BOTTICELLI : Artiste & Designer …

 » Botticelli est un mélange singulier de tendresse chrétienne et de volupté païenne, de mysticisme très doux et de sensualité presque amère. » Emile BERTAUX (Historien de l’art, français )

« Sandro Botticelli a le regard attentif du peintre-orfèvre florentin «  Aby WARBURG (Historien de l’art, allemand)

Autoportrait dans l’Adoration des Mages en 1475

Sandro Botticelli est un artiste de la Renaissance florentine, favori à la Cour des Médicis qui le tenait en haute estime, peintre éclatant de son vivant, le plus copié de Florence, et qui tombera dans l’oubli, voire même dans l’indifférence puisque le XVIIe et le XVIIIe siècle vont carrément l’ignorer.

Ce n’est qu’au XIXe siècle que les préraphaélites (courant anglais fortement inspiré par les primitifs italiens avant Raphaël) redécouvriront la légèreté picturale, harmonieuse, quasi méditative, la délicatesse des personnages mélancoliques de Botticelli, ses couleurs raffinées, et porteront alors ce peintre voluptueux au sommet de l’art.

La Renaissance artistique et culturelle va du XIVe au début du XVIIe siècle. Elle est originaire d’Italie, avant même qu’elle ne se propage dans toute l’Europe. C’est un courant qui remet en question l’héritage culturel, intellectuel et artistique du passé.

En Italie on a regroupé ce courant sous l’appellation Les primitifs italiens de la Renaissance. Il se divise en trois parties : ceux du Trecento (Pré-Renaissance) au XIVe siècle – Ceux du Quatrecento (Ière Renaissance) au XVe siècle – Ceux du Cinquecento (Haute Renaissance) au XVIe siècle qui se terminera avec la Renaissance tardive vers 1580.

Les peintres issus de cette École avaient une très forte croyance dans les fondements théoriques de l’art et elle va permettre de développer de très grandes avancées au niveau de la proportion, la perspective, l’espace, mais aussi les apparences que ce soit dans les portraits, la nature. Ce sera aussi le début des paysages.

L’Italie, à cette époque, était constituée de différents États tous dirigés par des puissantes et grandes familles. Pour nous replacer dans le contexte du peintre de l’expo, à Florence, c’était la famille Médicis qui régnait. Des banquiers, devenus ducs de Toscane, qui vont gouverner dès 1434 avec le célèbre Cosme de Médicis. Sous son règne il y aura de grandes périodes de plénitude artistique, ce qui permettra de favoriser considérablement le développement de la Renaissance Florentine, laquelle se diffusera dans diverses autres régions d’Italie et ce grâce au commerce de l’art. Petit à petit, les Français, les Espagnols et autres vont adorer les œuvres italiennes et seront désireux de les imiter.

La Toscane de cette époque était brillante artistiquement parlant. Les Médicis vont faire preuve de beaucoup de savoir-faire pour attirer les artistes et les humanistes à Florence. Sandro di Mariano Filipepi dit Botticelli fut l’un des plus connus de la première génération du Quatrecento Italien.

L’exposition du musée Jacquemart-André était un évènement très attendu pour cette fin d’année 2021. Cette institution a vraiment le chic pour nous offrir des expositions de qualité. De nombreux tableaux du maître sont là, ainsi que ceux d’autres artistes influencés par lui. Ce sont des prêts qui viennent du Musée Jacquemart-André – Musée du Louvre Musée Fabre de Montpellier – National Gallery de Londres – Rijkmuseum d’Amsterdam – Vatican (musée et bibliothèque) – Offices de Florence – Gemäldgalerie de Berlin – Galleria Sabauda de Turin – Bargello et Galleria dell’Academia de Florence – Musée des Beaux Arts Palais Freschi à Ajaccio -Cincinnati Art Museum de Cincinnati – Accademia Carra à Bergame – Galleria del Palazzo Cini à Venise – Bass Museum à Miami – Galleria Palatina Palazzo Pitti à Florence – Alte Pinacothèque de Munich et Stadel Museum de Francfort, et autres collections particulières.

 » La vierge du Magnificat  » dans les années 1490 – Tableau « d’après Botticelli » – Maître des bâtiments gothique (peut-être peint par Jacopo Foschi qui se trouvait à Florence dans cette période) (Musée Fabre/Montpellier)
« Minerve pacifique » Manufacture française (laine et soie) d’après Botticelli – 1491/1500 env. – (Collection particulière)

Elle s’intitule : BOTTICELLI : Artiste & Designer – Jusqu’au 24 janvier 2022 . La dernière expo que nous ayons eu sur lui remonte à 2003 au musée du Luxembourg. Certaines toiles célèbres, comme Le Printemps ou La Naissance de Vénus ne seront, malheureusement pas exposées en raison de leur grande fragilité. Le voyage n’aurait pas été bénéfique pour elles.

Je ne peux que vous encourager à voir cette très belle expo qui aborde, en différentes salles, selon un parcours thématique et chronologique, certes le peintre, son œuvre, son influence sur d’autres artistes, etc… mais porte un regard sur l’atelier. C’est un point assez nouveau et qui pourtant est d’importance parce qu’ avant la naissance des académies de peinture, l’atelier était le lieu d’apprentissage, d’où l’importance de bien choisir le maître chez qui on allait étudier. A l’époque de la Renaissance les ateliers n’étaient pas que des lieux de création ou d’apprentissage, mais de discussion aussi.

Botticelli ne fut pas seulement le peintre sublime, harmonieux, fiévreux, profond, délicat, sensible, suggestif, mystérieux que l’on connait. Comme le titre l’indique, il fut aussi un designer. Certes, ce terme correspondait aux critères de la définition que l’on peut lui donner de nos jours , à savoir qu’il avait des compétences techniques, un sens relationnel développé, un grand esprit d’analyse, mais il l’était dans un sens plus artisanal.

Il fut aussi un entrepreneur doté des qualités d’un bon négociateur, assez diplomate, qui a su s’imposer face à la concurrence. Un formateur à la tête d’un très important atelier (bottega) qu’il a dirigé avec de nombreux assistants et apprentis talentueux (les deux formant ce que l’on appelle les collaborateurs) . Les seconds souhaitant vivement tout faire pour acquérir le titre des premiers. Toutefois les uns et les autres n’avaient pas le génie inventif et créatif de leur maître qui très jeune fut formé à la peinture, l’orfèvrerie, la ciselure, la gravure, les émaux etc…, ni sa capacité à savoir tirer le meilleur de ses rencontres avec les plus éminents poètes, philosophes, et autres personnalités éminentes de la ville. Mais on échangeait beaucoup, on se stimulait, on faisait travailler les mains et l’esprit.

« Le couronnement de la Vierge » – 1492 env. BOTTICELLI & son atelier (Bass Museum of Art /Miami)
 » Vierge à l’Enfant avec le jeune Saint Jean-Baptiste  » 1505 env. Sandro BOTTICELLI & Atelier (Galleria Palatina/Palazzo Pitti / Florence)
 » La fuite en Égypte  » 1505/1510 – Atelier de BOTTICELLI (Musée Jacquemart-André/Paris)
« Le jugement de Pâris  » 1482/85 – Sandro BOTTICELLI & Atelier (Galleria del Palazzo Cini/Venise)

Son atelier avait une sacrée réputation, il était très actif, fécond, foisonnant, dynamique. En tant que chef (capo bottega) , Botticelli avait toute autorité, donnait les ordres, déléguait, formait etc… Le maître, les apprentis, les assistants, tout ce petit monde collaborait beaucoup. Tous veillaient à la bonne marche de l’atelier, qu’il soit prospère et qu’il ait un bon rendement financièrement parlant. Certes il y avait énormément de travail, mais pour autant il n’était pas bâclé. On s’appliquait afin que le commanditaire ne soit jamais déçu. Un grand nombre de ses apprentis ou assistants n’avait pas la capacité de diriger, d’inventer, de composer, mais ils avaient un réel talent pour entrer dans la peinture du maître et se fondre en lui.

Dans l’atelier on peignait, en effet, des originaux qui étaient généralement des commandes de personnes très importantes, mais on réalisait aussi des copies (dans un plus petit format) pour des gens moins fortunés mais qui étaient très heureux d’avoir chez eux un Botticelli. Il convenait donc, comme je l’ai dit ci-dessus, que les assistants soient assez doués en peinture pour que leur coup de pinceau soit infiniment proche de celui de leur maître. C’est pourquoi les historiens de l’art ont parfois des difficultés à affirmer si ce travail de collaboration est que du peintre ou de l’atelier.

Botticelli a réussi à s’imposer à l’époque avant même que ne s’impose le style de Léonard de Vinci, Michel-Ange ou Raphaël. Pourquoi ce nom de Botticelli ? Sandro était de santé fragile mais un peu enrobé corporellement, ce qui poussait son frère ainé Giovanni à l’appeler Botticello (petit tonneau).

Il sera le peintre de personnages toujours très élégants, gracieux, subtiles ; celui de madones superbes. Il a eu une vision plutôt idéalisée des femmes : elles sont chez lui assez pudiques, pleines de grâce, flamboyantes, avec des visages exquis auréolés de douceur , et ses nus, assez modernes pour l’époque, furent à l’image des déesses antiques.

« Vierge à l’enfant maintenu par un ange » 1460/1465 env. Sandro BOTTICELLI (Palais Freschi, musée des Beaux Arts / Ajaccio)

« Vierge à l’Enfant dite Madone au livre  » – 1482/83 – Sandro BOTTICELLI ( Museo Poldi Pezzoli /Milan)
« Venus pudica » 1485/1490 – Sandro BOTTICELLI (Gemäldgalerie /Berlin)
« Portrait d’une jeune femme » 1480 Sandro BOTTICELLI (Staaétliche Museum / Berlin)

Son style va durer assez longtemps ignorant les nouveautés et certaines techniques plus modernes comme la peinture à l’huile, par exemple, venue de Flandre et qui permettait une grande avancée dans la précision du tracé et la transparence des couleurs. Il va préférer rester fidèle à sa bonne vieille technique de la détrempe à savoir l’utilisation de pigments naturels dissous dans l’eau, auxquels on rajoutait de l’œuf ou de la colle ou de la gomme . C’était un très ancien procédé pas très facile d’ailleurs car il nécessitait que l’exécutant soit très soigneux, méticuleux et rapide aussi parce que le séchage intervenait rapidement donc difficile si l’on souhaitait reprendre les couleurs par exemple.

Botticelli fut entièrement dévoué à son art. Même si les femmes sont bien présentes dans ses tableaux, elles ne le seront pas dans sa vie personnelle. Il semblerait, bien que rien n’ait été prouvé, qu’il aurait eu un amour tout à fait platonique et romantique envers Simonetta Vespucci, le très beau modèle de la Naissance de Vénus morte à 23 ans de la tuberculose . Par contre, bon nombre d’historiens et de biographes affirment qu’il était homosexuel et aurait eu une relation avec un jeune homme ce qui lui aurait valu une accusation pour sodomie , avant d’être acquitté . Il en fut profondément affecté.

Il est né à Florence en mars 1445 dans une famille modeste, dernier né de quatre enfants. Doté d’un caractère plutôt renfermé et grincheux, n’ayant aucun goût ni aucune envie de travailler dans la tannerie familiale. Lui avait une passion depuis son plus jeune âge : le dessin. On lui fera apprendre l’orfèvrerie. Un de ses frères y travaillait déjà et c’était, à l’époque, un milieu proche des peintres. Rien n’y fera, la peinture et le dessin prendront le dessus.

C’est ainsi qu’il entre dans l’atelier de Filippo Lippi, un moine et peintre réputé avec lequel, malgré son très mauvais caractère, il va bien s’entendre. Il restera 6 ans auprès de lui. Lippi lui apprendra notamment la technique du chevalet, savoir maitriser la couleur et le volume. Lorsque Lippi devra s’enfuir de Florence pour avoir séduit et mis enceinte une jeune nonne, Botticelli sera contraint de quitter l’atelier et partira travailler auprès de celui qui sera plus tard le maître de De Vinci : Verrochio. L’un fut son formateur, l’autre lui a ouvert l’esprit sur l’art, et bien qu’ayant appris de l’un et de l’autre, il désirera rester finalement indépendant et se détachera des deux.

« Le retour de Judith à Béthulie » 1469/70 Sandro BOTTICELLI & Filippino LIPPI (Cincinnati Art Museum à Cincinnati) – Filippino était le fils de Filippo et il fut apprenti chez Botticelli.
« Vierge à l’Enfant  » Filippo LIPPI 1460/1465 (Alte Pinakothek/Munich)
 » Vierge à l’Enfant  » Sandro BOTTICELLI 1465/1470 (Musée du Louvre /Paris)

En 1469 le Tribunal de commerce de la Mercanzia commande à l’atelier du peintre Piero Pollaiulo sept tableaux devant représenter les sept vertus. L’atelier en réalise six et Botticelli exécutera le septième. Si il a été choisi pour participer à cette commande, c’est parce qu’il avait été vivement recommandé par un des magistrats très ami avec Pierre de Médicis. Son tableau représente la Force. La toile intitulé l’Allégorie de la Force, deviendra célèbre, destinée à être placée juste derrière le siège du juge président du Tribunal, comme un dossier en quelque sorte. Ce tableau lui apportera la reconnaissance , la notoriété et lui permettra de s’installer dans son propre atelier .

 » Allégorie de la Force  » (série des Sept Vertus) 1469/70 Sandro BOTTICELLI (Galleria degli Uffizi à Florence)

C’est à cette époque qu’il va se lier d’une grande amitié avec les petits-fils du grand Cosme à savoir Laurent Médicis dit Le magnifique et son frère Giuliano Médicis. Il réalisera un grand nombre de portraits de différents membres de la famille, membres qu’il fera même entrer dans certaines toiles comme des personnages de l’histoire, ce qu’ils appréciaient beaucoup d’être. Du coup, il gagnera leur profonde estime. A leur contact il évoluera dans une sphère d’érudits, d’intellectuels brillants et croisera la route de grands penseurs et humanistes de l’époque.

Cette amitié fera de lui le protégé de la Cour des Médicis, et ce jusqu’à la fin de sa vie. Une position qui aura des avantages puisqu’elle lui permettra non seulement de recevoir de nombreuses commandes de ses bienfaiteurs, mais d’autres venant des grandes familles florentines proches des Médicis.

Bien que l’on n’ait pas la confirmation que Botticelli ait pu avoir des rapports avec les humanistes de l’époque à Florence, il y a fort à penser qu’il ait pu les lire et que ces lectures aient pu influencer sa peinture, parce qu’elle en est imprégnée, notamment en ce qui concerne la mythologie.

« La Calomnie d’Apelle » 1496/98 Sandro BOTTICELLI (Gallerie degli Uffizi /Florence)

Avant même d’avoir 30 ans, son succès va aller crescendo. Il aura la réputation d’être l’un des plus grands peintres de Florence avec un style très personnel, harmonieux, délicat, mélancolique, entre beauté idéale et rêve.

Lui qui était plutôt casanier et détestait quitter Florence, partira pour Rome à la demande du Pape Sixte IV en 1480/81. Ce dernier avait été fasciné par son tableau l’Adoration des Mages et lui demandera de venir travailler à la décoration murale de la Chapelle Sixtine. Sur place, accompagné par des assistants, il réalisera notamment des fresques superbes .

De retour à Florence, il reprend sa place auprès des Médicis et peint en 1482 le magnifique tableau Le Printemps pour le Palais Castello. Cette toile va marquer le but suprême de Botticelli : tendre vers le beau. C’est le jardin de Vénus avec tout ce que cela comporte de beauté se rapprochant de la Grèce antique. Quatre ans plus tard, ce sera La naissance de Vénus, sorte d’hommage rendu à Simonetta Vespucci, épouse d’un marchand réputé de Florence, une femme très séduisante, maîtresse de Giuliano Médicis et qui va mourir à 23 ans.

Pour ces deux toiles, dans lesquelles on retrouve la plénitude et la grâce, il a puisé son inspiration dans la pensée philosophique de Platon qui était un auteur très apprécié et lu à la Cour des Médicis. Il disait notamment que l’amour et la beauté permettaient à l’homme d’atteindre le divin. Elles ont une référence symbolique et d’ailleurs, elles ne furent comprises à l’époque que par un cercle restreint d’initiés.

« Figure allégorique dite la Bella Simonetta » 1485 Sandro BOTTICELLI (Städel Museum / Francfort-sur-le-Main)
« Portrait de Giuliano Médicis » 1478/1480 Sandro BOTTICELLI (Accademia Carra/Bergame) C’est un portrait post-mortem car Giuliano Medicis avait été assassiné par la Famille Pazzi en 1478.

Les années 1490 vont énormément affecter Botticelli : il y aura la mort de Laurent Médicis, le règne de Pierre II de Médicis dit Le sfortunato (le malchanceux) qui va commettre de très nombreuses erreurs politiques ce qui amènera le peuple à la révolte. Florence sera alors sous le coup d’une grave crise politique. Par ailleurs, la peste va sévir, et il va planer sur la ville l’influence du prieur hérétique Savonarole, lequel profitera de toute cette atmosphère. Il prêchera pour une humilité sévère, la vertu, la pénitence. Il organisera le Bûcher des Vanités lors du Mardi Gras de 1497, demandant aux riches familles de bien vouloir brûler tout ce qui pouvait représenter des signes extérieurs de leur richesse : perruques, miroirs, portraits de belles femmes, bijoux etc…. il finira pendu et brûlé sur la Piazza della Signora en 1498 et ses cendres seront dispersées dans l’Arno qui coule près de la ville.

Botticelli a brûlé une partie de ses tableaux de nus durant le bûcher. On a même pensé qu’il fut un partisan de Savonarole. Après la mort du prédicateur, sa peinture va radicalement changer. Elle se fera plus religieuse, méditative, pathétique même parfois, comme pour éveiller en chacun la compassion des croyants. Elle sera nettement plus engagée aussi.

Durant les dernières années de sa vie, Botticelli consacrera une partie de son temps à illustrer des ouvrages, notamment sur la Comédie de Dante (92 illustrations) à la pointe de métal sur parchemin, commande de Laurent de Médicis le Cadet.

Il finira bien tristement (Vasari dira même misérable) , très malade ne pouvant plus marcher qu’à l’aide de deux cannes . Il meurt à Florence en 1515 à l’âge de 78 ans. Il repose en l’église des Ognisanti de Florence, plus précisément dans la chapelle Saint Pierre d’Alcantara. Dans ce même lieu fut enterrée Simonetta Vespucci. La légende affirme qu’il voulait la rejoindre dans l’éternité ….

Une fois mort, Botticelli tombera dans l’oubli. La Renaissance connaîtra son apogée et on se tournera alors vers Michel-Ange et Léonard de Vinci.

 » J’ai compris que, même pauvre et nécessiteux aux regards du monde, on peut s’enrichir en Dieu et que ce trésor-là, nul ne peut vous l’enlever. » Sandro BOTTICELLI

Tombe de Botticelli (rond au centre)
« Crucifix » 1490/95 – Sandro BOTTICELLI (Museo dell’Opera del Duomo à Prato) Ce tableau fait partie de ceux que le peintre a réalisé alors qu’il était en pleine crise spirituelle vers la fin de sa vie.

Vivian MAIER …

Vivian Maier n’a jamais été connue de son vivant. Elle est décédée, à 83 ans, en 2009, dans l’anonymat et la précarité. Et pourtant, aujourd’hui, elle a une renommée mondiale, reconnue comme une photographe de génie , une légende de la Street photography. Son travail est encensé par le public, la critique, et ses clichés exposés aux quatre coins de la planète.

Le musée du Luxembourg propose de mieux la connaître grâce à une superbe rétrospective (la plus importante qui lui ait jamais été consacrée) : plus de 260 photos (connues et inédites, issue pour certaines d’un prêt de la collection John Maloof ) , vidéos, enregistrements audios, documents etc.… Elle est organisée par : 1) par la réunion des musées français/Grand Palais – 2) Chroma Photography , une société privée qui se trouve à Madrid et qui s’est déjà occupée, à diverses reprises, d’expositions la concernant La commissaire, Anne Morin est, du reste, la directrice de cette agence, et c’est elle qui est à l’origine de l’expo qui avait eu lieu au Jeu de Paume de Tours en 2013 – 3) la collaboration du marchand de photographies de New York, Howard Greenberg, Elle s’intitule :

 » Vivian MAIER  » et se tiendra jusqu’au 16 janvier 2022 – Les photos ci-dessous font partie des collections : ESTATE VIVIAN MAIER – MALOOF COLLECTION AND HOWARD GREENBERG GALLERY de New York.

