa représentation a évolué comme les mœurs l’ont fait ? – Différentes sections sont là pour nous l’expliquer.

Une chose à savoir avant de commencer : le mot émotion (qui revient souvent dans l’expo comme dans mon article ) est apparu en français au XVIe siècle. Attention : il ne faut pas confondre émotion et sentiment. La première c’est quelque chose de soudain, de fugace, un ressenti sur l’instantané, alors que le second se développe davantage dans la durée. Un lien existe entre émotion et sentiment, parce que de l’émotion peut faire naitre un sentiment et à l’inverse un sentiment peut faire vivre une émotion.

Les émotions se retrouvent dans chaque personne. On peut avoir une émotion de joie, de plaisir, une émotion face à la douleur, la souffrance, la tristesse, la peur, la surprise, la colère. . Elles nous habitent, nous dépassent aussi parfois. Elles sont là dans notre vie de tous les jours. On les exprime, on les contient et on arrive à les maitriser aussi parfois.

En art, l’émotion s’est faite soit dans l’expression du visage, le regard, ou les gestes, voire le corps tout entier , mais cela est venu petit à petit car chaque siècle l’a traitée à sa façon, parce qu’elle a changé et qu’avec le temps , elle a évolué. Plus on a mieux connu l’homme et plus on a souhaité connaitre ses mystères et plus on a pu différencier ses émotions.

En peinture au Moyen-Âge par exemple, cela se faisait avec timidité, retenue et réserve. On ressentait une émotion, mais on ne la montrait pas, juste on la comprenait au travers d’une larme, de l’esquisse d’un sourire, une main posée sur une épaule, d’ une contraction de la bouche, d’un objet tenu dans les mains comme un mouchoir, une bague, une fleur, un document . C’était du domaine du symbolique ou de la manière allusive. Les visages peints à cette époque se ressemblent tous un peu et on ne peut pas dire qu’ils soient très expressifs, tout au contraire ils sont souvent impassibles.

 » Les fiancés  » 1525 env. Lucas de LEYDE (Musée des Beaux-Arts/Strasbourg)
« Le siège du château d’amour » Anonyme 1325/1350 env. Valve de miroir en ivoire (Musée du Louvre/Paris)
« Sainte Madeleine en pleurs » 1525 env. Atelier du Maître de la légende de Sainte Madeleine (The National Gallery/Londres)
« Marie-Madeleine repentante » 1630 env. Johannes MOREELSE (Musée des Beaux-Arts/Caen)

Quand on regarde La Joconde de Léonard de Vinci, dont une copie a été prêtée pour l’expo (original trop fragile), qui pourrait réellement traduire l’émotion de Mona Lisa ? On ne sait pas vraiment si elle est heureuse ou mélancolique. Depuis des siècles les historiens de l’art se le demandent et son émotion exacte reste un mystère.

Les peintres baroques et caravagesques, spécialistes du clair-obscur, vont théâtraliser les émotions. En effet, l’expression de celles ressenties par dégoût, par haine, ou par la colère, est mise en scène. Il y a toujours plus d’exacerbation. Certains peintres fréquentent les bas-fonds, sont fascinés par tout ce qui gravite de miséreux, de vice, de sulfureux dans l’âme humaine et reproduisent sur la toile.

« Rixe des musiciens »1630 env. Georges De LA TOUR (Musée des Beaux-Arts/Chambery)
 » L’Entremetteuse  » 1625 env. Angelo CAROSELLI (fut attribué durant un temps à Pietro PAOLINI (Musée de l’Oise/Beauvais) » Il y a une crainte de la part de la prostituée, une volonté enthousiaste de la part de l’entremetteuse, une sorte d’interrogation chez le client. Les scènes se compliquent en différenciant des types d’émotion, en faisant entrer des parties du corps supplémentaires  » Georges VIGARELLO

Au XVIIe siècle, les émotions en peinture sont de plus en plus importantes. Des traités voient le jour à ce sujet. Le peintre Charles le Brun a mis au point une Méthode où il donne des conseils pour bien dessiner une émotion de plaisir ou de tristesse. Il ne s’agit plus de ce qu’on peut lire sur un visage, mais sur le corps et la gestuelle. Lors d’une Conférence sur l’expression des passions en 1668 à l’Académie royale de peinture et de musique, il s’exprimera là-dessus et tout ce qu’il a pu étudier ou dont il a parlé, sera édité 30 ans plus tard et servira à de nombreux artistes dans le futur.

