Raoul DUFY-L’ivresse de la couleur …

« Le bleu est la seule couleur qui, à tous ses degrés, conserve sa propre individualité. Prenez le bleu avec ses diverses nuances, de la plus foncée à la plus claire ; ce sera toujours du bleu, alors que le jaune noircit dans les ombres et s’éteint dans les clairs, que le rouge foncé devient brun et que dilué dans le blanc, ce n’est plus du rouge, mais une autre couleur, le rose. » Raoul DUFY

 » Quand je parle de la couleur, je ne parle pas des couleurs de la nature, mais des couleurs de peinture, les couleurs de notre palette qui sont les mots dont nous formons notre langage de peintre.  » Raoul DUFY

 » A suivre la lumière solaire on perd son temps. La lumière de la peinture c’est tout autre chose. C’est une lumière de répartition de composition , une lumière-couleur. Ne croyez pas que je confonde la couleur avec la peinture. Mais comme je fais de la couleur l’élément créateur de la lumière, ce qu’il ne faut jamais oublier, la couleur par elle-même n’étant rien à mes yeux que génératrice de lumière, on voit qu’elle est dans ce rôle, avec le dessin, le grand bâtisseur de la peinture, le grand élément » Raoul DUFY

Raoul DUFY dans son atelier en 1949 / Photographie de BRASSAÏ)

Quel bonheur de pouvoir revenir dans ce beau musée d’Aix-en-Provence, l’Hôtel de Caumont. Le choix de leurs expositions est toujours magnifique et très intéressant. Alors si vos vacances vous portent en Provence cet été , eh bien n’hésitez pas à aller voir Raoul DUFY-L’ivresse de la couleur qui se tiendra jusqu’au 18 septembre 2022. Une exposition née de la collaboration entre l’Hôtel de Caumont et le Musée d’Art moderne de Paris ( MAM )lequel possède de très nombreux tableaux de Raoul Dufy sur la région provençale.

« Paysage de Provence  » 1905 – Raoul DUFY ( Musée d’art moderne/Paris)

Ce que l’on peut vraiment affirmer sur ce peintre aux multiples talents, et qui revient souvent lorsque l’on prend connaissance des propos exprimés sur lui par celles et ceux qui l’ont connu c’est qu’il fut un travailleur acharné au service de sa peinture. Il n’a cessé de se questionner pour découvrir encore plus de choses à son sujet. C’est quelqu’un de très curieux qui a toujours cherché à approfondir la technique que ce soit avec la peinture à l’huile, l’aquarelle, le dessin, la gravure, les illustrations, la décoration sur tissu comme sur céramique. Il a peint avec un plaisir jubilatoire.

Son œuvre picturale féconde, abondante, est primesautière, lumineuse, élégante, pleine de légèreté, de charme, de naïveté, pétillante, pleine d’esprit, et ce jusqu’à la fin de sa vie, même en étant malade. Elle respire le bonheur, un mélange savoureux de réel et d’imaginaire . Les couleurs sont vives, éclatantes, virevoltantes.

Une centaine d’œuvres (prêts du MAM mais également d’autres collections publiques et privées) sont proposées pour un parcours qui démarre en 1908 et nous permet d’une part de connaitre les liens de ce peintre avec ce coin de Méditerranée cher à Cézanne, dont la technique l’a influencée au départ. Après quoi , petit à petit, il s’est forgé son propre style.

La pratique du Maitre d’Aix-en-Provence a transformé la sienne, tout au moins durant quelques années. Elle va l’amener à plus de simplification dans les formes. Après quoi, aux environs de 1919, son langage pictural deviendra beaucoup plus personnel, original, reconnaissable désormais entre tous . On peut dire qu’il s’est épanoui avec une palette de couleurs plus large, un goût pour le décoratif, des lignes plus légères qui lui ont apporté du succès, une dissociation entre la forme et la couleur. Les deux sont complètement indépendantes et ne coïncident jamais vraiment sur la toile.

Il fut un grand admirateur du peintre Claude Lorrain. Il lui est souvent arrivé de se rendre au Musée du Louvre pour voir ses tableaux. Ce qui le subjuguait chez lui c’était la lumière et la profondeur qui s’en dégageait. Il lui dédiera une série de toiles en 1927.

 » Port au voilier, hommage à Claude Lorrain  » 1935 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)

Celui que l’on a surnommé le peintre de la joie ou le peintre du bonheur, voire même l’enchanteur, ce talentueux et grand coloriste, qui fut peintre, graveur, dessinateur talentueux et inventif, auteur de cartons pour tapisserie, créateur sur tissus, sur la céramique ,mais aussi décorateur pour le théâtre, affichiste, est né au Havre en 1877 dans une famille modeste . Léon, le papa, était comptable dans une usine de métaux , mais musicien et chef de chorale à ses heures perdues. C’est probablement de lui qu’il tient cette grande sensibilité artistique qui fut la sienne. Marie, la maman, s’occupait des neuf enfants qu’elle avait mis au monde et dont Raoul était l’aîné.

A l’âge de 14 ans, à la suite de problèmes financiers que rencontrent ses parents, il va devoir abandonner ses études afin trouver un travail et aider la famille. Ce sera chose faite dans une société d’importation de café. Passionné par le dessin , il décide de prendre, en parallèle, des cours du soir à l’École des Beaux Arts de la ville. C’est là qu’il rencontre celui qui deviendra un ami fidèle : Othon Friesz. Premier tableau encourageant sous la direction de Charles Lhuillier, un peintre admirateur de Ingres, première expo à 15 ans, suivie par d’autres car son travail plait. Il aime peindre en extérieur avec de nombreux sujets ayant attrait au maritime (le port, la mer, les touristes balnéaires etc…)

Grâce à une bourse d’études attribuée par sa ville natale , il part à Paris en 1900 et retrouve Friesz à Montmartre. Il entre à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de la capitale afin de perfectionner sa technique . Installation dans un atelier de l’impasse Guelma.

Au départ, on sent chez lui l’influence de Boudin, puis des impressionnistes avec une préférence pour Monet, Manet, Renoir et Pissarro. Elle s’effacera en 1904 lorsqu’il tombera en admiration devant un tableau de Matisse (Luxe, charme et volupté) dont les couleurs le subjugue :  » J’ai compris toutes les nouvelles raisons de peindre et le réalisme impressionniste perdit pour moi son charme à la contemplation du miracle de l’imagination introduite dans le dessin et la couleur. » Le fauvisme sera une révélation pour lui.

Il va alors l’expérimenter en compagnie d’Albert Marquet, puis en 1907/1908 débutent les premiers voyages initiatiques dans le midi de la France, en Provence, avec le peintre Georges Braque, un autre de ses amis de jeunesse : Martigues, l’Estaque, Marseille . Tous deux, comme bien d’autres avant eux, sont fascinés par Cézanne, qui restait la grande référence avant-gardiste . Ils se lancent dans des recherches approfondies sur l’espace et les volumes. Ce travail amènera Braque vers le cubisme.

Dufy, quant à lui, souhaitera approfondir l’œuvre de Cézanne et le fera jusqu’en 1914. Il conservera malgré tout ses couleurs fauves, géométrisera ses formes. Son art va s’épanouir. En 1921, il expose à la galerie Bernheim. Les amateurs enthousiastes le découvrent et à partir de là, la célébrité arrive.

« Le café à l’Estaque » ou  » L’apéritif  » Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Les arbres à l’Estaque  » 1908 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
« Les barques aux Martigues » 1910 env. Raoul DUFY (Musée Ziem/Martigues)

Tout ce qu’il a pu apprendre dans cette période cézanienne, ses propres travaux notamment dans l’élargissement de sa palette de couleurs, sera utilisé lorsqu’il retournera à Paris, mais également en Normandie, avec différents thèmes. Les paysages maritimes ont toujours été un sujet qui l’a passionné. Il en a toujours été entouré : le port du Havre , la plage de Sainte-Adresse , la jetée à Honfleur etc… Les bords de la Méditerranée lui en offrira bien d’autres aussi. Que ce soit la mer, les baigneuses, les paysages côtiers, les ports, les régates, les fêtes maritimes, tous les loisirs de la mer appréciés par la société de son époque, seront une source d’inspiration pour lui.

« La plage de Sainte-Adresse (Le Havre) » non daté – Raoul DUFY (Musée des Beaux-Arts Jules Féret/Nice)
« Nu à la coquille  » 1933 Raoul DUFY (Musée des Beaux-Arts Jules CHÉRET/Nice)
 » La jetée à Honfleur  » 1928 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris) (Le tableau illustre l’affiche de l’expo)
 » L’Estacade à Sainte-Adresse » 1902 Raoul DUFY (En dépôt au Musée des Beaux-Arts de Reims)
 » Régates  » 1935 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Henley régates aux drapeaux » 1932 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Le yacht pavoisé au Havre » Raoul DUFY 1904 – (Musée d’art moderne André Malraux/Le Havre)
« La jetée-promenade à Nice  » 1924/26 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)

Il a également porté un grand intérêt aux fleurs et aux plantes, surtout dans sa période fauviste. On peut même dire que fut un temps il a été un grand spécialiste de thèmes floraux notamment lorsqu’il a travaillé sur tissu pour le couturier Jean Poiret ou pour la soierie lyonnaise Bianchini-Ferier, ou bien au travers de ses aquarelles de petites fleurs : anémones, coquelicots, bleuets et autres , mais aussi dans ses illustrations de livres et lithographies. Il a notamment travaillé, en tant que tel, pour L’herbier de Colette. Tout est empreint de simplicité, de fraîcheur, de gaieté. L’écrivaine fut ravie, elle dira  » Que serait devenu mon petit essai botanique privé de Dufy ?  » …

 » Branche d’iris  » 1948 Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
« Anémones et tulipes » 1942 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
« Les marguerites » 1943 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Maison et jardin » 1915 – Raoul DUFY (Musée d’art moderne/Paris)
 » Une page de l’Herbier de Colette  »

Apollinaire fera appel à lui en 1910/11 pour illustrer un recueil de poésies diverses sur des animaux. Une trentaine au total. Il utilisera pour ce faire une technique datant du Moyen-Âge : la gravure sur bois. Ce livre, Le Bestiaire, qui de nos jours est considéré comme un chef-d’œuvre, n’a malheureusement pas eu le succès lors de sa sortie. Très peu d’exemplaires furent vendus. Il récidivera avec Apollinaire en 1926 pour Le poète assassiné.

 » Le dromadaire » Illustration Raoul DUFY pour le  » Bestiaire  » de Guillaume APOLLINAIRE en 1911 Avec ses  »Quatre dromadaires Don Pedro d’Alfaroubeira courut le monde et l’admira. Il fit ce que je voudrais faire
Si j’avais quatre dromadaires.
 » G.A.
 » La souris  » Illustration Raoul DUFY pour le  » Bestiaire  » de Guillaume APOLLINAIRE en 1911  » Belles journées, souris du temps, vous rongez peu à peu ma vie. Dieu ! Je vais avoir vingt-huit ans,
Et mal vécus, à mon envie. »
G.A.

Entre 1920 et 1935 ses activités seront diverses : Il illustrera, entre autres, Les Madrigaux et l’Almanach de Cocagne pour Mallarmé, des costumes pour la pièce Le bœuf sur le toit de Jean Cocteau à la Comédie des Champs-Elysées, travaillera avec le céramiste Artiga, effectuera de nombreux voyages en Italie. En 1935, il rencontre Jacques Maroger, chercheur, restaurateur de tableaux au Musée du Louvre qui a retrouvé la recette de l’huile du peintre Giorgione pour ses tableaux, Le Médium. Ses effets de transparence de lumière ressemblent à de l’aquarelle. Dufy va souvent l’utiliser.

L’exposition revient également sur la fresque La Fée Électricité. Il n’a pas été possible qu’elle fasse le voyage jusqu’à Aix-en-Provence. C’est donc au travers du numérique qu’elle est proposée. Cette œuvre est importante dans la carrière du peintre. Les organisateurs de l’Exposition internationale des arts et techniques à Paris ont contacté Dufy en 1937 pour une décoration qui raconterait l’histoire de l’électricité sur le mur d’un hall situé dans le Palais de la Lumière et de l’Électricité qui fut construit par Robert Mallet-Stevens. C’est une fresque d’inspiration mythologique de taille assez grandiose (600 M/2), composée de 250 panneaux, . Elle se trouve désormais au Musée d’Art moderne de la capitale (photo ci-dessous). Elle fut cédée au Musée d’art moderne en 1964 par EDF (Électricité de France)

 » C’est un chef-d’œuvre. Dufy a une grande largeur de vue. Il propose un panorama complet entre, d’une part, la technologie, et, d’autre part, des éléments naturels. La représentation des arbres, du vent dans les feuilles par exemple, est fabuleuse ! Parallèlement il s’était documenté pour représenter des technologies très précises, aussi bien la centrale thermique d’Ivry, près de Paris, que des postes de TSF, l’ancêtre de la radio, ou des objets aujourd’hui oubliés  » Fabrice HERGOTT (Historien de l’art, conservateur de musée)

Il s’est marié en 1911 avec une niçoise : Eugénie Brisson – Aucun enfant n’est né de cette union.

La fin de sa vie sera terrible car il va endurer de grandes souffrances à cause de sa maladie (polyarthrite aigüe) . Tout a commencé en 1935 par des douleurs dans les doigts, suivis au fil du temps par des phases de déformation permanente , d’engourdissement, puis de raideur qui s’étendront à toutes les articulations, pour finir par une invalidité permanente. Il sera contraint de quitter le climat froid pour un autre meilleur dans le sud. C’est ainsi qu’il vivra à Nice, puis à Céret.

Entre deux, il fait des cures thermales, s’essaie de nouveaux traitements expérimentaux à base de cortisone proposés par des médecins américains. Pour ce faire, il se rend aux Etats-Unis, très affaibli physiquement, en fauteuil roulant . Il supportera ces traitements très difficilement, fera face à des graves effets secondaires (problème digestifs, œdèmes etc…) mais, au bout du tunnel, un mieux qui lui permettra de marcher à l’aide de béquilles et ne plus avoir besoin de quelqu’un pour appuyer sur ses tubes de peinture. Il se remet à peindre et dessiner avec plaisir.

Sa maladie a quelque peu bouleversé sa façon de peindre, de dessiner, et sa technique, mais en même temps c’est une période de sa vie où son art était en pleine maturité. Beaucoup plus de transparence, de lumière, de sophistication. Beaucoup de séries et de variations diverses. La couleur est encore plus omniprésente qu’autrefois, et la musique accompagne sa peinture. Il est malade, mais il veut continuer à peindre un monde de joie, de spontanéité, d’idéal.

 » Ma peinture va bien. Est-ce la cortisone ou les hormones, mais je peins, en ce moment, des sujets que j’ai étudiés quand j’étais jeune et qui ne m’avaient plus satisfait depuis longtemps. Sur des choses construites à la manière de Cézanne, j’ai ajouté des couleurs pures de mon cru que je cherchais en vain depuis plus de 30 ans ! Est-ce une renaissance ou un chant du cygne, du fauvisme ou dans l’excitation du travail réussi, une erreur de mes sens abusés !  » R.D. lors d’un séjour en Arizona pour l’un de ses traitements.

En 1949 il est nommé commandeur de la légion d’honneur. Trois ans plus tard, il remportera le Grand prix international de peinture à la 26e Biennale de Venise, qui couronne l’ensemble de sa carrière. Il meurt dans sa maison à Forcalquier d’une crise cardiaque en 1953 . Sa dernière demande fut, parait-il, qu’on ouvre les fenêtres pour qu’il regarde les montagnes. Il sera enterré au cimetière de Cimiez à Nice en 1956.

Son épouse décèdera en 1962. Elle fera des legs importants d’œuvres de son époux à différents musées de France que ce soit à Paris, Le Havre ou Nice.

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Héroïnes romantiques …

Le musée de la vie romantique est un endroit charmant qui se trouve non loin de la butte Montmartre, rue Chaptal, dans le 9e arr. de Paris, un quartier que l’on nommait La nouvelle Athènes. Il fait partie des trois musées littéraires de la capitale avec la Maison Balzac et la Maison Hugo. C’est dans cet intemporel hôtel particulier à deux étages, avec un beau petit jardin de roses, que s’est installé en 1830 le peintre portraitiste Ary Scheffer. Il fera construire deux ateliers à verrière.

Durant des années, il va recevoir tout ce qui comptait d’important dans la vie artistique, intellectuelle parisienne. On y croisera, au fil du temps : Géricault, Sand, Chopin, Liszt, Delacroix, d’Agout, Lamartine, Tourgueniev, Gounod, Dickens etc etc… Il deviendra un endroit très réputé.

Scheffer louait la maison. Lorsqu’il décède en 1858, sa fille Cornélia l’achète. A sa mort, elle sera reprise par la petite nièce du peintre Noémie Renan-Scheffer, et avec elles reprendront les réceptions des personnalités les plus en vue de leurs époques respectives.

En 1956, l’hôtel particulier est vendu à l’État français afin d’en faire un musée. Ce sera chose faite en 1982 en tant qu’annexe du Musée Carnavalet sous le nom Musée Renan-Scheffer. Il deviendra Musée de la vie romantique en 1987.

Musée de la vie romantique

Jusqu’au 4.9.2022, le musée aborde la représentation des Héroïnes romantiques dans l’art du XIXe siècle. On a souvent abordé les femmes de cette période en tant que modèles, muses, artistes, créatrices, mais jamais les héroïnes victimes, résignées, désespérées, mélancoliques, malheureuses, tragiques, fragiles, détruites par l’amour, mortes prématurément ou exilées, devenues folles aussi à cause d’une forte passion amoureuse . Elles sont sensibles, souvent représentées comme frêles et pâles, issues de différents milieux sociaux.

Une centaine d’œuvres (peintures, manuscrits, objets, sculptures) sur un parcours en trois espaces, pour parler : de ces héroïnes du passé, des héroïnes de fiction et des héroïnes en scène, qui ont marqué les esprits et l’imaginaire de l’époque. A la question qu’est-ce qu’une héroïne ? on peut répondre qu’il s’agit d’une personne réelle ou fictive assez remarquable, passée ou contemporaine, avec des qualités importantes, qui a accompli des actes ou des exploits qui l’ ont rendue exceptionnelle, actes qui ont été racontés et transmis à d’autres générations au fil du temps. Leur destinée a été relativement sombre, funeste, fatale, mais fascinante aussi.

C’est une expo très intéressante parce qu’elle réunit à la fois la peinture, la sculpture, la littérature, l’opéra, le ballet et l’Histoire aussi. Je dis l’Histoire parce que le XIXe siècle a été traversé par beaucoup d’évènements : la Révolution, la Restauration, l’Empire et avec Napoléon le Code civil de 1804, un ouvrage qui affirmait le patriarcat et la domination masculine.

Les femmes étaient sous l’autorité d’un père et plus tard d’un époux. C’est lui qui choisissait le lieu de résidence de la famille, qui gérait la fortune, et imposait le mariage de son choix à ses enfants. La femme restait quelque peu « enfermée » dans ce cadre familial, lui obéissait et se devait de s’occuper de la maison et des enfants . Bien souvent elle était trompée. Du coup, au fil des années, elles vont se mobiliser pour sortir de ce carcan. Fin XVIIIe elles vont revendiquer pour l’obtention du droit au divorce, l’obtiendront à la Révolution, le perdront sous la Restauration. Il sera rétabli en 1884 sous la Troisième République.

 » Jeanne Deroin portée en triomphe, tenant un calice portant l’inscription « suffrage universel des femmes » 1848 Lithographie / Bibliothèque Marguerite Durand/Paris – Jeanne était une ouvrière lingère qui deviendra institutrice. Une féministe de l’époque, socialiste, qui se présentera aux élections législatives en 1849. Elle sera soutenue par le monde ouvrier, mais ne l’emportera pas. Elle tombera dans l’oubli. D’autres femmes continueront la lutte après elle.

Des exemples de femmes engagées sont nommées dans cette expo : Flora Tristan (enfance malheureuse, mariage qui le sera tout autant. Femme battue qui va se rebeller et obtiendra la séparation d’avec son époux. A partir de là, elle fera entendre sa voix notamment pour le droit au divorce, et les questions sociales, voyagera, écrira et sera en quelque sorte une journaliste-reporter ) …. George Sand qui n’a pas hésité à prendre George comme prénom de plume, qui s’habillait comme un homme, fumait la pipe et qui pour écrire fera le choix de se retirer, voire même de se confiner. Ce choix on ne lui a pas suggéré ni imposé, elle a voulu qu’il en soit ainsi. Et dans ses livres, les femmes ne ressemblent en rien à celles de son époque, elles sont libres dans leur vie comme dans l’amour. D’autres écrivaines ( des écrivains aussi ) rédigeront des romans sentimentaux dont les jeunes demoiselles étaient très friandes parce qu’elles vivaient une autre vie que la leur.

Ces héroïnes ont fait beaucoup parler d’elles que ce soit au travers de la littérature, la sculpture, ou la peinture, la danse, avec des artistes comme : Eugène Delacroix, Frédérique O’Connell, Marie d’Orléans, Anne-Louis Girodet, Théodore Chassériau, Félicie de Fauveau, Antoine Jean Gros, Léon Cogniet, Léopold Burthe, des écrivains comme Madame de Staël, George Sand, Victor Hugo, Gustave Flaubert, Chateaubriand, Alfred de Musset … des comédiennes, des danseuses, ou des cantatrices qui les ont interprétées.

Cela nous amène donc à penser que le Romantisme, qui a duré de la fin du XVIIIe aux années 1850, n’a pas été uniquement masculin. L’histoire de ces femmes s’est ancrée dans l’imaginaire de l’époque, elles ont été des sortes de mythes qui ont inspiré les artistes romantiques. Elles furent passionnées et ont eu, très souvent un destin tragique, une histoire complexe, mais poétique aussi. Elles ont été l’inspiration d’une révolution artistique majeure.