Vivian Maier – Autoportrait New York 1951

Vivian Maier fut une autodidacte. Son œuvre est atypique, éclectique, dense, pleine d’humanité, intemporelle, mais en même temps, il y a une belle et intéressante évolution logique dans son travail. Elle est secrète aussi car son auteure n’a jamais voulu la montrer à quiconque. Il y a fort à penser qu’elle ait pu voir le travail de certains autres photographes, voire même s’y intéresser. Mais en ce qui la concerne, elle n’a jamais cherché à montrer le sien .

La rue fut son théâtre. Il y a très peu de photos en intérieur. En les regardant, on se rend très vite compte du talent qu’elle avait à savoir saisir l’instant, capturer les détails , un œil avisé, une facilité à rendre la rue vivante, une technique sachant merveilleusement joué avec l’ombre, la lumière, l’espace, faire d’un moment banal quelque chose de beau . Elle a aimé les portraits (souvent des marginaux, des enfants qui jouent en extérieur, ou bien des femmes et des hommes d’une classe sociale aisée ) et on sent qu’elle n’a jamais voulu les idéaliser, préférant les montrer tels quels, y compris avec leurs éventuels défauts.

Elle a aussi réalisé des autoportraits avec des miroirs et des vitrines, qui sont très intéressants et parfois assez drôles.

New York 1959 Vivian MAIER
New York 1954 -Vivian MAIER
New York non daté – Vivian MAIER
Autoportrait 1957
Photo sans titre – 1954 – Vivian MAIER
Sans abri New York 1959 – Vivian MAIER
Autoportrait 1955 Vivian MAIER
Chicago non daté – Vivian MAIER
New York 1953 Vivian MAIER
L’homme aux pigeons 1961 – Vivian MAIER

Son succès est arrivé vraiment par hasard : deux ans avant qu’elle ne décède en 2009,  et compte tenu du fait qu’elle traversait une période difficile financièrement, elle met toutes ses affaires photographiques en consigne dans un garde-meuble. Malheureusement, faute de paiement, ses biens et les photos sont mis aux enchères, et dispersés .

Un jeune agent immobilier de 26 ans, qui deviendra cinéaste et historien par la suite, John Maloof, cherche à se procurer des cartes postales anciennes sur Chicago pour illustrer un de ses livres à venir. C’est ainsi qu’il découvre et fait l’acquisition , en 2007, lors d’une vente aux enchères, d’une grosse boite contenant plus de 30.000 clichés des années 60 et 70 (prises à Chicago et New York) et un très grand nombre de négatifs, des films super 8 . Un autre lot fut mis à la vente et ira au collectionneur d’art Jeffrey Goldstein. Lorsque les problèmes de droits d’auteur et autres réclamations verront le jour, ce dernier vendra sa collection de négatifs à la Bulger Gallery de Toronto.

Certes, Maloof ne connaît rien en photographie, mais ce qu’il découvre va vraiment l’intéresser, au point qu’il décide d’en savoir un peu plus sur cette photographe inconnue, secrète et mystérieuse. Pas de trace de famille, de proches, pas de testament non plus. Elle l’intéresse beaucoup ce qui le pousse à poursuivre et persévérer dans ses recherches. Grâce à une petite annotation sur une enveloppe d’un laboratoire, il finit par connaitre son nom. Il apprendra un peu plus tard qu’elle est décédée grâce à une information nécrologique faite par la famille Gensburg, découverte sur internet, famille chez laquelle elle fut nounou durant plus de 17 ans. Il va les contacter pour en savoir davantage.

« Vivian Maier , originaire de France et fière de l’être, résidente à Chicago depuis ces cinquante dernières années, est morte en paix lundi. Seconde mère de John, Lane et Matthew. Cet esprit libre apporta une touche de magie dans leur vie et dans celles de tous ceux qui l’ont connue. Toujours prête à donner un conseil, un avis, ou à tendre une main secourable. Critique de film et photographe extraordinaire. Une personne vraiment unique qui nous manquera énormément et dont nous nous souviendront toujours de la longue et formidable vie. » Notice chronologique des frères Gensburg en 2009

A force de poster des photos de Vivian Maier sur le net, il arrive à prendre contact également avec d’autres personnes qui furent notamment ses employeurs, reçoit même des demandes pour des interview etc… Ses recherches lui permettent même de retrouver des effets personnels de la photographe à savoir des enregistrements et autres photos dont il fait l’acquisition. Devant l’amplitude de son travail de recherches, il finit par acheter du matériel pour la numérisation de tout ce qu’il possède, et embauche aussi des généalogistes pour lui permettre d’approfondir les recherches familiales. Il avouera que cela lui a coûté beaucoup de temps et d’argent, et qu’au départ, il n’a rien gagné.

Les archives de l’État civil, vont lui indiquer sa date de naissance, où elle a vécu, ses origines françaises etc…. Plus il en sait sur elle, et plus sa passion d’en savoir encore plus va aller crescendo. Sur les photos qu’il trouve, il comprend qu’elle ne quittait jamais son appareil, qu’elle soit seule ou même avec les enfants dont elle avait la garde.

Et au gré des témoignages recueillis, il apprend que c’était une femme secrète, avec un caractère compulsif, cultivée, curieuse, intelligente, chaleureuse, toujours prête à les amuser et leur faire des surprises comme une sorte de Mary Poppins ! Et d’autres affirment qu’elle pouvait se montrer instable, et que parfois ils la craignaient un peu. Il semblerait qu’elle ait beaucoup voyagé un peu partout dans le monde et qu’elle se soit rendue en France, à plusieurs reprises, dans ce coin des Hautes-Alpes où elle avait passé son enfance.

Asie 1959 Vivian MAIER
Yemen 1959 Vivian MAIER
Notre-Dame de Paris 1959 – Vivian MAIER
Grenoble 1959 – Vivian MAIER
Floride 1960 – Vivian MAIER
Canada 1950 – Vivian MAIER

Lorsqu’elle va se retrouver à la rue, bien des années plus tard, les fils Gensburg, devenus grands, apprendront sa détresse et s’occuperont de la faire placer dans une maison de retraite de Chicago. C’est là qu’elle décèdera après avoir malencontreusement glissé sur une plaque de verglas.

Lorsqu’il aura récolté un grand nombre d’informations , Maloof rédigera un livre sur elle, et réalisera aussi un documentaire la concernant , lequel, d’ailleurs, sera nominé aux Oscars en 2015 . Grâce à lui, elle connaîtra une gloire posthume. En effet, compte tenu du fait que, de son vivant, elle avait fait peu de tirages, John Maloof et Howard Greenberg, un galériste et marchand, vont décider un jour de montrer et publier ce qui avait déjà été développé.

Elle obtiendra la reconnaissance internationale en 2011, lors de l’exposition du Chicago Cultural Center. D’autres manifestons itinérantes, de ce type, suivront.

Beaucoup de questions se posent sur elle : comment elle a pu rester bonne d’enfants et n’ai pas chercher à se faire connaître en tant que photographe dans une ville comme Chicago où existait l’Institute of Design qui était doté d’un département photo ? Pourquoi a t-elle voulu garder tout cela pour elle ? Ce travail photographique magnifique, petits morceaux de poésie pris avec une grande finesse d’exécution.

Vivian Maier est née en février 1926 à New York. Son père, aux origines austro-hongroises, portait le nom de Charles Mayer, qui deviendra Maier lors de sa naturalisation en 1912. Sa maman, Maria, est française, née dans une commune des Hautes-Alpes. Elle deviendra américaine lors de son mariage avec Charles en 1919. Ils auront deux enfants, un fils né en 1920, et Vivian née en 1926. Lorsque ses parents se séparent, son frère est confié aux bons soins de ses grands-parents paternels.

Quant à elle, elle reste avec sa maman et part vivre, au départ, dans le Bronx. Elles trouvent à se loger chez Jeanne Bertrand, française immigrée aux Etats-Unis, qui est photographe professionnelle et sculptrice. En 1932, sa mère l’emmène en France, dans son village natal où elle retrouve certains membres de sa famille, dont une grand-tante. Elle inscrit sa fille à l’école. En 1938, elle repart à New York avec sa fille, afin de revoir son fils. Elle trouve un emploi. On ne sait si la famille a pu se reconstituer.

Vivian retournera en France à diverses reprises, notamment dans les années 50 pour régler la succession de sa grand-tante, qui en avait fait son héritière, ce qui l’amènera à vendre aux enchères les terres et le domaine. Une partie de la somme obtenue lui a permis d’acquérir, une concession au cimetière de St Julien-en-Champsaur afin que sa grand-tante, qui avait été placée dans une fosse commune, soit exhumée et replacée dans une tombe correcte.

Avec l’autre partie de l’argent, elle a assouvi ses deux passions : les voyages et la photographie. Mais ce n’est malheureusement pas avec la photo qu’elle peut gagner sa vie. Elle décide donc de garder des enfants, d’abord à New York, puis à Chicago où elle s’installe définitivement en 1956. C’est là qu’elle deviendra la nanny des enfants de la famille Gensburg. Elle a sa propre chambre et une salle de bains qui lui sert de laboratoire et chambre noire. Très secrète, elle ne montrait jamais ce qu’elle avait photographié. De temps à autre, dès que ses moyens le lui permettent, elle part voyager, parfois même durant plusieurs mois.

Son plaisir fut de se promener au travers des petites rues mais aussi des avenues de New York d’abord, puis de Chicago par la suite, et, munie de son Rolleiflex, pour tenter de capturer l’instant, les détails, dans le quotidien urbain de celles et ceux qu’elle croisait, d’où la diversité sociale de ces photos : des sans-abris, des enfants qui jouent, des couples d’amoureux, des personnes très élégantes, etc….. Des clichés en noir et blanc pour un maximum d’entre eux. Elle viendra à la couleur fin des années 50.

Chicago 1959 Vivian MAIER
Chicago 1952 – Vivian MAIER
Autoportrait couleur non daté – Vivian MAIER

Après bien des années passées, sa situation financière sera plus que précaire. Elle se voit contrainte de mettre toutes ses affaires dans un garde-meuble. Lorsque les fils Gensburg la retrouvent, ils ignorent tout de ses affaires. C’est ainsi que faute d’avoir payé le loyer, elles seront mises aux enchères. Elle laisse derrière elle plus de 140 000 clichés qu’elle n’aura jamais pu trier ou classer.

Vivian Maier est morte en 2009 sans avoir fait de testament ou sans héritier connu et si il n’y avait pas eu cette vente aux enchères et la popularisation de son travail par Maloof ou Goldstein ( Sur 80.000 clichés, Maloof en a acheté 85 % et le reste fut acquis par Goldstein qui l’a revendu à la Galerie Bugler de Toronto) , elle n’aurait jamais été connue. Il n’y aurait pas eu d’expositions, il n’y aurait pas eu de collectionneurs pour acheter ses photos etc….

Mais il se trouve qu’un ancien photographe devenu avocat, David Deal, a fait des recherches généalogiques pour tenter de retrouver des héritiers de la photographe, et il est parvenu à en trouver un (Francis Baille) dont le père était le grand-oncle de Maier et du coup une procédure a été lancée devant la juridiction de Chicago. Un autre, du même village que la mère de la photographe, s’est lui aussi déclaré.

Affaire à suivre pour savoir à qui appartiennent vraiment les droits. La bataille dure depuis huit ans, les sommes en jeu sont colossales. Normalement, on devrait connaître le dénouement avant la fin de l’année.

Bibliothèque publique de New York – 1954 env. Vivian MAIER
Chicago – Vivian MAIER (Photo qui sert l’affiche de l’expo)
Chicago 1970 Vivian MAIER

L’Arc de Triomphe empaqueté …

Christo et son croquis.

 » L’urgence d’être vu est d’autant plus grande que demain tout aura disparu. Personne ne peut acheter ces œuvres, personne ne peut les posséder, personne ne peut les commercialiser, personne ne peut vendre des billets pour les voir. Notre travail parle de liberté. Ce sera comme un objet vivant qui va s’animer dans le vent et refléter la lumière. Les plis vont bouger, la surface du monument va devenir sensuelle. Les gens auront envie de toucher l’Arc de Triomphe  »  » Christo & Jeanne-Claude.

« Accompagner la lise en place d’une œuvre comme ça, dans les circonstances qui sont celles d’aujourd’hui, c’est magique ! L’empaquetage du Pont-Neuf a été un moment hors du temps. C’est ce que l’on s’apprête à vivre une nouvelle fois. Nous veillons à ce que l’Arc de Triomphe soit protégé comme il faut, d’autant que le monument reste ouvert au public. » Bruno CORDEAU (Administrateur de l’Arc de Triomphe)

Si vous avez été à Paris cet été, vous aurez très certainement vu des grues s’affairaient autour de l’Arc de Triomphe. Pourquoi me direz-vous ? Eh bien le célèbre monument français va être empaqueté, emballé, entoilé serait le mot le plus juste, selon le projet conçu par CHRISTO. Du coup, la Place de l’Étoile sera piétonne tous les week-end durant cette période.

Christo c’est à la fois un des prénoms de Vladimir Javacheff, mais c’est aussi, selon la volonté de ce dernier, le nom du duo d’artistes contemporains formé avec son épouse Jeanne-Claude Denat de Guillebon. Tous deux sont nés le même jour (13.6) de la même année (1935)lui en Bulgarie, elle au Maroc. La dernière fois qu’ils étaient intervenus à Paris c’était en 1985 pour l’emballage du Pont-Neuf.

Christo a beaucoup aimé la capitale française, et ce depuis le jour où il est arrivé à Paris en 1958, fuyant sa Bulgarie communiste natale, après être passé par Prague, Vienne, Genève. Empaqueter l’Arc de Triomphe était son rêve depuis 1962, mais, à l’époque, il n’avait pu obtenir les autorisations. Triste est de constater que malheureusement ni lui, ni Jeanne-Claude ne seront présents, vu qu’ils sont tous deux décédés. On aurait pu alors penser que le projet tomberait à l’eau, mais il n’en fut rien. Tout au contraire, c’était leur rendre un fort bel hommage. Du reste, leur neveu suit de près les travaux afin que tous les désirs de son oncle soient scrupuleusement respectés au détail près.

Leur ouvrage sera présenté pour les Journées du Patrimoine et la Nuit Blanche. L’inauguration va avoir lieu le 18 septembre et on pourra voir l’Arc, ainsi vêtu, jusqu’au 3.10.2021.

Tout a été étudié, préparé en banlieue parisienne dans un site assez grand pour reconstituer une partie de l’Arc et pouvoir effectuer tous les tests de stabilité et sécurité du matériel, du tissu, des cordes etc… voire même de soufflerie par rapport au vent qui s’engouffrera dans le tissu . Les personnes qui travaillent sur ces essais et qui le feront sur l’Arc sont expérimentées et efficaces. Comme l’avait expliqué Christo lui même :  » nous ne toucherons à aucun élément architectural, tout est réalisé grâce à un incroyable système d’échafaudage en dessous. »

Ce couple, à l’imaginaire débordant, a fait de ce type de réalisation sa spécialité, des réalisations monumentales qui nécessitent un grand nombre de dessins préparatoires, collages et maquettes. Tous les projets ont été pensés et discutés avant d’exister réellement. Pour l’Arc de Triomphe, Christo y songeait depuis 1962. Le projet avait été annulé à l’époque faute d’autorisation. Puis, il a été finalement accordé de façon assez soudaine, ce qui a mené l’artiste à trouver le financement (vente de ses œuvres) et mettre en place la préparation, dans un délai assez court, à savoir un an et demi à peine ! Après quoi, il fut reporté à deux reprises : bien sur en raison de la pandémie, mais également parce que des faucons crécerelles avaient fait leur nid sous les arches du monument.

L’emballage nécessite 25.000 m de tissu(recyclable-poids : plus d’une tonne ! ) bleu argenté en polypropylène, et 7000 m de corde rouge (50 cordistes pour déployer la toile) . Le coût est assez élevé à savoir 14 millions d’euros, mais le projet est totalement autofinancé par la vente d’objets, souvenirs, maquettes, lithos, dessins appartenant à l’artiste.

Il n’y a aucune subvention privée ou publique. La Flamme de la nation continuera de brûler avant, pendant et après les travaux et les éventuelles cérémonies d’hommage au soldat inconnu se tiendront si tel était le cas. De plus, les visiteurs pourront monter sur l’Arc et ils paieront, comme de coutume, un billet d’entrée pour le faire.

L’Arc actuellement

« A toutes les époques de l’histoire de l’art, l’utilisation des étoffes et des tissages a fasciné les artistes. Des époques les plus reculées à nos jours, la structure des tissus (les plis, les plissés, les drapés) a joué un rôle important dans la peinture, la fresque, le relief, la sculpture en bois, en pierre ou en bronze. Le tissu ( tout comme les vêtements et la peau) est une chose délicate. Il exprime la qualité unique de la fugacité. « Christo et Jeanne-Claude.

On peut se demander quel est le but poursuivi par ces artistes. Leurs œuvres, dans la démesure, ont pour but de faire sortir l’art des musées. En 50 ans de carrière, 23 de leurs projets se sont réalisés, 37 furent refusés. Tout n’a pas été rose pour les mettre au point car ils se sont souvent trouvés confrontés aux caprices de la météo par exemple. Compte tenu que leurs œuvres sont dans le paysage et la nature, on l’a souvent classé parmi les artistes du Land Art. Ce sur quoi il n’était pas d’accord , et répondait :  » moi je ne fais pas de Land Art. Je ne joue pas avec l’abstrait mais avec le concret. »

On peut aimer, critiquer, détester leur travail. Nombreux furent les débats autour de ces réalisations. Eux, ont été heureux de réaliser l’impossible et ont laissé à chacun le soin de leur vision et de leur interprétation, et tiennent compte de ce que Christo affirmait à savoir  » l’œuvre d’art est un cri de liberté . Il n’y a aucun message politique ou autre.

« Si tout tourne autour de la liberté, c’est parce que je me suis échappé seul pour faire de l’art, tout simplement. Mon art. Je ressens un plaisir incroyable à faire de l’art.  » Christo

Beaucoup de personnes attribuent l’adjectif éphémère à leurs œuvres. Lui n’appréciait pas ce terme pour décrire leur travail. Tout simplement parce qu’à ses yeux l’éphémère suggère quelque chose d’instable. Certes, elles sont en place pour peu de temps, mais pour eux c’est comme si elles étaient là indéfiniment. Ce qui reste de chacune d’entre elles après qu’elles soient démontées, ce sont les dessins préparatoires, les livres, les maquettes, les collages, les photos qui désormais sont conservées dans des musées ou dans des collections privées.

Chacun de leurs projets, urbains ou ruraux, a été imaginé pour un endroit bien spécifique, et chacun d’entre eux a une histoire reliée à un moment de leur vie. Ce n’est pas un coup de tête à la légère, c’est tout au contraire mûrement réfléchi.

Christo et Jeanne-Claude en 1985 lors de l’empaquetage du Pont-Neuf

Ils sont nés tous deux, comme je l’ai dit, en 1935. Lui à Grabrovo en Bulgarie, père patron d’une usine de produits chimiques et mère, secrétaire à l’Académie des Beaux-Arts de Sofia. Elle à Casablanca au Maroc, son père était militaire. Ses parents ont divorcé à sa naissance.

Il a étudié à l’Académie des Beaux-Arts de Sofia, à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne. De son côté, elle a obtenu son baccalauréat et fera des études de latin et philosophie plus tard à l’Université de Tunis.

Ils se rencontrent tous deux en 1958 à Paris. Christo Vladimir était venu livrer au général Jacques de Guillebon, directeur de l’École polytechnique, père de la jeune fille, le portrait de son épouse qu’il lui avait commandé . Les deux ont un coup de foudre réciproque. Elle était mariée, mais divorcera pour lui. Il lui insuffle sa passion de l’art, surtout celui qui a pour but d’emballer des bâtiments, des ponts, des sites naturels etc…. Il est l’artiste, l’audacieux, le déterminé, et elle l’organisatrice. Ensemble ils travaillent sur les dessins préparatoires, les maquettes etc….

« J’avais de l’argent mais il ne m’avait jamais servi à faire des choses passionnantes, alors que Christo, sans argent, pouvait me donner une vie passionnante  » Jeanne-Claude

Ce fut un couple très fusionnel, uni par un amour passionnel. Chaque œuvre a été signée ensemble et ce même après qu’elle fut décédée. De leur union naîtra un fils, Cyril, en 1960. Quatre ans plus tard, ils s’installent définitivement à New York, obtiennent la nationalité américaine et c’est à partir de là que débute leurs grands projets XXL.