 » Recueil d’expressions empruntées à la publication de Charles le Brun – Planche gravée dans « Sentiments des plus habiles peintres sur la pratique de la peinture et de la sculpture  » d’Henri TESTELIN/1696 (Collection particulière)

Au siècle dit Des Lumières le sujet se développe encore plus. Les émotions sont fortement présentes dans la poésie, la littérature, la musique, et ce sera le cas dans la peinture aussi – Dans ce dernier cas, on s’attache à plus d’expressivité encore afin de faire passer les émotions de l’âme au travers d’une œuvre, dans le but qu’elles soient ressenties par celles et ceux qui la regardent . Les œuvres doivent parler en quelque sorte.

« Portrait de l’artiste sous les traits d’un moqueur » 1793 env. Joseph DUCREUX (Musée du Louvre/Paris)

Dans les peintures galantes du XVIIIe siècle, les émotions sont traitées avec plus de douceur, de grâce, de délicatesse, de sensibilité. Il y a souvent des couleurs plus claires, des décors champêtres. Une place de choix est donnée à l’enfant et à la morale. On veut alors tout autant émouvoir que séduire. Les gestes sont très affectifs, les regards plus intenses, on a même droit à de l’érotisme, de la frivolité, de la légèreté, du plaisir, une entrée intimiste dans les intérieurs, le tout auréolé de grâce. Tout cela se ressent, par exemple, dans les tableaux de Boucher, de Fragonard, Greuze, Aubert, ou de Watteau.

 » Le Verrou  » 1777/78 Jean-Honoré FRAGONARD (Musée du Louvre/Paris)
« L’enfant en pénitence » 1760 env. Louis AUBERT (autrefois attribué à Nicolas Bernard LÉPICIÉ) Musée des Beaux Arts de Lyon
« Jeune fille à la colombe » 1780 env. Jean-Baptiste GREUZE (Musée de la Chartreuse/Douai)
« La Balançoire » 1750/52 Jean-Honoré FRAGONARD (Musée national Thyssen-Bornemisza/Madrid)
 » Jeune femme s’étant avancée dans la campagne  » 1799 Chevalier FÉRÉOL de BONNEMAISON (Brooklyn Museum/New York) – Au travers de ce tableau allégorique , le peintre a voulu évoquer les émotions tourmentées et la souffrance de la France après la Révolution.

On assiste à un développement des émotions à l’époque du Romantisme. Au travers des pièces de théâtres, des opéras, de la danse, on véhicule les idées et les comportements y compris ceux les plus excessifs . Toutes les classes sociales s’y retrouvent et avec eux toutes sortes d’émotions qui inspirent l’art sous toutes ses formes.

 »L’Effet du mélodrame » 1830 env. Louis Léopold BOILLY (Musée Lambinet/Versailles)
 » Le combat des coqs en Flandre » 1889 Rémy COGGHE (Musée d’archéologie et histoire locale/Denain)

C’est durant cette époque que le paysage va acquérir ses lettres de noblesse. La nature va donc être présente au cœur des émotions tout simplement parce que les tableaux montrent des vues propices à la sérénité méditative. La nature y apparait immense, magnifique, sauvage et l’homme, face à elle, semble fragile.