Le personnage féminin qui a été un modèle absolu de ces héroïnes, c’est incontestablement Cléopâtre dont le suicide a inspiré tant de monde dans le domaine de l’artistique. On a eu plusieurs facette de Cléopâtre selon celui ou celle qui en a parlé, qui l’a peinte ou sculptée.

Parmi les héroïnes dites du passé, on trouve, entre autres, Saphô, Antigone, Anne Boleyn, Jeanne de Castille, Marie Stuart, Jeanne d’Arc, Jane Grey, et Héloïse. Celles dites de fiction se nomment : Atala, Esmeralda, Ourika, Juliette, Desdémone, Velléda, Corinne, Juliette, Mathilde, Lélia, Madame Bovary, Virginie . Parmi les héroïnes dites de scène des danseuses, des tragédiennes, des cantatrices, toutes des femmes adulées : Maria Malibran, Marie Taglioni, Rachel, Giuditta Pasta, Mademoiselle Mars.

 » Corinne au Cap Misène » 1818/21 François GÉRARD – A la mort de Madame de Staël, leur amie, le prince Auguste de Prusse et Juliette Récamier commande ce tableau au peintre. Il illustre un épisode d’un livre de l’écrivaine  » Corine ou l’Italie ». Pourquoi ce choix ? eh bien tout simplement parce que le roman fut publié l’année où ils s’étaient rencontrés, 1807, et ils se retrouvaient tous deux dans l’histoire a savoir celle de l’amour impossible entre Corine et Oswald. Le prince va offrir le tableau à Juliette qui le gardera chez elle jusqu’à sa mort. Elle en fera don, par testament, au Musée des Beaux Arts de Lyon, ville où elle avait vu le jour.
Au Musée de la vie romantique c’est le tableau de Marie Victoire JACQUOTOT d’après François GÉRARD qui est présenté. Il porte le même intitulé :  » Corinne au Cap Misène » 1825 – (Musée du Louvre/Paris)
« Othello et Desdémone » Ière moitié du XIXe siècle Jules Robert AUGUSTE (Musée du Louvre/Paris)
 » Desdémone maudite par son père » 1852 Eugène DELACROIX (Musée des Beaux-Arts/Reims) Desdémone est un personnage issu de la pièce de Shakespeare « Othello » . Elle épouse ce dernier et part vivre avec lui à Chypre. Une fois sur place, elle est accusée, à tort, d’infidélité. Elle est innocente mais son époux ne la croit pas et la tue en l’étouffant.

Comme je l’ai indiqué, ces héroïnes furent des personnages réels et d’autres fictifs, qui, de par leur statut de femmes à l’époque, se devaient d’être plutôt en retrait, effacées. Or, elles vont connaître une passion amoureuse terrible qui va les extraire de cette condition. Du coup, elles seront tiraillées entre cet amour passionnel, leur situation dans la société où l’homme est souvent dominant , leur éducation. Elles devront souvent faire un choix et se sacrifieront.

Généralement, elles connaissent un amour impossible, contrarié, absolu, fidèle.. Elles aiment au-delà d’elles-mêmes, sont prêtes à braver tous les interdits, se dressent contre leurs familles, et c’est souvent dans la mort qu’elles trouvent une solution, à moins que la démence ne les gagne. Et dans les deux cas, elles sont persuadées que cela n’a pas d’importance parce que leur amour continuera après, et la passion aussi.

Pour bien des artistes, et notamment les écrivains, ces héroïnes représentent un éternel idéal féminin, un fantasme rêvé, quasiment inaccessible. Ils en font un souvenir qui devient sacré et plus présent encore que de leur vivant.

On emploie l’adjectif diaphanes en parlant d’elles. Il s’agit en fait de leur teint très pâle, tel celui d’une morte, mais qui est très beau. C’est un terme souvent employé dans le romantisme parce qu’il traduit une fragilité maladive, une souffrance. Cette blancheur a longtemps été un des canons de la beauté parce que, au départ, elle était signe de pureté, chasteté, candeur. Il y a aussi un autre adjectif employé : éthérées, dans le sens où elles le sont tellement qu’elles sont quasiment plus un esprit immatériel, qu’un être de chair.

Qui sont -elles ? Je vous propose d’aller à la rencontre de certaines d’entre elles :

Jane GREY : est montée sur le trône d’Angleterre en 1553. Elle va en redescendre aussi vite qu’elle y est parvenue. Elle était la fille de Henry Grey, marquis de Dorset, duc de Suffolk, et de Frances Brandon petite fille de Henri VIII. C’est une jeune fille très pieuse, cultivée, intelligente, qui recevra une excellente éducation. Elle épousera à 16 ans John Dudley duc de Northumberland, pas plus vieux qu’elle. Une décision du jeune roi Edouard VI va bouleverser sa vie. Lorsqu’il tombe malade et meurt à 15 ans, il laisse derrière lui un testament faisant de Jane son héritière à la couronne. Elle monte sur le trône, en sera destituée neuf jours plus tard et sera guillotinée, avec son mari, sur ordre de Marie Tudor.

 » Le supplice de Jane GREY  » 1833 Paul DELAROCHE (The National Gallery / Londres)

Héloïse ... En 1115, adolescente, on confie son éducation à un théologien Pierre Abélard, 36 ans. Ils vont tomber amoureux l’un de l’autre, follement, passionnément. De cet amour interdit naitra un fils. Ils se marient dans le plus grand secret. Malheureusement, l’oncle de la jeune fille, un chanoine, l’apprend et furieux fait émasculer Pierre. Ce dernier deviendra moine, et Héloïse entre au couvent. Faute de pouvoir vivre leur amour au grand jour, ils s’aimeront au travers d’une incroyable et brûlante correspondance. C’est dans la mort qu’ils se retrouveront puisque leurs restes seront transférés, en 1800, à la demande de Alexandre Lenoir, fondateur des Monuments français, au cimetière du Père Lachaise. Le public viendra nombreux pour se recueillir devant leur tombeau.

Cette histoire, qui sera largement diffusée par la littérature, va en inspirer plus d’un à commencer par Jean-Jacques Rousseau. Héloïse est devenue une héroïne. Les peintres ne seront pas en reste pour l’évoquer .

« Héloïse embrassant la vie monastique » 1812 – Jean Antoine LAURENT (Musée national des châteaux de Malmaison et de Bois Préau/ Reuil Malmaison)

Jeanne de Castille … On lui a attribué le surnom de La folle. Elle fut la fille de Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille. C’est une jeune femme qui a beaucoup aimé les arts et elle était réputée comme étant dotée d’un esprit d’une grande subtilité. Elle n’a que 16ans lorsqu’elle épouse, pour raison d’État, Philippe le Beau, fils de Marie et Bourgogne et Maximilien d’Autriche. Mariage certes arrangé mais qui va, très vite, se transformé en amour, et en véritable passion exacerbée pour elle. Ils auront plusieurs enfants dont Charles Quint . Malheureusement, lui est un coureur, un infidèle, qui la laisse souvent seule face à sa jalousie. Son état va très vite se détérioré, elle sombre dans la dépression. Compte tenu qu’elle n’a aucune affinité pour la religion, elle ne peut y trouver de consolation.

Sa mère, Isabelle, s’inquiète. Elle pense qu’en raison de la répugnance que sa fille éprouve pour la religion, elle n’est pas capable de monter sur le trône. Elle préfère le céder à son propre mari Ferdinand. S’ensuivra alors une lutte acharnée entre ce dernier et le mari de Jeanne, Philippe le Beau. Malheureusement, il décède en 1506. Dans l’absolu, Jeanne est reine d’Espagne, mais on la pense folle car, inconsolable, elle ne quittera pas le cercueil de son mari et le gardera même dans ses appartements. Son fils , Charles Quint, l’écarte très vite du pouvoir et l’enferme au château de Tordesillas. Elle y restera jusqu’à sa mort, et subira de mauvais traitements.

 » la démence de Jeanne la Folle  » 1867 – Lorenzo VALLES (Musée du Prado/Madrid)

Sapho ... Une poétesse du VIIe siècle, vivant sur l’île de Lesbos. Elle aime d’autres femmes et leur dédie ses poèmes, lesquels sont chantés, accompagnés par une lyre. Ce personnage antique a énormément fasciné les artistes en général, quel que soit leur art. Baudelaire, Ovide, ou Byron ont loué Sapho, tout comme Ingres, James Pradier; David, ou Antoine Gros et chacun l’a vue à sa manière avec fascination. Elle est devenue un personnage majeur du romantisme, ténébreuse, brûlante, enflammée, mélancolique, fantomatique, souffrante, méditative, et surtout très aimante qui, attirée par son reflet dans l’eau, se donnera la mort en se jetant d’une falaise.

Elle fut, de son vivant, très attirée par les jeunes femmes. Du reste son nom donnera naissance au mot saphisme qui désignera l’homosexualité, tout comme le terme lesbienne viendra de Lesbos l’île où elle vécut.

« Sapho à Leucate » 1801 Antoine Jean GROS (Musée d’Art et d’Histoire Baron Gérard/Bayeux) Fatal rocher, profond abîme ! Je vous aborde sans effroi ! Vous allez à Vénus dérober sa victime : j’ai connu l’amour, l’amour punit mon crime. Ô Neptune ! Tes flots seront plus doux pour moi ! Vois-tu de quelles fleurs j’ai couronné ma tête ? Vois ce front si longtemps chargé de mon ennui, orné pour mon trépas comme une fête du bandeau solennel étincelle aujourd’hui ! …  » Alphonse de LAMARTINE

Jeanne d’Arc et Marie Stuart : deux époques à savoir le Moyen-Âge et la Renaissance , mais deux femmes héroïnes du passé. Pour beaucoup, elles apparaissent comme des victimes, des références historiques, deux destins réels.

Marie Stuart était déjà reine (Écosse) au berceau. Elle sera furtivement reine de France en épousant François II. Lorsqu’elle se retrouve veuve, elle décide de repartir en Angleterre en 1561. Quatre ans plus tard, elle va se marier avec son cousin dont elle aura un fils. Son époux sera assassiné. Elle sera alors soupçonnée car souhaitant s’unir à celui qui est supposé être l’auteur de ce crime : James Hepburn. Marie sera emprisonnée. Elle s’évadera et retrouvera son trône grâce à celle qui pourtant la déteste, Elisabeth Ière d’Angleterre. Par peur qu’elle ne lui prenne sa place, Elisabeth la fera, à nouveau, emprisonnée. La captivité va durer 18 ans et se terminera par une exécution en 1587 – Ses amours seront célèbres et souvent évoquées dans la littérature. Elle sera l’objet d’un grand intérêt artistique, notamment l’opéra avec Donizetti

« Marie Stuart quittant la France » 1863 Edouard HAMMAN (Musée d’Art et d’Histoire/La Rochelle)

Jeanne, bergère à Domrémy, était très croyante. C’est un appel de Dieu qui la fera partir aux croisades durant la guerre de Cent Ans. Même si elle fut l’objet de moqueries, elle deviendra un exemple : une combattante, une patriote courageuse ,celle qui a délivrer sa ville et amènera Charles VII au sacre à Reims, un symbole de pureté, et sa mort au bûcher en 1431 ne fera qu’accroitre l’intérêt qu’on lui portera. Nombreux seront les artistes qui seront très intéressés par son histoire et par une facette de sa personnalité et de ce qu’elle a pu représenter, notamment les peintres et certains sculpteur : Jean Dominique Ingres – Eugène Devéria, Eugène Thirion, Edmé Gois, Pierre Henri Revoil, Paul Delaroche, Alexandre Evariste Fragonard, Claudius Jacquand, Henri Scheffer etc etc…

« Jeanne en prière » 1837 – Marie d’Orléans (Musée de la vie romantique/Paris)
« Jeanne d’Arc malade interrogée dans sa prison par le cardinal de Winchester » 1824 Paul DELAROCHE (Musée des Beaux-Arts/ Rouen)
« Jeanne sur le bûcher  » 1822 – Alexandre Evariste FRAGONARD (Musée des Beaux Arts de Rouen)

Juliette : va vivre une magnifique, tragique et bouleversante histoire d’amour avec Roméo. Cette histoire est née, entre 1594 et 1596, de la plume sensible et poétique de William Shakespeare. Deux jeunes amants issus de deux familles qui se détestaient : Montaigu et Capulet, vont laisser cours à leurs sentiments , malgré cette haine, malgré les interdits, et pour n’avoir jamais à se séparer ils se retrouveront dans la mort. C’est le mythe de l’amour absolu !

Refusant de s’unir à Pâris, l’homme que ses parents ont choisi pour elle, elle épouse en secret celui qu’elle aime, Roméo, et boira une potion que lui donnera le Frère Laurent, et qui permettait de faire croire a tous qu’elle était morte. Or, elle se réveille deux jour plus tard et trouve le cadavre de Roméo à ses côtés. Ne pouvant vivre sans lui, elle se donnera la mort.

« Roméo et Juliette au tombeau des Capulets  » 1850 env. Eugène DELACROIX (Musée national Eugène Delacroix/Paris)

Ophélie : il s’agit d’un personnage fictif, inventé au théâtre par Shakespeare. On la représente comme la fille d’un chambellan et conseiller du roi, Hamlet. Elle tombera follement amoureuse de Polinius. Son père n’approuvera absolument pas, car il craint que ce jeune prince ne profite de sa fille et lui fasse perdre sa virginité. Il le tue. Ophélie sera détruite par cet acte, deviendra folle et se suicidera.

L’image très poétique d’Ophélie se mourant près d’un ruisseau, entourée de fleurs, se tenant à une branche comme pour se retenir dans une sorte de beauté sereine, va beaucoup inspirer la peinture !

« Ophélie » 1852 – Léopold BURTHE (Musée de Poitiers/Poitiers)  » Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles la blanche Ophélie flotte comme un grand lys, flotte très lentement, couchée en ses longs voiles… » Arthur RIMBAUD

Atala et Velléda : héroïnes de deux romans de Chateaubriand : le premier est paru en 1801. Il y a eu deux parties : 1) Atala ou les amours de deux sauvages dans le désert 2)René . Le second Les Martyrs publié en 1809.

La première (Atala) est une jeune vierge indienne vivant dans une tribu en Louisiane. Elle va s’éprendre d’un prisonnier condamné au bûcher. Pour le soustraire à cette mort, elle s’enfuit avec lui. Par fidélité à la promesse qu’elle avait faite à sa mère mourante, elle renoncera à cet amour et s’empoisonnera . La seconde (Velléda ) est une druidesse gauloise, toujours parée d’une couronne de verveine, qui soulèvera son peuple pour se battre contre la domination romaine. Elle est faite prisonnière par un soldat de l’empire romain, Eudore, et tombe amoureuse de lui. Mais elle est une prêtresse et sait qu’elle ne doit pas rompre ses vœux sacrés. Pour éviter à son peuple une bataille sanglante, elle va préférer se sacrifier en se tranchant la gorge avec sa propre faucille.

Là encore, de telles héroïnes ne pouvaient qu’amener une fascination et un vif intérêt chez les artistes que ce soit en peinture comme en sculpture, et à l’opéra aussi puisqu’une œuvre lyrique intitulée Atala, en trois actes, fut écrite par Giovanni Pacini en 1818 d’après le roman de Chateaubriand.

 » La communion d’Atala  » 1808 Pierre Jérôme LORDON (Musée de la vie romantique/Paris)
 » Atala au tombeau  » 1808 Anne-Louis GIRODET (Musée du Louvre/Paris)
 » Velléda  » 1838 env. Bronze Hippolyte MAINDRON (Maison de Chateaubriand/Domaine départemental de la Vallée-aux-Loups/ Hauts de Seine)

Esméralda : personnage célèbre et héroïne romantique de Victor Hugo. La jolie bohémienne insouciante qui danse pieds nus, faisant faire des tours à sa chèvre, sur le parvis de Notre-Dame à Paris, attise l’amour de plusieurs hommes : Quasimodo, Frollo, Gringoire et Phœbus. Elle veut rester chaste, mais tombera amoureuse de Phœbus, lequel est fiancé à Fleur de Lys. Frollo, qui est fou de désir pour Esméralda, poignarde Phœbus. La jeune gitane est accusée et condamnée à être pendue.

Frollo essaie de la sauver en échange de son amour, mais elle s’y refuse. Quasimodo arrive à l’enlever et l’amène dans les tours de la cathédrales. Phœbus qui, finalement, n’était que blessé, n’accepte pas de témoigner en sa faveur, par peur de perdre sa fiancée.

Après maintes péripéties, Esméralda sera, jugée comme sorcière, et finalement pendue au gibet de Montfaucon. Dès la parution du roman relatant son histoire, elle va se retrouver au centre de l’intérêt qu’elle va inspirer à la danse, l’opéra, la peinture et la sculpture de l’époque romantique.

 » Quasimodo sauvant Esméralda des mains des bourreaux » 1832 Eugènie HENRY (Maisons de Victor Hugo/Paris-Guernesey) *

Virginie : Personnage issu du roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre qui connaitra un triomphe et deviendra une source d’inspiration pour d’autres écrivains dans le siècles qui suivront. Il y a dans ce livre tous les thèmes chers au cœur du romantisme, à commencer par une nature sublime. Paul et Virginie ont été élevés ensemble comme frère et sœur . Adolescente, la jeune fille éprouvera des sentiments plus forts pour Paul. Elle va taire sa passion, quitte l’île sur laquelle ils vivent et part en France. Une fois à Paris, rien ne l’intéresse, le jeune homme reste dans ses pensées. Lui l’attend. Ils s’écrivent. Deux ans plus tard, elle décide de retourner auprès de lui et vivre son amour au grand jour. Malheureusement, elle se noie lors d’une tempête qui secoue fortement le bateau. Son corps est repêché. Paul l’enterre dans un endroit que tous deux chérissaient sur leur île.

 » Virginie retrouvée morte sur la plage  » 1849 env. Edme Alexis Alfred DEHODENCQ (Musée départementale de l’Oise/Beauvais.  » « le corps de la jeune fille est étendu sur la plage. Il semble qu’il y ait quelque chose de l’ondulation de la vague qui l’a porté tant la ligne est noble est souple. Les cheveux sont dénoués, la tête de profil, un peu renversée en arrière, dégage le cou et les épaules nues, allonge la courbe du corps qui, très douce, part du front, se continue par la poitrine et sans se briser, se prolonge jusqu’aux pieds d’un mouvement de caresse lente et qui s’attarde….  » Extrait du livre de Jacques Henri BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

L’époque romantique c’est aussi un engouement incroyable pour le théâtre, le ballet, et l’opéra. Les trois attirent plus de monde que les livres ou du moins ils sont plus accessibles. Les héroïnes désespérées et passionnées sont interprétées par des artistes que le public adore et il vient nombreux pour les voir sur scène. Elles s’appellent : Mademoiselle Rachel, Mademoiselle Mars, Marie Taglioni, Carlotta Grisi, Maria Malibran, Giuditta Pasta, Harriet Smithson. Plus que des artistes ce sont de véritables icônes

Héroïnes de la danse à l’Opéra : Marie Taglioni & Carlotta Grisi :

A l’aube du XIXe siècle le romantisme s’empare de l’Europe que ce soit en littérature, musique et danse également. Les sujets mythologiques laissent la place au monde du rêve, de l’imaginaire et des passions.

Neuf ans avant Giselle, le vrai ballet romantique, en 1832, sera La Sylphide de Philippe Taglioni. C’est la plus fidèle et exacte image de ce que pouvait être ce type de ballet. A l’aube de ce courant et de l’idée de rompre avec les influences de l’ancien régime, il sera le pur produit d’un souffle nouveau, féérique, et même, à sa façon, empreint d’une petite  note de sensualité.

Historiquement parlant, ce fut le premier  » ballet blanc  » parce que le premier dans lequel une danseuse éthérée va apparaître avec un costume que l’on appellera tutu ( long ) fait de tulle, mousseline et voile blanc, transparent, lequel révolutionnera le monde de la danse de l’époque. Cette danseuse sera Marie Taglioni

 » Marie Taglioni dans la Sylphide  » 1837 Jean-Auguste BARRE (Musée des Arts décoratifs/Paris) – « «  Marie Taglioni réunit une grâce inexprimable, voluptueuse avec décence. Toutes ses attitudes sont du plus noble, mais du plus agréable à regarder aussi. Il y a dans ses mouvements une harmonie qui plait et dans ses hardiesses une aisance qui ne se permet pas de s’en effrayer. Lorsque Marie entre en scène, on voit apparaître ce brouillard blanc ennuagé de mousseline transparente, cette vision chaste et éthérée que nous connaissons et qui nous bouleverse. Elle voltige dans un esprit au milieu des transparentes vapeurs de ces blanches mousselines dont elle aime s’entourer. Elle ressemble un peu à une âme heureuse qui fait plonger du bout de ses pieds roses la pointe des fleurs célestes. Elle rayonne telle une divinité incarnée, idéale, délestée des lois terrestres, évanescentes, surnaturelles ….  » Théophile GAUTIER à propos de Marie Taglioni
 » Costume de Michel Fresnay d’après les dessins d’Eugène Lamy pour la Sylphide  » Il a été porté par la danseuse Étoile Ghislaine Thesmar en 1972 – (Centre national du costume de scène/ Moulins – Don de Pierre Lacotte et Ghislaine Thesmar)

A l’Opéra, il y avait donc Marie, mais aussi Fanny Essler. Deux grandes danseuses avec deux personnalités différentes. Fanny va se distinguer et obtenir un grand succès auprès du public avec une danse de caractère plus sensuelle et piquante que celle qui deviendra sa rivale. Des clans vont se former : d’un côté les taglionistes et de l’autre les elsseristes. Et avec eux, des querelles, des affrontements, du tumulte, d’autant que Fanny reprenait les rôles autrefois confiés à Marie.