Ils vivaient à New York dans le quartier de Soho.

De nombreuses réalisations verront le jour à partir de là, dans les années qui suivront : Arbre empaqueté (Eindhoven/Pays-Bas 1966) – Fontaine, sol, escaliers empaquetés (Chicago 1968) – Monument à Victor Emmanuel empaqueté Piazza dei Duomo et Monument à Léonard de Vinci empaqueté ( Milan1970) – Curtain Valley (Colorado 1970/72) – Mur romain empaqueté Via Veneto et Villa Borghese (Rome 1973/74) – Ocean Front (Newport Rhode Island 1974) – Running Fence comtés de Sonoma et Marin (Californie 1972/1976) – The Mastaba Abu Dhabi Emirats arabes (1977 en cours) – Wrapped Walk Ways (Kansas 1977/78) – Surrounded Island (Miami 1980/83) – Pont-Neuf empaqueté (Paris 1985 – The Umbrellas Japon et Etats-Unis (1340 parasols à Ibaraki et 1760 en Californie 1991) – Over the River (prévu au Colorado, annulé) – Le Reichstag empaqueté (Berlin 1995) – Arbres empaquetés Fondation Beyeler (Suisse 1997/98) – The Wall (13000 barils de pétrole Oberhausen en Allemagne 1998/99) – The Gates Central Park (New York 2005) – Big Air Package gazomètre Oberhausen (Allemagne 2010/2013) – The Floating Piers Lac Iseo Italie 2014.2016) The London Mastaba Lac Serpentine Hyde Park de Londres ( 2018 )

« Pont-Neuf emballé » 1985
 » Surrounded Island Californie  »
 » Curtain Valley Colorado  »
 » Reichstag Berlin  »
 » Floating Piers Lac Iseo Italie »
 » Umbrellas  »
 » Wrapped Trees  » Fondation Beyeler
Sa dernière réalisation à Hyde Park

La dernière mission du neveu de Christo, Vladimir Yavachev, sera de voir se réaliser un dernier projet de Christo et Jeanne-Claude, à savoir la construction du Mastaba d’Abu Dhabi, une sorte de grande pyramide, couleur sable, réalisée avec des barils de pétrole (environ 410.000 . Le seul problème reste le refus, depuis 1977, des autorisations par les émiraties pour que cela se fasse à la frontière saoudienne. Les discussions pour arriver à les faire changer d’avis risquent de prendre encore beaucoup de temps. Il reste confiant en se disant qu’après tout il a fallu 60 ans pour concrétiser l’Arc, donc il reste une marge de 15 ans pour y arriver.

Expo d’été : Jeff KOONS – Œuvres de la collection Pinault …

Sixième et dernière expo de l’été – Celles annoncées pour la fin d’année 2021 sont très intéressantes et je serai très heureuse de vous en parler dès le mois de septembre .

« Jeff Koons a le sens de la fin du monde. Comme tous les artistes, c’est un moraliste. Depuis les régions de l’artificiel, il allume la flamme de la vie. » Jean-Christophe AMMAN(Historien de l’art, critique d’art, commissaire d’expositions)

«  J’ai toujours aimé l’histoire des readymade. J’ai suivi cette voie en tentant de créer des œuvres qui pourraient célébrer l‘ouverture de nos expériences individuelles. » Jeff KOONS ( Readymade : ce sont des objets dont on dit qu’il sont une œuvre d’art parce que l’artiste qui les créé a décidé qu’il en serait ainsi- Koons a été influencé par Marcel Duchamp pour cette pensée)

 » Jeff Koons avec une couronne de fleurs  » 2013 – Martin SCHOELLER

Pour cette dernière expo d’été, direction Marseille. Rien que le musée vaut vraiment le détour croyez moi : il s’agit du Mucem, à savoir le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, assez récent puisque inauguré en 2013 . Conçu par Rudy Ricciotti, en collaboration avec Roland Carta, tous deux architectes français . il est situé à l’entrée du Vieux-Port. Son architecture, telle un cube de dentelle métallique est assez incroyable je dois dire. Il se compose de plusieurs salles réparties dans différents endroits de la structure, chacune ayant sa spécificité. La lumière et la vue sur la mer sont sublimes. Vous avez une passerelle vers le Fort St Jean, un beau restaurant, bref c’est une agréable promenade.

La particularité de ce musée est sa temporalité à savoir le savoureux mélange de l’ancien et du contemporain. Il en est ainsi des incroyables et très nombreuses collections d’objets qu’il détient aussi bien anciens que modernes, mais aussi de sa structure puisqu’une passerelle ( 115 m au dessus de l’eau ) a été érigée entre les deux avec d’un côté l’historique fort Saint Jean et de l’autre ce cube de béton et sa célèbre dentelle.

Une promenade qui vous amènera à découvrir un plasticien, sculpteur, designer, photographe, collectionneur avisé (il possède de nombreux Monet, Manet et Courbet, Fragonard, Picasso, Magritte ) et peintre américain très controversé : Jeff KOONS. On aime ou on aime pas cet incontournable ultra-médiatique , ce caméléon espiègle, artiste contemporain polémique, pape du kitsch, roi du néo-pop, star de la démesure, un excentrique, anticonformiste, extravagant, provocant.

Contrairement à ce que l’on peut penser, il est assez perfectionniste, efficace, capable de tout pour arriver à surprendre, taper à toutes les portes et contacter les plus éminents scientifiques pour réaliser certaines de ses pièces, comme ce fut le cas en 1985 en voulant faire tenir un ballon de basket en équilibre sous de l’eau de mer distillée.

Aux yeux de certains il incarne le mauvais goût, la décadence. Lui avoue souvent que sa volonté n’est pas de choquer. Devant les critiques, les polémiques etc… il dit se référer uniquement à une citation de l’historien de l’art autrichien Aloïs Riegl : « l’œuvre appartient uniquement à celui qui la regarde « .

« One ball totale Equilibriumtank  » 1985 Jeff KOONS (appartenant à un industriel chipriote) – Il a notamment reçu l’aide du prix Nobel de physique le professeur Feynman pour la réaliser. Pourquoi un ballon de basket me direz-vous ? Tout simplement parce qu’aux yeux de Koons il représentait l’ascension sociale des personnes défavorisées.

Ses œuvres sont pleines de diversité, d’une grande inventivité, amusantes. Même si beaucoup les jugent sans intérêt, elles se vendent très chères, voire même les plus chères au monde pour un artiste encore vivant. Koons emploie différentes matières : bois, verre, marbre, plexiglass, inox (sa préférée) , laine, verre de Murano, porcelaine, éponge etc… Dans un maximum de cas, elles font parler de lui, amènent l’interrogation, la controverse, le scandale aussi, et pourtant elles séduisent et ne laissent personne indifférent.

« Blue bird planter » est en acier inoxydable au poli miroir, assortie de fleurs naturelles 2010/2016 (Collections Pinault)

La particularité du MUCEM avec son mélange d’ancien et de contemporain ne pouvait que séduire Koons, éternel enfant. Il a eu plaisir à mélanger les genres. C’est ainsi que ses suspensions gonflables comme son dauphin par exemple se tient proche d’une batterie de casseroles, ou que son homard est entouré de photographies d’acrobates, ou que son chien-bouée et sa chenille sont heureux de dialoguer avec des objets ayant un rapport avec le cirque et les manèges, ou bien encore que ses bouées flirtent avec des sirènes etc etc… Tout ce petit monde semble être à l’aise. C’est fantaisiste, plein de couleurs, enchanteur. On sent le côté nostalgique et émotif de l’artiste.

 » Caterpillar chains  » 2003 Jeff KOONS (Collections Pinault) avec un cheval en bois d’un manège (collections du Mucem)
« Dolphin » 2002 Jeff KOONS (Collections Pinault) avec une batterie de casseroles et autres ustensiles de cuisine (collections du Mucem)

Quoi que l’on puisse penser de son travail, il n’en reste pas moins un artiste vraiment passionné par ce qu’il fait, et comme je l’ai dit c’est quelqu’un de très méticuleux et d’exigeant, notamment sur les matières qu’il utilise, la finition du produit etc… Pour répondre à la demande qui, à partir de 1995, s’est faite de plus en plus nombreuse et pressante, il lui a fallu s’entourer d’une équipe de collaborateurs travaillant avec lui dans son atelier (laboratoire disent celles et ceux qui l’ont visité) de New York. A l’équipe d’assistants vient s’ajouter tous les fournisseurs, les fabricants, les scientifiques, les chercheurs, les experts etc… qui sont là pour bien répondre à ses demandes particulières , comme j’en ai parlé pour le ballon de basket. Toutes les pièces de la plus petite jusqu’à celles monumentales sont fabriquées là. C’est son travail et sa façon très professionnelle de concevoir et de produire qui lui a permis de véritablement s’imposer, à l’échelle internationale, sur la scène artistique.

En regardant les œuvres de Koons on peut être amené à croire que ce ne sont que de vulgaires pièces en plastique ou bien encore gonflées à l’hélium etc… avec des couleurs criardes, bref que c’est pas très compliqué de créer cela. Certes cela a l’air d’être facile, mais ça ne l’est pas. Chacune d’entre elles nécessite des mois de travail, voire des années (jusqu’à trois ans parfois) pour les plus imposantes. Du reste la fabrication est financée par ses mécènes, car elle coûte très cher. Elles font appel à des techniques très avancées, à la pointe de ce qui se fait de mieux dans tous les domaines.

«  Il n’y a pas cinquante artistes comme lui dans le monde. En travaillant avec lui, j’ai pu constater à quel point il est rigoureux et précis. Il aime vraiment ce qu’il fait et il est très attiré par tout ce qui a trait aux métiers de l’artisanat. Il n’a rien d’un faiseur, son art est réfléchi et il s’appuie sur une véritable connaissance de l’histoire de l’art. » Laurent LE BON (Directeur du Musée Picasso)

L’expo s’intitule : Jeff KOONS – Œuvres de la collection Pinault et se tiendra jusqu’au 18 octobre 2021. Il s’agit de 19 pièces qui font partie, comme son nom l’indique, de la collection de l’homme d’affaires français François Pinault, collection dont le directeur général (et conseiller culturel) est Jean-Jacques Aillagon qui fut ministre de la Culture et de la Communication de 2002 à 2004, mais aussi président de l’Établissement du château, du musée et du domaine national de Versailles . Elles dialoguent avec diverses pièces appartenant au musée.

Le but de l’expo est d’amener le public à s’intéresser à ce qui est à la base même de Koons, une personne fortement intéressée par les objets du quotidien, quelqu’un qui pense que lesdits objets ont une existence et qu’il est possible de la vivre de différentes façons. Des objets divers et variés, eh bien , comme je l’ai dit, e Mucem n’en manque pas dans ses réserves. Koons est venu en 2019 et en 2020 pour choisir ceux (350 env.) qui pourraient accompagner ses pièces personnelles dans cette expo, lesquelles font partie des collections Pinault. Je suis tentée de dire que certes c’est un mélange surprenant, mais judicieux, harmonieux et même, d’une certaine façon, poétique. La vingtaine de pièces proposée représente environ 40 ans de sa carrière.

Jeff Koons est né en 1955 en Pennsylvanie (Etats Unis) . Sa mère est couturière . Son père architecte-décorateur d’intérieur avait un magasin de meubles. Il dira souvent que c’est lui qui lui a donné le goût de l’esthétique, lui a appris le sens des couleurs, et c’est auprès de lui qu’il a découvert de nombreux objets . Son intérêt pour l’art a débuté très tôt semble t-il puisqu’il peignait, assez petit, des tableaux que son papa, très fier, mettait dans la vitrine de son magasin et ce même si ces toiles n’étaient pas vraiment des œuvres d’art !

« l’art m’a permis de développer ma personnalité d’abord au sein de ma famille. J’ai une sœur, de trois ans mon ainée, qui faisait toujours mieux que moi, meilleure en maths et en langues, mais en art c’était l’inverse, j’étais plus doué. C’est d’ailleurs le domaine où mes parents me valorisaient un peu. J’était encore un enfant, je devais avoir 5 ans et cela m’a donné une grande force et une confiance en moi. » J.k

Le premier objet qui l’a véritablement fasciné est un cendrier découvert chez ses grands-parents : un cendrier très original avec une femme nue, sensuelle, sur le dessus et qui bougeait avec l’introduction d’une cigarette.

 » je m’amusais à faire bouger les jambes d’avant en arrière. Cet objet de porcelaine m’a fasciné. Je suppose que cet émerveillement, cette utilisation, ne sont finalement pas si éloignés de l’excitation que l’on éprouve face à une sculpture de Michel-Ange ou du Bernin. On peut avoir la même expérience face à des objets du quotidien. » J.K.

A 17 ans il entre à l’École des Beaux-Arts du Maryland Institute de Baltimore pour étudier le design et l’art. Puis, à 18 ans, ce sera la School of Art Institute de Chicago. Il part ensuite à New York. C’est là qu’il rencontre Salvador Dali (qui exposait à la Knoeder Gallery) pour lequel il a une profonde admiration. Nul ne sait comment il s’y est pris, et si l’histoire est réelle ou une légende, mais il dira avoir obtenu du maître un rendez-vous et a pu s’entretenir avec lui. C’est vraiment à partir de là, qu’il décidera que l’art fera définitivement partie de sa vie.

Le fameux Lobster, réalisé en 2003, qui est une des pièces très célèbres de Koons, est un hommage rendu à Dali, avec la reproduction des moustaches du peintre et un petit clin d’œil à son Téléphone-Homard.

Confiant de son potentiel talent, il arrive à décrocher à l’âge de 22 ans un travail au MoMa de New York. Indépendamment de cela, il est courtier à Wall Strett . C’est à cette époque qu’il va sortir sa série The News mettant en scène des aspirateurs et autres appareils ménagers. On ne peut pas dire que le succès sera au rendez-vous.

‘ Cette série, utilisant des aspirateurs, a été exposées dans plusieurs lieux alternatifs dont Artists Space et White Columns. Personne ne m’achetait rien. J’ai dû rentrer chez mes parents et habiter chez eux. Quand je suis revenu, j’ai commencer alors à m’imposer, la scène artistique de l’East Village se mettait en place. J’ai exposé la série Equilibrium et c’est alors que les choses ont commencé à avancer pour moi. » J.K.

« Nex Hoover Convertible, New Schelton Wet/dry 10 Gallon doubledecker  » 1981 Jeff KOONS (Collections Pinault)

Les années suivantes naitront de nouvelles réalisations : Equilibrum (ballon de basket) – Inflatable Rabbit – Série Luxury et degradation – Statuary –

1985 : première exposition. C’est là que son travail est remarqué. Koons aime le kitsch et on peut dire que c’est par ce biais qu’il va attirer et charmer les acheteurs et collectionneurs dont celui qui est l’un des plus grands collectionneurs d’art contemporain au monde : Dakis Joannou.

En 1991, c’est par sa vie privée qu’il va en scandaliser plus d’un ! Il épouse la star du porno de l’époque, Anna Ilona Staller dite la Cicciolina. Elle l’inspire pour une série de sculptures érotiques(Made in Heaven) le représentant avec elle dans différentes positions sexuelles. On en parle et elles outragent tellement, que finalement le public se presse pour aller les voir. C’est obscène mais tant pis, on y va !. Elle lui donnera un fils, Ludwig en1992 . Divorce 2 ans plus tard. Après des années de batailles juridiques , il obtiendra sa garde, mais on la lui retirera plus tard.

Désormais il est marié avec Justine Wheeler . Ils ont six enfants.

« Bourgeois Bust Jeff and Ilona  » 1991 marbre Jeff KOONS (Collections Tate and National Galleries of Scotland)

Quelques années après, il présentera les fameuses et imposantes sculptures en acier poli avec des couleurs très vives (Série Celebration) parmi lesquelles Ballon dog, un espèce de gros caniche royal qui devient le chef-d’œuvre de l’artiste. Il a été réalisé en différentes couleurs. Différents collectionneurs en obtiennent une, dont François Pinault (Magenta). De nombreuses autres pièces, dans le même esprit, verront le jour. Celle qui s’est vendue la plus chère a été la couleur orange (58,4 millions d’euros) !

 » Balloon Dog(Magenta » 1994/2000 Jeff KOONS (Collections Pinault)
 » Titi  » Série Popeye – 2009/2010 Jeff KOONS (Collections Pinault)
« Moon light blue » 1995/2000 Jeff KOONS (Collections Pinault) – Il existe en différentes couleurs : bleu, rose, violet, jaune – Pour la collection Pinault c’est bleu)

En 2008 Il va créer une grosse polémique en venant exposer au château de Versailles. De nombreuses personnes associées au Collectif de défense du patrimoine de Versailles vont venir manifester devant la royale demeure pour l’artiste choisi, mais aussi pour son financement par François Pinault. Jean-Jacques Ailiagon était à l’époque le président de l’Établissement public du château, et il ne cèdera pas devant la pression affirmant même que à l’époque de Louis XIV le château était un formidable laboratoire de l’art. C’est vrai que sa majesté était un mécène de l’art, mais il faut bien reconnaître que ce fut difficile et un peu choquant, de voir Titi, le Homard et autres amis de Koons, dans les si beaux salons de Versailles.

« C’est vraiment un sommet de ma vie. Voir mes œuvres dans les jardins et dans différentes pièces est quelque chose d’extraordinaire. C’est un moment extrêmement fort parce que le dialogue qui s’établit ici, semble naturel. Avec toute l’histoire de Versailles et tout l’aspect esthétique, il se créé des échanges, des interactions, des connexions multiples sous de nombreux angles, à commencer par celui concernant aussi bien le contrôle que l’absence totale de contrôle « J.K.

Et malgré les mécontents, l’expo va attirer plus d’un millions de visiteurs. Le succès va aller crescendo par la suite et de nombreuses rétrospectives se tiendront un peu partout dans le monde. : Whitney Museum of American Art à New York, Centre Pompidou à Paris, Guggenheim Museum Bilbao, Fondation Beyeler à Bâle, Punta della Dogana et Palazzo Grassi à Venise etc…

 » Hanging Heart  » 1994/2006 – Jeff KOONS (Collections Pinault)

En 2019, il va offrir à la ville de Paris, son fameux Bouquet of Tulips, hommage aux victimes des attentats qui avaient eu lieu dans la capitale en 2015/2016 . C’est l’Ambassade américaine qui a proposé l’œuvre de Koons. Une polémique s’est installée quant à l’emplacement. Elle se trouve désormais non loin du Petit Palais, dans les jardins des Champs-Elysées. Koons a décidé de légué ses droits d’auteur : 80 % aux familles des victimes et 20 % à la ville de Paris. Que ce soit l’œuvre elle-même, avec ses 12 m de hauteur et ses 60 tonnes ou le geste des droits d’auteur, l’ensemble n’a finalement pas été tellement apprécié. Les critiques d’art ont trouvé que les fleurs ressemblaient à des saucisses ou de sucettes, qu’une fois de plus on enlaidissait des lieux historiques , et que ce don n’était qu’une vaste opération de promotion.

« Bouquet of Tulips  » Œuvre inaugurée en 2019 à Paris – Jeff KOONS

Expo d’été : Paul DURAND-RUEL et le Post-Impressionnisme …

En raison de la pandémie l’expo a été reportée. Les dates ne sont plus celles inscrites ci-dessus.

 » Si je n’avais pas été le fils d’un marchand de tableaux, si je n’avais pas été, en un mot, nourri dans le métier, je n’aurais pas pu soutenir la bataille que j’avais entrepris contre le goût du public. » Paul DURAND-RUEL

« Portrait de Paul DURAND-RUEL » 1910 Auguste RENOIR (Collection privée) – C’est par ce portrait que débute l’expo.

Si vous êtes dans la région parisienne durant ce mois d’août, je ne saurai que vous conseiller de vous rendre dans cette merveilleuse propriété, dotée d’un très beau jardin public de 11 hectares ! Elle se trouve à Yerres, département de l’Essonne, et fut la maison familiale de Gustave Caillebotte, un des grands maîtres de l’impressionnisme.

