Gabrielle CHANEL – Manifeste de la mode …

 » Ce qui frappe chez Chanel, c’est la notion de distinction dans son allure. Pour moi, elle est plus proche du dandy que de la garçonne dans cette idée de construire une identité singulière à travers la manière dont elle se présente, dont elle bouge. Quand elle s’approprie les code des hommes (sans penser d’ailleurs qu’ils leur appartiennent) c’est pour la liberté que ceux-ci lui confèrent et qu’elle veut donner à son propre vestiaire. Elle n’est pas féministe à proprement parler, mais dans sa pratique elle a toujours posé la femme au centre de sa création. C’est un esprit libre dans sa façon de travailler, d’être ambitieuse, ce qui n’est pas très bien perçu encore aujourd’hui. C’est délicat de parler d’elle au sujet de certaines questions, parce qu’elle était capable de tout pour défendre ce qu’elle avait construit seule. D’ailleurs il y a cette idée reçue qui m’agace dans la construction de sa légende où, à chaque étape, elle réussit grâce à l’aide d’un homme y compris quand elle parle de sa couture. Quasiment tous les grands artistes ont eu des mécènes, des personnalités qui les ont aidés financièrement à un moment ou à un autre. Certaines rencontres peuvent provoquer des découvertes artistiques créatives mais ce ne peut être grâce à elles que l’on connait le succès fou de Chanel. » Miren ARZALLUZ (Nouvelle directrice du Musée Galliera de Paris)

Conformément aux décisions prises par le gouvernement français, le Palais Galliera (comme d’autres musées) a fermé ses portes en raison du re-confinement . En principe, elles s’ouvriront à nouveau le Ier décembre 2020 . Fort heureusement l’exposition a commencé le Ier Octobre 2020, ce qui a permis de la voir, d’où mon article ce jour.

Le Palais Galliera, devenu musée-temple de la mode en 1977, est détenteur d’une très importante collection de pièces (200.000 environ). Il vient de ré-ouvrir après avoir été fermé en juillet 2018 pour travaux de rénovation et l’ouverture de nouveaux espaces d’exposition( lesquels porteront le nom de la célèbre créatrice Gabrielle Chanel) mais aussi un atelier pédagogique et une librairie-boutique.

Il a été construit entre 1878 et 1894 par Léon Ginain pour Maria Brignole Sale qui deviendra duchesse de Galliera lors de son mariage. A son décès, le palais sera légué à la ville de Paris. Lorsque l’historien et collectionneur Maurice Lenoir fait don des 2000 pièces de sa superbe collection en 1907, il pose une condition : la création d’un musée de la mode. Ce sera d’abord le musée Carnavalet qui fut choisi, puis le Palais Galliera en 1977. Vingt ans plus tard, le nom changera et deviendra Musée de la mode Galliera.

Musée Galliera

Pour avoir dit un jour  » le luxe ce n’est pas le contraire de la pauvreté, mais celui de la vulgarité  » on la surnomma « la reine du genre pauvre » – Entendez par là qu’elle préférait une mode simple, sobre, pratique tout en étant chic et élégante avec des accessoires (dont elle raffolait) mais sans excentricité, sans excès, car pour elle le côté excessif était néfaste à la mode .

Gabrielle Chanel dite Coco ou bien encore Mademoiselle, créatrice de mode, modiste, grande couturière : environ 55 biographies lui ont été consacrées (aucune ne paraitra de son vivant). Elle est très connue du grand public et pourtant, chose assez étonnante, c’est la première fois que l’on propose une rétrospective la concernant à Paris, nul ne sait réellement pourquoi, peut-être parce que Karl Lagerfeld n’aimait pas trop ce genre de « retour en arrière » .

Aujourd’hui c’est chose faite avec le soutien de la célèbre Maison Chanel. L’expo se déroule en un parcours thématique et chronologique assorti de 167 vêtements et 138 bijoux et accessoires, prêts du Victoria et Albert Museum de Londres, le Young Museum de San Francisco, le Musée de la mode de Santiago du Chili, le MoMu d’Anvers, des collections privées, et bien sur de très nombreuses pièces issues du fonds même du musée Galliera.

Maison CHANEL Rue Cambon

Elle s’intitule : «  Gabrielle CHANEL – Manifeste de la Mode  » jusqu’au 14 mars 2021. On y retrouve son travail, sa carrière, son style, ses codes vestimentaires, l’influence qu’elle a pu avoir sur la mode en général etc…

Ses modèles phares restent la marinière (un vêtement porté à l’origine par les marins pêcheurs dans les années 1910 et qu’elle va sublimer) , le très célèbre tailleur en tweed ou jersey , la jupe plissée, le pratique pyjama que l’on peut porter à la ville comme en soirée, le pantalon souple et ample, les pulls au col ras-de-cou (twin-set) , la fameuse petite robe noire en crêpe de Chine (avec elle même le noir n’a plus semblé triste) , sans oublier aussi son célèbre sublime parfum N°5, les escarpins bicolores, ses bijoux et son beau sac matelassé avec une chaine dorée.