Arrivera, par la suite, sur la scène française de l’Opéra : Carlotta Grisi qui créera en juin 1841 le ballet romantique Giselle voulu pour elle par Théophile Gautier. Un ballet qui a beaucoup de ressemblance avec la Sylphide. C’est le réel confronté au surnaturel. Il y a de l’émerveillement, de la magie, de la poésie, du fantomatique, l’amour idéalisé et déçu.

« Carlotta Grisi dans le ballet Giselle » 1840 env. Lithographie sur papier John BRANDARD (Victoria and Albert Museum/Londres)  » Mme Carlotta Grisi ; vous vous rappelez assurément cette charmante femme qui chantait et dansait il y a deux à ans à la Renaissance. Elle ne chante plus, mais elle danse aujourd’hui merveilleusement. C’est une vigueur, une légèreté, une souplesse et une originalité qui la mettent tout d’abord entre Fanny Elssler et Marie Taglioni ; on reconnaît les leçons de Jules Perrot. Le succès est complet, durable. Il y a là beauté, jeunesse, talent — admirable trinité ! » Théophile GAUTIER

La Sylphide c’est histoire d’un amour impossible entre une aérienne et gracieuse sylphide et un humain. L’immatériel à la rencontre du matériel, l’idéal inaccessible et la réalité insatisfaite. Giselle conte l’histoire d’une jeune paysanne, passionnée de danse, folle d’amour pour un jeune seigneur qu’elle pensera qu’il ne peut être pour elle en raison de sa position sociale. Il va pourtant lui faire croire que cela est possible et la séduira. Lorsqu’elle va mourir, il sera inconsolable et elle reviendra le hanter à chacune de ses nuits. Giselle a beaucoup de points communs avec La Sylphide. Il est basé sur la même formule du réel confronté au surnaturel. Toutefois, dramatiquement parlant, on peut dire qu’il fait preuve de beaucoup plus de profondeur.

Giselle c’est le ballet de l’Arabesque : position de danse très appréciée à l’époque romantique, en appui sur une jambe, corps bien droit pendant que l’autre jambe est levée à hauteur. Cela donne l’impression d’une sculpture reproduisant statiquement l’envol des Willis et utilisé à des fins poétiques.

(Vidéo : Arabesque / Les Willis du ballet Giselle / Opéra de Paris)

Rachel Félix dite Melle Rachel : est née en Suisse en 1821. C’est une actrice qui a débuté en 1838 au Théâtre français. Son interprétation de Camille sera telle, que le public va éprouver un véritable engouement pour elle. Chacune de ses apparitions est saluée, on la couvre de fleurs. Elle est brillante dans Andromaque, Iphigénie, Bajazet, Cinna, Horace, Phèdre etc etc … A 22 ans à peine elle connait déjà une carrière fulgurante. Elle fut une héroïne romantique à la scène comme dans sa vie privée. Une enfance miséreuse et un désir fort de devenir quelqu’un de connu, de réussir sa vie. Elle va avoir de nombreux protecteurs, beaucoup d’amants, et pas des moindres : le prince Napoléon, Alfred de Musset, le Comte Waleski, et tant d’autres. Elle se moque éperdument de ce que l’on peut penser de sa vie décousue. Les têtes couronnées lui dressent un tapis rouge et la reçoivent : la reine Victoria, le tsar Nicolas Ier, le roi Frédéric Guillaume de Prusse.

Elle a la gloire c’est vrai, mais tout ne sera pas rose. Elle connaitra de gros problèmes financiers, la maladie l’emportera (phtisie), la misère et la solitude accompagneront sa fin de vie en 1858 à 32 ans seulement.

 » Rachel dans le rôle de Phèdre » 1850 env. Frédérique O’CONNELL (Musée Carnavalet/Paris)

Maria Feliccia Garcia dite La Malibran c’est vraiment la Diva romantique par excellence ! Fille d’un ténor espagnol très connu, sœur de la cantatrice Pauline Viardot, on va énormément apprécier sa superbe voix de mezzo-soprano, voire contralto colorature, puissante, émouvante, avec une tessiture très étendue, qui lui vaudra d’être surnommée Le diamant . Et au-delà de la voix, une incroyable actrice dramatique pleine de passion et de fougue et une compositrice. Elle a connu le triomphe dans les plus beaux rôles de l’opéra rossinien.

Après un premier mariage avec un négociant français Eugène Malibran, elle vivra un grand amour et épousera, après dissolution du premier, un violoniste.

Sa mort va nourrir son mythe : pourtant réputée excellente amazone, elle fait une chute de cheval à 28 ans. Elle ne fera pas attention à elle, n’écoutera personne, et malgré la forte douleur continuera à se produire sur scène. Malheureusement, elle tombera dans le coma, victime d’un caillot de sang au cerveau, probablement formé à la suite de son accident, et décèdera en Angleterre. Son public ne se remettra jamais de cette perte et elle deviendra une icône du monde opératique.

 » La Malibran dans le rôle de Desdémone » 1830 Henri DECAISNE (Musée Carnavalet/Paris) « Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie, Rien n’est bon que d’aimer, n’est vrai que de souffrir. Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir. Tu connaissais le monde, et la foule, et l’envie, Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie, Tu regardais aussi la Malibran mourir…  » Alfred DE MUSSET (Extrait de son poème « A la Malibran »


Le théâtre des émotions …

« Ce qui nous intéressait c’était un théâtre de l’affect, un théâtre de la façon dont les individus sont affectés dans leur propre personne, avec une résonnance affective. La manifestation change avec le temps, se complexifie, s’approfondit. » Georges VIGARELLO (Historien, agrégé de philosophie, co-commissaire de l’exposition avec Dominique LOBSTEIN)

 » Trente-cinq têtes d’expression » 1825 Louis Léopold BOILLY (Musée des Beaux-Arts Eugène Leroy/Tourcoing)
« La lettre de Wagram » 1828 Claude-Marie DUBUFE (Musée des Beaux Arts de Rouen) Ce tableau sert d’illustration à l’affiche de l’expo.
‘ Le cri  » avant 1886 – Auguste RODIN ( Musée Rodin/Paris)

C’est vraiment une exposition assez étonnante, passionnante et très intéressante à laquelle nous convie le Musée Marmottan-Monet de Paris. Elle s’intitule Le théâtre des émotions … Jusqu’au 21.8.2022. Elle traite, en huit espaces, de la représentation des émotions en art. Un sujet qui avait été abordé, jusqu’ici, de façon partielle, jamais dans sa globalité. Ce n’était pas facile de le faire car il s’agit d’une thématique assez vaste, mais elle est dotée d’une grande richesse d’interprétation . D’où l’intérêt de celle-ci qui va du XVe siècle à nos jours au travers de 70 œuvres magnifiques : peintures, sculptures, objets, gravures, dessins, photographies, prêts de différentes institutions muséales internationales et de collections privées.

Cette exposition a vu le jour grâce au travail remarquable et la collaboration d’un historien agrégé de philosophie : Georges Vigarello, et un historien de l’art : Dominique Lobstein. Elle s’est bâtie autour de différentes questions : qu’est-ce que l’émotion ? – Comment a t-elle été représentée en art au fil des siècles ? – est-ce que sa représentation a évolué comme les mœurs l’ont fait ? – Différentes sections sont là pour nous l’expliquer.

Une chose à savoir avant de commencer : le mot émotion (qui revient souvent dans l’expo comme dans mon article ) est apparu en français au XVIe siècle. Attention : il ne faut pas confondre émotion et sentiment. La première c’est quelque chose de soudain, de fugace, un ressenti sur l’instantané, alors que le second se développe davantage dans la durée. Un lien existe entre émotion et sentiment, parce que de l’émotion peut faire naitre un sentiment et à l’inverse un sentiment peut faire vivre une émotion.

Les émotions se retrouvent dans chaque personne. On peut avoir une émotion de joie, de plaisir, une émotion face à la douleur, la souffrance, la tristesse, la peur, la surprise, la colère. . Elles nous habitent, nous dépassent aussi parfois. Elles sont là dans notre vie de tous les jours. On les exprime, on les contient et on arrive à les maitriser aussi parfois.

En art, l’émotion s’est faite soit dans l’expression du visage, le regard, ou les gestes, voire le corps tout entier , mais cela est venu petit à petit car chaque siècle l’a traitée à sa façon, parce qu’elle a changé et qu’avec le temps , elle a évolué. Plus on a mieux connu l’homme et plus on a souhaité connaitre ses mystères et plus on a pu différencier ses émotions.

En peinture au Moyen-Âge par exemple, cela se faisait avec timidité, retenue et réserve. On ressentait une émotion, mais on ne la montrait pas, juste on la comprenait au travers d’une larme, de l’esquisse d’un sourire, une main posée sur une épaule, d’ une contraction de la bouche, d’un objet tenu dans les mains comme un mouchoir, une bague, une fleur, un document . C’était du domaine du symbolique ou de la manière allusive. Les visages peints à cette époque se ressemblent tous un peu et on ne peut pas dire qu’ils soient très expressifs, tout au contraire ils sont souvent impassibles.

 » Les fiancés  » 1525 env. Lucas de LEYDE (Musée des Beaux-Arts/Strasbourg)
« Le siège du château d’amour » Anonyme 1325/1350 env. Valve de miroir en ivoire (Musée du Louvre/Paris)
« Sainte Madeleine en pleurs » 1525 env. Atelier du Maître de la légende de Sainte Madeleine (The National Gallery/Londres)
« Marie-Madeleine repentante » 1630 env. Johannes MOREELSE (Musée des Beaux-Arts/Caen)

Quand on regarde La Joconde de Léonard de Vinci, dont une copie a été prêtée pour l’expo (original trop fragile), qui pourrait réellement traduire l’émotion de Mona Lisa ? On ne sait pas vraiment si elle est heureuse ou mélancolique. Depuis des siècles les historiens de l’art se le demandent et son émotion exacte reste un mystère.

Les peintres baroques et caravagesques, spécialistes du clair-obscur, vont théâtraliser les émotions. En effet, l’expression de celles ressenties par dégoût, par haine, ou par la colère, est mise en scène. Il y a toujours plus d’exacerbation. Certains peintres fréquentent les bas-fonds, sont fascinés par tout ce qui gravite de miséreux, de vice, de sulfureux dans l’âme humaine et reproduisent sur la toile.

« Rixe des musiciens »1630 env. Georges De LA TOUR (Musée des Beaux-Arts/Chambery)
 » L’Entremetteuse  » 1625 env. Angelo CAROSELLI (fut attribué durant un temps à Pietro PAOLINI (Musée de l’Oise/Beauvais) » Il y a une crainte de la part de la prostituée, une volonté enthousiaste de la part de l’entremetteuse, une sorte d’interrogation chez le client. Les scènes se compliquent en différenciant des types d’émotion, en faisant entrer des parties du corps supplémentaires  » Georges VIGARELLO

Au XVIIe siècle, les émotions en peinture sont de plus en plus importantes. Des traités voient le jour à ce sujet. Le peintre Charles le Brun a mis au point une Méthode où il donne des conseils pour bien dessiner une émotion de plaisir ou de tristesse. Il ne s’agit plus de ce qu’on peut lire sur un visage, mais sur le corps et la gestuelle. Lors d’une Conférence sur l’expression des passions en 1668 à l’Académie royale de peinture et de musique, il s’exprimera là-dessus et tout ce qu’il a pu étudier ou dont il a parlé, sera édité 30 ans plus tard et servira à de nombreux artistes dans le futur.

 » Recueil d’expressions empruntées à la publication de Charles le Brun – Planche gravée dans « Sentiments des plus habiles peintres sur la pratique de la peinture et de la sculpture  » d’Henri TESTELIN/1696 (Collection particulière)

Au siècle dit Des Lumières le sujet se développe encore plus. Les émotions sont fortement présentes dans la poésie, la littérature, la musique, et ce sera le cas dans la peinture aussi – Dans ce dernier cas, on s’attache à plus d’expressivité encore afin de faire passer les émotions de l’âme au travers d’une œuvre, dans le but qu’elles soient ressenties par celles et ceux qui la regardent . Les œuvres doivent parler en quelque sorte.

« Portrait de l’artiste sous les traits d’un moqueur » 1793 env. Joseph DUCREUX (Musée du Louvre/Paris)

Dans les peintures galantes du XVIIIe siècle, les émotions sont traitées avec plus de douceur, de grâce, de délicatesse, de sensibilité. Il y a souvent des couleurs plus claires, des décors champêtres. Une place de choix est donnée à l’enfant et à la morale. On veut alors tout autant émouvoir que séduire. Les gestes sont très affectifs, les regards plus intenses, on a même droit à de l’érotisme, de la frivolité, de la légèreté, du plaisir, une entrée intimiste dans les intérieurs, le tout auréolé de grâce. Tout cela se ressent, par exemple, dans les tableaux de Boucher, de Fragonard, Greuze, Aubert, ou de Watteau.

 » Le Verrou  » 1777/78 Jean-Honoré FRAGONARD (Musée du Louvre/Paris)
« L’enfant en pénitence » 1760 env. Louis AUBERT (autrefois attribué à Nicolas Bernard LÉPICIÉ) Musée des Beaux Arts de Lyon
« Jeune fille à la colombe » 1780 env. Jean-Baptiste GREUZE (Musée de la Chartreuse/Douai)
« La Balançoire » 1750/52 Jean-Honoré FRAGONARD (Musée national Thyssen-Bornemisza/Madrid)
 » Jeune femme s’étant avancée dans la campagne  » 1799 Chevalier FÉRÉOL de BONNEMAISON (Brooklyn Museum/New York) – Au travers de ce tableau allégorique , le peintre a voulu évoquer les émotions tourmentées et la souffrance de la France après la Révolution.

On assiste à un développement des émotions à l’époque du Romantisme. Au travers des pièces de théâtres, des opéras, de la danse, on véhicule les idées et les comportements y compris ceux les plus excessifs . Toutes les classes sociales s’y retrouvent et avec eux toutes sortes d’émotions qui inspirent l’art sous toutes ses formes.

 »L’Effet du mélodrame » 1830 env. Louis Léopold BOILLY (Musée Lambinet/Versailles)
 » Le combat des coqs en Flandre » 1889 Rémy COGGHE (Musée d’archéologie et histoire locale/Denain)

C’est durant cette époque que le paysage va acquérir ses lettres de noblesse. La nature va donc être présente au cœur des émotions tout simplement parce que les tableaux montrent des vues propices à la sérénité méditative. La nature y apparait immense, magnifique, sauvage et l’homme, face à elle, semble fragile.

« Scènes de l’époque des sagas norvégiennes » Knut SAADE 1850 (Fondation Absjorn Lunde (Etats-Unis)

Pour les héroïnes peintes au début du XIXe siècle, les peintres vont très largement être influencés, et fascinés, par celles de la littérature (notamment la mythologie et le théâtre shakespearien) , souvent tragiques, désespérées, ou qui finiront par basculer dans la folie , ou bien encore par la représentation de la misère sociale avec tout ce qu’elle amène de dramatique. On peut ainsi lire l’effroi, la peur, l’épouvante, la tristesse etc…

 » Tête de femme et d’enfant « (Esquisse pour la scène du massacre des Innocents) 1824 env. Léon COGNIET (Musée des Beaux-Arts/Orléans)
 » Folie de la fiancée de Lammermoor  » 1850 Émile SIGNOL(Musée des Beaux Arts/Tours)
« Faim, crime et folie » Antoine Joseph WIERTZ (Musée Antoine Wiertz/Bruxelles)

La photographie pointera le bout de son objectif en 1839. Avec, à son actif, la possibilité de capter l’instant. Elle jouera un rôle important pour diffuser des images. Elle intéressera fortement la peinture car elle lui permettra d’avoir un éventail assez vaste d’expressions faciales et corporelles venant , notamment, avec les travaux scientifiques sur la physionomie humaine. comme la folie qui a intéressé la peinture au XIXe siècle.

En effet, différents ouvrages scientifiques, neurologiques, anatomistes etc… comme celui cité ci-dessous de Duchenne de Boulogne, ou ceux de Paul Richer à savoir : Études cliniques sur la grande hystérie et Nouvelle anatomie artistique du corps humain, seront illustrés de nombreuses photographies très réalistes. Ils traitent et décrivent les causes et effets des comportements de l’humain.

« Pierrot surpris » 1854 Félix TOURNACHON dit NADAR (Musée d’Orsay/Paris) – Le mime DEBUREAU, sur la photo, a popularisé, à son époque, le personnage de Pierrot. En photographiant toutes les expressions, y compris caricaturées, exprimées par le mime, Nadar a fortement inspiré celles que les peintres souhaitaient faire passer dans leurs tableaux.
Épreuves photographiques sur papier de l’ouvrage  » Mécanisme de la physionomie humaine, de l’analyse électro-physiologique de l’expression des passions  » – 1862 par Guillaume Benjamin Armand DUCHENNE DE BOULOGNE (Bibliothèque de l’Académie nationale de médecine)

Fin du XIXe et début du XXe siècle, les drames des guerres, le deuil, la souffrance, la misère mais aussi le développement de la psychanalyse autour des travaux de Freud en ce qui concerne le rêve et l’inconscient, vont amener d’autres émotions fortes qui n’échapperont pas à la peinture. Dans ce domaine on va la traiter autrement, on la provoquera, on va même la caricaturer. On ne cherchera plus l’émotion naturelle mais plutôt celle qui s’exprime par un moyen plastique.

 » Tête d’otage  » Vers 1944/45 Jean FAUTRIER (Musée national d’Art moderne/Paris) – Il s’agit là d’une série d’œuvres représentant des corps sans tête et sans corps. Les massacres de la guerre, les traumatismes du nazisme, la violence, la débâcle, ont fortement influencé cet artiste. Elles représentent l’empathie

La bohème, vécue par de nombreux artistes, sera, elle aussi, une source d’émotions véhiculées par les ravages de l’alcoolisme, de la drogue et de la prostitution. La peinture se sent plus libre, s’empare des mœurs pour exprimer, parfois même avec outrance et provocation , les plaisirs interdits, les désirs. Elle laisse loin derrière elle la bienséance morale de l’académisme.

« Les Incompris » 1904 env. André Victor DEVANCHEZ (Musée des Beaux-Arts/Quimper)
« Le buveur d’absinthe » 1880 – Jean-François RAFFAËLLI (Musée des Beaux-Arts La Boérie/Liège)

Au XXe siècle, avec l’avènement de la modernité, certains mouvements picturaux comme les dadaïstes, les surréalistes, traitent surtout les émotions de l’inconscient, de l’absurde, de l’ambiguïté, ils favorisent beaucoup les pulsions et n’ont que faire de la morale, de l’idéalisation, ou de la vérité.

« La dame au cochon/Pornocratès » 1896 – Albert BERTRAND (Musée Félicien Rups/Namur)

« Le divan -Rolande  » ou  » La maison de la rue des Moulinns-Rolande » 1894 Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
« Couple féminin amoureux » 1915 Egon SCHIELE (Albertina Museum/Vienne)
« Las Llamas, Llaman « 1942 Salvador DALI (Collection particulière Ezra et David Nahmad)
 » La suppliante  » 1937 Pablo PICASSO (Musée national Picasso/Paris)

BOLDINI-Les plaisirs et les jours …

« Admirées ou rejetées, les effigies de Boldini étaient encore l’expression parfaite de leur temps. Interprète bien aimé de la société de la Belle Époque, Boldini dépeignait, avec une parfaite acuité, la sophistication, le charme, la coquetterie, le désir inavoué. Silencieux, avec son visage comme un prêtre en colère, chauve et respectueusement mélancolique, l’artiste a conservé et exprimé, de façon surprenante, cette vanité qui fourmille d’élégance. » Arsène ALEXANDRE (Journaliste français, collectionneur, critique d’art et inspecteur général des musées)

Giovanni BOLDINI

Cette très belle exposition a pris du temps pour voir le jour au Petit Palais de Paris. La Covid y a été pour beaucoup puisqu’elle a entraîné des reports de dates. Puis, lorsque l’Institution était prête, il a fallu encore attendre parce que le peintre faisait l’objet de différentes manifestations en Italie et donc les tableaux avaient été prêtés ailleurs.

Finalement, elle est là ! … Merveilleusement là …. Soixante ans après la dernière rétrospective que la France avait réservé à ce peintre. On ne peut que s’en réjouir ! Elle a été organisée en collaboration avec le Musée Boldini de Ferrare et le Ministère de la Culture en Italie, et s’intitule BOLDINI-Les plaisirs et les jours …. jusqu’au 24.7.2022. Au programme : 150 œuvres environ : peintures, dessins, vêtements et accessoires de mode, gravures, prêtés par des grands musées internationaux comme par exemple : le Museo Capodimonte à Naples, le Palais Galliera , le Musée des Arts Décoratifs, le Musée Carnavalet, Musée d’Orsay , le National Portrait Gallery de Londres, le Sterling and Francine Clark Institute, Galleria degli Uffici-Galleria d’arte moderna du Palazzo Pitti, et des collections privées.

Pourquoi ce titre Les plaisirs et les jours ? Il s’agit d’une référence à Marcel Proust, qui fut un grand admirateur du peintre. Ce titre est celui d’un recueil de l’écrivain, paru en 1896 dans lequel il évoque, entre autres, la vie et les mœurs du Paris de son époque. C’est aussi le cas de Boldini en peinture. En effet, lui aussi, au travers de ses tableaux, a « tenu », en quelque sorte, une chronique de cette Haute Société, insouciante, frivole oisive, désinvolte qui lui a beaucoup plu.

« Il sera introduit, grâce à son talent, dans les milieux chers à Marcel Proust. Il fut le peintre de ces élégances précieuses et maladives dont l’écrivain fut le poète Les femmes de Boldini et certains hommes peints par lui , avec toute leur décadence de race, pourraient servir d’illustrations à certaines pages de Proust ….  » Emilia Cardona (son épouse)

Boldini a été un peintre brillant de la Belle Époque, audacieux, très talentueux, virtuose est l’adjectif qui revient souvent lorsque l’on parle de sa technique, un excellent dessinateur et un graveur . Il a utilisé différents supports : peinture à l’huile, dessin, aquarelle, et pointe sèche qu’il pratiquera avec deux autres peintres Leleu (un ami) et Whistler. Il fut un admirateur des grands maîtres du passé : Vermeer, Hals, Velasquez, Botticelli, Tiepolo, mais aussi des contemporains comme Degas, Manet, et Stevens.