Pour peu que l’on soit intéressé par les peintres impressionnistes, il y a un nom qui reste attaché à eux , c’est celui du marchand d’art et galériste Paul Durand-Ruel. Un homme audacieux, pugnace, combatif, persévérant, fidèle à ses convictions , qui va énormément leur apporter , à une époque où ils n’étaient pas vraiment appréciés : « On vient d’ouvrir chez Durand-Ruel une exposition qu’on dit être de peinture. Cinq ou six aliénés, dont une femme, un groupe de malheureux atteints de la folie de l’ambition, s’y sont donnés rendez-vous  » Albert Wolff dans le Figaro en 1876) .

Un grand nombre d’entre eux vont devenir ses protégés. Il se rendra compte rapidement qu’ils ont énormément de talent, qu’ils sont originaux et va nouer des liens indéfectibles d’amitié avec certains – Il sera à leur écoute, leur donnera des conseils, n’hésitera pas à devenir leur protecteur, leur mécène , les soutiendra financièrement, et ce même au détriment de son argent personnel.

C’est quelqu’un qui n’a jamais tenu compte de ce que le marché pouvait dire. Il a suivi son instinct, n’a jamais renoncé à ses propres choix, même si ceux-ci ne furent pas rémunérateurs au début. Ce n’est pas par goût de l’argent qu’il a soutenu, envers et contre tous, des peintres auxquels personne ne croyait, dont on se moquait, mais simplement parce que tout au fond de lui-même il savait qu’il ne se trompait pas.

 » Sans Durand nous serions tous morts de faim, nous tous les impressionnistes. Nous lui devons tout. Il s’est entêté, acharné. Il a vingt fois risqué la faillite pour nous soutenir. La critique nous traînait dans la boue, mais lui c’était bien pis ! On écrivait : ces gens sont fous, mais il y en a un plus fou qu’eux, c’est le marchand qui les achète  » Claude MONET en 1918 et en 1924

« Durand-Ruel, un des grands marchands de Paris, est venu me voir et m’a pris une grande partie de mes toiles et aquarelles, et me propose de prendre tout ce que je ferai. C’est la tranquillité pour quelque temps et le moyen de faire des œuvres importantes. » Camille PISSARRO dans une lettre à sa nièce en 1881

 »Ils (le public, la presse et les marchands) auront beau faire, ils ne vous tueront pas votre vraie qualité : l’amour de l’art et la défense des artistes avant leur mort. Dans l’avenir ce sera votre gloire  » Auguste RENOIR, qui fut un grand ami du marchand d’art, lui écrivit ses mots en 1885

« Durand Ruel était un missionnaire. C’est une chance pour nous que sa religion ait été la peinture.  » Auguste RENOIR

Devant autant de bienveillance, les peintres n’hésiteront pas à le soutenir et le défendre lorsqu’à son tour, il se trouvait face à des critiques, voire même des actions malveillantes pour le faire tomber.

Certes il y a eu des marchands d’art avant lui, mais lorsque l’on cite son nom, on insiste bien sur le fait qu’il fut un novateur dans son domaine, et si il l’a été, c’est pour tout ce qu’il a apporté de nouveau dans le métier de galériste et marchand d’art, en étant à l’origine de certaines prises de positions vis-à-vis des peintres qui n’avaient pas cours à l’époque. Par exemple, il souhaitait vraiment que l’artiste n’ait pas à se soucier des problèmes d’argent et puisse se consacrer uniquement à leur peinture , donc il les aidait au maximum financièrement pour que leur seul souci soit de peintre tranquillement, leur avançant régulièrement de l’argent lorsqu’ils en avaient fortement besoin, se retrouvant lui-même parfois dans des situations difficiles, quasiment au bord de la faillite à différentes reprises.

Il leur fera signer des contrats d’exclusivité, leur allouera une somme mensuelle , ce qui lui permettait, en échange, d’avoir un libre accès à ce qu’ils produisaient et pouvoir ainsi leur acheter un grand nombre de leurs tableaux. De plus, il organisait des expositions dans ses propres galeries, ce qui donnait une certaine notoriété aux peintres, les faisait bien connaître sur le marché, attirait les collectionneurs et potentiels acheteurs. Bien sur, il annonçait, préalablement, ces expos par des articles dans la presse pour leur faire encore plus de publicité.

D’ailleurs , il avait lancé deux revues artistiques (Revue internationale de l’art et de la curiosité en 1869 et L’art dans les deux mondes en 1890) pour mieux promouvoir encore des peintres qu’il protégeait. Ces derniers collaboraient en faisant des illustrations de dessins.

Enfin, il a été parmi les premiers marchands d’art européens à se rendre aux Etats Unis et exporter tous ces peintres. Là-bas il y avait des grosses fortunes auxquelles il n’a pas manqué de leur présenter la peinture comme un art de placement intéressant. Certains peintres comme Monet ne verront pas d’un très bon œil le départ de leurs tableaux vers l’Amérique, mais l’ouverture de la galerie Durand-Ruel à New York sera des plus bénéfiques pour eux !

Il n’arrêtera pas là sa persévérance pour mieux les diffuser encore, puisqu’il a été à l’origine d’un réseau de galeries nationales et internationales. Il n’y a pas eu meilleur référence de l’impressionnisme que lui.

Grand Salon appartement Durand-Ruel Rue de Rome à Paris ( Archives Durand-Ruel)
Galerie Durand-Ruel/Expo Renoir ( Archives Durand-Ruel)
Grafton Gallery à Londres (Galerie Durand-Ruel) (Archives Durand-Ruel)

Cet attachement et cet engagement portés aux peintres impressionnistes, ne furent pas les seuls. Il a eu vers 1890, d’autres poulains : post-impressionnistes cette fois, cinq particulièrement : Henry MORET, Georges d’ESPAGNAT, Gustave LOISEAU, Maxime MAUFRA et Albert ANDRÉ, dont les noms nous sont quelques peu inconnus c’est vrai, mais qui ont néanmoins énormément de talent. Cinq peintres, pour lesquels il s’est également investi, et qui sont mis à l’honneur dans la très belle exposition qui se tient dans la Propriété Caillebotte jusqu’au 24 octobre 2021, à savoir Paul DURAND-RUEL et le Post-Impressionnisme.

A noter que son arrière-petite-fille, Claire Durand-Ruel, est l’une des commissaires de cette belle expo. Elle affirme avoir souvent « rêvait de les mettre en lumière » car, eux aussi, comme leurs ainés, ont été fort appréciés par la famille.

Paul Durand-Ruel est né à Paris en 1831. Ses parents tenaient un magasin de fournitures pour peintres, et de temps à autre, ils s’en servaient comme galerie exposant notamment (parmi d’autres) les tableaux de Delacroix et Géricault. Sa vocation, au départ, était de devenir missionnaire, ou s’engager dans une carrière militaire (il fut d’ailleurs reçu à l’École militaire de Saint-Cyr) mais Il démissionnera pour cause de santé fragile. En 1851, son père lui propose de venir travailler auprès de lui.

Il commence à bien s’intéresser à la peinture française, hollandaise, espagnole et puis il tombe complètement en admiration devant les tableaux de Delacroix lors de l’Exposition universelle de 1855 à Paris. Cette fascination va déclencher en lui le besoin de s’attacher à des peintres, les défendre, les faire connaitre et leur ouvrir la porte du succès.

En 1862, il épouse Eva Lafon. Elle décèdera très jeune (30 ans) en 1871. Il s’occupera seul de leurs 5 enfants.

En 1865, son père décède. Il décide alors reprendre la galerie à son compte. Il le fait avec sa propre politique et ses idées personnelles : travailler en exclusivité avec les artistes, leur faire signer des contrats, protéger l’art avant toute chose, organiser des expositions que ce soit à l’échelle nationale et internationale, financer autant que faire se peut les artistes, les défendre, promouvoir leur carrière etc etc…

Il expose des peintres dont les œuvres ont été refusées au Salon officiel. Il y en a pas mal comme par exemple Rousseau, Diaz, Daubigny Corot, Millet, Delacroix, Courbet etc… Pour eux, il va se battre afin de les faire reconnaitre et les imposer. Cette bataille va durer une bonne quinzaine d’années. Plus tard, il s’installera rue Lafitte, près de Drouot

Durant la guerre franco-prussienne, il se trouve à Londres et c’est là qu’il rencontre Claude Monet et Camille Pissarro avec lesquels il va bien accrocher et surtout il est vraiment très admiratif de leur peinture. Lorsqu’il rentrera à Paris, on lui en présentera d’autres comme : Renoir et Morisot. Il commence à acheter un grand nombre de ces peintres. 1874, première exposition impressionniste, celle qui détermine le nom donné au mouvement. 1876, la deuxième exposition a lieu cette fois dans sa propre galerie. Sont accrochées des toiles de Monet, Pissarro, Renoir et Morisot, mais aussi Sisley, Degas, Caillebotte. A partir de là, contre vents et marées, essuyant les critiques et ne suivant que son instinct, il va soutenir ces impressionnistes, et les aider surtout financièrement parlant comme je l’ai expliqué.

Cela n’a pas toujours été facile. Malgré les crises financières qu’il traversera entre1880 et 1886, les expositions organisées en Allemagne, Angleterre avec des tableaux de Boudin, Monet, Sisley, Renoir, Pissarro notamment et qui, malheureusement, n’auront pas de succès, il continuera à les aider. Après quoi, il se retrouvera vraiment dans une situation financière précaire. C’est là qu’on lui conseille une exposition à New York. Non seulement, elle obtiendra un grand succès mais elle mènera les peintres impressionnistes vers une reconnaissance totale. C’est à partir de ce moment là, qu’il décide d’ouvrir des galeries là-bas.

 » Enfin les maîtres impressionnistes triomphent comme avaient triomphé ceux de 1830. Ma folie aura été de la sagesse. Dire que si j’étais mort à soixante ans, je mourrais criblé de dettes et insolvable parmi des trésors méconnus. » Pau Durand-Ruel à l’âge de 89 ans.

Dans les années 1890, Monet, Pissarro et Renoir sont des peintres reconnus et qui ont du succès. Quatre ans plus tard, sa situation financière est stable, il a remboursé toutes ses dettes. C’est dans cette période qu’il découvre des peintres post-impressionnistes qui retiennent son attention. Il n’est plus bien jeune, mais décide, à nouveau, de prendre son bâton de pèlerin pour les soutenir,les encourager, les aider, les conseiller très amicalement que ce soit sur leur peinture ou pour qu’ils sachent comment se comporter devant des clients etc….

Malheureusement, il va mourir en 1922 à l’âge de 90 ans avant d’avoir pu assister à leur succès. Si de nos jours, Moret, D’Espagnat, Loiseau, Maufra, André sont des peintres dont on peut trouver des tableaux dans certains musées français , ils restent, malgré tout, un peu méconnus et ils n’avaient jamais été réunis tous les cinq dans une même exposition comme c’était le cas autrefois chez Paul Durand-Ruel.

C’est chose faite avec la superbe exposition de ce jour . Elle permet de révéler combien ces peintres furent talentueux, chacun dans leur domaine, au travers d’une soixantaine de toiles ( 12 pour chacun d’entre eux) aux belles couleurs, notamment des paysages bretons et méditerranéens. C’est plein de fraîcheur, de lumière, de poésie, de douceur.

Alors qui étaient ses peintres :

Maxime MAUFRA :

Graveur, lithographe. Son père avait pour lui d’autres ambitions, notamment le voir réussir dans les affaires, mais la peinture l’emportera. Après s’être installé à Pont Aven en 1890 avoir rencontré Gauguin, il part pour pour Paris en 1899. De retour dans la capitale, il va se consacrer d’abord aux paysages maritimes, notamment ceux de la Bretagne,. Il sera un des premiers à s’installer au Bateau-Lavoir en 1893. C’est en 1895 qu’il rencontre Paul Durand-Ruel lequel deviendra son marchand de tableaux (jusqu’en 1918) et organisera de nombreuses expositions pour le faire connaitre. Il sera nommé peintre de la marine en 1916.

C’est un peintre qui avait un grand sens du détail. Un grand amoureux de la nature et de la peinture en plein air. Son univers pictural fut très poétique, baigné de lumière.

Il ne fut pas un artiste doté d’une forte personnalité, mais il n’en demeure pas moins très intéressant, complet, engagé fortement dans la peinture dite « nationaliste » ( notamment celle de la Bretagne). Sa rencontre à Londres avec la peinture de Turner va avoir une grande influence sur lui.

Maxime MAUFRA 1861/1918
« La récolte des Goémons » 1891 Maxime MAUFRA (Musée d’Art de Nantes)
« Les trois falaises » 1894 Maxime MAUFRA (Musée des Beaux Arts de Quimper)

Henry MORET :

Henry MORET 1856/1913

Grand ami de Maxime Maufra, Moret a suivi l’École des Beaux-Arts à Paris, puis s’est inscrit à l’Académie Julian. C’est durant son service militaire que ce normand de naissance découvre la Bretagne. Lors d’un voyage à Londres il découvre la peinture de Turner et tombe en admiration pour le peintre. A partir de là, elle deviendra un de ses thèmes favoris, faisant de lui un merveilleux paysagiste avec ses côtes rocheuses, la mer, les vagues, les falaises etc…

Lui aussi s’est installé un temps à Pont Aven auprès de Gauguin. S’il fut très audacieux dans son travail pictural, il avait la réputation d’un homme simple, solitaire, ne parlant que très peu de lui, un esprit libre avec un caractère très indépendant. Un artiste malheureusement mal connu, profondément aimé la peinture en plein air, la lumière, la mer, les paysages maritimes, ce qui donnera des tableaux rayonnants, dans un style qui attirera très vite Durand-Ruel, lequel le prendra sous contrat à partir de 1890.

« Les falaises à Ouessant » 1898 Henry MORET (Musée de Pont-Aven)
 » La gardienne de vaches  » 1891 – Henry MORET (Collection particulière)

Gustave LOISEAU :

Gustave LOISEAU 1865/1935

Il a débuté dans la peinture comme décorateur, mais n’éprouvera jamais un grand intérêt dans ce genre. Son grand rêve fut d’être peintre tout simplement. Cet apprenti charcutier découvre un jour la peinture à Montmartre et se prend de passion pour elle. Il se spécialise notamment dans les scènes rurales, les paysages de Pontoise, les rues de Paris, les marchés etc… mais il aime aussi traiter certains sujets à différentes saisons un peu comme le faisait Monet avant lui. Il peint des huiles, des pastels, des aquarelles, des craies, des encres, avec la nature comme thème favori.

C’est au autodidacte avec une production assez riche, très poétique, dans l’esprit de Monet.

Il se liera professionnellement et amicale avec Durand-Ruel en 1895, lequel lui achètera de nombreux tableaux et lui organisera des expositions personnelles. On peut affirmer que c’est ce dernier qui va assurer et établir son succès. Sa peinture est à son image : discrète. De nos jours ses tableaux se disputent à prix d’or.

 » Criée des poissons à Dieppe » 1925 Gustave LOISEAU (Collection particulière)
 » Avant port de Dieppe  » 1926 Gustave LOISEAU (Collection particulière)

Albert ANDRÉ :

Albert ANDRÉ 1869/1954

André a commencé sa carrière comme peintre industriel avant de ne se consacrer qu’à la peinture : scènes de vie quotidienne, portraits, natures-mortes, paysages etc…. A partir de là, il entre à l’Académie Julian à Paris, où il rencontre Maurice Denis et Pierre Bonnard.

En 1894, il se lie d’une profonde amitié avec Auguste Renoir. Tous deux ont de nombreux points communs, une même idée de la peinture aussi. Renoir devient son confident, son mentor pourrait-on dire. En tous les cas, la peinture de se dernier va beaucoup influencer Albert André. Auguste conseille vivement son protégé au marchand d’art Durand-Ruel.

Renoir était tombé sous le charme de sa peinture à l’atmosphère intimiste, baignée de bonheur, très réaliste, et il n’en faudra pas beaucoup pour que Durand-Ruel y succombe aussi. Tous trois deviendront, par ailleurs, de grands amis.

« La tonnelle » 1926 Albert ANDRÉ (Musée d’Orsay à Paris)
« Les cultures à Bagnols » 1934 Albert ANDRÉ(Musée Albert André à Bagnols-sur-Ceze)
« La femme en bleu » 1895 Albert ANDRÉ (Musée d’art sacré à Gard Saint-Esprit)

Georges D.ESPAGNAT :

Georges D’ESPAGNAT 1870/1950

Un nom qui ne vous dit probablement pas grand chose et pourtant un grand nombre de ses toiles sont exposées dans des grands musées français dont le Musée d’Orsay. Il a débuté par des études au Musée d’Arts Décoratifs et aux Beaux-Arts de Paris, cet esprit libre et farouchement indépendant, décidera de se former tout seul. Il retrouvera la grande institution en 1934 lorsqu’il deviendra chef d’atelier à l’École des Beaux-Arts.

Il aime beaucoup scènes intimistes, un peu floues, et vouera une passion à la couleur . Il se révèlera être également un excellent dessinateur, un illustrateur et un graveur.

Il a toujours voué une grande admiration aux maîtres de la peinture italienne, et une certaine affection pour Auguste Renoir à qui il allait très souvent rendre visite à Cagnes-sur-Mer. Du reste, lorsque l’on voit les tableaux de D’Espagnat, il y a, comme chez André, un petit quelque chose de Renoir.

Lorsqu’il rencontrera Durand-Ruel, il avait déjà une excellente réputation en tant que peintre. Mais celle-ci va s’accroitre considérablement lorsqu’il sera en contrat avec lui car il aura la chance d’être exposé non seulement en France, en Europe et aux Etats-Unis.

  »Après-midi d’automne ‘ 1899 env. Georges D.ESPAGNAT (Collection particulière)
 » Gare de banlieue  » 1896/97 Georges D.ESPAGNAT (Musée d’Orsay / Paris)
« Les guides » 1899 Georges D.ESPAGNAT (Collection particulière
« Crique du Lavandou » 1899 Georges D.ESPAGNAT (Collections Durand-Ruel)

Expo d’été : ZAO WOU-KI – Il ne fait jamais nuit …

ZAO WOU-KI 1920/2013 – Dans son atelier devant le tableau Eclipse / Photo Guillaume DE LAUBIER

 » Je peins ma propre vie, mais je cherche aussi à peindre un espace invisible : celui du rêve, d’un lieu où l’on se sent toujours en harmonie, même dans des formes agitées de forces contraires. »  » ZAO WOU-KI

Direction Aix-en-Provence pour cette autre « expo d’été  » et plus particulièrement dans un lieu magnifique : L’ Hôtel de Réauville de Caumont, lequel se trouve non loin du Cours Mirabeau, rue Joseph Cabassol.  Il fut bâti entre 1715 et 1742 par un architecte natif de la région : Georges Vallon, sur des plans dessinés par le premier architecte des bâtiments du Roi Louis XIV : Robert de Cotte.  Plusieurs générations descendant de la famille du Seigneur de Réauville l’ont occupé jusqu’à sa vente. Ce sera alors la famille du Baron de la Tour d’Aigues : François de Bruny qui y vivra. Lorsque la dernière héritière ( La marquise de Caumont, Pauline de Bruny) décèdera, il sera divisé en plusieurs appartements, puis réquisitionné lors de la seconde guerre mondiale.

La ville d’Aix-en-Provence l’a acquis en 1964 pour en faire un Conservatoire de musique auquel on donnera le nom du compositeur Darius Milhaud en 1972. En 2013, il a été racheté par une filiale du Groupe Suez qui s’occupe de la gestion des monuments historiques  » Culturespaces  » pour en faire un musée.  A cet effet, de très importants travaux de rénovation et restauration ont été entrepris afin de rendre à l’édifice toute sa splendeur ,son élégance et son raffinement  d’autrefois. Il prendra  le nom de  » Caumont Centre d’Art  » en 2015. A l’intérieur il y a de superbes jardins composés uniquement de fleurs blanches en de nombreuses variétés.

L’expo actuelle est consacrée à un peintre chinois, naturalisé français en 1964 (C’est André Malraux, alors ministre de la Culture, rencontré deux ans auparavant, qui la lui fera obtenir) qui a travaillé pour que son art soit en perpétuel évolution, un artiste que beaucoup considèrent, à juste titre, comme faisant partie des génies de la peinture moderne et contemporaine du XXe siècle : ZAO WOU-KI. Elle s’intitule

ZAO WOU-KI – Il ne fait jamais nuit / Jusqu’au 10 octobre 2021. au travers de 80 tableaux allant de 1935 à 2009. Ils offrent la vision de ce peintre pour la couleur, l’espace, la lumière. Il a, en effet, beaucoup aimé peindre la lumière du jour et celle de la nuit.