« Scènes de l’époque des sagas norvégiennes » Knut SAADE 1850 (Fondation Absjorn Lunde (Etats-Unis)

Pour les héroïnes peintes au début du XIXe siècle, les peintres vont très largement être influencés, et fascinés, par celles de la littérature (notamment la mythologie et le théâtre shakespearien) , souvent tragiques, désespérées, ou qui finiront par basculer dans la folie , ou bien encore par la représentation de la misère sociale avec tout ce qu’elle amène de dramatique. On peut ainsi lire l’effroi, la peur, l’épouvante, la tristesse etc…

 » Tête de femme et d’enfant « (Esquisse pour la scène du massacre des Innocents) 1824 env. Léon COGNIET (Musée des Beaux-Arts/Orléans)
 » Folie de la fiancée de Lammermoor  » 1850 Émile SIGNOL(Musée des Beaux Arts/Tours)
« Faim, crime et folie » Antoine Joseph WIERTZ (Musée Antoine Wiertz/Bruxelles)

La photographie pointera le bout de son objectif en 1839. Avec, à son actif, la possibilité de capter l’instant. Elle jouera un rôle important pour diffuser des images. Elle intéressera fortement la peinture car elle lui permettra d’avoir un éventail assez vaste d’expressions faciales et corporelles venant , notamment, avec les travaux scientifiques sur la physionomie humaine. comme la folie qui a intéressé la peinture au XIXe siècle.

En effet, différents ouvrages scientifiques, neurologiques, anatomistes etc… comme celui cité ci-dessous de Duchenne de Boulogne, ou ceux de Paul Richer à savoir : Études cliniques sur la grande hystérie et Nouvelle anatomie artistique du corps humain, seront illustrés de nombreuses photographies très réalistes. Ils traitent et décrivent les causes et effets des comportements de l’humain.

« Pierrot surpris » 1854 Félix TOURNACHON dit NADAR (Musée d’Orsay/Paris) – Le mime DEBUREAU, sur la photo, a popularisé, à son époque, le personnage de Pierrot. En photographiant toutes les expressions, y compris caricaturées, exprimées par le mime, Nadar a fortement inspiré celles que les peintres souhaitaient faire passer dans leurs tableaux.
Épreuves photographiques sur papier de l’ouvrage  » Mécanisme de la physionomie humaine, de l’analyse électro-physiologique de l’expression des passions  » – 1862 par Guillaume Benjamin Armand DUCHENNE DE BOULOGNE (Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine)

Fin du XIXe et début du XXe siècle, les drames des guerres, le deuil, la souffrance, la misère mais aussi le développement de la psychanalyse autour des travaux de Freud en ce qui concerne le rêve et l’inconscient, vont amener d’autres émotions fortes qui n’échapperont pas à la peinture. Dans ce domaine on va la traiter autrement, on la provoquera, on va même la caricaturer. On ne cherchera plus l’émotion naturelle mais plutôt celle qui s’exprime par un moyen plastique.

 » Tête d’otage  » Vers 1944/45 Jean FAUTRIER (Musée national d’Art moderne/Paris) – Il s’agit là d’une série d’œuvres représentant des corps sans tête et sans corps. Les massacres de la guerre, les traumatismes du nazisme, la violence, la débâcle, ont fortement influencé cet artiste. Elles représentent l’empathie

La bohème, vécue par de nombreux artistes, sera, elle aussi, une source d’émotions véhiculées par les ravages de l’alcoolisme, de la drogue et de la prostitution. La peinture se sent plus libre, s’empare des mœurs pour exprimer, parfois même avec outrance et provocation , les plaisirs interdits, les désirs. Elle laisse loin derrière elle la bienséance morale de l’académisme.

« Les Incompris » 1904 env. André Victor DEVANCHEZ (Musée des Beaux-Arts/Quimper)
« Le buveur d’absinthe » 1880 – Jean-François RAFFAËLLI (Musée des Beaux-Arts La Boérie/Liège)

Au XXe siècle, avec l’avènement de la modernité, certains mouvements picturaux comme les dadaïstes, les surréalistes, traitent surtout les émotions de l’inconscient, de l’absurde, de l’ambiguïté, ils favorisent beaucoup les pulsions et n’ont que faire de la morale, de l’idéalisation, ou de la vérité.