Gabrielle Chanel pantalon large et marinière (Avec son chien Gigot – Jardin de sa villa La Pausa en 1930) –

Gabrielle Chanel a occupé une place très importante dans le milieu de la mode. Audacieuse, elle n’en a eu que faire des canons de la féminité de son époque ou de ce que la mode exigeait à l’aube de la première guerre mondiale (époque charnière dans sa carrière) . Elle a réussi à s’imposer dans le monde de la couture et de la mode, en tant que femme désireuse d’habiller les femmes (elle-même ne portait que ses créations) , à une époque où ce n’était vraiment pas facile de le faire.

Mademoiselle a été provocatrice, orgueilleuse, visionnaire, exigeante, instinctive, redoutable, minutieuse, obsessionnelle, moderne, inventive , dotée d’une forte personnalité, généreuse et sensible diront certains. D’autres affirmeront qu’avec l’âge, elle était devenue égocentrique et impitoyable, notamment dans les mots.

Elle a brisé les codes vestimentaires, apparaissant vêtue de façon masculine, cheveux très courts, ne ressemblant à personne. Son style est à nul autre pareil, intemporel, chic, à la fois simple et élégant. Il a fait d’elle une légende, une griffe iconique . C’est tout cela qui a forgé l’esprit non seulement de la Maison Chanel, mais de la mode et de la haute couture en général.

 » Je me demande pourquoi je me suis lancée dans ce métier ? Pourquoi j’y ai fait figure de révolutionnaire ? Ce ne fut pas pour créer ce qui me plaisait mais bien pour démoder d’abord et avant tout, ce qui me déplaisait. J’ai été l’outil du destin pour une opération de nettoyage nécessaire  » G.C

Audacieuse, elle va innover en donnant aux vêtements féminins la souplesse d’une allure masculine dandy (comme le pantalon et le cardigan ) , en présentant des modèles dans lesquels les femmes puissent se sentir libres, avec plus de confort, moins d’entraves, tout en restant chic. A une mode, jugée par elle, décorative, elle va préférer un style décontracté, impertinent, élégant.

Elle a vraiment changé ce qui se faisait à l’époque, inventé un style, transformé les dames de la haute société en leur donnant un petit côté midinette avec des vêtements confortables et donnant plus d’aisance dans les mouvements. Aux autres femmes élégantes des robes très simples tout en ayant une allure très chic.

 » Un vêtement doit être ajusté quand on est immobile et grand quand on bouge. Il ne faut pas craindre les plis : un pli est toujours beau s’il est utile. Le choix de l’étoffe viendra plus tard. Une toile bien mise au point, c’est plus joli que n’importe quoi. L’art de la couture, c’est de savoir mettre en valeur, monter la taille par devant pour faire paraître la femme plus grande. Abaisser par-derrière pour éviter les derrières bas. Il faut couper la longue plus longue derrière parce qu’elle remonte. Tout ce qui allonge le cou est joli. « G.C.

 » Chanel c’est un style. La mode se démode, le style jamais. » G.C.

Anne St.MARIE portant un tailleur souple – Gabrielle CHANEL ( Photo du magazine VOGUE en 1955, réalisée par le photographe Henry CLARKE )
Ensemble robe et veste printemps-été 1926 – Gabrielle CHANEL
Robe de jour en crêpe de Chine ivoire avec un imprimé rouille – 1926-1928 – Gabrielle CHANEL
Robe du soir tulle de soie noire brodée de paillettes et de perles – 1920/1923 – Gabrielle CHANEL

 » Si une femme est mal habillée, on remarque sa robe, mais si elle est impeccablement vêtue, c’est elle que l’on remarque. » G.C.

Gabrielle Chanel a beaucoup aimé le milieu artistique. Elle a été l’amie, la muse, la mécène de certains artistes avant-gardistes de l’époque. C’est là qu’elle a rencontré Cocteau, Picasso, Reverdy, Diaghilev, Stravinsky, Misia Sert, Henri Toulouse-Lautrec, Marcel Proust, et tant d’autres …. Elle en a financé et hébergé certains , partagera une amitié ou vivra une histoire d’amour avec d’autres.