C’est vraiment une exposition pleine de poésie, de fraîcheur, de douceur, de chaleur, une promenade dans le silence, dans laquelle on sent l’expression de tous ses ressentis que ce soit dans la colère, la sagesse, l’émerveillement, le calme, la joie, le chagrin. Tout est représenté en coups de pinceau épais ou plus légers, avec la lumière qui explose … C’est assez enivrant.

Elle se déroule en différentes sections : chacune d’elle aborde un côté de l’artiste, de sa vie, de son travail, depuis son arrivée à Paris, en passant par ses voyages avec tous les carnets qu’il remplit de dessins (comme d’autres l’ont fait) puis qui lui servent ensuite pour ses tableaux – la pratique de l’encre de Chine – les moments douloureux à l’époque du décès de son épouse May, puis la sérénité retrouvée – ses sentiments vis-à-vis de son pays natal – l’admiration portée à certains peintres comme Cézanne, Matisse et Turner – et les aquarelles sur le motif. C’est une première que ces aquarelles soient présentées car elles ne l’ont jamais été jusque là.

« Ciel 2004  » ZAO WOU-KHI (Collection particulière) Ce tableau illustre l’affiche de l’expo
Aquarelle 2008 ZAO WOU-KI (Collection particuière)
Feuille de carnet peint à St George-en-Faucigny 1950 ZAO WOU-KI (Collection particulière)
« 1.10.1973 » ZAO WOU-KI (Collection particulière)

Les œuvres de ce peintre sont un mélange de calligraphie de son pays, de peinture à l’huile occidentale traditionnelle, d’encre et d’aquarelles. Des œuvres complexes, particulières, qui ne ressemblent à aucune autre, mystérieuses. La couleur est omniprésente, dominant de façon poétique et lyrique. Elles demandent que l’on prenne bien le temps de les regarder afin de mieux les comprendre. C’est un peu un voyage en terre inconnue. La plupart du temps, elles ne portent pas de nom. Il leur en avait donné un jusqu’en 1957, puis il a cessé de le faire ( mis à part quelques exceptions explicatives de temps à autre) parce qu’il trouvait cela inutile, préférant leur attribuer une date, une année.

Sa peinture est audacieuse, vibrante, sereine et énergique. Elle porte en elle tout son amour pour la peinture mais également la relation qu’il a eue avec d’autres personnes, l’admiration pour d’autres artistes, ses rencontres, ses amis. Elles sont toutes assez éclectiques et lui ont toutes apporté quelque chose d’important. Certains de ses tableaux ont d’ailleurs été des hommages rendus à certains d’entre eux avec lesquels il a entretenu des rapports forts.

 » J’aime mes amis comme je soigne chaque matin, à l’heure du petit-déjeuner, en buvant du thé, mes bonsaïs, mes orangers et orchidées. Je cultive l’amitié car j’ai besoin de cette harmonie avec le monde extérieur. Ces amis rencontrés dans la fidélité réciproque, m’ont aidé à m’enraciner dans ce pays au point de ne plus penser retourner en Chine  » Z.W.K.

 » L’hommage à Cézanne » ZAO WOU-KI 2005 (Collection particulière)   » Picasso m’avait appris à dessiner comme Picasso, mais Cézanne m’apprit à regarder la nature chinoise. J’avais admiré Modigliani, Renoir, Matisse. Mais c’est Cézanne qui m’aida à me retrouver moi-même, à me retrouver peintre chinois »
 » Hommage à Turner » 1975 ZAO WOU-KI (Collection particulière)
 » Hommage à Matisse  » 1997/98 ZAO WOU-KI (Collection particulière)

Il a travaillé également pour la danse en réalisant des décors pour des ballets de Roland Petit notamment. Cela a représenté une nécessité et un besoin de se sentir entouré, d’échanger une aventure humaine. Il a aimé les voyages. Infiniment. Se couper du monde, comme le font beaucoup d’artistes pour arriver à créer, n’a pas été sa tasse de thé. Il a entretenu, par ailleurs, un lien étroit avec la littérature, la poésie, la musique. Ce sont des arts dont il a souvent avoué s’être totalement imprégné. Il les a absorbés dans sa vie et dans son œuvre de façon vibrante, intense, intime et c’est probablement là que réside le côté mystérieux qui émane de son travail.

Zao wou ki s’est senti tout autant chinois que français. Ce sont deux mondes, deux traditions qu’il n’a cessé de porter ensemble et de faire la synthèse : l’Orient et l’Occident se sont fondus dans sa peinture, cette peinture nouvelle qu’il a souhaité faire naître de ce corps-à-corps en y unissant ses amitiés, ses admirations, ses passions littéraires et musicales. A la fois il est resté très ancré et très attaché à son passé ancestral, aux us, coutumes et traditions de la Chine, et il a eu à cœur de les unir à celles plus différentes et énergiques de l’Occident, de l’Europe en particulier. La signature de ses tableaux est éloquente sur ce sujet : prénom en calligraphie chinoise et nom en caractères romains.

 » Si l’influence de Paris a été indéniable dans toute ma formation d’artiste, je tiens aussi à dire que j’ai graduellement re-découvert la Chine à mesure que ma personnalité s’affirmait. Dans certaines de mes toiles, elle s’exprime d’une matnière innée. Paradoxalement, peut-être, c’est à Paris que je dois ce retour à mes origines profondes. » Z.W.K

Peintre célèbre qui fascine. Les collectionneurs s’arrachent ses toiles à prix forts. Tous les tourments de sa vie intérieure sont là. Ils ont donné des tableaux qui explosent de clarté, de lumière, de contrastes. Il a dit très souvent qu’ils étaient son journal intime. Au départ, on lui reprochait de n’être qu’un peintre ou bien de l’être trop, de ne penser qu’à sublimer la couleur. Puis, petit à petit, avec les années, le succès, la compréhension de ses pensées et de sa peinture, on l’a jugé autrement et on l’a fortement admiré.

En tant que personne on le disait discret, ouvert d’esprit, abordable, un peintre toujours en quête de plus de liberté, d’expressivité, d’espace dans son art. Zao (nom de famille) You-Ki (prénom) est né en Chine en 1920 dans une famille assez cultivée d’intellectuels chinois, descendante de la dynastie Song. Son père était banquier, peintre amateur à ses heures. C’est un peu la raison pour laquelle sa famille ne s’opposera jamais à cette passion du dessin et de la peinture qui fut la sienne dès l’âge de 10 ans. Par ailleurs, il apprendra l’art de la calligraphie chinoise avec son grand-père.

La pratique de l’encre est quelque chose de très important en Chine. Elle fait partie intégrante de l’éducation. Zao Wou Ki la délaissera pourtant un jour pour ne se consacrer qu’à la peinture à l’huile. Il y reviendra avec la lithographie et surtout grâce à son ami Henri Michaux. Cette pratique s’accentuera après son retour en Chine.

 » Je crois en elle. Elle m’a beaucoup aidé à retrouver un certain moi-même que j’avais oublié, qui était enfoui sous des choses . Je suis assez dégagé d’elle. Il me semble qu’elle fait maintenant partie de mon univers. » Z.W.K à propos de l’encre

Vers l’âge de 14 ans, il entre à l’École des Beaux Arts de Hangzhou où il restera dix ans. Une institution assez académique dans laquelle sont prodigués des cours de peinture chinoise traditionnelle, la copie, la technique du pinceau et de l’encre de chine, mais aussi la peinture occidentale. Toutefois cette dernière est assez éloignée de ce qu’il préférait dans cet art à savoir quelque chose qui soit plus proche de Picasso ou de Matisse, dont il avait vu le travail sur des revues venues de France. Ses premières œuvres seront d’ailleurs influencées par eux.

A 17 ans, il s’éprend d’une jeune musicienne (qui deviendra peintre) : Lalan, 16 ans. Amour d’adolescence qui aboutira à un mariage et donnera naissance à un fils, Jialing, mais finira par un divorce très difficile et douloureux. C’est avec elle, avec l’approbation de sa famille et les conseils de certaines personnes compétentes dans le monde de l’art, qu’il part pour la France à bord d’un paquebot. La traversée va durer un mois. Arrivé à Marseille en 1948, il part pour Paris. Son épouse et lui-même apprennent le français. Dans la capitale il se rend souvent au Louvre, mais il part souvent, également, en Province, afin de visiter d’autres grands musées et acquérir encore plus de connaissances sur les grands maîtres de la peinture.

Zao Wou-Ki et Lalan

Aux Beaux-Arts de Paris, il se lie d’amitié avec des figures avant-gardistes de l’abstraction, obtient le premier prix de dessin en 1949, débute dans la lithographie et expose pour la première fois à la Galerie Creuze. Ses toiles plaisent et lui permettent de rencontrer des personnes influentes et faire son entrée dans les Salons de peinture.

Il commence à vendre plusieurs toiles. Lors d’un séjour en Suisse, il découvre l’œuvre de Paul Klee dont l’univers et la sensibilité se rapprochent du sien. Le travail de ce peintre va énormément l’influencer sur une période de deux/trois ans. « Il a fallu du temps pour me libérer, m’affirmer, trouver ma voie. Paul Klee et Matisse m’y ont aidé  »

Il voyagera beaucoup au début des années 50, notamment en Italie et en Espagne. C’est à cette époque qu’il abandonne le figuratif pour l’abstrait, bien qu’en ce qui concerne ce dernier, il n’ait jamais revendiqué appartenir véritablement à cet abstrait lyrique dans lequel on a eu tendance à vouloir l’enfermer. Changement de technique, utilisation de pinceaux beaucoup plus plats et rectangulaires à la place des ronds habituels.

En 1957 c’est la rupture avec Lalan. Un moment difficile et douloureux; Pour tenter « d’oublier » il part pour les Etats-Unis, visitera les grands musées de plusieurs villes, rencontrera différents artistes dont certains deviendront des amis. Puis il partira pour un long séjour à Hong Kong où une deuxième femme entre dans sa vie, sa nouvelle épouse Chan May Kay. Malheureusement, elle a une santé très fragile, en proie à de graves problèmes psychologiques. Elle décèdera en 1972. Ils auront une fille Sin May Roy. Durant cette période assez pénible, il délaissera la peinture :  » en 1971 May était très malade. Je ne pouvais plus peindre. Je n’arrivais plus à me concentrer. Dans certains moments de grande angoisse, il m’était plus facile de prendre un morceau de papier, de l’encre de Chine et essayer de tracer …  »

Zao Wou-Ki & May

Retour en France en 1959. Il achète un grand atelier dans le quartier Montparnasse, se lance dans la réalisation de tableaux aux formats assez importants. Ce travail va durer jusqu’en 1963. Un an plus tard, les formats s’agrandissent encore plus : 260X200 – 255X345.  » les grandes surfaces me demandaient de me battre avec l’espace. Je devais absolument remplir cette surface, la faire vivre et me donner à elle. Je cherchais à exprimer le mouvement, sa lenteur lancinante, sa fulgurance. Je voulais faire vibrer la surface. »

Les années passant, les couleurs de ses toiles deviennent plus éclatantes, plus intenses encore qu’elles ne l’étaient auparavant. Sa peinture acquiert plus de fluidité, les mouvements sont puissants, l’espace se fait vaste, aérien. Il y aura alors énormément d’expositions dans le monde. Sa notoriété va allait crescendo et les commandes affluent. En 1977 sa route croise celle de Françoise Marquet qui deviendra conservatrice au Musée d’art moderne et Petit Palais à Paris. Elle sera sa troisième et dernière épouse.

Zao Wou-Ki & Françoise

En 1980, il a été nommé professeur de peinture murale à l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs à Paris. Il retrouvera sa Chine natale en 1985, enseignera l’art occidental (autrefois interdit dans son pays) dans son école de Hangzou, à de jeunes artistes chinois qui avaient fait le déplacement depuis plusieurs régions pour le rencontrer et bénéficier de son expérience, de son savoir, de ses connaissances. Si la reconnaissance de ce peintre en Chine s’est faite tardivement, elle fera de lui une réelle référence lorsqu’elle sera bien installée.

Lorsqu’il a arrêté la peinture à l’huile en 2008, il s’est vivement intéressé à la céramique et aux vitraux et pour ce faire, il a collaboré avec la manufacture de Sèvres, de Limoges. En 2011, très affaibli par la maladie d’Alzheimer dont il était atteint depuis 2006, il part s’installer en Suisse avec son épouse, au bord de Lac Léman, à Dully (Canton de Vaux). C’est là qu’ils se créent tous deux un nouveau foyer.

Il décède en 2013 à l’âge de 93 ans. Son œuvre est immense, comportant des peintures à l’huile, des encres de Chines, des lavis, des lithographies, des eaux-fortes, des estampes, des céramiques, des vitraux. Il fut un grand collectionneur. Tous les tableaux de sa collection, environ 90 pièces, ont été l’objet d’un legs fait par sa veuve au musée d’Issoudun(France).

Une Fondation portant son nom a été créée alors qu’il était encore vivant, en 2012. Il n’a jamais voulu avoir, comme d’autres, un musée, mais il fut bien conscient que son œuvre, son travail et ses recherches devaient lui survivre. Le rôle de cette institution est de promouvoir son art, de s’occuper de sa diffusion et permettre une meilleure connaissance de ce qu’il fut, de son travail, d’être présente pour collaborer aux expositions requises dans le monde entier.

 » Diptyque 2005  » ZAO WOU-KI

« Peindre, peindre, toujours peindre, encore peindre, le mieux possible, le vide et le plein, le léger et le dense, le vivant et le souffle  » Z.W.K

1949 – ZAO WOU-KI (collection particulière)

Expo d’été : Damien HIRST et ses cerisiers en fleurs …

 » Les Cerisiers en fleurs parlent de beauté, de vie et de mort. Elles sont excessives — presque vulgaires. Comme Jackson Pollock abîmé par l’amour. Elles sont ornementales mais peintes d’après nature. Elles évoquent le désir et la manière dont on appréhende les choses qui nous entourent et ce qu’on en fait, mais elles montrent aussi l’incroyable et éphémère beauté d’un arbre en fleurs dans un ciel sans nuages. C’était jouissif de travailler sur ces toiles, de me perdre entièrement dans la couleur et la matière à l’atelier. Les Cerisiers en fleurs sont tape-à-l’œil, désordonnées et fragiles, et grâce à elles je me suis éloigné du minimalisme pour revenir avec enthousiasme à la spontanéité du geste pictural …..
« C’était jouissif de travailler sur ces toiles, de me perdre entièrement dans la couleur et la matière à l’atelier. » D.H.

Damien HIRST

Damien Hirst expose rarement en France . On avait pu le voir, il y a quelques années,  au musée Maillol dans Vanités … De Caravage à Damien Hirst . Cette année il  a répondu présent à l’invitation que lui a faite la Fondation Cartier, afin de venir présenter sa dernière collection : Cherry Blossoms ( Cerisiers en fleurs ) qui est née après trois ans de travail. Cela devait se faire en 2020, mais en raison de la Covid, le musée a fermé et l’expo fut reportée. Elle a ouvert ses portes le 6 juillet et se tiendra jusqu’au 2.1.2022

On l’a souvent qualifié d’enfant terrible de l’art contemporain ; contesté, détesté par certains, adoré par d’autres. Je dirai que c’est un artiste à part , qui est allé dans l’art là où personne n’était jamais allé avant lui, ce qui a fait parfois scandale ou a suscité une impression de malaise. L’outrance a été sa marque de fabrique à ses débuts c’est vrai.  Il dérangeant, percutant,  facétieux, provocateur,  inventif, imaginatif, expressif et audacieux . On l’aime ou non, mais beaucoup affirment qu’il reste parmi les artistes les plus marquants de sa génération.

Cette expo change complètement ce qu’il nous avait habitué à voir au travers de son travail. Avec ses monumentales toiles de  Cerisiers en fleurs il rend une sorte d’hommage au pointillisme mais aussi d’une certaine manière à l’impressionnisme parce qu’il s’agit là d’un sujet de la nature, du paysage. Ces toiles sont surtout le résultat des différentes recherches et expérimentations  qu’il entreprend depuis le début de sa carrière sur la couleur notamment.

La série comporte 107 toiles. Trente ont été choisies pour l’expo. Elles sont présentées soit seules, soit dans des ensembles de plusieurs panneaux, mélanges de touches épaisses et projections de peinture. C’est magnifiquement coloré, lumineux, gai, joyeux, et franchement après les mois difficiles que nous venons de traverser, eh bien c’est agréable de se plonger dans cet univers floral printanier , avec un ciel bleu.

«  Je veux que mes visiteurs oublient tout et tombent dans mes tableaux. Je veux vous faire sentir que, peu importe ce qui se passe dans le monde, vous pouvez vous trouver face à des choses agréables » D.H.

Cherry Blossoms (Détail) – Damien HIRST
HIRST Cerisiers en fleurs
 » J’ai toujours été un coloriste, j’ai toujours éprouvé un amour singulier pour la couleur… C’est-à-dire, je me sers de la couleur en tant que telle.   » Damien HIRST
« The Triumph of Death Blossom  » Damien HIRST

Cette passion de la couleur avait déjà été exprimée par Hirst dans ses très célèbres et décoratifs tableaux de Spots paintings en 1986 avec des points ou des croix, gros ou petits, dans différents tons de couleurs. Ces Cherry Blossoms ont quelque chose qui leur ressemble, avec plus de relief cependant.

 » Spot Painting  » 1986 Damien HIRST

Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas : petit retour sur cet  artiste controversé qui aime se démarquer des autres en faisant sensation : il est né Damien Brennan à Bristol en Angleterre en 1965, élevé à Leeds. Il n’a jamais connu son père biologique. Sa maman Mary Brennan a épousé  William Hirst quand il avait un an. Il lui donne son nom. Elle divorce  lorsqu’il a une dizaine d’années. Il  sera élevé par sa mère et n’aura que très peu de relations avec son beau-père . Adolescent rebelle, tourmenté, punk, bad boy s’exprimant de façon vulgaire, connaissant des ennuis répétitifs avec la police, il  passe le plus clair de son temps à boire, jouer au billard, pas vraiment intéressé par les études mis à part une seule matière : le dessin .

A 18 ans, sa passion pour le dessin le conduit à vouloir approfondir cet intérêt. Il avouera que ce sera sa chance. Il entre au Goldsmith’s college pour étudier l’art, en ressort diplômé. Son talent audacieux fait qu’il est très vite  remarqué par Annabel Goldsmith et Lord Birley qui lui permettent d’entrer dans la gentry anglaise.

Son travail à cette époque est très particulier, en rapport avec sa fascination pour la mort, le morbide. Les premières expos montrent des crânes, des membres découpés, des tables de morgue etc…. curieusement, la mort restera un sujet qu’il affectionne et même s’il la traduira de façon différente,  elle exprime pour lui l’union qu’il  peut y avoir entre elle, la vie et l’art,

Dans ses débuts de carrière il fait scandale, posant de façon très excentrique dans des magazines, souvent nu, ne laissant rien ignorer de son anatomie intime qu’il aime agrémenter de fleurs de temps à autre ,  produisant des œuvres qui en choquent plus d’un, mais il plait aussi, beaucoup justement par cette originalité complètement décalée !

Par la suite, il apparaîtra un peu plus rangé on va dire, probablement à cause du fait qu’il devient papa ( trois enfants : Connor, Cassius et Cyrus avec Maïa Norman dont il s’est séparé après 20 ans de vie commune ) – Il semble s’être assagi,  se tient mieux et s’exprime plus correctement. Il ouvrira par la suite  deux grands ateliers à Londres et emploiera une centaine de personnes. Son atelier actuel se trouve sur la London Walk près de Hammersmith.

Celui qui est à l’origine de son succès c’est Charles Staachi, un riche publicitaire, grand collectionneur. C’est lui qui lui a passé sa première commande : le fameux requin qui deviendra si célèbre, exposé la première fois en 1997 à la Royal Academy of Arts de Londres. Le public, les médias, les critiques : tout le monde sera sous le choc mais reconnaîtra un certain talent à l’artiste.

Staachi va faire du jeune Hirst la figure majeure d’un mouvement qu’il va lancer ( qui existe toujours ) The Young British Artist, à savoir le Yab’s. Il va le propulser  sur le devant de la scène en organisation des expositions à sensation qui vont faire exploser sa carrière. Hirst deviendra alors le chef de fil de ce cercle qui fait dans le choquant.