« La dame au cochon/Pornocratès » 1896 – Albert BERTRAND (Musée Félicien Rups/Namur)

« Le divan -Rolande  » ou  » La maison de la rue des Moulinns-Rolande » 1894 Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
« Couple féminin amoureux » 1915 Egon SCHIELE (Albertina Museum/Vienne)
« Las Llamas, Llaman « 1942 Salvador DALI (Collection particulière Ezra et David Nahmad)
 » La suppliante  » 1937 Pablo PICASSO (Musée national Picasso/Paris)

BOLDINI-Les plaisirs et les jours …

« Admirées ou rejetées, les effigies de Boldini étaient encore l’expression parfaite de leur temps. Interprète bien aimé de la société de la Belle Époque, Boldini dépeignait, avec une parfaite acuité, la sophistication, le charme, la coquetterie, le désir inavoué. Silencieux, avec son visage comme un prêtre en colère, chauve et respectueusement mélancolique, l’artiste a conservé et exprimé, de façon surprenante, cette vanité qui fourmille d’élégance. » Arsène ALEXANDRE (Journaliste français, collectionneur, critique d’art et inspecteur général des musées)

Giovanni BOLDINI

Cette très belle exposition a pris du temps pour voir le jour au Petit Palais de Paris. La Covid y a été pour beaucoup puisqu’elle a entraîné des reports de dates. Puis, lorsque l’Institution était prête, il a fallu encore attendre parce que le peintre faisait l’objet de différentes manifestations en Italie et donc les tableaux avaient été prêtés ailleurs.

Finalement, elle est là ! … Merveilleusement là …. Soixante ans après la dernière rétrospective que la France avait réservé à ce peintre. On ne peut que s’en réjouir ! Elle a été organisée en collaboration avec le Musée Boldini de Ferrare et le Ministère de la Culture en Italie, et s’intitule BOLDINI-Les plaisirs et les jours …. jusqu’au 24.7.2022. Au programme : 150 œuvres environ : peintures, dessins, vêtements et accessoires de mode, gravures, prêtés par des grands musées internationaux comme par exemple : le Museo Capodimonte à Naples, le Palais Galliera , le Musée des Arts Décoratifs, le Musée Carnavalet, Musée d’Orsay , le National Portrait Gallery de Londres, le Sterling and Francine Clark Institute, Galleria degli Uffici-Galleria d’arte moderna du Palazzo Pitti, et des collections privées.

Pourquoi ce titre Les plaisirs et les jours ? Il s’agit d’une référence à Marcel Proust, qui fut un grand admirateur du peintre. Ce titre est celui d’un recueil de l’écrivain, paru en 1896 dans lequel il évoque, entre autres, la vie et les mœurs du Paris de son époque. C’est aussi le cas de Boldini en peinture. En effet, lui aussi, au travers de ses tableaux, a « tenu », en quelque sorte, une chronique de cette Haute Société, insouciante, frivole oisive, désinvolte qui lui a beaucoup plu.

« Il sera introduit, grâce à son talent, dans les milieux chers à Marcel Proust. Il fut le peintre de ces élégances précieuses et maladives dont l’écrivain fut le poète Les femmes de Boldini et certains hommes peints par lui , avec toute leur décadence de race, pourraient servir d’illustrations à certaines pages de Proust ….  » Emilia Cardona (son épouse)

Boldini a été un peintre brillant de la Belle Époque, audacieux, très talentueux, virtuose est l’adjectif qui revient souvent lorsque l’on parle de sa technique, un excellent dessinateur et un graveur . Il a utilisé différents supports : peinture à l’huile, dessin, aquarelle, et pointe sèche qu’il pratiquera avec deux autres peintres Leleu (un ami) et Whistler. Il fut un admirateur des grands maîtres du passé : Vermeer, Hals, Velasquez, Botticelli, Tiepolo, mais aussi des contemporains comme Degas, Manet, et Stevens.

Ce qui l’a fait vraiment connaitre ce sont ses merveilleux portraits. Sa plus grande production dans ce genre se fera entre 1880 et 1914. Ils sont apparus comme étant très originaux et révolutionnaires par rapport à ce qui se faisait à l’époque. De façon générale, ses tableaux sont empreints d’une grande fraîcheur, de grâce, de délicatesse, d’élégance, de raffinement, avec des couleurs riches, vives et harmonieuses.