On a émis beaucoup d’hypothèses pour expliquer les deux C représentant la marque Chanel : certains ont affirmé que son arrière grand-père les gravait déjà dans le bois de la table … d’autres ont dit que ce pouvait être en référence des armoiries des reines Claude de France (château de Blois) et Catherine de Médicis ( candidior candidis devise de la reine ) – A moins que ce ne soit une inspiration de ceux que l’on retrouve dans les vitraux de l’abbaye d’Aubazine en Corrèze où elle fut confiée enfant.

Cependant les deux explications que l’on retient le plus, sont les suivantes : soit C de Chanel et Capel (Boy ayant été son grand amour et celui qui l’a aidé financièrement au départ) – Ou bien les deux C entrelacés qu’elle avait admiré sur les vitraux du château de Crémat appartenant à amie la riche Irène Bretz et à qui elle aurait demandé l’autorisation de les utiliser.. Compte tenu du fait qu’aucune raison n’a été véritablement confirmée , le mystère reste entier.

Lorsque dans les années 50 la France ne lui accorde plus qu’un accueil assez mitigé, elle triomphe aux Etats Unis. En 1957, elle recevra un Oscar de la mode à Dallas( Le Neiman Marcus Award for distinguished service in the field of fashion ) . Les personnalités artistiques et politiques les plus en vue dans ce pays, ne cesseront de vanter ses modèles et son parfum N°5.

Elle est née en 1883 à l’hospice de Saumur, seconde dans une fratrie qui comptera six enfants : Julia, Gabrielle, Alphonse, Antoinette, Lucien et Augustin(mort très jeune). Sa maman, Jeanne Devolle, était la femme d’un camelot vendant sur les marchés : Albert Chanel. De ce dernier, Gabrielle ne parlait pas beaucoup, mais elle l’a beaucoup aimé, même si, devenue adulte, elle s’en inventait un autre qui aurait été un homme d’affaires aux Etats Unis.

Elle n’a, d’ailleurs, jamais cessé d’entretenir une forme de mystère autour de ses racines et pour ce faire, lorsque cela lui semblait nécessaire, elle n’a rien trouvé de mieux que de mentir ou affabuler. La seule chose sur laquelle elle n’a jamais menti : son âge.

Il faut dire que ce monsieur n’a pas été très correct puisque ne sachant que trop quoi faire de tous ses enfants à la mort de son épouse, il décide d’abandonner sans regret sa famille : les fils ont été placés dans des fermes, et les filles (dont Gabrielle) se sont retrouvées à l’orphelinat à Aubezine en Corrèze, près de Tulle. Elle y restera neuf ans. Il promettra de revenir, et il ne reviendra jamais …. Pourtant, malgré cette déchirure, elle n’abandonnera jamais son nom de famille : Chanel qui fera de sa Maison le symbole de l’élégance française.

De cette enfance très difficile, pauvre, sans affection , elle en fera une force et sera toujours à la recherche d’un profond désir de tendresse.

« J ‘ai enventé ma vie en spposant que tout ce que je n’aimais pas avait un contraire que fatalement j’aimerais. Mon ambition s’y porta. J’ai compris très vite que mon enfance était établie à l’envers de cette sorte de bonnes choses où l’âme se complait : la douceur, l’allégresse, l’art, le luxe, et l’amour se trouvaient assurément du côté où je n’étais pas. La sévérité me révèlera l’indulgence. Une gifle me fera pressentir les caresses. L’ennui me parla du plaisir, la bétise m’ouvrira l’esprit, la surveillance soupçonneuse qui présidait à mon éducation encouragea mes goûts pour l’indépendance et développa en moi ce besoin d’amour dont personne, dans mon entourage, ne prenait en compte. » G.C.

C’est auprès des nonnes de Notre Dame des Moulins qu’elle apprend, à 18 ans, le métier de couseuse. Elle sort, fréquente les cafés-chantants, interprétant , avec succès, une chanson célèbre de l’époque Qui qu’a vu Coco dans l’Trocadero. Le public pour obtenir un bis l’appelle en répétant sans cesse Coco Coco. Son surnom légendaire est né !

En poste à Vichy dans un établissement thermal elle rencontre un jeune héritier issu d’une famille assez riche Etienne Balsan . Elle va devenir sa maîtresse, fréquentera le milieu mondain. Elle voulait continuer à pousser la chansonnette, mais il la dissuadera de continuer dans cette voie. Il lui apprend à monter à cheval et fera d’elle une excellente cavalière.