Ce qui l’a fait vraiment connaitre ce sont ses merveilleux portraits. Sa plus grande production dans ce genre se fera entre 1880 et 1914. Ils sont apparus comme étant très originaux et révolutionnaires par rapport à ce qui se faisait à l’époque. De façon générale, ses tableaux sont empreints d’une grande fraîcheur, de grâce, de délicatesse, d’élégance, de raffinement, avec des couleurs riches, vives et harmonieuses.

Ceux qui seront réalisés à partir de 1890 env. seront plus intimistes : des natures-mortes, des nus, des vues de Venise et de Rome, des instants dans son atelier … Probablement peints avec plus de plaisir personnel .

Un coin de table du peintre  » 1897 env. Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare/Italie)
« Le cardinal du Bernin dans la chambre du peintre » 1899 env. Giovanni BOLDINI(Musée Boldini à Ferrare/Italie)
« Marine à Venise » 1909 env. Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare/Italie)
 » Statue dans le parc de Versailles  » 1895 – Giovanni BOLDINI (Musée d’Orsay/Paris)

En dehors des portraits qui sont les plus nombreux, il a peint des paysages, des décorations murales, des scènes urbaines dans Paris, des personnages de la classe urbaine. la vie des petits métiers. De très beaux tableaux, réalistes, dont une certaine partie a été gardée précieusement dans son atelier et qui ne furent pas exposés. Le Boldini du départ n’a rien à voir avec le portraitiste mondain qu’il deviendra.

« Conversation au café » 1879 – Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« Sur un banc au bois » 1872 env. Giovanni BOLDINI( Collection particulière)
« Jours tranquilles ou jeune femme au crochet  » 1875 Giovanni BOLDINI (The Sterling and Francine Clark Art Institute de Williamstown (Etats-Unis)
 » L’omnibus de la Place Pigalle  » 1882 env. Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
 » Le crieur de journaux parisien » 1880 env. Giovanni BOLDINI (Museo Real Bosco de Capodimonte/Italie)
« En traversant la rue » 1873/1875 env. Giovanni BOLDINI (The Sterling and Francine Clark Art Institute de Williamstown/Etats-Unis)

On lui a attribué divers surnoms  : le Paganini du peignoir – Le serpent de Ferrare – mais aussi Le monstre parce qu’il pouvait se montrer odieux, voire même tenir des propos blessants et désobligeants vis-à-vis des femmes dont il ne souhaitait pas faire le portrait et qui venaient le voir en insistant afin d’obtenir une approbation. Le Déshabilleur aussi parce qu’il aimait dégrafer des corsages, descendre un peu les bretelles des robes pour plus de sensualité et d’attirance.

Celui qui revenait souvent c’était le peintre des femmes car ce sont elles les sujets d’un très grand nombre de ses portraits. Non pas qu’il n’ait pas peint des hommes, il l’a fait pour des grandes personnalités (musiciens, compositeurs, écrivains) , mais les femmes non seulement il va aimer les peindre, mais il se rendra très vite compte qu’elles font superbement bien fonctionner le bouche à oreille auprès de leurs amies, lesquelles venaient à leur tour pour demander un portrait. Il faut bien le dire : ce sont les femmes qui lui apporteront le succès et feront sa réputation.

« Autoportrait à 69 ans  » 1911 Giovanni Boldini (Musée Boldini à Ferrare)
« Portrait de Lawrence Alexander Peter Harrison » 1902 Giovanni BOLDINI(Collection particulière)
 » Le peintre John Lewis Brown avec sa femme et sa fille  » 1890 – Giovanni BOLDINI (Musée Calouste Gulbenkian/Lisbonne)
« Le chef d’orchestre Emanuele Muzio sur l’estrade » 1882 Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« Portrait du Comte Robert de Montesquiou » 1897 – Giovanni BOLDINI (Musée d’Orsay/Paris)

Princesses, duchesses, comtesses, riches héritières, comédiennes, danseuses, cocottes. Des coquettes, des frivoles, des distinguées, des sensuelles, des séductrices, des conquérantes, des provocantes, des coquines aussi qui n’ont pas froid aux yeux. Il les a peintes très minces (même si elles ne l’étaient pas vraiment ) , avec des jambes allongées, des bras qui le furent tout autant, vêtues de robes superbes, froufroutantes, dans des coloris très vifs et lumineux, vêtements qu’il choisissait lui-même d’ailleurs en les agrémentant de très beaux accessoires. Il a beaucoup aimé la mode, celle des grands couturiers de l’époque : Worth, Poiret, Doucet etc… Il se rendait souvent chez eux pour voir les dernières tendances .

 » Boldini est, par excellence, le peintre de la femme. C’est qu’il était possédé par le démon de l’élégance,. D’un basset il aurait fait un lévrier, d’une barque un yacht, d’un fiacre une calèche. » Sem

« Portrait de Miss Bell » 1903 Giovanni BOLDINI (Villa Grimaldi Fassio-Museo Raccolte Frugone/Musei di Nervi) – Ce tableau sert d’illustration à l’affiche de l’expo.
« Feu d’artifice » 1890/95 – Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare/Italie)
 » Portrait de la princesse Marthe-Lucille Bibesco » Giovanni BOLDINI ( Collection particulière)
 » Madame Charles Max  » 1896 Giovanni BOLDINI (Musée d’Orsay/Paris)
« Portrait de l’actrice Alice Régnault » 1884env. Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« Portrait de Josefina Virginia De Erraruiz Ortuzar » 1912 – Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« Portrait de la danseuse Cléo de Mérode » 1901 Giovanni BOLDINI(Collection particulière)
 »Portrait de Josephina Alvear de Errazuriz »1893 – Giovanni BOLDINI (Collection particulière)
« La dame en rose  » Olivia Concha de Fonticella – Giovanni BOLDINI ( Musée Boldini à Ferrare)
« Portrait de Pauline Hugo et son fils Jean » 1898 Giovanni BOLDINI (Collection particulière)

Elles furent nombreuses à vouloir un portrait. Le délai était très long, des mois parfois. Il lui arrivait d’en refuser certaines parce qu’elles ne lui plaisaient pas et alors là il avait la réputation de les congédier de façon pas très élégante voire même assez grossière comme je l’ai indiqué plus haut dans mon article. Pourtant le prix à payer était assez élevé puisque l’on parle de 25.000 francs aux environs de 1880 !

Il aurait voulu être grand et beau, mais il était petit , ventru, disgracieux. Lui-même disait qu’il était laid. C’est un mondain, une sorte de Rastignac, qui n’a pas voulu vivre modestement comme le fut son enfance. Il a aimé le luxe, l’élégance, les belles femmes, le superficiel, le sulfureux et le sophistiqué. On a souvent dit de lui qu’il n’était pas un tendre, avait un mauvais caractère, qu’il était difficile, exubérant, assez vaniteux, voire même un peu kitsch, un séducteur avec de nombreuses maitresses qui restera un célibataire endurci jusqu’à l’âge de … 86 ans ! Il épousera alors Emilia Cardona, une jeune journaliste à la Gazzetta del popolo, rencontrée trois ans plus tôt en 1926.

Emilia CARDONA-BOLDINI

Il a aimé profiter de tous les plaisirs de la capitale, sortir souvent le soir, assister à toutes les premières que ce soit à l’Opéra ou au théâtre, dîner au champagne dans les restaurant les plus côtés, être invité dans les plus grands Salons mondains ou littéraires , toujours muni, quel que soit l’endroit, de son carnet et de ses crayons pour dessiner le monde qui gravitait autour de lui. Il a admiré les gens de la Haute Société, et en faire partie. La vie de bohême et les privations d’un artiste débutant : très peu pour lui.

« Nocturne à Montmartre » 1883 env. Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare)
« La cantatrice mondaine » 1884 env. Giovanni BOLDINI (Musée Boldini à Ferrare)
« Scène au Moulin Rouge » 1889 env. Giovanni BOLDINI(Musée d’Orsay/Paris)

Compte tenu du fait qu’il a connu un grand succès de son vivant, a gagné beaucoup d’argent (ce qui dérangeait parce qu’aux yeux de beaucoup cela était incompatible avec l’art) , on l’a admiré, redouté, mais critiqué aussi, que ce soit pour cette dextérité picturale qui le caractérisait, sur le fait que ses portraits se ressemblaient, mais aussi pour l’image frivole de la société aristocratique que renvoyait certains de ses tableaux . Dans tous les cas de figures, il n’en a eu que faire, n’a jamais voulu être dirigé par ses commanditaires, a suivi la route qu’il avait envie de suivre, que ce soit dans sa vie personnelle ou dans sa carrière de peintre et il l’a fait avec une grande liberté.

Il a entretenu, durant très longtemps, un lien profond d’amitié et de complicité avec le peintre Paul César Helleu. A ce duo viendra s’ajouter le caricaturiste et dessinateur Georges Goursat dit Sem. Ils avaient tous trois en commun l’attrait pour les mêmes sujets, les représentations de la Haute Société de l’époque. Tous très doués et reconnus très impertinents aussi !

« Portrait de Georges Goursat, dit Sem » 1902 – Giovanni BOLDINI (Musée des Arts Décoratifs/Paris)

Il fut un proche de Edgar Degas (rencontré à Florence, retrouvé à Paris et avec lequel il fera de nombreux voyages) , de Manet, Sisley, Caillebotte, et Corot. La découverte, un jour en Hollande, de Frans Hals va être déterminante parce que sa couleur changera, son coup de pinceau aussi. Il y aura alors plus de subtilité et de gaieté dans ses toiles.

Boldini est né en 1842 dans une famille très modeste de Ferrare en Italie. Huitième dans une fratrie qui comptait 13 enfants. On peut dire qu’il est tombé dans la marmite de la peinture assez jeune puisque son père Antonio était non seulement un peintre spécialité dans les Madones, mais aussi un restaurateur de tableaux. C’est avec lui qu’il étudiera les grands maitres de la renaissance italienne. Personne ne l’a poussé ou forcé à suivre la voie de papa, car la peinture a été très vite et très tôt une évidence , une passion pour lui.

Pour se parfaire dans son domaine, il part en 1861 à Florence, visite tous les musées de la ville, étudie à l’Accademia degli Belle Arte . Sur place il va travailler avec deux peintres spécialistes du portrait : Michele Giordigiani et Cristiano Banti . Puis, au Caffé Michelangiolo, qui se trouvait via Cavour, il rencontrera le groupe novateur et moderne des Macchiaioli (ou tachistes) qui va durer de 1855 à 1870, dont les membres sont des jeunes rebelles qui souhaitaient renouveler l’art pictural en Italie . Le nom du mouvement fut d’abord employé dans un journal, puis il sera repris par le groupe.

Leur technique est la peinture par tâches appliquées par petites touches de couleurs, mais attention une seule pour chaque élément du visage ou des vêtements par exemple, une seule pour le ciel ou la mer etc etc … Pour ces peintres, l’art n’est pas une recherche de la forme, mais dans la façon de peindre tout ce qu’il pouvait ressentir  » en direct  » au contact de la nature.

Ils rejettent l’académisme et le romantisme. Ils aiment la peinture en plein air, le vrai, le réel peint sur le motif, la lumière naturelle, le clair-obscur, . On pourrait dire qu’ils sont un peu les cousins des impressionnistes. Ils sont dirigés par le théoricien, mécène et critique d’art Diego Martelli. L’époque, en Italie, est celle du Risorgimento en Italie et ce sont donc également des peintres engagés politiquement dans l’unification de leur pays. D’ailleurs, ils peignent aussi des scènes militaires auxquelles ils assistent.

 » Portrait de Diego Martelli  » 1865 – Giovanni BOLDINI (Galleria degli Uffici-Galleria d’arte moderna du Palazzo Pitti/ Italie)

Boldini s’en détachera petit à petit parce que plus attiré par le portrait que les paysages, et c’est par eux, très novateurs, qu’il va attirer de nombreuses personnes, notamment le célèbre peintre Telemaco Signorini (proche des Macchiaioli ) qui lui permettra non seulement d’en exposer quelques-uns, mais le mettra en contact avec une riche anglaise, collectionneuse et qui deviendra sa maîtresse et sa mécène : Isabella Falconer. Elle fera jouer ses connaissances non seulement à Florence, mais aussi sur la Côte d’Azur où elle possède une maison, ainsi qu’ à Londres également, afin qu’il y soit bien accueilli lorsqu’il s’y rendra en 1870.

A Florence, il avait commencé a fréquenté le faste, les réceptions de l’aristocratie et des beaux palais florentins. Il va y prendre goût. Précédé par les recommandations d’Isabella et du politicien William Cornwallis-West, il continuera à Londres où il va très vite acquérir une très belle renommée grâce à ses portraits.

Et puis un jour de 1871, il décide de quitter l’Angleterre pour se rendre à Paris qui était, à l’époque, une capitale festive et créative pour un artiste. Il s’installe, un an plus tard, dans un atelier près de la place Pigalle, avec Berthe, une jeune femme qui était sa muse, son modèle et sa maîtresse du moment. Si le quartier appelle à une certaine bohème, lui n’en voudra pas. Les privations très peu pour lui.

La Maison Goupil a été fondée en 1829 par Adolphe Goupil. Dans les années 1870, c’est une galerie d’art célèbre, de bonne réputation, qui a l’avantage d’avoir divers espaces d’exposition dans différents quartiers de Paris. De très nombreux peintres italiens sont sous contrat d’exclusivité avec Goupil. Boldini en fera partie. Le problème est qu’on lui impose des sujets tendance qui n’étaient pas trop de son goût (des scènes de genre , des paysages etc… ) mais où il se révèlera très talentueux.

Il va alors faire une rencontre qui lui permettra de s’introduire dans les milieux mondains et aristocratiques de la capitale. Il s’agit de la comtesse de Rasty. A partir de là, il va enfin pouvoir être libre de s’exprimer picturalement comme il le souhaitait, au travers de son genre de prédilection : le portrait. Lorsqu’il commencera à avoir énormément de succès avec ses portraits du Tout Paris de l’époque, il quittera, en 1885, la Maison Goupil et continuera seul. Il s’installera alors dans un atelier Rue Berthier (17e arr. quartier Montceau ) , dans l’atelier qu’occupait avant lui John Sargent. Les commandes affluent dont une du célèbre compositeur italien : Giuseppe Verdi.

Avec celui de Emiliana Concha de Ossa, il obtiendra une Médaille d’or. Emilia était une femme très riche, elle a été son élève (cours de dessin) , l’un des modèles favoris du peintre et une autre de ses muses. Il a réalisé six portraits d’elle.

« Portrait de Emiliana Concha de Ossa  » 1888 – Giovanni BOLDINI (Collection particulière)

Dix ans plus tard, il se rendra aux Etats-Unis, à New York, pour des portraits de personnalités américaines qui le réclamaient.

Il devra faire face, à la fin de sa vie, à de gros problèmes de vue. Il meurt en 1931 dans son appartement à Paris. Sa veuve sera son unique héritière. Elle va léguer tous les biens de son mari à sa ville natale : Ferrare, afin que soit créé un musée qui porterait son nom. Ce sera chose faite en 1935. C’est dans cette ville qu’il a été enterré selon sa volonté. Emilia se remariera par la suite avec un sculpteur.

Boldini n’a pas manqué d’inspirer des créateurs de mode, notamment John Galliano qui lui dédiera certaines de ces collections (ci-dessous celle portée sur le portrait de Elizabeth Wertheimer et datant de 1877). Il fera également réaliser un parfum à l’effigie de Luisa Casati en 2008 en s’inspirant du portrait du peintre.

J’aimerai également rajouter que le samedi 28 mai à 15 H , à l’auditorium du Petit Palais (avenue Wilson Churchill/Paris) se tiendra, en parallèle avec l’exposition, un concert d’œuvres faisant partie du répertoire bel canto de Giuseppe Verdi. Quel rapport avec Boldini me direz-vous ? Tout simplement parce que le peintre avait fait, en 1886, un portrait du compositeur italien. Ce dernier était venu poser dans son atelier à Pigalle. Le tableau sera accroché dans le palais qu’il partageait avec sa compagne Giuseppa Strepponi à Gênes. Toutefois, Boldini ne sera pas content du résultat. Il va en refaire un autre, un pastel, très célèbre, où l’on voit Verdi avec une écharpe blanche et un haut de forme. Boldini l’a gardé dans son atelier, puis il l’a offert à la Galerie Nationale d’art moderne et contemporain de la Villa Borghèse à Rome

Le décor Impressionniste-Aux sources des Nymphéas …

Panneaux décoratifs  » Les Quatre Saisons  » 1860 env. Paul CEZANNE (Petit Palais/Paris)

Le musée de l’Orangerie à Paris nous propose une exposition, en sept sections chronologiques, fort intéressante, qui aborde les liens des peintres impressionnistes avec la décoration. Elle s’intitule Le décor Impressionniste-Aux sources des Nymphéas et se tiendra jusqu’au 11 juillet 2022.

Je dirai que c’est une expo d’une grande richesse car on entre dans une page méconnue de l’histoire de ce mouvement. Elle nous permet d’admirer des tableaux rarement exposés comme ceux de Caillebotte qui, dans leur majorité, font partie de collections privées. Près de 80 œuvres (peintures, dessins, éventails, céramiques (vase, assiettes etc..) ou autres objets) qui, à l’origine, étaient destinées à être considérées, par les Impressionnistes, comme des décorations ou éléments décoratifs destinés au seul plaisir des sens.

Éventail  » Travailleurs dans les champs » 1883 env. Camille PISSARRO (Collection particulière)
Éventail  » Danseuses aux contrebasses  » Edgar DEGAS (Collection particulière)
Vase « Les eaux dormantes » 1889-1890 Émile GALLÉ (Musée d’Orsay/Paris)
Vaisselle/Assiette  » Fleurs et rubans  » Émile BRACQUEMOND (Musée des Arts Décoratifs / Paris)

Ces œuvres nous permettent de comprendre ce que le terme décoration voulait réellement dire pour eux qui ont été des peintres si créatifs, inventifs, capables de varier et enrichir sans cesse leur technique – Car mis à part les Nymphéas il n’est pas resté de véritables grands ensembles pouvant s’apparenter à des décorations, et si il y en a eu , eh bien malheureusement ils ont disparu totalement. Par contre, il en existe partiellement dirons-nous, parce que séparés, donc n’ayant plus rien à voir désormais avec un panneau décoratif. La liste est longue de ces tableaux qui, à l’origine, étaient destinés à des panneaux de décoration intérieure.

Ce que beaucoup ignorent, c’est que les Impressionnistes ont peint des décorations tout au long de leur carrière. Ils l’ont fait sur différents supports, avec pour thème : la nature, les paysages, les jardins, les fleurs et ce dans le but d’apporter un élément décoratif heureux et harmonieux dans un intérieur. Cet intérêt a commencé avec celui qu’ils ont éprouvé pour la décoration que l’on pouvait trouver au XVIIIe siècle, représentée par des peintres comme Antoine Watteau, François Boucher, Honoré Fragonard par exemple. A cette époque, exécuter une décoration ne s’opposait pas et ne se dissociait pas d’une peinture sur toile. Comme l’a dit un jour très justement Renoir être décorateur n’était alors pas une tare ! Berthe Morisot avait d’ailleurs peint une Bergère couchée d’après Boucher qu’elle accrochera dans son propre appartement.

 » Bergère couchée  » 1891 – Berthe MORISOT ( Musée Marmottan-Monet/Paris )

Manet obtiendra un vif succès en 1882 avec la présentation au Salon de sa toile Le Printemps. Le modèle fut une actrice connue Jeanne Demarsy. Le tableau devait faire partie d’un ensemble décoratifs de quatre, représentant les Quatre saisons. C’était une commande du critique d’art et collectionneur Antonin Proust. Manet, malade et vieillissant, ne pourra malheureusement en exécuter que deux. Le Printemps et L’Automne (sur celui-ci la femme représentée fut l’un de ses modèles : Mery Laurent. C’est elle qui achètera, un jour, la toile aux enchères et la lèguera au Musée de Nancy).

« Jeanne/Le Printemps » 1881 Édouard MANET (The J.Paul Getty Museum/Los Angeles)
 » Mery/Automne » 1881 – Édouard MANET (Musée des Beaux Arts de Nancy)

Dès 1850, à savoir donc bien avant qu’on ne leur attribue le nom d’Impressionnistes , certains d’entre eux peignaient déjà des œuvres dites décoratives . Le jeune Cézanne, de son côté, avait fait des peintures décoratives allégoriques, hommage à Ingres, dans la maison familiale d’Aix-en-Provence, et plus tard, il peindra un portrait de son père dans une alcôve. Renoir a débuté en peignant sur des porcelaines dans une manufacture. Pissarro travaillait sur des enseignes et des dessus-de-porte . Cassatt, Degas, Morisot, Caillebotte ou Pissarro ont peint des objets . C’était de la décoration aussi !

« Portrait de Louis-Auguste Cézanne « (son père) 1865 env. Paul CÉZANNE (National Gallery de Londres)


Au début de leur carrière beaucoup ont répondu à des commandes spéciales venues de particuliers assez riches qui leur demandaient des décorations pour embellir leurs demeures. Du coup, durant les expositions, les Impressionnistes accrochaient des toiles qui étaient en quelques sorte des échantillons pour d’éventuelles décorations, en vue de l’obtention d’autres commandes …. Malheureusement elles ne furent pas officielles.