Ceux qui seront réalisés à partir de 1890 env. seront plus intimistes : des natures-mortes, des nus, des vues de Venise et de Rome, des instants dans son atelier … Probablement peints avec plus de plaisir personnel .

Un coin de table du peintre  » 1897 env. Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare/Italie)
« Le cardinal du Bernin dans la chambre du peintre » 1899 env. Giovanni BOLDINI(Musée Boldini à Ferrare/Italie)
« Marine à Venise » 1909 env. Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare/Italie)
 » Statue dans le parc de Versailles  » 1895 – Giovanni BOLDINI (Musée d’Orsay/Paris)

En dehors des portraits qui sont les plus nombreux, il a peint des paysages, des décorations murales, des scènes urbaines dans Paris, des personnages de la classe urbaine. la vie des petits métiers. De très beaux tableaux, réalistes, dont une certaine partie a été gardée précieusement dans son atelier et qui ne furent pas exposés. Le Boldini du départ n’a rien à voir avec le portraitiste mondain qu’il deviendra.

« Conversation au café » 1879 – Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« Sur un banc au bois » 1872 env. Giovanni BOLDINI( Collection particulière)
« Jours tranquilles ou jeune femme au crochet  » 1875 Giovanni BOLDINI (The Sterling and Francine Clark Art Institute de Williamstown (Etats-Unis)
 » L’omnibus de la Place Pigalle  » 1882 env. Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
 » Le crieur de journaux parisien » 1880 env. Giovanni BOLDINI (Museo Real Bosco de Capodimonte/Italie)
« En traversant la rue » 1873/1875 env. Giovanni BOLDINI (The Sterling and Francine Clark Art Institute de Williamstown/Etats-Unis)

On lui a attribué divers surnoms  : le Paganini du peignoir – Le serpent de Ferrare – mais aussi Le monstre parce qu’il pouvait se montrer odieux, voire même tenir des propos blessants et désobligeants vis-à-vis des femmes dont il ne souhaitait pas faire le portrait et qui venaient le voir en insistant afin d’obtenir une approbation. Le Déshabilleur aussi parce qu’il aimait dégrafer des corsages, descendre un peu les bretelles des robes pour plus de sensualité et d’attirance.

Celui qui revenait souvent c’était le peintre des femmes car ce sont elles les sujets d’un très grand nombre de ses portraits. Non pas qu’il n’ait pas peint des hommes, il l’a fait pour des grandes personnalités (musiciens, compositeurs, écrivains) , mais les femmes non seulement il va aimer les peindre, mais il se rendra très vite compte qu’elles font superbement bien fonctionner le bouche à oreille auprès de leurs amies, lesquelles venaient à leur tour pour demander un portrait. Il faut bien le dire : ce sont les femmes qui lui apporteront le succès et feront sa réputation.

« Autoportrait à 69 ans  » 1911 Giovanni Boldini (Musée Boldini à Ferrare)
« Portrait de Lawrence Alexander Peter Harrison » 1902 Giovanni BOLDINI(Collection particulière)
 » Le peintre John Lewis Brown avec sa femme et sa fille  » 1890 – Giovanni BOLDINI (Musée Calouste Gulbenkian/Lisbonne)
« Le chef d’orchestre Emanuele Muzio sur l’estrade » 1882 Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« Portrait du Comte Robert de Montesquiou » 1897 – Giovanni BOLDINI (Musée d’Orsay/Paris)

Princesses, duchesses, comtesses, riches héritières, comédiennes, danseuses, cocottes. Des coquettes, des frivoles, des distinguées, des sensuelles, des séductrices, des conquérantes, des provocantes, des coquines aussi qui n’ont pas froid aux yeux. Il les a peintes très minces (même si elles ne l’étaient pas vraiment ) , avec des jambes allongées, des bras qui le furent tout autant, vêtues de robes superbes, froufroutantes, dans des coloris très vifs et lumineux, vêtements qu’il choisissait lui-même d’ailleurs en les agrémentant de très beaux accessoires. Il a beaucoup aimé la mode, celle des grands couturiers de l’époque : Worth, Poiret, Doucet etc… Il se rendait souvent chez eux pour voir les dernières tendances .