Gabrielle et Étienne

Quelques temps plus tard, à Pau, elle rencontre l’amour de sa vie, un séduisant sportif, champion de polo anglais qui a fait fortune dans le charbon : Arthur Capel surnommé Boy. Auprès de cet intellectuel, elle découvre le goût des livres. Contrairement à Etienne, il prend le temps de l’écouter, et entend l’envie forte qu’elle a de se lancer dans le travail, ouvrir une boutique etc…

Arthur CAPEL dit BOY

«  Etienne ne m’aimait plus, mais comme tout bon français, comme tout homme en général, il s’est remis à m’aimer quand il a constaté que j’en aimais un autre …  » G.C.

Ces deux hommes vont l’aider dans son début de carrière : lorsqu’elle débute comme modiste à Paris en 1909, Étienne lui laissera sa garçonnière sis au rez-de-chaussée du boulevard Malesherbes- Boy Capel lui apportera une aide financière pour l’ouverture de sa boutique rue Cambon. Il sait qu’elle ne veut pas être une femme entretenue mais gagner sa vie tout en restant indépendante. Il lui propose de lui avancer les fonds pour qu’elle y parvienne. Indépendante, elle accepte : elle le remboursera intégralement.

Salon de la Maison CHANEL en 1936

Tout commencera donc par les chapeaux : canotiers de paille, des chapeaux-cloches, capeline etc. tout simples qu’elle décore avec élégance et beaucoup de gout. Pour se donner un style personnel, elle coupe ses cheveux à la garçonne.

Chapeau de paille tressée et ruban de soie – 1913/1915 – Gabrielle CHANEL (Musée des Arts Décoratifs à Paris)

Quatre ans plus tard, elle décide de se lancer dans la mode avec un désir profond de libérer les femmes qui, à la Belle Époque étaient bien trop corsetées et étriquées (« J’ai rendu au corps des femmes sa liberté« ). Ce qu’elle propose en matière de mode est fort apprécié par la haute société : un côté pratique, simple, élégant, avec un côté sportif, dynamique.

Les clientes aisées qui viennent en grand nombre sont soit des relations à Etienne, soit celles de Boy. Devant ce succès, elle décide d’ouvrir d’autres succursales : Deauville, Biarritz.

Elle va élargir les formes, écourter les jupes, et lorsque viendra la pénurie de tissus en 1916, elle utilisera le jersey pour plus de légèreté. Pour ce faire, elle rachète à la Maison Rodier un grand nombre de coupons de jersey dont on se servait pour faire des dessous masculins, et lance sa marinière.

 » Les femmes en voudront moins que les hommes ! Croyez-moi c’est un tissu qui poche, qui godaille, qui grigne. Vous n’en ferez rien, rien de rien  » Rodier à Gabrielle pour le jersey

«  Avec le jersey j’ai libéré le corps et inventé une silhouette  » G.C.

 » Pour nous c’était un tour de force car à l’époque les jersey étaient mal tissés. Les diagonales s’en allaient un peu dans tous les sens et il fallait recommencer plusieurs fois le travail. D’autant que Mademoiselle exigeait la perfection. Lorsqu’un essayage n’allait pas bien, elle piquait des colères épouvantables. Mais ce qu’elle faisait était exceptionnel, d’un chic et d’une simplicité tellement inégalables, tellement différent de ce que proposaient Poiret ou Madeleine Vionnet. Elle avait de l’audace et un culot monstre. Son goût était inné et elle choisissait tout : les dentelles, les ornements, les coloris. De tous les pastels que les teinturiers de Lyon ou d’Écosse ont pu faire pour la soie ou pour la laine, elle a toujours su retenir les meilleurs. » Mme DERAY, couturière de Mademoiselle Chanel

En 1919, Boy se tue au volant de sa voiture. Gabrielle est anéantie, inconsolable. Elle connaîtra d’autres amours, mais ne se remettra jamais d’avoir perdu celui-là. Elle apprendra qu’il l’avait couchée sur son testament et recevra une somme de 40.000 livres.

Pour tenter d’oublier, elle part à Venise avec des amis, dont Misia Sert, une pianiste , muse de nombreux artistes , rencontre Serge Diaghilev qui peine à trouver de l’argent pour monter un nouveau ballet. Il l’attendrit : tout comme elle, il a perdu l’amour de Nijinski …. De retour à Paris, elle lui prête l’argent en lui demandant de ne jamais dévoiler que c’est elle qui finance Le Sacre du printemps (chorégraphie Léonide Massine). Elle continuera à créer des costumes notamment pour des pièces de théâtre (Antigone – Le train bleu)

Costumes Gabrielle CHANEL pour Le train bleu de Jean COCTEAU

1921 : c’est la sortie de son parfum le N°5. Un an auparavant, elle rencontre, grâce à son amant le grand duc Dimitri Pavlovitch, un nez très connu dans toute l’Europe le chimiste : Ernest Beaux. Elle lui demande  » un parfum artificiel comme une robe, c’est-à-dire fabriqué, un parfum de femme à odeur de femme « . Différentes notes de senteurs vont entrer dans sa composition : aldéhydes, bergamote, citron, néroli en notes de tête – rose, jasmin, ylang-ylang en notes de cœur – iris, vanille, vétiver en notes de fond.