« Panneaux décoratif pour porte de la salle à manger chez Paul Durand-Ruel » 1882 – Claude MONET (Collection particulière)
 » Les Quatre Saisons  » de Camille PISSARRO ( Un ensemble qui fut commandé au peintre par Achille Arosa, un banquier et collectionneur, ami de la famille en 1872) (Collection particulière)

Pour les deux danseuses ci-dessous : Ces deux tableaux, datant de 1909, faisaient partie d’un ensemble décoratif – C’est une commande de Maurice Gangnat, un riche industriel qui fut très intéressé par Renoir. Ils furent placés autour d’un miroir au-dessus d’une cheminée de l’appartement de ce monsieur. Ils appartiennent désormais aux collections de la National Gallery à Londres.


Ils auraient bien voulu recevoir des commandes venues de l’État pour des grands panneaux décoratifs destinés à des institutions publiques, mais cela ne se fera pas. Probablement, parce que ces peintres ne se sont pas assez mis en avant pour dire qu’ils étaient capables de le faire (même si certains ont essayé de se proposer comme tels) et ont préféré se cantonner à la réalisation de commandes privées comme l’ont fait certains (voir ci-dessus) … C’est un peu dommage. Les seules à avoir reçu une commande publique pour des grandes décorations furent Mary Cassatt et Marie Bracquemond, mais à l’étranger toutes les deux et il n’ y a rien qui confirme que ces panneaux furent installés en tant que grandes décorations.

Manet fut terriblement déçu que la décoration de l’Opéra soit confié à Paul Baudry. D’ailleurs, il ne va pas de gêner de critiquer ouvertement le résultat, affirmant haut et fort que la tâche aurait due être confiée à Edgar Degas. Par ailleurs, il a essayé d’obtenir la décoration de l’Hôtel de ville de Paris qui avait été détruit et il jouera de ses connaissances afin d’y arriver. Il avait de grands projets «  une série de compositions représentant le « ventre » de Paris ou les diverses corporations se mouvant dans ce milieu (les halles, le chemin de fer, les souterrains, les courses, les jardins) et pour les plafonds une galerie circulaire … » Mais son projet fut rejeté par le nouveau gouvernement des Républicains, ce qui amènera Manet à dire les Républicains sont réactionnaires quand ils parlent d’art. »‘


Quelle explication pourrait-on donner au fait que cet intérêt important porté à la décoration ait été mis de côté ? Certainement parce que ces œuvres n’ont pas été vues comme décoratives comme leur auteur le disait et du coup elles furent présentées comme des tableaux de chevalet. Exemples : Caillebotte avec son triptyque des bords de rivière (tableaux dispersés par la suite ) -ou Monet avec ses Dindons (tableau datant de 1876 et qui faisait partie d’un groupe de quatre panneaux muraux dans le salon de son mécène Ernest Hoschedé à Montgeron) ou son Déjeuner.

 » Les Dindons  » 1876 Claude MONET (Musée d’Orsay Paris)
« Panneau décoratif ou décoration non terminée : le Déjeuner » 1873 env. Claude MONET (Musée d’Orsay/Paris)


Pourtant , à leurs yeux , ce qu’ils présentaient, donnait un sens noble au terme décoration. Renoir ne disait-il pas que l’art était fait avant tout pour égayer les murs ! ou que ses Baigneuses étaient un essai de peinture décorative , et Degas renchérissait en affirmant ça a été le rêve de toute ma vie de peindre des murs .

Les motifs en provenance de la nature sont devenues, petit à petit, un art décoratif, harmonieux, contemplatif pour eux . Certains des tableaux impressionnistes sont reproduits dans des objets, des éventails, des assiettes en porcelaine , de la tapisserie etc… La nature arrive dans les intérieurs sous d’autres formes. Le thème des fleurs, des paysages lumineux, des promenades au bord de la mer etc… devient un décor vivant qui apporte du bonheur chez soi.

Parmi les peintres issus de ce mouvement, deux furent furent des jardiniers passionnés, de formidables horticulteurs, très doués : Claude Monet et Gustave Caillebotte. Une salle de l’expo est justement consacrée aux parterres de fleurs. Tous deux vont s’inspirer de leurs magnifiques jardins pour peindre des tableaux très décoratifs destiné à égayer leurs propres maisons. Caillebotte va donner à Monet l’envie d’avoir son propre jardin. Ils ont été de grands amis, unis par la peinture et le jardinage. Pour Caillebotte ce fut à Yerres dans la maison familiale puis à Gennevilliers. Pour Monet ce sera Giverny (après Argenteuil et Vétheuil).

Les panneaux décoratifs formant le triptyque de Gustave Caillebotte : à gauche  » la pêche à la ligne » 1878 (collection particulière // au centre  » Baigneurs  » 1878 (Collection particulière) // à droite  » Périssoires » 1878 (Collection particulière


Monet va découvrir le village de Giverny en 1883. Il va d’abord louer la maison, mais elle va tellement lui plaire qu’il emprunte de l’argent et se porte acquéreur. Durant des années, il va tout faire pour modifier, agrandir, embellir le jardin alentour, créera un étang, construira un pont japonais, des parterres de fleurs. Giverny deviendra une véritable œuvre d’art.

Tous deux ont souhaité que leurs tableaux , issus de leurs jardins, soient vivants, donnant envie aux autres de vouloir quasiment y entrer. Avoir l’un d’entre eux accroché à un mur à l’intérieur d’une maison , c’était aussi profiter des joies extérieures dans la nature ou un jardin. Une grande partie de leurs tableaux aura pour sujet les jardins de leurs propriétés (près de 600 pour Caillebotte) et du coup, ils vont s’engager vers un art décoratif, car la nature sera le motif décoratif préféré des Impressionnistes.

« Chrysanthèmes » 1897 Claude MONET (Collection particulière) Ce tableau illustre l’affiche de l’expo
« Panneau décoratif « Parterre de marguerites » 1893 env. Gustave CAILLEBOTTE (Musée des Impressionismes à Giverny)
« Fleurs du printemps » 1864 Claude MONET (The Cleveland Museum of Art / Cleveland)
 » Deux des quatre panneaux décoratifs pour porte « 1893 – Gustave Caillebotte (Collection particulière)

Le Japon s’ouvre à l’extérieur en 1853 et influencera énormément les Impressionnistes : les estampes, les objets peints sur de la céramique, sur les tissus, sur les paravents ou cloisons, sur des éventails. . L’engouement esthétique sera immense. Chaque maison aimera avoir sa petite touche d’exotisme. En conséquence, les peintres impressionnistes vont beaucoup puiser dans cet art issu du Pays du soleil levant. Ils ne puiseront pas uniquement les thèmes, mais découvriront aussi d’autres techniques, d’autres nouvelles pratiques.

Dans les années 1880 et 1890 il va y avoir des changements. Les Impressionnistes vont se mettre à explorer la peinture sur le ciment ,sur le plâtre, et la céramique(Renoir déposera même un brevet pour le premier). Leur vision de la décoration va s’orienter sur Les Séries (Monet par exemple). Le regard de la critique vis-à-vis de la décoration va un peu changer. Tout simplement parce la peinture est en perpétuelle évolution et que des nouveaux mouvements vont voir le jour ( post-impressionnisme, Nabis etc…) Pour ces derniers, la décoration était très importante, quasi vitale.

L’expo se termine, comme on pouvait s’y attendre, sur les Nymphéas. Cette œuvre a occupé, comme Monet l’affirmait lui-même, de façon obsessionnelle (« Ces paysages d’eau et de reflets sont devenus une obsession) . A L’origine c’était un projet destiné à une salle à manger et qui deviendra une œuvre destinée à englober le spectateur.

« Panneau mural Les Nymphéas » 1911/13 Claude MONET (Tapisserie de laine / Mobilier national/Paris)

Dès qu’il a obtenu toutes les autorisations, à savoir le détournement du Ru, un bras de l’Epte, Monet s’est empressé de faire agrandir son étang (déjà existant). Il y avait déjà des nénuphars, mais le peintre va vouloir les remplacer par des hybrides en différentes couleurs. Il va préférer leur donner le nom scientifique : nymphéas. Son inspiration pour l’ensemble, viendra de son intérêt à la fois pour les estampes japonaises et pour l’Orient. Il a voulu donner à cet étang une connotation à la fois artistique, sereine, méditative. Un pont viendra s’ajouter dès 1898.

Inspiré par le lieu, il va peindre des tableaux qui seront, au départ, présentés dans la galerie de Durand-Ruel. Le motif est unique, mais les variations nombreuses. C’est une œuvre vue comme absolument décorative, à savoir que Monet l’a vue, dès le départ, comme une grande décoration. Il la définit ainsi aux personnes à qui il en parle. Le motif des Nymphéas ne le quittera pas jusqu’à son décès (1926).

Toutefois, les Nymphéas ne seront pas une décoration comme il voyait ses tableaux auparavant. Sa peinture s’étale sur des grands panneaux de toile. Pour le coup, on est amené à penser qu’il voit cela comme une espèce de tapisserie d’art, une impression qui se confirme par le fait qu’il ait conçu des projets de la sorte entre 1911 et 1913 pour la Manufacture des Gobelins. Il communique véritablement et de façon contemplative, avec cette nature qu’il a tant aimé et dans laquelle il nous fait entrer. De plus, Les nymphéas c’est le résumé, l’aboutissement, de toute sa carrière non seulement dans le mouvement des Impressionnistes, mais aussi son regard tourné vers l’avenir pictural.

Il en viendra à bout vingt-cinq ans après. Un travail acharné pour un véritable chef-d’œuvre ! Ces panneaux décoratifs, monumentaux, seront offerts par le peintre à la l’État français en 1918. Ils vont être placés au Musée de l’Orangerie en 1927 (il était mort un an avant). André Masson dira un jour que cet ensemble unique est la Sixtine de l’Impressionnisme . Il y en a huit au total en différentes largeurs. La lumière, en ce lieu, est sublime. Elle joue un très grand rôle sur les panneaux . Elle change et avec elle change notre perception des panneaux.


Albert EDELFELT – Lumières de Finlande …

« Edelfelt ne pouvait passer inaperçu. Sa taille était au-dessus de la moyenne, ses cheveux drus coupés en brosse poussaient droits, l’ovale de son visage était pur, son menton marqué par une fossette, son nez assez court, son col élancé. Il portait une moustache blonde. Ce qui surtout rendait sa physionomie inoubliable, c’étaient ses yeux. Des yeux clairs, des yeux pâles, d’une intensité lumineuse extraordinaire. Ils apparaissaient doux, riants, ironiques ou terribles suivant son humeur.  » Henri AMIC ( Romancier et auteur dramatique français )

Albert EDELFELT 1854/1905

Après avoir proposé de poser un regard sur un peintre venu de la Suède, puis du Danemark, c’est la Finlande qui est à l’honneur au Petit Palais. L’exposition s’intitule Albert EDELFELT-Lumières de Finlande. Elle se tiendra jusqu’au 10 juillet 2022.

Comme ses collègues Carl Larsson et Anders Zorn, venus eux aussi à Paris pour y acquérir une certaine reconnaissance, Edelfelt a eu beaucoup de succès dans notre pays, ce qui est incroyable vu que, de nos jours, il reste méconnu aux yeux d’un grand nombre de personnes. Pourtant, je suis sure qu’un jour vous avez vu un de ses magnifiques tableaux, notamment le beau portrait qu’il a peint du scientifique, chimiste, physicien français Louis Pasteur, spécialiste en microbiologie, un tableau que l’on retrouve dans un grand nombre de livres, qui fut encensé par la critique, acquis par l’État français et qui vaudra à Edelfelt la Légion d’honneur, la reconnaissance nationale et internationale car au-delà d’un simple portrait, il représente aussi un hommage rendu à la science.

Edelfelt et Louis Pasteur seront de grands amis. Il faut dire que le scientifique appréciait énormément le milieu artistique. C’est par son fils, Jean-Baptiste, critique d’art, qu’il rencontrera Edelfelt en 1881. Le peintre deviendra un proche de la famille Pasteur et portraitisera un grand nombre de ses membres

« Portrait de Louis Pasteur » 1885 Albert EDELFELT (Musée d’Orsay à Paris)
 » Portrait de Jean-Baptiste Pasteur » 1881 (Collections du Musée Pasteur, Institut Pasteur à Paris)

Edelfelt est toujours resté proche de la France, même lorsqu’il retournera définitivement en Finlande. Il fut, entre autres amitiés et connaissances françaises, un grand admirateur de Zola qu’il rencontrera d’ailleurs de nombreuses fois. Il avouera souvent avoir été séduit par ce beau parleur à la vive intelligence. Il deviendra le meilleur ami (jusqu’à sa mort) du peintre Pascal Dagnan-Bouveret et sera considéré (je l’ai indiqué ci-dessus) comme un proche de la famille Pasteur.

 » Au parc de Saint-Cloud » 1905 Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » Au jardin du Luxembourg  » 1887 – Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)

Si notre pays a quelque peu oublié ce pionnier de l’art moderne, un peintre reconnu comme étant un des plus doués de sa génération, il est une véritable gloire en Finlande, son pays natal, où il a beaucoup agi pour un renouvellement de l’art. Certes il va séjourner en France, mais il retournera là-bas , chaque été, plus précisément à Haikko (bourgade au sud-est) , dans la maison familiale où il s’était fait construire un atelier. Il y peindra ces si beaux paysages à la nature sauvage, ses forets immenses, et autres scènes rurales qui plaisaient beaucoup ailleurs en Europe et notamment à Paris .

« Vue sur Haikko » 1899 Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » Haikko  » 1870 – Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » Coucher de soleil sur les collines de Kaukola » 1889 – Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » En route pour le baptème » 1880 Albert EDELFELT (Collection particulière)
 » Devant une église en Finlande » 1887 Albert EDELFELT(Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
« Service divin au bord de la mer en Finlande  » 1881 Albert EDELFELT (Musée d’Orsay à Paris)

Un lien viscéral le reliera toujours à son pays et il profitera, un jour, de toute la notoriété qu’il va pouvoir acquérir, pour lutter en faveur de l’indépendance de la Finlande contre la Russie.

Fin du XIXe siècle, en effet, la politique de Nicolas II, tsar en Russie, refusait l’indépendance de la Finlande. Edelfelt vivra très mal cette injustice. Il va tout faire pour contribuer à aider son pays : il mettra en place un réseau culturel pour obtenir de nombreuses signatures en Europe, fera passer des messages politiques au travers de ses tableaux, portraitisera de nombreuses personnalités très connues de son pays, mais aussi tout ce qui fait les us et coutumes de son peuple , le monde de la ruralité, des paysans, et celui des marins.

A l’époque où il est né, la Finlande était sous domination suédoise, colonisée au Moyen-Âge, et gouvernée depuis Stockholm. A la fin de la guerre entre la Suède et la Russie de 1808 à 1809, la Finlande sera annexée à la Russie. Helsinki devient la capitale du pays. Elle obtiendra son indépendance après la Révolution russe de 1917. Edelfelt n’assistera pas à cette victoire car il est mort en 1905.

A une certaine époque, aux environs de 1880, bien avant qu’il ne s’engage pour l’indépendance de son pays, il a honoré des commandes venues de la Cour impériale d’Alexandre III (tableaux de ses enfants Mikhail et Xenia) , et un portrait en pied du tsar Nicolas II (successeur d’Alexandre) , commande de l’Université Impériale d’Helsinki, et une copie pour le Sénat impérial de Finlande. Nicolas II apportera même son aide au peintre pour le pavillon finlandais à l’Exposition universelle de 1900 à Paris…. Oui mais voilà Nicolas II voulait une russification forcée de la Finlande., mais il se retrouvera devant un mur d’hostilités qui le fera renoncer peu à peu.

 » Mikhail et Xenia, les enfants du Tsar Alexandre III  » – 1882 Albert EDELFELT (Collection particulière)
 » Portrait en pied de l’empereur russe Nicolas II  » 1896 Albert EDELFELT (Collections de l’Arppeanum à Helsinki)

C’est donc une chance que de pouvoir se rendre au Petit Palais pour voir cette exposition qui est une première, un savoureux mélange de tableaux parisiens et finlandais. Il se trouve que fin mars le Musée des Beaux-Arts Ateneum d’Helsinki va fermer ses portes pour une grande période de rénovations qui vont durer une bonne année. Du coup, deux musées français vont profiter de prêts d’œuvres sorties des collections de cette institution ( d’autres également et collections particulières) : le Petit Palais avec Edelfelt, et le Musée Jacquemart-André avec Akseli Gallen-Kallela, autre peintre finlandais.

Albert Edelfelt (debout devant et Akseli Galien-Kallela (extrème droite assis) à Imatra (Ville finlandaise à la frontière russe)

De base il a reçu une formation académique et au départ il s’est tourné vers la peinture d’histoire. Mais il va très vite se sentir attiré par le côté novateur du pleinairisme (sorte de trait d’union entre le naturalisme et l’impressionnisme) qu’il découvrira avec le peintre français Jules-Bastien Lepage ; mais aussi les écrits de Emile Zola et Alphonse Daudet qui le feront changer d’optique.

Il va très vite se faire remarquer par sa grande maîtrise de la lumière, son côté émotionnel, sa subtilité et virtuosité picturales, son sens aigu de l’observation dans la nature, l’authenticité de ses personnages.

C’est vraiment une fort belle et lumineuse exposition, pleine de poésie, de douceur, de sensibilité, entre portraits et paysages . Des paysages qui ne laissent vraiment pas indifférents tant ils sont sublimes, avec des lumières vraiment particulières, crépusculaires et captivantes. Un parcours au travers d’une centaine d’œuvres qui nous permettent de mieux le connaitre puisque l’on assiste à l’évolution de sa carrière.

Certes les paysages plaisent mais c’est dans le portrait qu’il va être le plus demandé. Ces derniers couvrent quasiment la moitié de sa production. Ses premiers modèles ont été les membres de sa famille. Il aura beaucoup de succès, et nombreuses sont les personnalités qui feront appel à lui : des écrivains, savants, artistes lyriques, aristocrates, peintres, etc… et pas uniquement des français, mais également des russes, des suédois, des allemands. Il sera très sollicité ! Les portraits vont lui apporter non seulement le succès, mais l’argent aussi, ce qui lui permettra de vivre très confortablement.

« Portrait de sa sœur Berta  » 1884 – Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » Blanche de Namur reine de Suède avec le prince Haquin » (dite La reine blanche) 1877 ( (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
« Au piano » 1884 Albert EDELFELT (Collections du Musée d’Art de Göteborg) –
 » Les meilleurs amis : Berta et Capi  » 1881 – Albert EDELFELT (Collections du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg)
« Aïno Ackté en Alceste sur les rives du Styx » 1902 Albert EDELFELT ((Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki) Edelfelt a beaucoup aimé se rendre au théâtre ou à l’Opéra Garnier lorsqu’il vivait à Paris, ce qui l’a amené à faire des portraits des divas à succès de l’époque dont Aïno Ackté. Ils se sont rencontrés au Cercle Suédois qui se trouvait rue de Rivoli.
« Larin Paraske(Incantation) 1893 Albert EDELFELT (Collections du Musée d’Art de Hämeenlinna Fondation Vyborg à Hämeenlinna)

Il faut dire qu’il va vraiment exceller dans le genre. Il a l’œil très pointu, observateur, scrutant le moindre détail, doué pour la ressemblance, sachant capter la personnalité de chacun, offrant de les placer dans de très beaux et élégants décors, ce qui rend le tout très harmonieux, lumineux, raffiné. La lumière est souvent délicate.

Il est né en 1854 à Porvoo dans une famille plutôt aisée. Son père, Carl-Albert était architecte. Sa mère, Alexandra, s’occupait de lui et de ses trois sœurs : Ellen (1859) – Anna (1866) et Berta (1869) – Elle a énormément compté pour lui et ils entretiendront toujours une longue correspondance. Sa mort sera un déchirement. A l’âge de 15 ans il perd son père et vivra entouré de femmes. Passionné par le dessin, le jeune Albert va, dès 1871, se former à Helsinki auprès de Adolf Von Becker. C’est auprès de lui qu’il aborde la peinture à l’huile. Après l’obtention d’une bourse d’État, il part en Europe, Anvers d’abord à l’Académie royale des Beaux-Arts où il décrochera un prix d’excellence.

En 1874 il arrive à Paris. Il intègre alors l’École des Beaux-Arts où se trouve l’atelier de Jean-Léon Gérôme spécialiste des scènes historiques, mythologiques et religieuses . La peinture d’histoire est un genre qui ne lui était pas étranger, il l’appréciait même beaucoup d’autant qu’il réunissait le côté national et l’académisme. Il l’avait déjà abordé à Anvers et on peut dire qu’il s’est montré très bon dans cet exercice.

Deux ans plus tard, il découvre la peinture de Jules-Bastien Lepage , qui deviendra par la suite son mentor. En 1879, il obtient un premier succès au Salon avec Le village incendié épisode de la révolte des paysans finlandais. Après quoi il abandonne la peinture d’histoire pour se tourner vers le plein air et s’installe dans son propre atelier avenue de Villiers. Quelques années plus tard, il voyagera jusqu’en Espagne, se présentera au Salon de 1882, obtiendra une médaille avec Service divin au bord de la mer, une toile acquise par l’État français.

 » Le village incendié : épisode de la révolte des paysans finlandais en 1596  » 1879 Albert EDELFELT ( (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)

L’impressionnisme va le séduire, l’inspirer, oui mais attention : il ne sera jamais un peintre classé comme impressionniste. Ce ne sont pas tant les principes exprimés par les peintres de ce mouvement qui lui plaisent, mais tout ce qui est en extérieur : la nature, les jardins, les fleurs, la lumière, la mer, les plages, le ciel etc… toutes les fluctuations que la météo peut avoir sur tout cela , et auxquelles il va apporter personnellement une forme de spiritualité, d’harmonie audacieuse . Les tableaux peints à cette époque-là sont très beaux, empreints de délicatesse.