 » Boldini est, par excellence, le peintre de la femme. C’est qu’il était possédé par le démon de l’élégance,. D’un basset il aurait fait un lévrier, d’une barque un yacht, d’un fiacre une calèche. » Sem

« Portrait de Miss Bell » 1903 Giovanni BOLDINI (Villa Grimaldi Fassio-Museo Raccolte Frugone/Musei di Nervi) – Ce tableau sert d’illustration à l’affiche de l’expo.
« Feu d’artifice » 1890/95 – Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare/Italie)
 » Portrait de la princesse Marthe-Lucille Bibesco » Giovanni BOLDINI ( Collection particulière)
 » Madame Charles Max  » 1896 Giovanni BOLDINI (Musée d’Orsay/Paris)
« Portrait de l’actrice Alice Régnault » 1884env. Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« Portrait de Josefina Virginia De Erraruiz Ortuzar » 1912 – Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« Portrait de la danseuse Cléo de Mérode » 1901 Giovanni BOLDINI(Collection particulière)
 »Portrait de Josephina Alvear de Errazuriz »1893 – Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« La dame en rose  » Olivia Concha de Fonticella – Giovanni BOLDINI ( Musée Boldini à Ferrare)
« Portrait de Pauline Hugo et son fils Jean » 1898 Giovanni BOLDINI (Collection particulière)

Elles furent nombreuses à vouloir un portrait. Le délai était très long, des mois parfois. Il lui arrivait d’en refuser certaines parce qu’elles ne lui plaisaient pas et alors là il avait la réputation de les congédier de façon pas très élégante voire même assez grossière comme je l’ai indiqué plus haut dans mon article. Pourtant le prix à payer était assez élevé puisque l’on parle de 25.000 francs aux environs de 1880 !

Il aurait voulu être grand et beau, mais il était petit , ventru, disgracieux. Lui-même disait qu’il était laid. C’est un mondain, une sorte de Rastignac, qui n’a pas voulu vivre modestement comme le fut son enfance. Il a aimé le luxe, l’élégance, les belles femmes, le superficiel, le sulfureux et le sophistiqué. On a souvent dit de lui qu’il n’était pas un tendre, avait un mauvais caractère, qu’il était difficile, exubérant, assez vaniteux, voire même un peu kitsch, un séducteur avec de nombreuses maitresses qui restera un célibataire endurci jusqu’à l’âge de … 86 ans ! Il épousera alors Emilia Cardona, une jeune journaliste à la Gazzetta del popolo, rencontrée trois ans plus tôt en 1926.

Emilia CARDONA-BOLDINI

Il a aimé profiter de tous les plaisirs de la capitale, sortir souvent le soir, assister à toutes les premières que ce soit à l’Opéra ou au théâtre, dîner au champagne dans les restaurant les plus côtés, être invité dans les plus grands Salons mondains ou littéraires , toujours muni, quel que soit l’endroit, de son carnet et de ses crayons pour dessiner le monde qui gravitait autour de lui. Il a admiré les gens de la Haute Société, et en faire partie. La vie de bohême et les privations d’un artiste débutant : très peu pour lui.

« Nocturne à Montmartre » 1883 env. Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare)
« La cantatrice mondaine » 1884 env. Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare)
« Scène au Moulin Rouge » 1889 env. Giovanni BOLDINI(Musée d’Orsay/Paris)

Compte tenu du fait qu’il a connu un grand succès de son vivant, a gagné beaucoup d’argent (ce qui dérangeait parce qu’aux yeux de beaucoup cela était incompatible avec l’art) , on l’a admiré, redouté, mais critiqué aussi, que ce soit pour cette dextérité picturale qui le caractérisait, sur le fait que ses portraits se ressemblaient, mais aussi pour l’image frivole de la société aristocratique que renvoyait certains de ses tableaux . Dans tous les cas de figures, il n’en a eu que faire, n’a jamais voulu être dirigé par ses commanditaires, a suivi la route qu’il avait envie de suivre, que ce soit dans sa vie personnelle ou dans sa carrière de peintre et il l’a fait avec une grande liberté.