 »  The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living  » (L’impossibilité physique de la mort dans l’esprit d’un vivant ) – Damien HIRST ( Il s’agit là d’un requin de 4,25 mètres tué en 1991 par un pêcheur australien et qui sera exposé dans sa vitrine de formol en 1992 à la Galerie Staatchi de Londres. C’est l’œuvre emblématique du cercle des Young British Artist

Les premières œuvres sont des espèces de tableaux-objets du réel où sont mélangés des crânes, des pilules, des seringues etc… Sa pharmacie géante  Lullaby Springer se vendra 19,2 millions de dollars. Elle comprend 6135 pilules peintes à la main. En 1993, il va encore surprendre, dans le bon sens comme dans le mauvais,  en présentant Mother and Child divided à savoir une vache et son veau coupés en deux, chacun dans des aquariums contenant des litres de formol.

«  Monsieur Hirst essaie souvent de nous perturber l’esprit. Il réussit en offrant à nos yeux des expériences viscérales, desquelles ce requin reste surement la plus exceptionnelle. Si l’on s’en réfère au titre, le requin est à la fois la vie et la mort, incarnée de façon incompréhensible jusqu’à ce que la vérité éclate, suspendue, silencieuse, dans sa vitrine. » Le Times de Londres dans un article lors d’une exposition.

Certes, il déclenche alors un scandale et s’attise les foudres de toutes les associations qui militent pour les animaux en Angleterre, mais dans la généralité de celles et ceux qui assistent à ses présentations,  c’est la fascination qui prime. Après les gros animaux, viendront les mouches et les papillons qu’ils utilisent sous forme de collages tels des vitraux multicolores. ou des kaléidoscopes. Pour lui les papillons font référence à une sorte de spiritualité que l’on pouvait trouver dans l’Antiquité grecque.

HIRST Papillons 2
 » Butterfly  » Damien HIRST

Alors petite annotation pour les animaux : pour réaliser ce type d’œuvres, Hirst fait, au départ, une demande au ministère de l’agriculture. Ce sont des animaux morts qu’il réceptionne et qui ne sont, en aucun cas, destinés à la chaîne alimentaire. il faut savoir qu’étant donné que le processus de putréfaction n’est pas totalement arrêté mais simplement ralenti, eh bien ces œuvres, au demeurant acquises à un prix fou, sont appelées à disparaître un jour. Ou alors il faut changer l’animal comme il l’a fait pour son requin.

Et ne parlons pas de son crâne For the love of God ( Pour l’amour de dieu ) , datant du XVIIIe siècle, trouvé dans une boutique à Londres, qu’il a complètement transformé en le finançant seul à l’époque : 20 millions de dollars : 8601 petits diamants + un gros et des nouvelles dents  !!!  On a crié au scandale, à la honte, à la farce, oui mais on a dit aussi c’est incroyable et super. Quoiqu’il en soit, l’original n’est pas à vendre. Seules des copies le sont. Il voyage peu en expos, et lorsque ce crâne se déplace, il est mis sous vitrine et pour le voir il faut franchir plusieurs cordons de sécurité.

HIRST for the love of God
 » For the love of God  » Damien HIRST

Et son succès va crescendo : on le réclame à la Biennale de Venise, il expose chez Pinault au Palazzo Grazzi de Venise : son travail choque, intrigue, met mal à l’aise, mais fascine malgré tout et les succès s’accumulent. Il reçoit le Turner Prize. Les institutions muséales, ainsi que les galeries, l’accueillent à bras ouverts.

Dans les années 2000 il s’est fait sculpteur et là encore on ne sait trop comment réagir face,  entre autres, )  son Hymn (Hymne) qui lui a été inspirée par un jeu d’anatomie appartenant à son fils :  » c’était tellement précis, c’était comme un ensemble de chimie et j’aimais ça comme un jouet, une chose médicale, mais plus heureuse, plus amicale, plus colorée, plus lumineuse » … ou sa Virgin Mother ( la Vierge mère) qu’il a souhaité enceinte, fœtus apparent et tête de mort.

HIRST Hymn
 » Hymn  » Damien HIRST ( 2001 )
HIRST Virgin mother 2
 » Virgin Mother  » Damien HIRST  (2005)

Le problème avec Hirst c’est  qu’à un moment donné de sa carrière,son succès, sa côte sur le marché de l’art  et les prix exorbitants ( et fous )  de ses pièces spectaculaires , ont fait de lui un véritable businessman et probablement plus un artiste. C’est quelque chose qu’il n’a pas admis, affirmant que cet argent m’a servi à faire de l’art, à en faire mieux  » …  Avec l’argent, sa fibre artistique, même controversée, s’est un peu envolée quoi qu’il en dise .

Durant dix ans on a très rarement entendu parler de lui. Des années qu’il a mis à profit pour retrouver sa créativité. Il est réapparu sur le devant de la scène à Venise en 2017, avec un exposition odyssée entre rêve et réalité, illusion, perplexité et ambiguïté :   »Treasures form the wreck of the unbelievable’‘ ( Trésors de l’épave de l’Incroyable ), imaginée de façon assez bien maîtrisée, racontant l’histoire assez énigmatique du naufrage de l’Incroyable, il  y a plusieurs siècles, au large de l’Afrique, avec dans ses cales, une inestimables collection. Il s’agirait de celle d’un esclave affranchi d’Antioche devenu un grand collectionneur après avoir retrouvé sa liberté. On retrouve l’épave et l’inestimable trésor : pièces d’or, bijoux, sculptures grecques, romaines, colosse de bronze … bref la cargaison est l’œuvre de Hirst, une esthétique assez kitsch, mais curieusement intéressante.

«  Notre époque a besoin de culot, de croire que rien n’est impossible. Il y a dans la démarche de Hirst une forme de générosité. C’est ce qui nous manque aujourd’hui. Dans le monde actuel ou tout se rétrécit, ou tout le monde a peur du lendemain, cette exposition se démarque par son audace. Elle s’adresse aux grands enfants que nous sommes tous je l’espère, mais aussi aux plus petits. Pour l’imagination d’un gamin c’est fantastique. Gardez une âme d’enfant est important pour appréhender la vie. Dans le monde compliqué qui est le nôtre, c’est probablement ce qui permet de survivre. Il faut continuer à jouer. Comme l’écrivait Georges Bataille  » ce que l’art est tout d’abord et ce qu’il demeure avant tout, c’est un jeu  » . Même Louis XIV disait à ses architectes :  je vux de l’enfance répandue partout  » François PINAULT à propos de l’expo.

HIRST Colosse
 » Le colosse  » Palazzo Grassi / Venise – Damien HIRST pour l’expo Trésors de l’épave Incroyable en 2017
HIRST Mickey
 » Mickey  » Palazzo Grassi / Venise – Damien HIRST pour l’expo Trésors de l’épave Incroyable en 2017

Exit le monde de la mer et ses trésors, et vive la sérénité joyeuse  des Cherry Blossoms !

HIRST Renewal Blossoms
 » Renewal Blossoms  » – Damien HIRST
« Excitement’s Blossom 2020  » Damien HIRST
 » Fantasia Blossom  » 2018 Damien HIRST

Expo d’été N°2 : DIOR en ROSES …

L’illustration qui sert l’affiche est de René Gruau. Il l’a réalisa pour le parfum Miss Dior en 1966
Christian DIOR 1905/1957

Si vos vacances vous portent en Normandie, et que vous avez envie de voir la vie en roses, de vous aérer l’esprit en respirant le délicieux parfum de la reine des fleurs, tout en admirant une belle exposition, eh bien je vous conseille d’aller faire un petit tour chez Christian Dior, dans la maison de son enfance à savoir Les Rhumbs à Granville, bâtie sur une falaise face aux îles anglo-normandes, laquelle est devenue un musée en 1997 un musée, qualifié musée de France depuis 2002 . Le jardin est public depuis 1938.

Ce jardin a eu vraiment une énorme importance dans la vie de Dior car il lui a laissé des des souvenirs merveilleux, des odeurs florales, et de plus, il a inspiré ceux des demeures dans lesquelles il vivra par la suite.

Les Rhumbs / Maison d’enfance de Christian Dior
Roses dans la roseraie de la maison

Cette maison qui a conservé, au bout de la roseraie près du buste du couturier, une rose des vents en mosaïque placée là au moment de la construction fin du XIXe siècle, avait été achetée par ses parents en 1906 (le nom Rhumbs est un terme de marine pour désigner les 32 divisions de la rose des vents) . C’est donc là que Christian Dior est né et qu’il a passé une enfance merveilleuse. Malheureusement, en 1932 son père est ruiné à cause du crash de 1929 et la maison mise en vente. La ville de Granville décide de l’acquérir et en fera un musée en 1997. La sœur de Christian Dior sera présente lors de l’inauguration.

«  la maison de mon enfance j’en garde un souvenir le plus tendre et le plus émerveillé. Que dis-je ? Ma vie, mon style doivent presque tout à sa situation et son architecture. Elle se dressait sur une falaise, au milieu d’un assez grand parc planté de jeunes arbres qui ont poussé avec moi contre vents et marées. La propriété surplombait directement la mer. Elle se trouvait exposer à toutes les tourmentes atmosphériques, à l’image de ce que serait ma vie qui n’a pas toujours été calme » C.D.

L’expo met à l’honneur non seulement le grand couturier, le parfumeur, l’homme porté par l’élégance, le raffinement, mais elle place au centre de bien des nombreuses collections qu’il nous a offert, une fleur qui a compté pour lui : la rose. On peut même affirmer que c’est une véritable déclaration d’amour à cette fleur . L’expo s’intitule «  DIOR EN ROSES «  et se tient jusqu’au 31 octobre 2021. Pourquoi roses au pluriel, tout simplement parce ce qu’en dehors de la fleur elle-même, la couleur rose lui plaisait énormément.

« la maison était crépie d’un rose très doux, mélangé avec du graviers gris. Ces deux couleurs sont demeurées en couture mes teintes de prédilection  » C.D.

L’expo se déroule sur trois étages, chaque espace a sa propre identité . Bien sur, il y a le plaisir de voir une soixantaine de superbes robes de collection, mais également des tableaux, des portraits, des objets d’art, et rend hommage à la sœur du couturier, Catherine, qui s’est prise de passion pour les fleurs ,au point d’en faire son métier (commerce et horticulture). Au-delà du lien familial qui l’unissait à Dior, elle fut aussi sa muse , son soutien, son inspiratrice et sa confidente, après la mort de sa mère.

Catherine (veste à carreaux) auprès de son frère (à sa droite) , on compagnon (à sa gauche) et leur gouvernante Ma’Lefèvre (Collection du musée Dior/Granville)

Catherine a été une grande résistante durant la seconde guerre mondiale, auprès de celui qui fut son compagnon Hervé Papillaut des Charbonneries. Elle s’est engagée à l’âge de 24 ans. Malheureusement, elle fut arrêtée par la Gestapo, transférée dans différents camps et libérée en 1945. Elle vivra quelques temps, avec Hervé, chez son frère avant de rejoindre son père et sa gouvernante à Callian. Elle sera décorée de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur.

Par la suite, elle va travailler dans les fleurs au Marché des Halles à Paris en tant que mandataire. Elle livrait les plus beaux fleuristes de Paris, notamment Lachaume qui collaborera avec la Maison Dior. Après quoi, elle rejoindra définitivement Callian, se fera cultivatrice spécialisée dans la rose centifolia et le jasmin grandiflorum – Elle est décédée en 2008. Son frère fera l’acquisition en 1951 du Château de la Colle Noire (près de Grasse) pour être près d’elle et tous deux s’adonneront à leur passion des fleurs.

Le très célèbre parfum Miss Dior a été créé pour elle en 1947. Mizza Bricard qui était la muse du couturier, appelait toujours Catherine Miss Dior dès qu’elle la voyait. C’est ce qui a donné l’idée de l’intitulé . C’est un parfum qu’il a souhaité audacieux, frais, féminin, sensuel, sophistiqué, libéré et que la robe du même nom, le sublime au mieux.

« Le parfum Miss Dior est né un de ces soirs de Provence traversés de lucioles, où le jasmin sert de contre-champà la mélodie de la nuit et de la terre  » C.D. – C’est le célèbre nez Paul VACHER qui fut le créateur de Miss Dior en 1947

En 2020 Miss Dior a été réinventé : il s’agit du parfum Miss Dior Rose N’Roses – Création François Demanchy pour la Maison Dior. Le flacon d’origine se présente avec un nœud orné de petites fleurs de soie (roses pompons, giroflée, narcisse et campanule). Le tout dans ne couleur rose tendre. La fragrance se compose en note de tête de géranium, bergamote, mandarine – en note de cœur rose de Grasse et rose de Damas – en note de fond le musc blanc. L’actrice Natalie Portman le représente dans un spot publicitaire. La robe Dior qu’elle porte est signée Maria Grazia Chiuri.

Les roses ont vraiment tenu le rôle principal dans les créations de Christian Dior, que ce soit dans la forme ou la couleur (une palette allant du rose pâle, au bordeaux, fuschia, jaune, blanc teinté de rose etc….) – Non seulement elle fut sa fleur préférée (avec le muguet) , mais elle est restée la reine des fleurs de la célèbre Maison Dior puisque celles et ceux qui viendront après Christian, continueront de la mettre en valeur sur les vêtements, les accessoires (bagues colliers boucles sacs à main etc.), dans les parfums ou eaux de toilette que ce soit Yves Saint Laurent (lorsqu’il lui a succédé) Marc Bohan, Gianfranco Ferré, John Galliano, Raf Simons et bien sur Maria Grazia Chiuri (présents eux aussi dans l’expo ) , ou les créateurs de chaussures ayant longtemps travaillé avec la Maison comme, par exemple Roger Vivier et ses célèbres modèles Bouton de rose ou Roses Blossoms), de bijoux (comme Victoire de Castellane) voire même les fameux nez comme Christian Demachy, très attaché à la rose de mai de Grasse.

« La rose est la plus douce des couleurs. Chaque femme devrait avoir du rose dans sa garde-robe. C’est la couleur du bonheur et de la féminité. Je l’apprécie pour les foulards, les chemisiers, les robes de jeunes filles. C’est aussi une couleur ravissante pour les tailleurs et les manteaux ainsi que pour les robes de soirée. » C.D.

Détail robe de coctail « Plaza » 1956 Christian DIOR (Collections Dior Héritage / Paris)
Robe » Libellule  » 1947 Christian DIOR Photo de Louise DAHL-WOLFE
Détail manteau « Bagatelle » (taffetas de soie imprimé de roses) Haute couture 1952 / Christian DIOR (Collection du musée Dior à Granville)
Bague « Bal romantique » Dior Haute Joaillerie / Victoire DE CASTELLANE 2011
Robe Haute Couture DIOR réalisée par Raf SIMONS 2013 Photo de Tim WALKER
Escarpin « Bouton de rose » Roger VIVIER
Robe  » Soirée à Rio » Haute Couture 1961 Marc BOHAN pour la Maison Christian Dior (Elle fut notamment portée par Elisabeth Taylor)
Robe « Olga Sherer inspirée par Gruau » Collection Haute Couture 2007 John GALLIANO (Collections Dior Héritage/Paris)
Robe « Maharani Krishma Kumari du Népal  » 1997 John GALLIANO pour la Maison Christian DIOR
Ensemble « Bluebell » 1998 John GALLIANO pour la Maison Christian Dior (Collections Dior Héritage)

A noter également que la Société des parfums Christian Dior a fait l’acquisition cette année, grâce à un arrangement convenu avec la S.A.F.E.R.(Société Aménagement Foncier et Établissement Rural) d’un terrain de 6 hectares, situé à la Haye-Pesnel (environ 20 kms de Granville) destinés à la production de la Rose de Granville (on attend environ 15 tonnes par an, ce qui sera une source d’emplois (100 personnes) chaque été pour la cueillette. Cette rose a obtenu le Premier prix au Concours international des roses nouvelles.

En 2000, la maison Dior a demandé à André Eve, un très éminent pépiniériste, rosiériste, spécialisé dans les roses anciennes, la création d’un rosier qui puisse avoir assez de qualités exceptionnelles pour produire des fleurs à la fois fortes et délicates, avec un parfum particulier etc… Bref que ce soit un rosier parfait ! Lorsqu’il est né, il fut baptisé Rose de Granville en hommage à la maison d’enfance de Christian Dior. Cela a nécessité 8 années d’hybridation pour l’obtenir. Les plants arriveront en novembre 2021 à La Haye-Pesnel et les roses serviront à la production des produits cosmétique de la Maison Dior Prestige .

La rose de Granville

Christian Dior est né à Granville en 1905 dans une famille de cinq enfants: Raymond (1899 ) Jacqueline (1902) Christian (1915) Bernard (1910) et Ginette dite Catherine (1917). Son père, Maurice, était un industriel et sa maman, Madeleine, cultivait sa passion dans l’art des jardins. . En 1910, ils partent s’installer à Paris. Granville devient la maison secondaire, celle où ils viennent passer des vacances, dès qu’ils le peuvent, et celle où ils se réfugieront durant la Ière guerre mondiale

La famille Dior dans le jardin de Granville en 1920 env. (Collection du musée Dior de Granville) Christian Dior est debout derrière sa maman

Lorsque son père est lourdement touché par la crise financière de 1929 et qu’il fait faillite en 1932, tous les biens sont saisis. Madeleine, la mère, est décédée un an plus tôt en 1931. Il emmène ses enfants et leur gouvernante dans le sud de la France à Callian. La vie là-bas ne fut plus la même que celle d’autrefois à Granville car il avait tout perdu.

Christian rêvait d’architecture et composition musicale, mais ses parents avaient pour lui des ambitions diplomatiques Malgrè quelques années passées sur les bancs de Sciences Po, il n’obtiendra aucun diplôme. A Paris, la vie artistique va énormément l’enthousiasmer. Il va croiser toutes les personnalités qui comptent dans le monde artistique de l’époque que ce soit dans la musique, la peinture, la poésie, et toutes ses amitiés venues de l’art seront mises en avant dans ses propres créations aussi.

On peut dire qu’il a énormément travaillé pour aider sa famille au départ, faisant même de nombreux petits métiers pour y parvenir. Puis il décide de se faire galériste en 1928, exposant, rue de la Boétie à Paris, les œuvres de ses amis peintres (Dali, Picasso, Matisse, Braque, Dix, Klee notamment). Il y restera jusqu’en 1934. Puis il obtiendra le poste auquel il aspirait : modéliste en chapeaux et collaborateur chez Robert Piguet surnommé le Prince de la mode.

Après sa mobilisation après la seconde guerre mondiale, il fera son entrée dans la Maison de couture de Lucien Lelong. Tout changera vraiment pour lui lors de sa rencontre avec l’industriel du textile Marcel Boussac, lequel va assez croire en lui et en son talent pour investir plusieurs millions de francs sur son simple nom. La célèbre Maison Dior sera inaugurée en 1946. Un an plus tard, il propose un premier défilé qui lancera la mode New Look.

Christian Dior a toujours dit qu’il n’avait jamais oublié les odeurs de son enfance. Celle des fleurs surtout, les roses en particulier. Sa maman, Madeleine, une femme omni présente dans sa vie et avec laquelle il entretiendra une relation extrêmement forte (tout le monde savait qu’il était son préféré) . Elle est à l’origine de cet amour qu’il a ressenti pour les jardins et les fleurs, et la sensibilité florale de son fils ne le quittera pas lorsqu’il entrera dans le monde de la mode.

Elle a eu à cœur de lui apprendre le nom de chacune d’entre elles. Mais elle lui a donné aussi l’envie de la mode. Il se rendait avec elle chez sa couturière et donc suivait de très près ce qui était tendance à l’époque. Même après sa mort, elle va continuer d’exister auprès de lui. Tout ce qu’il entreprendra lui est dédié pour qu’elle soit fier de lui.

Elle avait créé un jardin ainsi qu’une roseraie, dans la maison de Granville. Sa mère avait la passion de cette fleur qui se déclinait en de nombreuses variétés. Quand il sera couturier, il donnera le nom des roses présentes dans cette roseraie, à ses robes : Rose thé, Rose des vents, Roseraie, Rose Pompon, Jardin anglais etc…. Même le papier-peint de ses futures maisons, sera orné de roses.

Robe « Rose Pompon  » 1952 Christian DIOR (Collections du Musée Dior Granville)

Cette roseraie avait été détruite en 1991, mais elle a été complètement restaurée et agrandie en 2002. Pour l’occasion de cette exposition, un parterre de « roses de Granville » est venue décorer la pelouse centrale . Il gardera un souvenir précis des roses de Madeleine, de leurs sublimes couleurs et de leur odeur.