Côté privé, il a eu des liaisons avec certains de ses modèles notamment une certaine Antonia Bonjean et une autre répondant au prénom Virginie, une parisienne qui aurait été sa maitresse durant assez longtemps et avec laquelle, semble t-il, il aurait eu deux enfants. Si la relation reste réelle, rien ne confirme cette paternité. Ce n’est pas elle qu’il épousera finalement, même si il l’avait envisagé, mais une amie d’enfance, en 1888, devenue la baronne Anna Elise de La Chapelle qui lui donnera un fils Erik . Ce ne fut pas un mariage heureux. Il aura de nombreuses maitresses.

 » Au fond de moi, j’ai toujours voulu être loyal envers les femmes, ne pas promettre plus que je ne peux tenir et être le plus gentleman possible. Ayant vu tant de bassesses de si près, ce souhait est d’autant plus important pour moi. Des milliers de personnes passent leur vie sans aucune idée de l’amour passionné. J’en ai fait l’expérience, ne serait-ce qu’un instant, mais néanmoins assez longtemps pour savoir à quel point c’est une émotion profonde et grandiose.  » A.E.

« Virginie » 1883 – Albert EDELFELT (Collections du Musée d’Art de Joensuu)

En France, comme je l’ai dit, il a eu beaucoup de succès et la conséquence première aura été de faire connaitre la Finlande. Son influence, l’importance qu’il a pu avoir en tant que peintre finlandais ayant réussi au-delà des frontières de son pays, va influencer de nombreux artistes dont celui que je nommais en début de ce post, à savoir Akeseli Gallen-Kallela. Il va conseiller également la jeune génération de peintres finlandais à la fin de sa vie, les aidera pour entrer dans divers ateliers d’artistes connus etc…

Il meurt d’une insuffisance cardiaque en 1905 à Haikko et sera enterré au cimetière de Hietaniemi à Helsinki. Son fils le suivra 5 ans plus tard. Le compositeur Jean Sibelius, son ami, écrira un Chœur symphonique pour ses funérailles, inspiré par un poème de Johan Ludvig Runeberg, notamment la dernière strophe : Sans lamentations, ta mémoire survivra …  »

 » Enfant au bord de l’eau » 1884 Albert EDELFELT ((Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
« Les constructeurs de navires » 1886 – Albert EDELFELT (Collection particulière)
« Les apprentis tailleurs dans un asile pour enfants en Finlande  » 1885 Albert EDELFELT (Collections de la Fondation Lauri et Lasse Reitz à Helsinki)

PIONNIÉRES – Artistes dans le Paris des Années Folles …

Ce sont les femmes qui, une fois de plus, sont à l’honneur au Musée du Luxembourg. En effet, après avoir parlé des peintres femmes du début du XIXe siècle, puis de Vivian Maier, le lieu propose jusqu’au 10 juillet 2022 : PIONNIÉRES-Artistes dans le Paris des années folles.

Elles sont d’autant plus intéressantes qu’elles seront les premières à pouvoir se présenter aux concours et aux écoles d’art, un privilège qui était, jusque là, réservé aux hommes. De plus, elles vont se montrer audacieuses dans leur peinture en proposant des nus, ce qui était alors interdit. Elles auront leur propre atelier, leur galerie ou une maison d’édition, seront exposées et pourront dispenser leur enseignement. Elles seront reconnues comme des artistes à part entière, des artistes d’un nouveau genre, que ce soit dans le domaine de la peinture, la sculpture, la mode, la photographie, la décoration.

Autant le dire tout de suite, la plupart de ces femmes-artistes, souvent marginalisées, vivent d’une façon tout à fait libre, elles sont ambitieuses, émancipées, anti-conventionnelles ; des résistantes qui n’ont que faire des règles de bienséance, ont du tempérament et le font savoir en se montrant assez provocantes, révolutionnaires, avant-gardistes . De façon générale, elles s’autorisent des relations extra-conjugales, aiment qui elles ont envie d’aimer que ce soit des hommes ou des femmes.

Certaines offrent un look particulier, à la garçonne (Flapper girls) avec des cheveux bien courts, portant si besoin une cravate sur une chemise etc….Elles fument, se libèrent aussi des vêtements serrés ou corsetés pour une liberté totale dans leur habillement aussi .

Elles ont joué un grand rôle dans les différents mouvements artistiques picturaux de l’époque : fauvisme, abstraction, cubisme, surréalisme, mais aussi d’autres domaines comme la photographie, l’architecture, la littérature, l’écriture, la danse, la mode, la science, etc…. Leur art sera à l’image de ce qu’elles dégagent et ressentent.

Celles choisies par le Musée du Luxembourg ne sont pas uniquement françaises, elles viennent aussi d’autres continents où la liberté et la modernité n’étaient pas de mise. Elles s’appellent Romaine Brooks, Tamara Lempicka, Marie Laurencin, Suzanne Valandon, Mela Muter, Gerda Wegener, Anton Prinner, Armita Sher Gil, Tarsita Do Amaral, Pan Yulling, Aleksandra Belcova, Jacqueline Marval, Emilie Charmy, Natalia Gontcharova, Marie Blanchard, Chana Orloff, Suzanne Valadon,Marie Vassilieff, Sophie Taeuber-Arp, Stefania Lazarska, Anna Fanny, Lucie Couturier, Juliette Roche, Irini Codreanu et tant d’autres

« Jeune femme aux bas blancs » 1924 Suzanne VALADON (Collections du Musée des Beaux-Arts de Nancy)
 » La chambre bleue  » 1923 Suzanne VALADON (Collections du Musée des Beaux-Arts de Limoges)
 » Jeune fille en vert » 1927 Tamara de LEMPICKA (Collections du Centre Pompidou à Paris)
« Femme à la colombe » 1919 Marie LAURENCIN (Collections du Musée des Arts Décoratifs à Paris)

Le Paris des Années Folles a connu une pleine effervescence culturelle . C’est une période qui voit se multiplier les fêtes, les excès, l’exubérance quel qu’en soit le domaine. Les lieux les plus prisés sont le Quartier latin, Montparnasse, Montmartre. La capitale française avait un côté très vivant, foisonnant à cette époque, et il permettait à ces femmes-artistes de trouver du travail. D’où le fait que de nombreuses étrangères faisaient le voyage.

Paris, à l’époque, était sorti de la première guerre mondiale. Même si de nombreuses personnes avaient payé de leur vie, c’est une forme de bonheur joyeux qui envahira la capitale lors du 11 novembre 1918 . De 1919 à 1930 on va assister à de nombreux bouleversements : en 1919 la Chambre des Députés veut autoriser le droit de vote aux femmes, mais le Sénat refuse. Deux ans plus tard, Raymond Poincaré réitère et, une fois de plus, le Sénat s’y oppose. En 1915, les femmes sont dans la rue, font grève, et souhaitent un salaire égal aux hommes. Dix ans plus tard, le Parti communiste français présente des femmes sur les listes électorales durant les municipales. Certaines d’entres elles seront élues …. et leur mandat sera annulé plus tard !

Un livre sur la liberté des femmes parait en 1922 ( La garçonne scandalise de Victor Margueritte). On crie au scandale, mais l’ouvrage atteint un nombre incroyable de ventes. Quelques années plus tard, Joséphine Baker se produit sur une scène, quasi nue, avec, au départ avec des plumes au milieu des fesses et plus tard une ceinture de bananes. Elle se trémousse et là encore, le monde de la bourgeoisie est scandalisé et offusqué.

Côté mode ça bouge aussi : Coco Chanel est une femme audacieuse, exigeante, redoutable, moderne, inventive et provocatrice . Elle n’hésitera pas à briser les codes vestimentaires. Non seulement elle-même s’habillera de façon assez masculine, intemporelle, cheveux courts, mais toujours chic et élégante aussi, mais Mademoiselle révolutionnera le monde de la mode en offrant aux femmes des modèles dans lesquels elles puissent se sentir confortables, plus libres. En 1926 elle présente sa célèbre petite robe noire sans col, manches longues, en crêpe de Chine. Le noir représentait normalement la guerre et la tristesse , Coco va en faire un incontournable de la garde-robe féminine. Le magazine Vogue va baptiser la robe La Ford de Chanel, référence à la voiture qui faisait fureur et se vendait dans le monde entier.

 » Coco Chanel  » 1923 Marie LAURENCIN (Musée de l’Orangerie à Paris)

Le look de la femme a bien changé ! Elles en avaient assez de se retrouver corsetées et serrées dans leurs robes. Les couturiers seront là pour les  » libérer « . Et ce n’est pas uniquement une libération dans le vêtement, mais dans leur allure tout entière : elles osent montrer leurs jambes, certaines ont les cheveux gominés et plaqués à la garçonne. Un côté masculin qui se retrouve aussi dans le port du costume généralement porté par des hommes.

Coco n’est pas la seule. Parmi les femmes de la mode, il y a Jeanne Lanvin et Madeleine Vionnet qui vont créer des tenues très tendance. Elles ont des maisons de couture florissantes, emploient beaucoup de monde, créent des vêtements mais aussi des parfums , des costumes pour le théâtre, des chapeaux extravagants et surréalistes comme Elsa Schiaparelli etc…

Le sport était à la mode durant ces Années folles : les J.O. en 1924, la Coupe Davis en 1928. Le tennis est un sport très apprécié et beaucoup de personnes le pratiquent. C’est à cette époque que naitra le prestigieux Roland Garros, porte d’Auteuil. Un nom donné en hommage à l’aviateur, abattu durant un raid aérien en 1918. Des noms célèbres sont à retenir : Lacoste, Cochet, Borotra, Brugnon (les Mousquetaires) mais aussi une femme : Suzanne Lenglen.

La danse ne sera pas en reste puisqu’en novembre 1928, à l’Opéra Garnier, la très célèbre danseuse Ida Rubinstein triomphera dans le Boléro de Ravel. Quant aux bains de mer, ils seront également fort appréciés parce que l’on se rend compte que le soleil et l’eau de mer font du bien à la santé. De plus, le soleil apportait un petit teint hâlé qui n’était pas pour déplaire.

« Tennis Player » 1927 Aleksandra BELCOVA (Collections du Latvian National Museum of Art)
« La baigneuse au maillot noir » 1923 – Jacqueline MARVAL (Collection particulière)
« Autoportrait au bord de la mer  » 1923 Romaine BROOKS (Centre Pompidou à Paris)

Parmi les femmes de cette époque, il y en a qui ont reçu une bonne instruction, sont diplômées que ce soit dans le domaine de la médecine ou celui du droit. Elles écrivent, jouent de la musique, tiennent des Salons etc… Bref les femmes sont sur tous les fronts y compris sur celui de l’aviation avec Adrienne Rolland dite l’hirondelle qui sera la première à franchir la Manche – la violoniste Jeanne Poulet dite Jane Evrard qui fondera l’Orchestre féminin de Paris, ce qui fera d’elle la première femme chef d’orchestre – La chirurgienne esthétique, spécialiste du maxillo-facial Suzanne Noël, une féministe engagée dans la cause des femmes. Elle va intervenir sur de nombreux cas de soldats revenus mutilés du visage, et on se souvient d’elle également pour avoir réparé un lifting raté de Sarah Bernhardt – La collectionneuse d’art Gertrude Stein, première à soutenir les cubistes. Son Salon est très prisé par le monde de l’art. On y rencontre Picasso, Matisse etc… – Jeanne Bourgeois deviendra Mistinguett. Sa gouaille et sa danse vont emballer le tout Paris. Elle s’amourachera de Maurice Chevalier, mais ne sera pas du genre fidèle ! Ses célèbres gambettes sont assurées à 500.000 francs en 1919 soit 700.000 de nos euros actuels.

Ces femmes artistes d’un nouveau genre, peintres, sculptrices, photographes etc… ont brillé durant ces Années folles. Ce sont, comme je l’ai dit, des femmes modernes, avant-gardistes, libres : des pionnières dans leur domaine. Elles arpentent ou vivent dans les quartiers de Montmartre, Montparnasse, et du Quartier Latin, là où se trouve toute l’effervescence créative du milieu artistique.

Elles fréquentent les différents lieux très côtés de la capitale. Que soit les cafés, restaurants( comme Le Bœuf sur le toit un bar dancing où se croisaient Cocteau, Milhaud, Poulenc, Desnos etc… un lieu mondain et très alcoolisé) , les théâtres, les cabarets (comme La vie parisienne animé par la chanteuse Suzy Solidor, ou bien le Monocle surnommé le Temple lesbien) – les librairies notamment celle de Adrienne Monnier les Académies comme celle de la Grande-Chaumière qui fut un haut lieu de formation artistique, ou l’Académie Colorassi qui nommera la première femme professeur, une aquarelliste Frances Hodgkins, un lieu mixte où les femmes viennent y peindre des hommes nus – L’Académie moderne créée par Fernand Léger où viendra étudier Marie Laurencin. Rebaptisée Académie de l’art moderne, elle accueillera Tarsita Do Amaral, Franciska Clausen, Rita Kernin-Larsen etc… soit de nombreuses étrangères venues à Paris pour parfaire leur art – ou bien encore chez Natalie Clifford Barney, dite l’Amazone, une riche héritière, mécène de son état, qui recevait dans son pavillon des personnalités connues comme Rodin, Capote, ou Anatole France, mais aussi ses diverses amantes très connues comme la peintre Romaine Brooks ou Emma Calvé une cantatrice.

 » L’amazone-Portrait de Natalie Clifford Barney » 1920 Romaine BROOKS (Collections du Musée Carnavalet à Paris)

Ces femmes-artistes aimaient représenter la femme comme un objet de désir, tout comme elles se représentaient elles-mêmes dans des autoportraits montrant leur visage ou bien leur corps dénudé.

 » Cubist Nude  » 1919/23 Mela MUTER (Collection particulière)
 » La Vénus noire  » 1919 Suzanne VALADON (Collections du Musée des Beaux-Arts de Menton)
« L’étrange femme » 1920 Jacqueline MARVAL (Collection privée)
 » Groupe des quatre nus » 1925 env. Tamara DE LEMPICKA (Collection particulière)

La maternité faisait également partie des sujets qu’elles abordaient, sans trop de sentimentalisme pour certaines.

« Mère et enfant » 1932 Tamara DE LEMPICKA (Collection du Musée de l’Oise MUDO à Beauvais)
« Maternité » 1922 Maria BLANCHARD (Collection particulière)
 » A familia  » 1925 – Tarsila Do AMARAL (Collections du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia à Madrid)

Non seulement les amours plurielles sont vécues au grand jour, mais elles se retrouvent dans leur art. C’est le temps du terme scientifique Gender fluid à savoir des personnes qui ne se sentent ni femmes, ni hommes, mais les deux à la fois. C’est ce qui est traduit dans le livre de Magnus Hirschfeld en 1908 à savoir Le troisième sexe. En art, on retrouvera des portraits plutôt androgynes, des sculptures qui le seront tout autant, des tableaux où l’on hésitera pas, comme l’a fait Tamara Lempicka, à exprimer ses amitiés ou relations amoureuses homosexuelles ..

Les femmes se sont émancipées de façon générale durant la première guerre mondiale, mais elles l’ont été aussi particulièrement dans le domaine de l’art. Elles ont beaucoup travaillé pour exister, se faire un nom. C’était pour la plupart des indépendantes, françaises mais aussi étrangères venues en France pour accéder aux Académies. Compte tenu du fait que la guerre avait ralenti le marché de l’art, certaines n’hésiteront pas ( pour pouvoir gagner de l’argent) à faire autre chose que des tableaux par exemple.

C’est ainsi qu’elles se tourneront vers la création de poupées et marionnettes qui seront alors considérées comme des sortes de sculptures modernes : il y aura Marie Vassilieff qui réalisera des poupées-portraits de personnes connues comme Joséphine Baker ou Henri Matisse par exemple, ainsi que des marionnettes commandes spéciales personnelles ou pour le théâtre – Sophie Taeuber-Arp viendra, quant à elle, aux marionnettes entre figuration et abstraction. – Cette passion va être aussi celle de Stefania Lazarska, une polonaise qui créera des poupées vendues pour des associations caritatives et notamment la communauté polonaise de Paris à cette époque. Elle continuera à les vendre dans les grands magasins après la guerre.

« L’architecte » 1928 (pour la pièce Le Château du roi) – Marie VASSILIEFF (Collection particulière)
« Poupée robe style Second Empire » Stefania LAZARSKA (Collections du Musée du Quai Branly Jacques Chirac à Paris)
« Le roi Deramo sur son tabouret » (Réplique de l’original de 1918) Sophie TAEUBER-ARP (Collection du Museum für Gestaltung de Zurich)

James MC NEIL WHISTLER – Chefs-d’œuvre de la FRICK COLLECTION …

« L’art doit rester à part et s’adresser à la sensibilité artistique de l’œil nu ou de l’oreille, sans se confondre avec des émotions qui lui sont totalement étrangères telles que la dévotion, la pitié, l’amour ou le patriotisme. » James MCNEILL- WHISTLER

James MCNEILL-WHISTLER

Comme beaucoup le disent à son sujet : Whistler fut américain de naissance, français de formation et britannique pour sa carrière. Il a eu une vie bien remplie que ce soit de par les rencontres qu’il a pu faire à titre personnel ou professionnel, les voyages, et le monde aristocratique dans lequel il a évolué quel que soit le pays où il se trouvait.

Ses œuvres quittent rarement leur écrin à la Frick Collection de New York sauf cas exceptionnel. Compte tenu, d’une part, que ce lieu devait faire l’objet de transformations, agrandissements et rénovations qui vont durer jusqu’en 2023 , et d’autre part de la demande d’une exposition de la part du Musée d’Orsay, l’occasion d’en prêter certaines était intéressante. L’expo s’intitule James MCNEILL-WHISTLER/Chefs d’œuvre de la Frick Collection de New York, jusqu’au 8 mai 2022.

C’est une exposition plutôt intimiste de par l’espace et le nombre d’œuvres, 22 au total entre celles prêtées par la Frick Collection ( des pastels, peintures et eaux-fortes) et celles détenues par le Musée d’Orsay. Toutefois, je vous conseille, si vous le pouvez, de la voir parce que ce n’est pas si souvent que nous avons l’occasion d’admirer ce peintre, alors autant en profiter !

Whistler est le nom de son père, McNeill celui de sa mère irlandaise . Il a souhaité porter les deux. Dès son arrivée à Paris on lui attribuera des surnoms : le frisé car ses cheveux étaient très bouclés , ou l’Apollon de poche en raison de sa petite taille, mais on l’appréciera car, malgré son fichu caractère, son opportunisme et son excentricité, il était extrêmement drôle.

Henry Clay Frick, magnat américain, fut un très grand collectionneur. Il avait un bel hôtel particulier sur la 5e avenue à New York, dans lequel était accroché ses trésors. A sa demande, l’ensemble sera légué à la ville à sa mort . De gros travaux furent alors entrepris et ce qui fut sa demeure , deviendra le merveilleux et célèbre musée que l’on connait face à Central Park.

Frick a fait fortune très jeune puisqu’il était milliardaire à 30 ans ! Le charbon d’abord, la sidérurgie ensuite, lui ont permis de le devenir. Sous une apparence qui pouvait faire supposer que le monsieur était quelqu’un de plutôt sympathique, il y avait un homme redoutable, intraitable avec ses ouvriers. Il a, d’ailleurs, failli perdre la vie lors d’une grève terrible, durant laquelle l’un d’entre eux a tenté de le tuer en tirant sur lui.

Devenu collectionneur (tableaux, sculptures, mobilier d’époque , pièces d’orfèvrerie), il s’est d’abord intéressé aux maitres anciens flamands, espagnols et italiens. L’intérêt pour Whistler ne viendra que tard dans sa vie. C’est entre 1914 et 1919 qu’il va acquérir le plus grand nombre de ses œuvres.

Whistler, comme je l’ai mentionné en début d’article, a eu trois patries : les Etats Unis, la France et l’Angleterre. Ses deux genres de prédilection furent les portraits et les paysages. Pour ces derniers, il fut un peintre à la fois rural et urbain aussi. Il trouvait autant de poésie dans un paysage de campagne que dans un paysage industriel avec des ciels sombres emplis de fumée.

Globalement il fut un peintre incompris durant toute sa carrière Pourtant, il a toujours beaucoup travaillé pour faire évoluer son art, un art pour lequel il avait des idées bien précises. Un obsédé toujours à la recherche de nouvelles techniques, expérimentations, en quête (de façon approfondie, préoccupante et incessante) de plus d’esthétique, de la beauté plastique dégagée de toute source historique, sociale, morale qui étaient de mises à l’époque.

De nos jours, on admire son travail et on apprécie ses beaux et séduisants tableaux, savoureux mélange de réalisme, d’avant-gardisme et aussi d’un petit côté de préraphaélisme, la délicatesse, la finesse, la subtilité de son coup de pinceau.

Si on devait lui attribuer un style pictural plus précis, on dirait que c’est un symboliste. Il a fait partie de ceux qui ont eu pour crédo l’art pour l’art. Toutefois, et comparativement à ceux qui en ont fait partie , il a été beaucoup moins attaché au côté métaphysique prôné par le mouvement et davantage intéressé par le côté esthétique. Il a aimé l’impressionnisme(notamment Monet) , mais aussi le réalisme de Courbet et fut attiré par les estampes japonaises qui, elles aussi, l’influenceront (il en collectionna beaucoup).

Pour info :  » Princesse du pays de porcelaine  » 1863/64 James MCNEILL-WHISTLER (Le tableau se trouve à la Gallery of Art de Washington)

Il est né en juillet 1834 à Lowell (Etats Unis). Son père, George, était ingénieur dans une société ferroviaire. Sa maman, Anna, une femme très pieuse, s’occupait des trois enfants que son mari avait eu d’une précédente union (George, Joseph, Deborah) et des cinq qu’elle eut avec lui ( James, William, Kirk, Charles et Jean).