Il a entretenu, durant très longtemps, un lien profond d’amitié et de complicité avec le peintre Paul César Helleu. A ce duo viendra s’ajouter le caricaturiste et dessinateur Georges Goursat dit Sem. Ils avaient tous trois en commun l’attrait pour les mêmes sujets, les représentations de la Haute Société de l’époque. Tous très doués et reconnus très impertinents aussi !

« Portrait de Georges Goursat, dit Sem » 1902 – Giovanni BOLDINI (Musée des Arts Décoratifs/Paris)

Il fut un proche de Edgar Degas (rencontré à Florence, retrouvé à Paris et avec lequel il fera de nombreux voyages) , de Manet, Sisley, Caillebotte, et Corot. La découverte, un jour en Hollande, de Frans Hals va être déterminante parce que sa couleur changera, son coup de pinceau aussi. Il y aura alors plus de subtilité et de gaieté dans ses toiles.

Boldini est né en 1842 dans une famille très modeste de Ferrare en Italie. Huitième dans une fratrie qui comptait 13 enfants. On peut dire qu’il est tombé dans la marmite de la peinture assez jeune puisque son père Antonio était non seulement un peintre spécialité dans les Madones, mais aussi un restaurateur de tableaux. C’est avec lui qu’il étudiera les grands maitres de la renaissance italienne. Personne ne l’a poussé ou forcé à suivre la voie de papa, car la peinture a été très vite et très tôt une évidence , une passion pour lui.

Pour se parfaire dans son domaine, il part en 1861 à Florence, visite tous les musées de la ville, étudie à l’Accademia degli Belle Arte . Sur place il va travailler avec deux peintres spécialistes du portrait : Michele Giordigiani et Cristiano Banti . Puis, au Caffé Michelangiolo, qui se trouvait via Cavour, il rencontrera le groupe novateur et moderne des Macchiaioli (ou tachistes) qui va durer de 1855 à 1870, dont les membres sont des jeunes rebelles qui souhaitaient renouveler l’art pictural en Italie . Le nom du mouvement fut d’abord employé dans un journal, puis il sera repris par le groupe.

Leur technique est la peinture par tâches appliquées par petites touches de couleurs, mais attention une seule pour chaque élément du visage ou des vêtements par exemple, une seule pour le ciel ou la mer etc etc … Pour ces peintres, l’art n’est pas une recherche de la forme, mais dans la façon de peindre tout ce qu’il pouvait ressentir  » en direct  » au contact de la nature.

Ils rejettent l’académisme et le romantisme. Ils aiment la peinture en plein air, le vrai, le réel peint sur le motif, la lumière naturelle, le clair-obscur, . On pourrait dire qu’ils sont un peu les cousins des impressionnistes. Ils sont dirigés par le théoricien, mécène et critique d’art Diego Martelli. L’époque, en Italie, est celle du Risorgimento en Italie et ce sont donc également des peintres engagés politiquement dans l’unification de leur pays. D’ailleurs, ils peignent aussi des scènes militaires auxquelles ils assistent.

 » Portrait de Diego Martelli  » 1865 – Giovanni BOLDINI (Galleria degli Uffici-Galleria d’arte moderna du Palazzo Pitti/ Italie)

Boldini s’en détachera petit à petit parce que plus attiré par le portrait que les paysages, et c’est par eux, très novateurs, qu’il va attirer de nombreuses personnes, notamment le célèbre peintre Telemaco Signorini (proche des Macchiaioli ) qui lui permettra non seulement d’en exposer quelques-uns, mais le mettra en contact avec une riche anglaise, collectionneuse et qui deviendra sa maîtresse et sa mécène : Isabella Falconer. Elle fera jouer ses connaissances non seulement à Florence, mais aussi sur la Côte d’Azur où elle possède une maison, ainsi qu’ à Londres également, afin qu’il y soit bien accueilli lorsqu’il s’y rendra en 1870.