Dior a été un homme féru d’art, un amoureux des musées qu’il visitait souvent. Il a énormément apprécié Claude Monet, ce peintre qui, lui aussi, avait, comme lui, une passion pour les jardins, notamment le sien à Giverny. Pour Christian ce sera pareil dans les différentes maisons dans lesquelles il vivra. Et cet amour des fleurs et des jardins sera présente dans ses robes mais aussi dans ses parfums et eaux de toilette qui, pour certaines, porteront le nom de ses maisons : Milly la Forêt : c’est l’odeur des bois, du musc blanc avec en note de cœur l’essence de néroli et en note de tête celle de la mandarine … « Colle noire » : c’est la rose de mai, le musc blanc et le santal etc… (Colle Noir, sa dernière résidence secondaire, château acheté en 1951 non loin de Callian et de Grasse, une terre à parfums ou règne la rose centifollia, le jasmin, la lavande, un lieu qui accroîtra encore plus ses connaissances florales :  » une résidence où, si j’en ai les moyens, je pourrai boucler la boucle de mon existence et retrouver, sous un autre climat, le jardin fermé qui a protégé mon enfance …. )

Il est certain que ces femmes-fleurs , ornées de corolles (« Femmes-fleurs, épaules douces, bustes épanouis, tailles fines comme des lianes, jupes larges comme des corolles » , dont il parlait si souvent, ont trouvé leur inspiration dans ce jardin de Granville. Nul ne sait quelle est celle qui a été pour lui la rose idéale … Probablement toutes ! Elles n’ont cessé de nourrir sa vie et ses rêves, et les rencontres qu’il a pu faire dans le milieu artistique qu’il a côtoyé, ont sans nul doute apporter un petit quelque chose en plus dans cette rose idéale qu’il recherchait que ce soit dans le monde de la poésie, de la littérature, de la danse, de la musique, et de la peinture aussi.

 » j’ai rêvé l’autre nuit que je redevenais un petit garçon et que je retournais avec ma mère à Granville. Nous partions ensemble de l’autre côté du portail, vers mes roses, vers tous ces parfums de fleurs, de femmes de mon domaine enchanté« C.D.

« Après les femmes, les fleurs sont des créations divines «  C.D.

« Jeté de fleurs sur une table de jardin » Paul-César HELLEU ( Musée des Beaux Arts de Bayonne)
Robe  » Fête à Grenade  » Collection Haute Couture 1955 Christian DIOR (Collections Dior Héritage/Paris)
Robe « Tourterelle » Haute Couture 1948 – Christian DIOR (Metropolitan Museum de New York) – C’est l’aspect de la rose  » Rosa centifolia muscosa » qui a inspiré le couturier.
Robe « Opéra Bouffe » ressemblant à une rose. Collection Haute Couture 1956 Christian DIOR (Collections Dior Héritage)
Détail tailleur « Antibes » en soie imprimée de roses – Collection 1955 Christian DIOR (Musée Dior de Granville)
Détail robe « Manuela » Collection Haute Couture 1959 – Yves SAINT LAURENT pour la Maison Christian Dior (Collections du Musée Dior de Granville)
« Rose Méditative » Salvador DALI 1958 – (Collection particulière)
Illustration de la robe  » Florence  » René GRUAU en 1947

Expo d’été : CÔTÉ JARDIN : De MONET à BONNARD …

Durant ces mois de Juillet et Août, je vous propose de partir à la découverte trois expositions, deux en province, et une dans la capitale. Elles sont fleuries, belles, et permettent un merveilleux moment de dépaysement. J’espère que cela vous plaira. Voici donc la première

Si vos vacances vous portent du côté de Giverny, en Normandie, que vous avez envie de flâner, de vous ressourcer, de vous évader loin de ma ville et de ses nuisances sonores, je vous conseille vivement la très belle exposition que nous propose le Musée des Impressionnismes, avec le concours et le soutien du Musée d’Orsay. Elle s’intitule CÔTÉ JARDIN – De MONET à BONNARD et se tiendra jusqu’au Ier novembre 2021. C’est une véritable bouffée d’air frais, de couleurs, de fleurs, de jardins, au travers d’une centaine d’œuvres : tableaux, photos, dessins, estampes de peintres impressionnistes et nabis, prêts de très nombreuses institutions muséales françaises et suisses et de collections particulières.

Une promenade thématique et chronologique composée de différentes parties : Espaces inédits – Absences – Rêveries – Jeux et squares – Cabinet de photographies – Jardins luxuriants – Retour vers l’impressionnisme.

La représentation des jardins remonte bien loin dans le temps. Le XIXe siècle verra apparaître de nombreux jardins publics dans Paris. Ils avaient pour fonction de donner une note heureuse à la ville, et être un poumon d’air frais à l’ère industrielle.

Le jardin fut un sujet incontournable des peintres que ce soit le jardin urbain public ou le jardin privé et potager. C’est un thème qui a véritablement explosé dans la peinture entre 1870 et 1890. Le jardin a toujours été vu comme un havre de paix, un lieu harmonieux de tranquillité et de quiétude. Un lieu où le temps semble s’arrêter, l’on peut se distraire se promener , se poser, se reposer, méditer, rêver, où l’on peut écouter la nature, assister à ses transformations, un lieu où l’on cultive aussi. Les jardins publics furent des lieux de sociabilité. Le jardin privé un lieu intimiste, un refuge, un endroit régénérant.

 »Fenêtre ouverte sur la Seine à Vernon) 1911/12 Pierre BONNARD (Musée Chéret/Nice)
 »La partie de croquet ou Crépuscule  » Pierre BONNARD 1892 (Musée d’Orsay/Paris)
« Le jardin de la ville à Pontoise » 1873 Camille PISSARRO (Musée de l’Ermitage/Saint Pétersbourg)
« La terrasse en bord de Seine à Melun » 1890 env. Henri ROUART (Musée d’Orsay/Paris)
« Le Parc Monceau » 1878 Claude MONET (Metropolitan Museum New York)
« Jardin potager et clocher à Éragny par temps gris le matin  » 1901 Camille PISSARRO (Philadelphia Museum/Philadelphie)

Public ou privé, le jardin a été un véritable atelier en plein air pour les peintres. Ils délaisseront la représentation allégorique du jardin que l’on faisait autrefois, pour ne se consacrer qu’au jardin en tant que tel. Dès la fin du XVIIIe, il sera un sujet très prisé par les peintres, les écrivains, les philosophes. Le XIXe siècle encouragera vivement le jardin potager car terre nourriciere.

« Verger à l’Ermitage » 1892 env. Maurice DENIS (Clemens Sels Museum/Neuss)

Lorsque le peintre eut la grande chance d’avoir son propre jardin, l’affectif pour lui sera encore plus fort. Il aimera l’agencer à sa façon, y planter des fleurs et des arbres rares. Il se fera peintre-jardinier et sera très fier de le montrer à toutes celles et ceux qui viennent lui rendre visite. La lumière est partout, elle se faufile dans les arbres, au milieu des fleurs, reflète sur l’eau des bassins, sur la façade de la maison.

Dans ces jardins, les peintres placent des personnages, hommes, femmes ou enfants, souvent issus de leur propre famille ou des amis proches. Le jardin est comme un lieu de protection, à l’image de la maison qui elle aussi est souvent représentée.

 » Le bain en plein air  » Maurice DENIS 1904 (Collection particulière, prêt de la Galerie Berrés à Paris)
« Femmes au jardin » 1866 env. Claude MONET (Musée d’Orsay/Paris)

De nombreux peintres impressionnistes ont quitté un jour Paris pour la banlieue, ce qui a permis à certains d’être au plus près de la nature et avoir son propre jardin. En ville, ce n’était pas tant la ville elle-même qui les passionnait (même si elle a fait partie de leurs thèmes picturaux) mais plutôt les jardins publics, les squares, ces endroits verdoyants où l’on aimait se promener, où jouaient les enfants, où les mères et les nourrices aimaient les promener, où l’on s’asseyait sur un banc pour se reposer.

Le contexte politique et les problèmes ont favorisé l’envie de louer une maison, d’ avoir un jardin qui permettrait de donner libre cours à leur imagination, leur inspiration . De plus la banlieue était beaucoup moins onéreuse que la ville en matière de location d’appartement ou maison. Et puis c’était tellement plus agréable d’avoir un jardin ! Pour ceux qui ne pouvaient le faire, ils profitaient des propriétés familiales ou la maison de leurs amis.

Parmi les peintres impressionnistes, les deux qui furent des passionnés du jardinage, sont : Gustave Caillebotte et Claude Monet. Le premier donnera l’envie de posséder un jardin au second. Ils ont été de très grands amis. Gustave fut le témoin de Claude lors de son mariage avec Alice Hoschedé. La peinture les a réunis, le jardin aussi. Caillebotte fut un excellent jardinier. Il avait une fort belle propriété familiale à Yerres, mais son petit trésor reste Gennevilliers. C’est d’ailleurs dans son jardin qu’il est mort en 1894 frappé par une congestion cérébrale. Tous deux ont traité le jardin d’une façon quasi obsessionnelle avec un sens précis de l’esthétique et du détail. Tous deux grands férus d’horticulture.

Pour Monet ce fut d’abord Argenteuil, puis Vétheuil et enfin Giverny . Il découvre le village en 1883, loue une maison qu’il ne va pas tarder à affectionner. Il emprunte de l’argent et l’achète. Durant des années, il n’a eu cesse de le modifier, l’agrandir, l’embellir, créer un étang, construire un pont japonais, des parterres de fleurs etc… Il aimait répéter qu’il fut meilleur jardinier que peintre ! On peut dire qu’il a fait de Giverny une véritable œuvre d’art. Une grande partie de ses tableaux a eu pour sujet le jardin de la propriété . Ses talents de coloriste exploseront dans ses tableaux, notamment avec ses nymphéas, ses fleurs diverses et variées. Il faisait toujours en sorte que le jardin soit fleuri quelle que soit la saison et pour cela, s’informer sur celles qui convenaient le mieux qu’on soit en automne, en été, au printemps ou en hiver.

« Le jardin de Monet à Giverny » 1924 Blanche HOSCHEDÉ-MONET 1924 ( Musée des Augustins/Toulouse)

Curieusement, il n’a pas peint tout de suite ce qu’il créait dans la maison. Cela viendra avec Le jardin des pivoines en 1887. Bien qu’il n’aime pas vraiment être dérangé, il fera des exceptions pour recevoir des amis dont certains sont des peintres (Renoir, Morisot, Caillebotte mais aussi Bonnard et Vuillard). L’important pour lui étant que la conversation tourne autour du jardinage. Certains, plus férus que d’autres, lui feront découvrir des fleurs qu’il ne cultivait pas et découvrait avec eux, ce qui l’enchantait !

« Le jardin des pivoines  » Claude MONET 1887 ( Musée de l’art occidental/Tokyo (Japon)

 » J’ai repris encore des choses impossible à faire : de l’eau avec des herbes qui ondulent dans le fond. En dehors de la peinture et du jardinage, je ne suis bon à rien. Mon plus beau chef d’oeuvre c’est mon jardin. « Monet

« Le jardin de Monet compte parmi ses œuvres, réalisant le charme d’une adaptation de la nature aux travaux du peintre et de la lumière. Un prolongement d’atelier en plein air, avec des palettes de couleurs profusément répandues de toutes parts pour les gymnastiques de l’il au travers des appétits de vibrations dont une rétine fiévreuses attends des joies jamais apaisées. Il n’est pas besoin de savoir comment il a fait son jardin. Il est bien certain qu’il le fit tel que son il le commanda successivement, aux invitations de chaque journée, pour la satisfaction de ses appétits de couleurs.  » Georges CLEMENCEAU

 » C’est à Giverny qu’il faut avoir vu Monet pour le connaitre, pour savoir son caractère, son goût d’existence, sa nature intime. Cette maison et ce jardin, c’est aussi son œuvre et Monet a mis toute sa vie à la créer et la parfaire.  » Gustave GEOFFROY

Giverny fut l’œuvre de Monet c’est vrai. Il a été un excellent jardinier, un horticulteur, un superbe coloriste. La tâche a tellement était énorme qu’en 1892, il embauchera un jardinier principal, puis quelques années plus tard cinq autres.

C’est à Giverny que les Nabis vont rencontrer l’impressionnisme. Particulièrement Bonnard, Roussel, Vuillard et Denis. On peut dire qu’ils ont eu beaucoup de respect pour Monet, Pissarro, et Renoir . Bonnard va y venir souvent ( neuf fois chez Monet de 1914 à 1926 ) . Claude et lui s’apprécieront beaucoup. Il y viendra seul ou avec d’autres peintres de son groupe. C’est là qu’ils échangent leurs points de vue, là où il prendront conscience que finalement ils doivent beaucoup à l’impressionnisme, et que la méfiance de leurs débuts va doucement s’estomper.

« il faut bien en convenir, si je n’avais pas vu les impressionnistes, je n’aurais jamais fait de la couleur. » Vuillard en 1902

« Un jour par une belle matinée de printemps, j’accompagnais Roussel et Vuillard que Monet avait invité à déjeuner. Journée inoubliable. Le temps n’en a effacé aucun détail. Sur le mur, devant nous, une toile sans cadre, à peine couverte, mais où le trait du pinceau était magistral. Roussel n’a cessé de la regarder. Je lis sa pensée dans ses yeux et, soudain, avec un léger rire, la sincérité de ses paroles :  » Monet vous êtes un Grec !  » et chacun de garder le silence.  » Vuillard en 1920

Au delà de posséder un jardin, ils ont voulu que leurs tableaux soient vivants, en tous les cas qu’ils le soient assez pour donner envie à celles et ceux qui les regarderaient, de vouloir quasiment y entrer et en profiter. Avoir un jardin c’était aussi assister à toutes les évolutions de la nature au gré du temps, de la météo, etc… autant de sensations qui leur provoquaient des émotions fortes.

Dans son jardin de Gennevilliers, Caillebotte a tout imaginé dans un style qui lui est propre. Il a racheté des parcelles de terrains supplémentaires pour agrandir sa maison, a construit un atelier, une serre. Il a entièrement créé son jardin avec un potager, mais aussi des magnifiques massifs de fleurs (chrysanthèmes, orchidées, dahlias, iris, marguerites, roses, capucines, glaïeuls, tournesols), et pour ce faire il n’a pas hésité de mettre ses mains dans la terre ! C’est une propriété qui n’existe plus. Elle fut en partie modifiée par le nouveau propriétaire à la mort du peintre, et, la guerre s’est chargée de la détruire complètement.

 » Les dahlias jardin du Petit-Gennevilliers » 1893 – Gustave CAILLEBOTTE (National Gallery of Art / Washington)
 » Les jardiniers  » 1877 Gustave CAILLEBOTTE ( Collection privée)

La propriété de Gennevilliers représente environ 600 tableaux de Gustave Caillebotte. Comme Monet, son jardin faisait sa fierté. Ils se sont considérés comme de vrais jardiniers et lorsqu’ils ne pouvaient se voir pour en parler, ils s’écrivaient, se conseillaient mutuellement. Chez eux, jardiner était une occupation durant laquelle il ne fallait absolument pas les déranger :  » Je fais pousser une stanhopea aurea (orchidée) qui est en fleur depuis ce matin. Les fleurs ne durent que trois ou quatre jours et ne refleuriront pas avant un an. Je ne peux absolument pas les laisser tomber, je m’en excuse  » (Caillebotte à Monet)

« Caillebotte a su glorifier la nature à travers la peinture. Il a su souligner le côté bucolique du jardin en montrant des scènes et des objets du quotidien d’un jardinier. Il a ainsi uni la pratique à l’esthétique. » Julie GAMBIN paysagiste.

Pour l’impressionniste, puis néo-impressionniste Camille Pissarro, ce sera la maison familiale d’ Éragny-sur-Epte. Lorsqu’elle sera mise en vente, le peintre ne sera pas très enclin à l’acquérir, mais , profitant d’une absence de son époux, sa femme Julie Vellay va demander un prêt à Monet pour l’acheter en 1892. A partir de là, Pissarro va entreprendre de gros travaux. Il y aura une serre, une grange-atelier, des massifs de fleurs, des champs, et un magnifique jardin potager dont toute la famille profitait. Au fil du temps, Pissarro a vraiment aimé vivre à Eragny non seulement il profitait de sa famille, mais pour tout ce que ce décor environnement pouvait apporter à sa peinture.

C’est Julie qui s’occupait beaucoup du jardin de fleurs et du potager. Elle aimait choisir ce qu’elle allait planter, éprouvait du plaisir à mettre ses mains dans la terre pour le faire, arrosait, taillait , cueillait . Camille assistait à toutes ces activités depuis la fenêtre de son atelier. Il trouvait le lieu , selon ses dires, extraordinaire, mais ne s’en occupait pas. A chaque fois qu’il revenait d’un voyage, il était , malgré tout, très heureux de retrouver sa maison et son jardin :  » Selon moi, notre pré à Éragny est une merveille à côté de tout ce que je vois. Aussitôt que j’aurai fini mon affaire ici, je retournerai à Éragny pour travailler des arbres … »

Chez les Nabis, comme Bonnard, Denis, Vuillard, ou Roussel, le jardin n’a pas été un lieu bien précis, c’est plutôt intemporel , un endroit exposé aux variations du cycle des saisons. Bonnard fut le premier dès 1890 à placer des personnages ( des femmes ) dans ses tableaux. Elles sont là un peu comme dans un décor ornemental.

De façon générale, la peinture des Nabis a été plus en intérieure qu’en extérieure. Ils n’ont pas eu la même vision des jardins que les impressionnistes. Ils l’ont souvent vu comme quelque chose d’imaginaire, de sacré, parfois même lorsque l’on regarde un de leurs tableaux sur ce thème, on se demande si l’endroit a réellement existé. Le jardin fut également pour eux un lieu d’expérimentation, une source de réflexion. Ils sont empreints de leurs sentiments, leurs ressentis, leurs émotions. Ils sont très denses côté végétation, abondants, mais semblent tranquilles.

Edouard Vuillard, par exemple, est né à Paris. C’est un urbain qui a beaucoup aimé flâner dans les squares et les jardins publics de la capitale : Square des Batignolles, Jardin des Tuileries, Bois de Boulogne etc… Pour lui qui n’avait pas de maison en banlieue, à la campagne, le jardin public sera un lieu apprécié, où l’on peut se reposer, méditer ou faire des rencontres et cela l’inspire. Après 1895, il sera invité à se rendre dans les jardins de ses amis, en dehors de Paris, et il les représentera avec une végétation abondante, des fleurs luxuriantes, le tout semble envahir la toile.

 » Jardin du Clos Cézanne à Vaucresson  » 1920 -Édouard VUILLARD (Metropolitan Museum New-York)
« Les jardins publics-Les nourrices-La conversation-L’ombrelle rouge  » 1894 Édouard VUILLARD (Musée d’Orsay/Paris)
 » Square de la Trinité  » 1894 Édouard VUILLARD (Retravaillé en 1908/ Museum of Modern Art/New York)

Durant les années passées auprès des Nabis, sa vision du jardin a été complexe car il a eu des avis différents. D’un côté, il fut l’attentif, celui qui s’attarde sur les changements au gré des fluctuations de la nature, mais aussi sur le jeu en clair-obscur de l’ombre et de la lumière dans les arbres par exemple. Il en parlait beaucoup à ses autres collègues Nabis au travers de correspondances. Et puis il y a l’autre Vuillard, plus proche des autres Nabis, avec une synthétisation des jardins, très géométrique, quasi abstraite.

Bonnard lui aussi fut un homme de la ville mais son bonheur d’évasion fut la maison familiale à Grand Temps en Isère. En 1912 il avait acquis une maison à Vernonnet, Ma Roulotte. Elle possédait un jardin sauvage et une vue sublime sur la Seine. Ce qui permettait, selon la saison, des variations de lumières et de couleurs assez incroyables. Il va beaucoup aimer l’endroit. Il va y rester de très longues années avant de s’en séparer.

C’est là et plus tard dans les maisons qu’il va acquérir à Vernonnet et au Cannet, qu’il trouvera tout ce qui pourra l’inspirer pour la réalisation de ses grandes compositions. La maison du Cannet (Le Bosquet )était dotée de grands balcons qui lui offrait un panorama splendide sur l’Esterel. Par ailleurs, il aimait se promener chaque jour dans son jardin où la végétation était un peu en fouillis, explorait toutes les déclinaisons qu’un jardin pouvait apporter à sa peinture, et dessinait sur son carnet.