 » Arrangement en gris et noir N.1 : portrait de la mère de l’artiste  » 1871 James MCNEILL-WHISTLER – (Le tableau fait partie des trois œuvres de ce peintre que détient le Musée d’Orsay/Paris)

James va passer une partie de son enfance en Russie, à Saint Pétersbourg. Son père avait été appelé pour superviser une ligne de chemin de fer importante et travailler pour le tsar Nicolas Ier.

Il va très tôt se montrer doué et vivement intéressé par le dessin. Adolescent cette vocation artistique va se confirmer. En 1849, il perd son père. Toute la famille, retourne, dans un premier temps, en Angleterre, puis aux Etats Unis, dans le Connecticut. Comme le voulait la tradition, il entre à l’Académie militaire de West Point. Ses résultats ne sont franchement pas bons et son manque de rigueur prôné par l’institution finiront par une exclusion. Par contre il excelle toujours dans le dessin. C’est à cette époque qu’il apprend la technique de l’Eau-forte.

A 21 ans, il décide définitivement de devenir peintre, abandonne tout projet de carrière militaire, quitte l’Amérique et se rend eu Europe. A Paris, il arrive en pleine Exposition Universelle où il découvre Courbet, s’installera au Quartier Latin et, comme beaucoup d’artistes, mènera une vie de bohème. Il se liera d’amitié avec certains peintres français dont Henri Fantin-Latour, Alphonse Legros, Carolus Duran, Félix Braquemont, Edouard Manet, Gustave Courbet et sera apprécié par Mallarmé(un ami) Baudelaire, Proust, Wilde, et bien d’autres .

Il eut un comportement pour le moins étrange avec certains de ceux dont il était proche, notamment Oscar Wilde, dont il disait apprécier la plume. Pourtant il ne manquera pas de le railler ouvertement lorsqu’il apprendra son homosexualité. Il fut l’élève et l’ami de Courbet, affirmant que ce dernier était son maitre, et pourtant il écrira un jour dans une correspondance que l’influence de Courbet fut dégoutante , entendant par là qu’il rejetait totalement le réalisme du peintre français, puis abandonnera le côté épais de la peinture pour quelque chose de plus léger et transparent. Il fut un ami très proche du poète Swinburne qui écrira un texte magnifique influencé par l’un de ses tableaux, et pourtant il reniera ses liens amicaux lorsque ce dernier critiquera sa conférence.

Pour mieux se former en peinture, il rejoint l’atelier de Charles Gleyre, visite le Musée du Louvre, celui du Luxembourg et travaille sur des copies, et suivra les cours de dessin à l’Académie impériale. Au départ, son intérêt va se porter sur tous les grands maîtres hollandais, espagnols et italiens. Ses premières œuvres à l’eau-forte voient le jour, des séries d’estampes aussi. Il portait un grand intérêt aux scènes de genre, aux effets du clair-obscur.

Très inspiré par la musique de l’époque romantique, il a donné, très souvent, des noms de compositions comme Nocturne, Harmonie, Variation, Arrangement ou Symphonie, par exemple, à ses tableaux. Il a assimilé ces termes musicaux aux couleurs de sa peinture. Il les a vues telles des notes subtiles sur sa toile, pouvant surtout atteindre la sensibilité de celles et ceux qui les regardent . Les premiers Nocturnes ont vu le jour à partir de 1866.

Ce terme Nocturne en peinture, a été le premier inventé par Whistler. Il avait parmi ses amis un grand admirateur de Chopin, Frederick Richard Leyland. C’est lui qui lui conseillera de donner ce terme. Les autres suivront. Elles seront nombreuses, toutes dotées d’une grande expressivité poétique.

 » la nature contient les éléments, couleurs, et formes de toute peinture, comme le clavier contient les notes de musique. Mais l’artiste est né pour en sortir, choisir et grouper avec science les éléments, afin que le résultat soit beau comme le musicien assemble ses notes et forme des accords jusqu’à ce qu’il éveille du chaos, une glorieuse harmonie. » J.A.W.

« Symphonie en gris et vert : l’océan  » 1866 James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection/New York)
 » Symphonie en couleur chair et rose : portrait de Mrs Frances Leyland  » 1871/74 James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York) Ce tableau illustre l’affiche de l’expo.
 » Harmonie en rose et gris : Lady Meux  » 1881/82 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 » Arrangement en noir et or : comte Robert de Montesquiou-Fezensac  » 1891/92 James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 » Arrangement en brun et noir : Rosa Corder  » 1876/78 James MCNEILL-WHISTLER(Frick Collection New York)
 » Variation en violet et vert  » 1871 James NCNEILL-WHISTLER (Musée d’Orsay Paris – Le tableau fait partie des trois œuvres de ce peintre que détient le Musée d’Orsay/Paris)

On a souvent dit de lui qu’il fut un libertaire, ombrageux, un dandy arrogant avec un esprit assez acéré, doté d’un caractère bien trempé, n’ayant pas sa langue dans sa poche, n’appréciant pas vraiment que l’on puisse donner un avis critique sur ses tableaux et ne manquant pas de le faire savoir à qui voulait bien l’entendre. C’est ainsi qu’il intentera un procès en 1878 au critique d’art John Ruskin qui avait osé ne pas apprécier l’une de ses toiles (Nocturne en noir et or) et l’avait vivement condamnée : « J’ai vu et entendu beaucoup de choses jusqu’à maintenant, mais je n’aurais imaginé voir un dandy demander 200 guinées pour un pot de peinture jeté à la face du public !  » – Whistler lui demandera des excuses, elles ne viendront pas. L’offense sera validée par le tribunal qui la jugera recevable, tout en accordant une petite somme au peinture pour le dédommager.

Le problème est qu’il dut payer des gros frais de justice qui l’amèneront à la faillite. De plus, le tableau n’attirera plus personne et ce n’est qu’en 1892 qu’il trouvera un acheteur !

Whistler effectuera de très nombreux voyages entre la France et l’Angleterre à partir de 1850. A Londres il apprécie le fait qu’un esprit libéral et novateur comme lui soit bien accepté. D’ailleurs son travail va beaucoup plaire aux peintres préraphaélites et poètes anglais comme John Everett Millais, William Rossetti, voire même le président de la Royal Academy, Charles Eastlake.

Pour info :  » Au piano  » 1858/59 – James MCNEILL-WHISTLER (Il se trouve au Taft Museum de Cincinnati) – C’est ce tableau qui sera vivement apprécié des peintres préraphaélites anglais

S’il a excellé dans l’art du portrait, il fut talentueux dans le genre du paysage. C’est les estampes japonaises qui l’ont influencé dans ce domaine. Il a effectué de nombreuses vues marines à l’eau-forte qui émerveilleront Charles Baudelaire : « Tout récemment un jeune artiste américain, Mr Whistler, exposait à la galerie Martinet une série d’Eaux-fortes subtiles, éveillées comme l’inspiration et l’improvisation , et représentant les bords de la Tamise…  » Il trouvera l’inspiration en Bretagne, en Angleterre, et au Chili aussi où il va beaucoup développer ses recherches sur les paysages de bord de mer.

Lors de la guerre qui opposera l’Espagne au Chili dès 1865, il décidera de se rendre dans ce pays, un an plus tard, afin d’apporter sa contribution à ce conflit, porter secours aux Chiliens, mais aussi aux ressortissants anglais, américain et français qui se trouvaient là-bas. Des tableaux ont vu le jour là-bas notamment Crépuscule en couleur chair et vert : Valparaiso qu’il aurait commencé la veille du bombardement dans la ville, ou Nocturne en bleu et or : baie de Valparaiso.

Pour info :  » Crépuscule en chair et vert : Valparaiso  » 1866 – James MCNEILL-WHISTLER (Ce tableau se trouve à la Tate Britain de Londres )
Pour info :  » Nocturne en bleu et or : la baie de Valparaiso – 1866 – James MCNEILL WHISTLER ( Le tableau se trouve à la Freer Gallery of Art de Washington)

Après l’affaire qui l’opposa à Ruskin, Whistler se rendra à Venise. Il y avait très longtemps qu’il voulait faire le voyage. Il avait beaucoup admiré Canaletto et Guardi à la National Gallery. Ses vues de Venise seront un peu différentes de celles que l’on avait l’habitude de voir. Il travaille sur le motif, aime à arpenter les petites ruelles, s’émerveille devant les façades rongées par l’humidité. Il écrira :  » J’ai appris à connaitre une Venise dans Venise que les autres ne semblent avoir jamais perçue ». Arrivé en 1879, il restera un an au lieu des trois mois prévus.

 » Après la pluie, les couleurs des murs et leurs reflets dans les canaux sont plus somptueux que jamais. Et quand le soleil brille sur le marbre poli, mêlé aux briques aux riches tonalités et au plâtre, cette stupéfiante ville de palais se transforme en un royaume féérique dont on dirait qu’il a été créé tout spécialement pour le peintre. » J.A. W.

 » Le cimetière à Venise  » 1879 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
« Canal vénitien » 1880 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 »Nocturne Venise » 1880 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 » Première Suite vénitienne : La Piazzetta  » 1880 – James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)
 » Première Suite vénitienne : la Riva  » 1880 James MCNEILL-WHISTLER (Frick Collection New York)

Côté privé, il y a eu des femmes qui ont compté plus que d’autres : Joanna Hifferman, rencontrée en 1860. Elle sera son modèle et sa maitresse durant six ans. Elle deviendra peintre.

C’est elle que l’on peut voir dans Symphony in white N.1 un tableau qui sera refusé à la Royal Academy de Londres parce que jugé vulgaire, puis accepté au Salon des Refusés de Paris où on la placera face au Déjeuner sur l’herbe de Manet. Par contre, Symphony in white N.2 sera fort apprécié à la Royal Academy en 1863 et sera même une source d’inspiration, deux ans plus tard, pour son ami Algemon Swinburne dans son poème Before the mirror.

Pour info :  » Symphony en blanc N.1  » James MCNEILL-WHISTLER 1862 (Elle se trouve à la National Gallery de Washington)
Pour info :  » Symphonie en blanc N°2 – 1863 – James MCNEILL-WHISTLER (Le tableau se trouve à la Tate Britain de Londres)

Avec Joanna, ils ont fréquenté les Cercles et Salons les plus côtés. Par contre, la jeune femme était très mal vue par la famille de Whistler, notamment sa mère. On la congédiait poliment lorsque cette dernière rendait visite à son fils. Et puis un jour, Joanna va poser pour Courbet notamment pour L’origine du monde et entamera une liaison avec lui, qui offensera profondément Whistler. Mis au courant du scandale provoqué par le tableau et il fera l’objet de railleries dans Paris. Il en sera profondément blessé et va rompre avec elle.

Malgré leur séparation elle continuera d’élever l’enfant que Whistler avait eu avec l’une de leurs domestiques, James Whistler Hanson né en 1870. Elle se rendra discrètement aux obsèques du peintre en 1903. Il semblerait qu’il lui ait laissé un petit quelque chose sur son testament.

Beatrice Philip, qui avait fait des études d’art, était veuve de l’architecte Edward William Godwin. Elle avait un fils. Elle posa en 1880 pour Whistler (notamment Harmony in red : Lamplight, La sieste) et devient son élève. Le peintre l’épouse en 1888. Elle va travailler la gravure à ses côtés, s’occupe de leur atelier commun, conçoit des vitraux. Leur mariage sera plutôt heureux. Elle meurt d’un cancer en 1895.

Les années 1890 furent fructueuses pour lui picturalement parlant puisque ses œuvres se vendaient très bien. On peut même affirmer qu’il avait atteint la gloire et la reconnaissance mondiale de son vivant . Pourtant, Whistler finira sa vie malade, rongé par une terrible dépression nerveuse que la mort de son épouse n’avait pas arrangé . Il meurt à Londres en 1903 et sera enterré à l’Église St Nicholas (Chiswick/Londres) auprès de Beatrice.

 » L’homme à la pipe » 1850 James MCNEILL-WHISTLER (Musée d’Orsay Paris – Le tableau fait partie des trois œuvres de ce peintre que détient le Musée d’Orsay/Paris)

BOILLY-Chroniques parisiennes …

C’est une très intéressante à laquelle nous convie le Musée Cognacq-Jay de Paris puisqu’elle concerne un peintre d’une grande diversité, virtuose, fécond, novateur, exigeant, très précis, toujours à l’affût du moindre détail (ce qui explique sa grande attirance pour la peinture hollandaise qui n’en manquait pas) assez provocateur, inspiré , original, facétieux, inventif, attachant, inclassable, pas très souvent abordé, mais qui n’en demeure pas moins important à savoir : Louis Léopold BOILLY.

Louis Léopold BOILLY ( Autoportraits)

Au travers de ses scènes galantes, scènes de genre parfois cocasses, sa frivolité, son humour incisif, son côté coquin, il y a aussi chez lui beaucoup de tendresse et de poésie. Durant près de soixante ans, fasciné par la capitale française en pleine évolution à l’époque, il a aimé arpenter les rues, aller à la rencontre de la foule, regarder les allées et venues des fiacres, se rendre dans la cour des messageries pour assister aux départ et arrivées des voyageurs, observer l’entrée et la sortie des théâtres, voir la réaction des spectateurs, s’insérer dans l’activité mondaine et populaire, fréquenter les cafés à la mode, se promener dans les jardins publics, les intérieurs notamment les boudoirs, mais aussi se rendre dans les ateliers de ses confrères comme souvent chez le sculpteur Houdon ou le peintre Isabey.

Tout cela lui a fourni des sujets pour sa peinture. Il a toujours tenu à créer à partir de dessins préparatoires aussi détaillés et précis que possible.

 » L’atelier de Houdon  » 1803 Louis Léopold BOILLY (Musée des Arts décoratifs/Paris)
 » L’arrivée d’une diligence dans la cour des messageries  » – Louis Léopold BOILLY (Musée du Louvre/Paris)
 » Réunion d’artistes dans l’atelier d’Isabey  » Louis Léopold BOILLY ( Musée du Louvre/Paris)
 » Les deux amies qui s’embrassent  » 1789/93 Louis Léopold BOILLY ( Ransbury Manor Foundation)
 » Le Doux réveil  » 1795/1800 Louis Léopold BOILLY (Musée Cognacq Jay)
« L’Indiscret « 1795/1800 Louis Léopold BOILLY (Musée Cognacq-Jay / Paris)
 » L’averse  » 1812/1814 Louis Léopold BOILLY (Musée du Louvre /Paris)
 » Distribution de vin et comestibles aux Champs-Elysées  » 1822 Louis Léopold BOILLY( Musée Carnavalet/Paris)
 » Entrée au théâtre comique de l’Ambigu pour une représentation gratuite  » 1819 Louis Léopold BOILLY (Musée du Louvre /Paris)
« Le spectacle ambulant de polichinelle « 1822 Louis Léopold BOILLY – (Ransbury Manor Foundation)

Au travers de sa peinture, il fut un véritable témoin de son temps, n’ayant cesse cesse de s’intéresser, et se documenter, sur les mœurs françaises tout au long des époques qu’il a traversées, à savoir de la Monarchie à la Révolution, en passant par l’Empire et la Restauration, que ce soit dans la bourgeoisie comme dans la classe populaire.

Cet observateur curieux, pointilleux, ce chroniqueur ayant maitrisé avec brio et humour la vie politique et sociale, s’est montré brillant dans les scènes de genre, l’art de l’illusionnisme et du trompe-l’œil..

Portraitiste très doué et fécond, il fut aussi un caricaturiste assez incisif, n’hésitant pas à se ridiculiser dans des autoportraits pleins de dérision. Ses portraits sont très expressifs, réalistes, enjoués, les regards souvent malicieux, quelques-uns affublés de grimaces qui le ravissaient. Ils étaient réalisés en très petits formats, sorte de photos d’identité de l’époque, et non seulement cela plaisait beaucoup, mais il était très recherché dans cet exercice. On pense qu’il en a immortalisé environ 5000 – 800 ont été recensés et une quarantaine font le tour des expositions.

« Autoportrait en sans-culotte 1793 env. Louis Léopold BOILLY (Collection particulière)

Il a utilisé divers supports : lithographies, dessin, peinture. Cette dernière fut très prolifique. Il y a une grande vivacité du trait, de la précision, de belles couleurs.

Sa notoriété a dépassé nos frontières. Il connaitra le succès de son vivant, sera très populaire et vivra confortablement de son art, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il ne traversera pas des périodes plus difficiles mais comparativement à d’autres, il s’en sortira plutôt bien. Il a été très populaire et le restera jusqu’à sa mort à l’âge de 84 ans. Il a reçu de nombreuses récompenses et distinctions dont la légion d’honneur.

L’expo s’intitule BOILLY-Chroniques parisiennes et se tiendra jusqu’au 26 juin 2022. Elle nous permet d’admirer près de 130 œuvres (une première en France) prêts de collections particulières, de la Ransbury Manor Foundation, ainsi que différents musées français dont le Musée Cognacq-Jay.

Il est né en 1761 à La Bassée (Nord de la France), dans une famille modeste mais pas pauvre. Son père était sculpteur sur bois.

Louis Léopold montrera un vif intérêt pour la peinture dès son plus jeune âge, ce qui ne comblera pas son père de joie, lui qui savait combien le métier d’artiste était difficile. Il fut très précoce : on sait qu’il a commencé à vendre des petits tableaux à 12 ans !

Il sera formé par un miniaturiste réputé de Douai : Dominique Dancre qui lui apprendra, entre autres, l’art du trompe-l’œil notamment.

Il se rendra ensuite à Paris. Compte tenu qu’il n’était pas membre de l’Académie royale, il ne pouvait prétendre exposer dans les salons du Louvre. Donc, au départ, il présentera ses tableaux en plein air, durant les expositions en extérieur. Lorsque le Louvre ouvrira ses portes à tous les artistes, en 1793, il va y exposer très souvent, ce qui confortera sa réputation, et il le fera longtemps à savoir jusqu’en 1833.

En 1787 il a épousé Marie-Madeleine Desligne qui lui donnera trois fils qui deviendront, eux aussi, des peintres : Julien en 1796, Edouard en 1799 et Alphonse en 1801. En 1788, il rencontrera son premier mécène, le marquis Antoine Calvet de Lapalun, qui lui achètera de nombreux tableaux. Leur collaboration va durer assez longtemps. Chaque mécène rencontré tout au long de sa vie, lui a permis de pouvoir s’insérer dans la société et pouvoir se faire d’autres relations.

Durant la Révolution, il passera une période assez difficile compte tenu du fait qu’un peintre révolutionnaire connu, très puritain, et les Jacobins n’apprécieront pas du tout sa peinture, trouvant que certains de ses tableaux étaient obscènes . Cela est allé très loin puisqu’il a failli en passer par l’échafaud. Mais il fera un portrait de Marat ( et d’autres assez patriotiques) et sera réhabilité.

Boilly est mort en 1845. Il est enterré au Cimetière du Père Lachaise.

 » Jean qui rit (autoportrait) 1806/10 Louis Léopold BOILLY (Collection particulière) Ce tableau illustre l’affiche de l’expo
« Le triomphe de Marat » 1894 – Louis Léopold BOILLY (Musée des Beaux Arts de Lille)
« Trompe-l’œil en cartes et pièces de monnaie » 1808/1815 Louis Léopold BOILLY (Palais des Beaux Arts de Lille)
« Une loge au théâtre, jour de spectacle gratuit  » 1830 Louis Léopold BOILLY( Musée Lambinet/Versailles)
« Les malheurs de l’amour  » 1790 Louis Léopold BOILLY (Wallace Collection)
 » Le souper » Après 1830 Louis Léopold BOILLY (Collection particulière)

PROUST … Un roman parisien

Le portrait de Proust qui illustre l’affiche de l’expo est de Jacques-Émile BLANCHE et date de 1892 (Musée d’Orsay/Paris)

« Proust traite de grands sujets comme la mondanité au tournant du XXe siècle, les fêtes, les ors de l’Opéra, les aristocrates, les bourgeois, les valets, les bonnes, des amours perverses, tout l’éventail des cruautés et des tendresses que connait une famille, avec un personnage principal : « je » dont on sait tout mais que l’on connait si peu ! Il est aussi question des arts et, par dessus tout, du temps. « ‘ Darla GALATERIA, italienne, professeure de littérature française à l’Université de Sapienza (Rome)

 » Une œuvre construite ne saurait être longue. La vôtre est une étendue de profondeurs, de petits orifices les uns à côté des autres et qui, vus d’ensemble, ont la noblesse d’une ruche. Le miracle, c’est le goût différent du miel de chaque cellule. » Jean COCTEAU dans une lettre adressée à Marcel PROUST

« Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clés magiques nous ouvrent, au fond de nous-mêmes, la porte des demeures où nous n’aurions pu pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. » Marcel PROUST

Marcel PROUST en 1895 (Photo Otto WEGENER)

2022 fête les 100 ans de la mort de Marcel Proust. Nombreuses seront les manifestations qui auront lieu un peu partout en France cette année : une expo à la Bibliothèque nationale de France d’octobre 2022 à janvier 2023, sept nouveaux livres le concernant, la réédition des siens, des émissions de radio, des concerts, conférences, tables rondes, des promenades-itinéraires dans ses lieux favoris, une B.D., et la merveilleuse exposition proposée par le Musée Carnavalet qui fait l’objet de mon article ce jour.

Cette petite Madeleine s’intitule :  » PROUST – Un roman parisien  » jusqu’au 10 avril 2022. Elle rassemble environ 280 œuvres, peintures, sculptures, vêtements, accessoires, maquettes. La chambre de l’écrivain a même été reconstituée grâce au travail commun de Valérie Guillaume (directrice du Musée Carnavalet) et la Société des amis de Marcel Proust. Tout y a soigneusement été étudié, jusqu’aux rideaux. C’est une belle promenade dans son univers, sa vie, ses personnages, les endroits qu’il a aimés etc… Une expo pleine de richesse, de sensibilité et d’originalité.