A Florence, il avait commencé a fréquenté le faste, les réceptions de l’aristocratie et des beaux palais florentins. Il va y prendre goût. Précédé par les recommandations d’Isabella et du politicien William Cornwallis-West, il continuera à Londres où il va très vite acquérir une très belle renommée grâce à ses portraits.

Et puis un jour de 1871, il décide de quitter l’Angleterre pour se rendre à Paris qui était, à l’époque, une capitale festive et créative pour un artiste. Il s’installe, un an plus tard, dans un atelier près de la place Pigalle, avec Berthe, une jeune femme qui était sa muse, son modèle et sa maîtresse du moment. Si le quartier appelle à une certaine bohème, lui n’en voudra pas. Les privations très peu pour lui.

La Maison Goupil a été fondée en 1829 par Adolphe Goupil. Dans les années 1870, c’est une galerie d’art célèbre, de bonne réputation, qui a l’avantage d’avoir divers espaces d’exposition dans différents quartiers de Paris. De très nombreux peintres italiens sont sous contrat d’exclusivité avec Goupil. Boldini en fera partie. Le problème est qu’on lui impose des sujets tendance qui n’étaient pas trop de son goût (des scènes de genre , des paysages etc… ) mais où il se révèlera très talentueux.

Il va alors faire une rencontre qui lui permettra de s’introduire dans les milieux mondains et aristocratiques de la capitale. Il s’agit de la comtesse de Rasty. A partir de là, il va enfin pouvoir être libre de s’exprimer picturalement comme il le souhaitait, au travers de son genre de prédilection : le portrait. Lorsqu’il commencera à avoir énormément de succès avec ses portraits du Tout Paris de l’époque, il quittera, en 1885, la Maison Goupil et continuera seul. Il s’installera alors dans un atelier Rue Berthier (17e arr. quartier Montceau ) , dans l’atelier qu’occupait avant lui John Sargent. Les commandes affluent dont une du célèbre compositeur italien : Giuseppe Verdi.

Avec celui de Emiliana Concha de Ossa, il obtiendra une Médaille d’or. Emilia était une femme très riche, elle a été son élève (cours de dessin) , l’un des modèles favoris du peintre et une autre de ses muses. Il a réalisé six portraits d’elle.

« Portrait de Emiliana Concha de Ossa  » 1888 – Giovanni BOLDINI (Collection particulière)

Dix ans plus tard, il se rendra aux Etats-Unis, à New York, pour des portraits de personnalités américaines qui le réclamaient.

Il devra faire face, à la fin de sa vie, à de gros problèmes de vue. Il meurt en 1931 dans son appartement à Paris. Sa veuve sera son unique héritière. Elle va léguer tous les biens de son mari à sa ville natale : Ferrare, afin que soit créé un musée qui porterait son nom. Ce sera chose faite en 1935. C’est dans cette ville qu’il a été enterré selon sa volonté. Emilia se remariera par la suite avec un sculpteur.

Boldini n’a pas manqué d’inspirer des créateurs de mode, notamment John Galliano qui lui dédiera certaines de ces collections (ci-dessous celle portée sur le portrait de Elizabeth Wertheimer et datant de 1877). Il fera également réaliser un parfum à l’effigie de Luisa Casati en 2008 en s’inspirant du portrait du peintre.

J’aimerai également rajouter que le samedi 28 mai à 15 H , à l’auditorium du Petit Palais (avenue Wilson Churchill/Paris) se tiendra, en parallèle avec l’exposition, un concert d’œuvres faisant partie du répertoire bel canto de Giuseppe Verdi. Quel rapport avec Boldini me direz-vous ? Tout simplement parce que le peintre avait fait, en 1886, un portrait du compositeur italien. Ce dernier était venu poser dans son atelier à Pigalle. Le tableau sera accroché dans le palais qu’il partageait avec sa compagne Giuseppa Strepponi à Gênes. Toutefois, Boldini ne sera pas content du résultat. Il va en refaire un autre, un pastel, très célèbre, où l’on voit Verdi avec une écharpe blanche et un haut de forme. Boldini l’a gardé dans son atelier, puis il l’a offert à la Galerie Nationale d’art moderne et contemporain de la Villa Borghèse à Rome