« J’ai tous mes sujets sous la main. Je vais les voir. Je prends des notes. Et puis je rentre chez moi. Et puis avant de peindre, je réfléchis, je rêve » P.B.

Du reste, lorsqu’il fut contraint de rester au Cannet durant la seconde guerre mondiale, il va beaucoup peindre son jardin en fleurs, s’attardera notamment sur la floraison de son mimosa, en février, qu’il observe attentivement derrière la verrière de son atelier. Il faut savoir que Bonnard ne travaillait pas en extérieur, sur le motif. Il préférait le faire avec les notes prises lors de ses promenades ou simplement de mémoire.

« L’atelier au mimosa » 1867 Pierre BONNARD (Centre Pompidou/Paris)

Au XXe siècle, les Nabis vont beaucoup moins audacieux qu’ils ne l’étaient à leurs débuts. La vision picturale des jardins s’approchera alors un peu plus des impressionnistes. La priorité fut de savoir capter l’instant . Vuillard, comme certains autres, vont davantage se tourner vers plus de classicisme après la Première guerre mondiale. Il s’adonnera à la photographie, au pastel.

Nombreux furent les peintres qui ont placé des personnages dans leurs tableaux de jardins. Généralement ce sont des femmes. Elles apparaissent soit seules, en groupe de femmes, ou bien en couples. Certains l’ont même fait souvent comme Alphonse Legros, Albert Bartholomé , James Tissot, Marie Bracquemond, ou Claude Monet. La plupart du temps, elles apparaissent mélancoliques, perdues dans leurs pensées, tristes aussi, malades peut-être. Certaines regardent l’horizon, d’autres lisent, cousent, boivent un thé, le plus souvent elles ne se parlent pas ou très peu.

 » Dans la serre  » 1881 env. James TISSOT (Musée d’Orsay/Paris)
« Femmes dans un jardin »1868/70 Alphonse LEGROS (Musée d’Orsay/Paris)
« Le goûter » 1880 env.Marie BRACQUEMOND (La femme sur le tableau est la sœur de Marie, Louise Quivoron // Musée des Beaux Arts de la Ville Petit Palais/Paris)
« Les deux sœurs » 1863 James TISSOT (Musée d’Orsay/Paris)

Ces femmes étaient des proches (mère, fille, tante, sœur, cousine, ou des amies) – Ce sont des femmes de leur époque (XIXe siècle) Plutôt réservées, quasi soumises, dévouées, s’occupant des enfants, de la maison. Leurs amies sont des femmes, très peu souvent des hommes.

J’ai parlé au début d’un espace Cabinet de Photographies dans cette expo. Il faut savoir que le fils de Claude Monet, Michel, avait une passion pour la photographie. En conséquence, son père, qui a toujours été interpellé par la modernité va faire aménager une chambre noire dans une des pièces de la maison à Giverny. Tout ce qui pouvait lui servir pour s’adonner à ce plaisir, sera mis à sa disposition.

De très nombreuses photos ont été retrouvées à Giverny. Toutes ne furent très certainement pas prises par Michel, car on sait que le peintre aimait s’adonner à la photographie de temps à autre. Il y en a beaucoup sur lesquelles il apparait et de nombreux clichés nous montrent la maison et le jardin.

Chez les Nabis, Edouard Vuillard, lui aussi, fut très intéressé par la photographie. Dès 1897 il possède un appareil. Ce n’est un perfectionniste, seul le plaisir de photographier a compté chez lui. Et il va beaucoup le faire si on se reporte au nombre de clichés retrouvés chez lui : plus de 1750 !

Claude Monet dans la grande allée à Giverny
Les Nabis dans le jardin de la maison de Stéphane Natanson à Villeneuve-sur-Yonne : Cipa (demi-frère de Nisia Natanson -debout ) Felix Valloton (assis à gauche) Edouard Vuillard ( assis à gauche ) Stephane Natanson (assis au milieu) Marthe Mellot (assise à côté de lui en noir) Thadée Natanson et Misia Natanson /1898
Pierre Bonnard dans sa maison en 1941
Camille Pissarro à Eragny en 1900

PICASSO/RODIN …

Nul ne peut affirmer avec certitude que Picasso et Rodin se soient rencontrés un jour . Il n’y a aucune preuve . Par contre énormément d’hypothèses et d’anecdotes ont été avancées, dont on ne saurait confirmer la véracité. La seule qui est souvent reprise, est que Picasso a très certainement visité l’expo Rodin au Pavillon de l’Alma en 1900 et qu’il appréciait le travail du sculpteur.

Tout le monde les connaît, leur réputation n’est plus à faire, on les considère comme des génies, des artistes hors-normes etc… L’un fut un artiste du XIXe siècle, annonciateur de l’art moderne(Rodin) , l’autre celui du XXe siècle, l’a parfaitement incarné(Picasso). Des hommes modernes admiratifs des maîtres du passé, avec, en particulier une admiration commune pour Michel-Ange dans le domaine de la sculpture, et pour Honoré de Balzac pour la littérature.

« Balzac en bas de casse et Picasso en majuscule  » 1952 lithographie -Pablo PICASSO (Musée Picasso/Paris)
 » Balzac tête monumentale  » 1898 env. Auguste RODIN (Musée Rodin/ Paris)

Cette année c’est une exposition un peu différente qui nous est proposée, organisée à la fois par le Musée Picasso et le Musée Rodin de Paris. Une rencontre qui nous permet de constater que les intentions artistiques de Rodin et Picasso ont souvent été les mêmes. Elle se déroule simultanément dans les deux institutions : une (Musée Picasso) aborde la question des ateliers et le côté privé de la création , et l’autre (Musée Rodin) s’est penchée sur les solutions plastiques que tous deux ont mis au point pour monter le réel.

Elle s’intitule PICASSO/RODIN et se tiendra jusqu’au 2 janvier 2022. Un face-à-face, une confrontation qui réunit environ 300 œuvres (peintures, sculptures, dessins, documents, photos) , dont certaines sont méconnues.

Pablo PICASSO en 1904 à Montmartre
Auguste RODIN en 1903

Rodin et Picasso ne sont pas de la même génération. Le premier avait 41 ans de plus (né en 1840) que le second (né en 1881) . Lorsque Picasso (18 ans) est l’objet d’une première exposition à Barcelone en 1900, Rodin est déjà au sommet de sa carrière. Pablo, le connaissait car il avait vu des photos des œuvres de Rodin, notamment le Penseur. Pour lancer sa carrière de peintre, il décide de quitter son Espagne natale pour se rendre à Paris et part en compagnie de son ami le peintre Carlos Casagemas. Ils s’installent à Montmartre, se rendent souvent dans les principaux musées de la ville, et fréquentent de nombreux cabarets. Picasso décide d’assister à une rétrospective de Rodin qui va profondément le marquer.

Si il a admiré l’œuvre de Rodin, Picasso ne s’est pas gêné de le critiquer, parfois même de façon dédaigneuse comme par exemple lors du débat qui eut lieu au sujet du remplacement du Monument à Victor Hugo :  » Le Rodin est une petite chose pour une si grande place. Ce serait très bien si on n’a pas autre chose en attendant. En attendant mon monument, par exemple  » aurait-il déclaré, ce qui aurait déclenché les foudres de Alberto Giacometti :  » Je souhaite à Picasso d’avoir toujours autant de choses à nous dire et aussi clairement que Rodin !

Dotés d’un égo surdimensionné, autoritaires, Picasso et Rodin ont été des avant-gardistes, des révolutionnaires dans leur art. On peut même dire qu’ils en ont bouleversé tous les codes . Tous deux ont aimé expérimenté, réinventé la création, apporté des éléments externes dans leur travail, se renouveler sans cesse – Deux boulimiques de travail, reconnaissables entre tous, audacieux, inventifs, novateurs qui ont eu, comme on le dit souvent, de nombreux points de convergences dans ce qu’ils ont entrepris, et ce de façon très signifiante.

« Les Ombres » avant 1886 Auguste RODIN(Musée Rodin/Paris) *
« Nature morte à la chaise cannée » 1912 Pablo PICASSO (Musée Picasso/Paris)
« Tête de femme(Fernande) » 1909 – Pablo PICASSO (Galerie nationale à Prague)
« Iris, messagère des dieux » 1895 -Auguste RODIN(Musée Rodin/Paris)

Ils ne se sont pas arrêtés à une idée , ils ont toujours essayé de voir plus loin. Il ne se sont pas contentés de créer une œuvre, ce qui au demeurant était déjà quelque chose, mais ils n’ont surtout jamais pensé qu’elle était définitivement terminée. Ils ont toujours voulu aller au-delà de ce qu’il venait de créer, et sont passés d’une technique à l’autre sans véritablement de difficultés.

 » Terminer une œuvre ? Quelle bêtise ! Terminer cela veut dire en finir avec un objet, le tuer, lui enlever son âme  » Pablo Picasso en 1935

 » Je ne suis pas pour le fini, mais pour l’infini » Auguste Rodin

Ils ont eu de nombreux points communs : aimer énormément la nature, laquelle a été pour chacun d’eux une source de création et d’inspiration. Avoir été de très grands collectionneurs. Avoir porter une attention très particulière au corps humain, aux mouvements, à l’attitude, aux gestes et avoir eu un goût commun pour l’assemblage et les fragments.

L ‘un comme l’autre ont eu l’envie ‘‘ de continuer  » même après leur mort, à savoir éprouver la nécessité d’avoir, par exemple, un musée pour transmettre aux générations qui viendraient après eux. Ils ont supervisé et contrôlé (Picasso plus que Rodin certainement) ce qui allait continuer après eux.

Durant toute leur carrière, à deux époques différentes, Picasso et Rodin ont fait preuve de liberté dans leurs créations. Leur talent a été reconnu très tôt : Rodin a 17 ans lorsqu’il reçoit déjà ses premiers prix. Picasso n’est pas plus vieux lorsque son père comprendra combien son fils est doué et le poussera à passer de nombreux concours qu’il réussira brillamment.

L’œil a été pour les deux un organe important, mis au service de la création. Ils furent, en effet, de grands observateurs, avec un sens aiguisé de la curiosité. Ce qui aura pour conséquence un afflux incessant de créations, d’envie de voir encore plus de nouvelles choses qui alimentent leur créativité, leur inventivité. Cela les aura poussés, continuellement, vers le désir de créer un chef-d’œuvre absolu qui les dresserait à même hauteur que les maîtres du passé. Il y a un fait incontestable qui ressort de ses deux hommes, c’est qu’ils ont été complètement dévoués à leur art. Que seul l’art a compté plus que n’importe quoi d’autre.

Le succès est venu tardivement pour Rodin. Il avait 50 ans. Les journaux de l’époque ne l’épargnaient pas vraiment, et le caricaturaient souvent, que ce soit lui personnellement ou ses œuvres. Le succès n’a pas vraiment changé les choses. C’est par la photographie-documentaire, un média qu’il affectionnait beaucoup, que Rodin permettra de mieux de le connaitre et l’apprécier. Il fit réaliser des portraits ou photographier son travail par des photographes connus de l’époque comme Käsebler, Limet, Coburn et surtout Steichen (le premier) . Il acceptera, par la suite, d’être le sujet principal d’un film-documentaire réalisé par Sacha Guitry en 1919.

Pour Picasso les choses furent différentes parce que l’époque n’était pas la même. Elle verra la naissance et le développement de nombreux médias tels que la radio, la télévision et encore davantage de journaux et magazines. Dès qu’il commencera à être connu, reconnu et apprécié, on le verra partout et il aimera se montrer, n’hésitant pas à se prêter au jeu de la photo, même volée finalement. Il a fait souvent la une des grands magazines, comme Paris Match. Henri Georges Clouzot réalisera un film-documentaire sur lui (Le mystère Picasso) dans les années 50 qui recevra le Premier prix du jury à Cannes

L’atelier a été très important pour les deux hommes car vu surtout comme un laboratoire, un lieu d’expérimentation – Pour Rodin il y aura le Dépôt des marbres à Paris, la villa des Brillants à Meudon. C’est là qu’il vivait, là qu’il travaillait aussi, entouré de ses assistants et secrétaires. L’Hôtel de Biron était plutôt le lieu de rendez-vous avec ses clients, commanditaires etc… là qu’il vendait ses œuvres. Il deviendra la propriété de l’État en 1911, lequel en fera le Musée Rodin.

Pour Picasso il y aura, dans ses années de jeunesse, l’atelier du 23 rue de la Boétie. C’est une maison à deux étages avec au premier un appartement où il s’installe avec son épouse Olga. De nombreuses soirées sont organisée, durant lesquelles le couple reçoit tout ce qui compte de personnalités importantes à Paris. Au second étage, c’est l’atelier. Il va y demeurer jusqu’en 1936. Il y a aussi la maison Boisgeloup où il installera un très grand atelier pour sa sculpture dans les années 1920. Il est aussi l’endroit où il vit avec Marie-Thérèse Walter. En 1937, ce sera l’atelier des Grands Augustins, sur deux niveaux de cet hôtel particulier. Il se partagera entre les deux. Et enfin, coup de foudre pour Mougins, dans les Alpes-Maritimes, en 1936. Il s’y plait , s’installe (de 1961 jusqu’à sa mort) dans le mas provençal Notre-Dame-de Vie (ou l’Antre du Minotaure) avec sa dernière épouse Jacqueline. Son atelier est immense, tout comme la propriété, et elle lui permet de recevoir un grand nombre de ses amis.

« Picasso peignant Guernica dans l’atelier des Grands-Augustins » fait partie d’une série de photos de Dora Maar (Collection Musée Picasso/Paris)
« Rodin dans son atelier » 1889 Allan OSTERLIND (Alteneum Art Museum/Helsinski)

Autre attrait commun : les femmes, le corps féminin, l’érotisme, la sexualité ! Vaste sujet chez eux. Elles aussi les ont fortement inspirés. Rodin dira à qui veut bien l’entendre que Rose Beuret fut la femme de sa vie, mais c’était un coureur. Il a eu de nombreuses maîtresses, certaines furent ses mêmes ses modèles, des modèles qui n’ont pas hésité, selon ses désirs, de poser dans des attitudes très osées, coquines et sensuelles pour l’époque.

Chez Picasso, une femme différente a été assimilée à ses périodes picturales. Le corps féminin a eu une grande importance dans leur art. Il a représenté le désir, la possession, le modèle, le plaisir, les étreintes, la passion, mais la soumission aussi. Picasso est allé jusqu’à s’inventer un double, Le Minotaure, pour traduire ses désirs érotiques, voire même bestiaux, les plus fous.

 » L’art n’est jamais chaste  » Pablo Picasso

« L’art n’est qu’une forme de l’amour. Oh ! je sais, bien des moralistes pudibonds se boucheraient les oreilles. Mais quoi ! J’énonce à haute voix ce que pensent tous les artistes. Le désir ! Le désir ! Le désir ! Quel formidable stimulant «  Auguste Rodin

 » Je suis belle  » plâtre de 1886 env. Auguste RODIN (Musée Rodin/Paris)
 » Dora et le minotaure  » crayon de couleur et encre de chine 1936 Pablo PICASSO (Musée Picasso/Paris)
 » Femme accroupie grand modèle » plâtre 1904/1908/1921 Auguste RODIN(Musée Rodin/Paris)
 » Le rêve » 1932 Pablo PICASSO (Collection particulière)
« Le baiser » 1881/1882 Auguste RODIN (Musée Rodin/Paris)
« Le baiser » 1969 Pablo PICASSO (Musée Picasso/Paris)

Tous deux ont connu un drame dans leur vie privée : le décès d’une sœur bien-aimée. Pour Rodin, c’est Marie-Louise, son ainée, qui meurt à l’âge de 25 ans. Elle était novice dans un couvent d’Ursulines. Il va tellement en être bouleversé, qu’il envisagera d’entrer, lui aussi, en religion. C’est son père qui l’en dissuadera.

Pour Picasso, c’est sa petite sœur Conchita. Elle meurt des suites d’une diphtérie. Il a beaucoup prié pour qu’elle s’en sorte, allant même jusqu’à promettre de ne plus peindre si cela devait la sauver. Mais il n’en fera rien : la douleur intense de sa perte va le conduire à se réfugier dans son art.

Ils ont entretenu des relations très compliquées avec les femmes. Pour Rodin : Camille Claudel. En 1882, lorsqu’elle le rencontre, elle a 18 ans et lui 42. Elle deviendra son élève, sa collaboratrice, sa muse, sa maitresse. Ils vont connaître une relation vraiment passionnée certes, mais faite aussi de déchirements, de séparations et de réconciliations. Il deviendra le pygmalion, le confident, l’amant, mais jamais le mari. Le problème est que Rodin a une double vie en la personne de Rose Beuret une couturière qu’il a rencontrée en 1864 et qui est son modèle. Il ne parviendra jamais à la quitter. Par ailleurs, Rodin reconnaitra que Camille avait du talent, mais elle va devoir s’émanciper de lui pour exister artistiquement parlant. Elle veut être comprise et apprécier pour son travail personnel.

Cette situation va très vite se dégrader, surtout que Rodin va enfin se décider à épouser Rose. Ils auront un fils . Il a, par ailleurs, l’envie de rayer de sa vie la liaison avec Camille, trop dévastatrice. Malheureusement, comme on le sait, Camille ne s’en remettra pas. Elle sera atteinte par une névrose obsessionnelle, s’enfermera dans son atelier, vivant au milieu de ses sculptures, en détruisant certaines, dans un état de saleté terrifiant et sombrera dans une démence qui la conduira à un placement en 1913 à l’asile de Ville-Evrard, puis à Montdevergues où elle mourra.

Picasso, quand à lui, rencontre un jour de 1927, Marie-Thérèse Walter. Il a 45 ans, elle 17. Elle le fascine, devient son modèle, sa maîtresse, sa muse, son modèle. Tout pourrait être parfait, sauf que Pablo est marié à Olga. Ils ont un fils, Paulo. Donc, ne souhaitant pas se séparer de l’une et de l’autre, il installe, durant l’été, sa famille légitime à Dinard, et pas très loin sa relation adultérine. Une situation un peu scandaleuse. L’histoire continue lorsque l’été prend fin. Il fait l’acquisition en 1930 d’une propriété à Boisgeloup pour pouvoir travailler, mais abriter ses amours avec Marie-Thérèse. Ils auront une fille en 1935 : Maya. Au travers de ses tableaux de l’époque, on peut sentir que le peintre est heureux.

Le seul problème est que Olga se refuse au divorce. Elle décide, de par sa position légitime de s’installer à Boisgeloup. Picasso installe donc Marie-Thérèse et Maya à Tremblay-sur-Mauldre, non loin de Versailles. Pour pouvoir « profiter » de ses deux familles, il les place finalement, toutes deux à Royan, dans deux villas. Mais l’affaire va se corser car Pablo tombe amoureux de Dora Maar. Relation passionnelle, tumultueuse et dévastatrice entre eux. Elle sera sa compagne durant une dizaine d’années, mais aussi son modèle, sa nouvelle muse. Il va la pousser à s’adonner à la photographie qu’elle aime tant. Lorsqu’ils vont se séparer, elle sombrera dans une forte dépression, flirtant avec la psychiatrie, fera un séjour à l’hôpital Sainte-Anne. Jusqu’à la fin de sa vie, elle vivra recluse, solitaire dans son appartement à Paris ou sa maison dans le Luberon, cadeau d’adieu de Picasso. Elle se tournera vers la religion, allant à l’office tous les matins.

Olga meurt en 1955. Elle restera officiellement mariée à Pablo jusque-là . Marie-Thérèse se suicidera en 1977. Dora Maar est morte en 1997. Elle ne s’était jamais séparée de tout ce qui pouvait lui rappeler sa vie et sa relation amoureuse avec le peintre et ce même lorsqu’elle connaîtra une situation financière très précaire.

Rodin repose à Meudon dans le parc du musée et de depuis l’année de sa mort à savoir en 1917. A ses côtés : Rose Beuret ( décédée la même année que lui). Elle fut sa muse, sa compagne , et son épouse . Sur leur tombe, il y a un exemplaire du Penseur. C’est le premier directeur du musée, Léonce Bénédicte, qui en a eu l’idée et on suppose que Rodin ait donné son accord .

Picasso est mort en 1973. Il est enterré dans le parc de la propriété de Vauguenarques. A ses côtés : Jacqueline Roque qui le rejoindra en 1986. Tous deux avaient choisi en 1934, la statue qu’ils souhaitaient voir sur leur tombe, à savoir un exemplaire en bronze de la Femme au vase.