On peut y voir notamment le manteau de l’écrivain, une sorte de pelisse noire qu’il a portée jusqu’à la fin de sa vie, avec un col de loutre et une doublure en vison . C’est un collectionneur privé, parfumeur de son état, un grand admirateur de Proust (Jacques Guérin) qui en a fait don au Musée Carnavalet avant de décéder.

Pourquoi ce titre ? Tout simplement parce que des liens très forts ont uni Proust au Paris de la Belle Époque, et la capitale a été l’un de ses personnages à part entière . Il fut le plus parisien de nos écrivains français :

-Il a habité en différents endroits de Paris : rue Jean de la Fontaine (16e arr.), boulevard Malesherbes (8e arr.), rue de Courcelles (8e arr.), Boulevard Haussmann (8e arr.) et rue de l’Amiral Hamelin (16e arr.)

-a apprécié les promenades dans les jardins : Parc Monceau, le jardin du Luxembourg, celui des Tuileries, le Bois de Boulogne etc… tout autant de lieux verdoyants qui lui rappelaient la douceur des endroits où il partait en vacances dans son enfance.

 » Chalet du cycle au Bois de Boulogne » 1900 env. Jean BÉRAUD (Musée Carnavalet/Paris)
 » Cavalier et attelage avenue du bois de Boulogne » 1900 env. Georges STEIN (Musée Carnavalet/Paris)
 » Au Parc Monceau » 1878 Claude MONET (Metropolitan Museum New York/Etats-Unis )
 » Les jardins du Luxembourg » 1906 – William James GLACKENS (Corcoran Gallery of Art de Washington/Etats-Unis)
« Avenue de l’Opéra, soleil et matinée d’hiver » 1898 Camille PISSARRO (Musée des Beaux Arts à Reims)

-a aimé se rendre à l’Opéra, au théâtre, dans les plus beaux restaurants et cafés : Café de la Paix restaurant LapérouseBrasserie Weber – Le Café anglais – La Maison dorée le restaurant La Rue – le Pavillon d’Armenonville – La Grande cascade – Le chalet des Iles – Maxim’sPrunier – le glacier Poiré-Blanche.

– a fréquenté les beaux Salons parisiens les plus en vue : celui de Mme Geneviève Straus (veuve du compositeur Georges Bizet – Leur fils, Jacques, était un ami de Marcel. Il est tombé un peu amoureux d’elle ce qui n’a pas du tout été du goût de la dame ) – celui de Mme Baignières ( Son fils et Marcel s’étaient liés d’amitié au lycée et c’est lui qui l’a introduit dans le Salon de sa mère ) – celui de Mme Arman de Cavaillet (maitresse de Anatole France) – de la Comtesse Potocka – de Mme Madeleine Lemaire (une peintre et aquarelliste réputée, maitresse de Alexandre Dumas, qui recevait dans son atelier- C’est chez elle qu’il lui sera donné de rencontrer Robert de Montesquiou, un comte et poète qu’il va admirer. Ce dernier en sera tellement flatté, qu’il l’introduira dans pas mal de Salons de la haute aristocratie parisienne. Ce qui ne pouvait qu’enthousiasmer Proust ) – de la princesse Mathilde (nièce de Napoléon Ier. Elle aurait bien voulu devenir l’épouse de Napoléon III et du reste elle l’a souvent accompagné pour des soirées, mais cela ne se fera pas ) – de la Comtesse Greffulhe – de Etienne de Beaumont – de Marguerite de Saint Marceaux pour ne citer que les principaux.

« Le balcon » 1900 René-Xavier PRINET (Musée des Beaux-Arts de Caen)
 » Une soirée  » 1878 Jean Béraud (Musée d’Orsay/Paris)
« Le Salon de la princesse Mathilde » 1883 Joseph de NITTIS (Pinacothèque Giuseppe de Nittis à Barletta/Italie)
« Le grand Salon de la princesse Mathilde, rue de Courcelles » 1859 – Sébastien Charles GIRAUD (Fait partie des collections du château de Compiègne)
 » L’escalier de l’Opéra  » 1877 Louis BÉROUD (Musée Carnavalet/Paris)
 »Dîner au Pré Catelan » 1909 – Henri GERVEX (Musée Carnavalet/Paris)

N’oublions pas aussi l’Hôtel Ritz qu’il a pu découvrir grâce à la princesse Soutzo. Non seulement, c’est un lieu où se rencontrent différentes personnalités de la capitale, mais il vient souvent pour y diner seul ou inviter ses amis à partager un repas avec lui. Il le fréquentera jusqu’à sa mort.

Chacun de ses endroits ont été pour lui un vivier pour les personnages de ses romans. D’ailleurs, certaines des personnalités qu’il lui a été donné de rencontrer, aimaient à « se chercher » parmi les personnages de Proust, et d’autres n’appréciaient pas. Parmi les inspirations on note : Charlus fut inspiré par le baron de Montesquiou – Swan par Charles Haas (l’amant de Sarah Bernhardt, inspecteur des Beaux Arts) – Odette de Crécy dont Swan était amoureux par la sculptrice Laure Hayman – Robert de Saint Loup par Bertrand de Salignac Fénélon (Proust en a été amoureux mais le baron n’aimait que les femmes. Lorsqu’il obtiendra un poste d’ambassade à l’étranger, Proust en sera profondément affecté) – Mme Verdurin par Madeleine Lemaire – Le duc de Guermantes par le comte Greffulhe – La duchesse de Guermantes par la comtesse Greffulhe et la comtesse de Chevigné – Bergotte par Anatole France et Paul Bourget – Albertine a pris les traits de Alfred Agostinelli.

« Le comte Robert de Montesquiou » 1897 Giovanni BOLDINI (Musée d’Orsay/Paris)
 »Anna de Noailles » 1913 – Philip DE LASZLO (Musée d’Orsay/Paris) -( Proust a beaucoup apprécié la poésie de Anna de Noailles. Elle faisait partie du cercle d’amis roumains qu’il avait . Il ne la rencontra pas très souvent , mais ils devinrent amis et échangèrent une correspondance assidue durant une quinzaine d’années. Leurs échanges portaient souvent sur la poésie. Elle dira après la mort de Proust :  » son éblouissante amitié m’a influencée, modifiée, comme seul en est capable un noble amour du verbe « )

Il a fréquenté avec assiduité et grand plaisir ces Salons, ces lieux mondains, a aimé leur atmosphère, l’ambiance, les personnes rencontrées etc…

Il a également été un habitué des bordels de la capitale et autres maisons closes notamment celles où se retrouvaient des homosexuels (Le Marigny).

Souffrant d’un asthme chronique sévère, il lui était déconseillé de trop se rendre à la campagne et ses floraisons (pollens). De toutes façon c’était un urbain attiré par ce Paris du mélange des genres, à la fois le côté sérieux de certains endroits où se croisaient tous les milieux intéressants mondains, politiques, artistiques, affairistes, mais aussi le Paris des classes moyennes, des voyous, du vice et du péché, des maisons closes . Dans tous les cas de figures, il a été un observateur des mœurs et usages de son époque, un œil affuté.

Proust n’a connu réellement le succès qu’en 1919 lorsqu’il obtiendra le Prix Goncourt pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs . Pourtant il y avait déjà longtemps qu’il écrivait, publiait des chroniques dans de nombreuses revues (Revue blanche notamment), un recueil en 1896 Les plaisirs et les jours.

La rédaction de son grandiose, original roman A la recherche du temps perdu a commencé en 1907. Elle va durer très longtemps. Il s’attellera depuis son appartement du boulevard Haussmann où il vivait en reclus, dans un lieu complètement aseptisé avec des murs en liège pour se protéger au maximum en raison de son asthme. Il le quitte de temps à autre, pour se rendre au Ritz où il dîne, puis revient très vite et s’épuise dans l’écriture de son roman-mémoire puisque beaucoup de ses personnages ont été influencés par les personnes rencontrées, les lieux sont souvent ceux de son enfance, de sa vie. Il y a énormément de souvenirs, récits ou histoires personnelles sans que ce ne soit autobiographique. Il écrit avec assiduité, corrige, remanie, complète, reprend … un travail énorme !

Il va y consacrer des années, le laissera juste un peu de côté pour ses écrits et traductions sur l’écrivain anglais Ruskin qu’il qualifie de professeur de goût initiateur de la beauté ; ainsi qu’une critique littéraire Contre Sainte Beuve. Après quoi il revient vite vers son roman.

A la recherche du temps perdu est un beau voyage dans une vie oubliée. De base ce n’est pas autobiographique mais ça lui ressemble en tous les cas. C’est à la fois un roman psychologique, d’aventure, avec de la poésie, de l’émotion, un mélange des genres, une véritable encyclopédie tant les références sociales, historiques, esthétiques et religieuses sont nombreuses.

Cette œuvre comporte plus de 200 personnages ! Le premier tome est Du côté de chez Swann (qui, à l’origine, devait s’appeler Les Intermittences du cœur) qui n’aura pas vraiment le succès qu’il attendait – Viendra ensuite le second tome A l’ombre des jeunes filles en fleurs pour lequel il reçoit le prix Goncourt – troisième tome Le côté de Germantesquatrième tome Sodome et Gomorrhe – et trois autres tomes publiées à titre posthume : La prisonnière – Albertine disparue – Le temps retrouvé.

Proust est né en 1871, rue de la Fontaine, dans une famille assez aisée. Il a eu un frère, Robert, qui deviendra chirurgien. Son père, Adrien, était médecin. Sa mère, Jeanne, est une femme très cultivée, infiniment maternelle, entourant, protégeant, et choyant ses deux garçons, particulièrement Marcel car il était asthmatique et de santé fragile. Tous deux auront une relation fusionnelle. Tout comme lui, elle aimait énormément l’art, la musique et la littérature.

« Le docteur Adrien PROUST » (son père) 1891 Laure BROUARDEL (Musée Carnavalet/Paris)
« Madame Proust » 1880 Anaïs BEAUVAIS (Musée Carnavalet/Paris)
Proust et son frère Robert en 1885

Marcel sera élève au lycée Fontanes ( qui deviendra le lycée Condorcet) fera des études littéraires (grand admirateur de Hugo et Musset) , puis de droit, couronnées toutes deux par l’obtention d’une licence. L’aisance financière de ses parents, et sa santé fragile, feront qu’il ne travaillera pas et pourra se consacrer à sa passion de l’écriture, mais aussi à la fréquentation des Salons, menant une vie assez dilettante et oisive de mondain.

 »La sortie du lycée Condorcet » 1903 env. Jean BÉRAUD (Musée Carnavalet/Paris)

Ses amitiés pour Jacques Bizet (fils du compositeur Georges Bizet) , Fernand Gregh, Daniel Halévy (fils du librettiste Ludovic Halévy) et Jacques Baignières (qui deviendra un diplomate ) , Robert de Flers ( sera un jour un grand dramaturge de théâtre) remontent aux années lycée. Par la suite, dans les Salons, il se liera avec Lucien Daudet, fils d’Alphonse. Son confident jusqu’à la fin de sa vie sera Antoine Bibesco un écrivain roumain.

Service militaire de 1889 à 1890 dans l’Infanterie. Compte tenu de sa santé fragile, il sera autorisé à retourner chez lui tous les week-end. Une fois ses obligations militaires terminées, il publiera son premier recueil de poésie Les plaisirs et les jours , mal accueilli malheureusement, mais qui ne le découragera nullement de suivre la voie d’écrivain qu’il avait choisie. Par contre, une critique va véritablement l’irriter, ce sera celle de Jean Lorrain qui dira :  » ce recueil est une œuvre de chochotte  » ce qui, indirectement, faisait allusion à son homosexualité. Proust le provoque en duel. Fort heureusement il n’y aura aucun blessé.

Aux dires de celles et ceux qui ont laissé des témoignages sur lui, il fut une personne dotée d’une grande gentillesse, généreux, délicat, assez snob, susceptible aussi, précieux, raffiné, exquis, de nature sensible, émotive, soucieuse, anxieuse et le décès de ses parents à deux ans d’intervalle ( 1903 et 1905 ) ne fera qu’accentuer cet état.

Proust fut (et reste) un écrivain fascinant, un grand génie légendaire de la littérature française du XXe siècle. Ses romans ont été beaucoup lus, étudiés, commentés, analysés, et ont fait l’objet de nombreuses réflexions philosophiques. On l’a beaucoup lu ailleurs qu’en France ( traduit dans le monde entier) , probablement parce que son œuvre est une magnifique réflexion sur le temps qui passe, la mémoire, le vide de l’existence, la société, l’amour souvent fragile, le snobisme mondain, l’hypocrisie sociale, la vie oisive et mondaine de son temps, le sentiment de l’échec, les fonctions de l’art, ses ressentis personnels , ses souvenirs. La plume est souvent assez piquante, acérée mais pleine d’humour, car ne l’oublions pas Proust est drôle aussi parfois !

Il a, aussi, abordé le thème de l’homosexualité ce qui, à l’époque était courageux et risqué. Il a défendu l’amour tout court y compris entre personnes d’un même sexe. Proust fut énormément tourmenté par son orientation sexuelle. A la différence, par exemple, d’un André Gide qui vivait son homosexualité de façon plutôt heureuse, lui y fera toujours allusion avec noirceur. Il considérait que c’était quelque chose de dépravé, d’humiliant et quand il en parlait il employait souvent le terme de inversion.

En 1894 il rencontrera le compositeur Reynaldo Hahn , 19 ans, plein de charme. Leur liaison va durer 18 mois. Elle prendra fin lorsque Proust tombera amoureux et deviendra l’amant de Lucien Daudet, fils d’Alphonse. Dans sa jeunesse, il a également été amoureux de deux autres jeunes hommes qui, malheureusement, sont décédés : un jeune suisse Edgar Aubert, et un aristocrate anglais Willie Heath.

Il a aimé des filles, mais cela n’a jamais été au-delà d’une amitié amoureuse, rien de physique, comme par exemple avec Marie de Benardaky, fille d’un diplomate russe dont il dit un jour :  » elle fut l’ivresse et le désespoir de mon enfance » tout simplement parce qu’il n’a jamais osé lui avouer ses sentiments. Les femmes ont fait partie de ses rêves où il aurait voulu en aimer une , se marier, avoir une vie de famille, mais était attiré par les hommes, ce qui l’amenait à dire :  » faire partager mon affreuse vie à une toute jeune fille délicieuse, ne serait-ce pas un crime ?  »

Il y a eu beaucoup de femmes dans ses romans. Deux furent très importantes dans sa vie : sa mère, Jeanne, et sa gouvernante/secrétaire Céleste. Il a aimé fortement la première et sa mort va l’anéantir. La seconde lui sera entièrement dévouée et le servira avec bienveillance, compassion. Elle adoucira les dernières années de sa vie.

Celeste ALBARET

Tout le monde savait qu’il était homosexuel, mais lui n’en parlait pas ouvertement. Être gay à l’époque était mal vu, mal accepté, du coup on comprend que faire son coming-out au grand jour ne devait pas être chose facile, surtout si on le vivait difficilement soi-même. Cela aurait pu être mal accepté dans les milieux aristocratiques qu’il fréquentait et ce, même si, très certainement, il n’était pas le seul dans ce cas. Mais rien ne se déclarait ouvertement. Donc on supposait mais on en parlait pas. Toutefois, parmi les hétérosexuels rencontrés qui savaient, il y en avait certains qui lui présentaient souvent des gens ayant mêmes attirances que lui.

L’homosexualité et la bisexualité ont enveloppé son œuvre littéraire. Il en a beaucoup parlé au travers de ses personnages. Tant que ses parents étaient en vie, et même si parfois certaines de ses attitudes (ou celles de ceux qu’il fréquentait) on pu les faire douter, il ne leur avouera jamais ses penchants amoureux, allant même jusqu’à laisser planer le doute d’une attirance pour les femmes. Par contre, après leur décès, il s’est senti plus libre de se tourner vers les hommes, objets réels de mon amour, objets de délices et de dégoût  » …

Marcel Proust assis au centre avec à sa droite Lucien Daudet (fils d’Alphonse) qui porte un regard assez amoureux sur Marcel (ils ont été amants durant 18 mois) et à gauche Robert de Flers.

En 2019 , sont sorties neuf Nouvelles dans lesquelles il parlait de son homosexualité. Il ne les avait jamais publiées de son vivant. Elles furent écrites en 1890. C’est Bernard de Fallois, réputé comme étant un grand proustien, qui a découvert cette sorte de journal intime.

Une de ses grandes passions, de 1914 à 1917 , fut Alfred Agostinelli qui deviendra son chauffeur, puis son secrétaire. Il le rencontre dans une station balnéaire. Le jeune monégasque de 20 ans est mécanicien dans une compagnie de taxi à laquelle Proust fait appel pour se promener sur les routes normandes. Lorsque Alfred va perdre son travail, Proust l’engage comme secrétaire et pour lui rendre service, il accepte de le loger, lui et sa compagne, Anna, qui travaille dans un théâtre …Eh oui : Alfred est hétéro ! Il n’a pas répondu aux attentes amoureuses de Proust. Lorsqu’il décèdera dans un accident d’avion, Marcel en sera profondément affecté.

Il a exercé un énorme pouvoir sur Proust et d’ailleurs, ce dernier expliquera ( sans dire qu’il s’agit de son ressenti personnel) dans un des tomes de A la recherche du temps perdu, à savoir La prisonnière, les émotions que l’on peut éprouver pour quelqu’un totalement différent de soi.

Alfred AGOSTINELLI

Il n’y a rien eu de comparable entre l’amour qu’il a éprouvé dans sa jeunesse pour le compositeur Reynaldo Hahn et celui pour Agostinelli : à l’époque du premier il était jeune, fougueux, sans expérience. Pour le second, il avait la quarantaine, ses parents n’étaient plus de ce monde et il se sentait libre. Toutefois cette supposée liaison va le plonger dans un gouffre car, comme je l’ai expliqué, il éprouvait un sentiment infiniment fort non partagé.

Reynaldo HAHN

Comme Hugo, Proust a pratiqué l’art des longues phrases (phrase totale) . C’est Marcel qui l’emportera un jour sur Victor : 856 dans A la recherche du temps perdu pour le premier contre 823 dans Les Misérables pour le second ! Ses phrases interminables qui ont fait la particularité de son style, sont très difficiles à traduire dans une langue étrangère d’ailleurs, parce qu’en le faisant, elles perdent un peu parfois le sens réel de ce qu’elles veulent dire en français.

«  La beauté du style est le signe infaillible que la pensée s’élève, qu’elle a découvert et noué les rapports nécessaires entre les objets que leur contingence laissait séparés. » Marcel PROUST

Elles ont la particularité d’être longues pour exprimer ce qu’il voulait dire de façon assez philosophique et poétique aussi, avec l’utilisation de métaphores, des images, des comparaisons.

Il a écrit des romans, des nouvelles, des essais, des critiques, et l’a fait avec beaucoup de finesse. Par leur grande richesse, ses livres plaisent et fascinent. Il y a de la grâce, de la profondeur. Il est assez direct, pertinent, mélancolique, mais, comme je l’ai dit, avec beaucoup d’esprit, un sens aigu de l’observation, des personnages attachants, tendres.

On aime ou on aime pas Proust. Certaines personnes trouvent que ses romans sont trop longs et ennuyeux, affirmant n’avoir jamais réussi à aller jusqu’au bout . Pour ce qui est de la longueur je dirai : certes ! Mais il faut surtout saisir la beauté de son écriture, sa poésie, sa richesse, son talent d’interprète. Ses romans sont de véritables peintures sociales, ce qui les rend très intéressants.

Par ailleurs, il a souvent renseigné sur son métier. Son œuvre est , également, une étude sur la création et la vocation littéraire. Lui-même a eu une véritable passion pour l’écriture, il n’a vécu que pour écrire et a consacré de nombreuses pages sur cette passion, définissant le devoir et la tâche de l’écrivain, n’hésitant pas, si besoin était, de critiquer son propre travail lorsque cela était utile de le faire. Il a aussi parlé de sa conception de la littérature, de ses propres expériences en ce domaine.

Proust s’est montré très enthousiaste vis-à-vis de la musique, la danse et le théâtre. Il n’a pas été musicien, mais mélomane et critique musical. La musique a vraiment fait partie de son œuvre. Lors d’une lettre écrite à son ami Benoist-Méchin, il disait : « la musique a été une des plus grandes passions de ma vie. Je dis a été car, à présent, je n’ai plus guère l’occasion d’en entendre autrement que dans mon souvenir. Elle m’a apporté des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le néant auquel je me suis heurté partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur à travers mon œuvre. »

Jacques Benoist-Méchin fut un intellectuel, journaliste, musicologue et historien qui rencontra un jour Proust pour lui demander s’il pouvait traduire A l’ombre des jeunes filles en fleurs en allemand. La demande fut acceptée à la condition que ce dernier rédige un essai sur la musique de A la recherche du temps perdu. Les deux hommes se sont beaucoup appréciés mutuellement, ont échangé de nombreuses correspondances.

Il a tissé des liens étroits avec la compagnie des Ballets Russes dirigés par Serge Diaghilev. Il aimait l’esthétique de ces ballets, leur modernité. Il lui a été donné de voir danser Nijinsky , d’assister à un grand nombre de leurs ballets : Shéhérazade, les Sylphides, Cléopâtre, l’Oiseau de feu dont il affirmait je n’ai jamais rien vu d’aussi beau ! Giselle également, vu en 1910, et dont il parle dans son roman A la recherche du temps perdu.

Le théâtre était très prisé à son époque. En tous les cas, il a beaucoup compté dans sa vie et il avait même envisagé, à un moment donné, d’écrire pour la scène. Le théâtre est présent dans ses romans. De nombreuses comédiennes firent partie de ses amies proches.

Proust est mort, épuisé, en novembre 1922 rue Hamelin à Paris, d’une bronchite mal soignée. Il repose au cimetière du Père Lachaise.

« Proust sur son lit de mort » Novembre 1922 – C’est Jean COCTEAU qui demandera à MAN RAY de faire cette photo
La tombe de Proust au cimetière du Père Lachaise