Flacon N°5 en 1921 avec un cordonnet de coton noir et cachet de cire (Fait partie des collections du Patrimoine Chanel) – Le flacon a été imaginé par le grand duc Dimitri Pavlovich Domanov. Il est similaire aux flasques à vodka de la garde impériale russe

Beaux lui présentera un grand nombre d’échantillons, elle choisira le N°5. – Il sortira le 5 mai 1921. Coco sera la première ambassadrice de son parfum dans une publicité qui paraîtra dans le magazine Harper’s Bazaar. Après elle, un grand nombre de publicités représentant l’intemporel N°5, verra le jour, au fil des années, avec de nombreuses personnalités du monde artistique : Ali McGraw, Catherine Deneuve, Carole Bouquet, Nicole Kidman, Audrey Tautou, Gisèle Brunchen, Lily Rose Depp, et bien sur l’inoubliable Marilyn Monroe !

AGabrielle posant pour son N°5 (publicité)

En 1952, à un journaliste de Life Magazine qui lui demandait ce qu’elle portait pour dormir, Marilyn répondra « quelques gouttes du N°5 de Chanel ». Huit ans plus tard, elle récidivera avec le journaliste français Georges Belmont qui revenait sur sa célèbre phrase. Elle dira :« Vous savez, on me pose de ces questions ! On me demande : « Qu’est-ce que vous mettez pour dormir ? Un haut de pyjama ? Le bas ? Une chemise de nuit ? » Je réponds : « Chanel n°5 », parce que c’est la vérité. Vous comprenez, je ne vais pas dire nue ! Mais c’est la vérité ! »

Marilyn immortalise le N°5 avec une photo de Ed FEINGERSH en 1955

Produit artisanalement au départ, et vu la demande, il a fallu passer à l’industriel pour atteindre un public plus large . Pour ce faire, la Société des parfums Chanel est créée en 1924. Elle prend pour associés les frères Wertheimer (Pierre et Paul, ayant fait fortune avec la marque Bourgeois), et Pierre Bader (propriétaire des Galeries Lafayette à l’époque) Les deux frères vont se partager 70 % des Parfums Chanel , Bader 20 % , alors que Coco n’en aura que 10 %.

Pensant avoir été spoliée, trahie, elle va essayer de discuter, à nouveau les termes du contrat. Sans succès. Elle prend un avocat, intente un procès. Rien n’y fait. Elle va tout faire pour changer la donne . On dit même qu’elle a tenté l’impossible en dénonçant ses associés ( juifs ) aux autorités allemandes. Les frères Wertheimer trouveront refuge aux Etats Unis et ne reviendront qu’après la guerre .

Paul décèdera en 1948. Pierre rachètera sa part à sa veuve. En 1954, il demande à Gabrielle de ré-ouvrir sa Maison de couture ( fermée à l’aube de la seconde guerre mondiale). Malheureusement les collections n’obtiennent pas le succès escompté. Il lui rachètera sa Maison.

1926, elle va révolutionner avec sa petite robe noire, sans col, manches longues, en crêpe de Chine. Le noir représentait alors la guerre, le deuil, la tristesse. Elle va en faire un incontournable intemporel de la garde-robe. Certains crient au scandale. De son côté, le magazine Vogue la baptise la Ford de Chanel, référence à la voiture qui faisait fureur et se vendait dans le monde entier. La petite robe finira par avoir un énorme succès. Les stars de France et d’Hollywood vont se l’approprier.

La petite robe noire de Gabrielle CHANEL

En 1932, et suite à la crise de 29, l’Union des diamantaires lui demande de créer des bijoux ( platine et diamant pour la majorité, et or pour quelques autres). Elle sort ce qui restera son unique collection de bijoux (bagues, broches, colliers dont certains sont transformables) , pour laquelle elle reprend des thèmes qu’elle affectionne : la plume, le lion, le ruban, les étoiles et le soleil . Les joailliers de la Place Vendôme et les autres couturiers crient au scandale. A la suite de quoi, les bijoux vont être démantelés et les pierres rendues. Sauf quelques pièces seront conservées. On ne les reverra qu’en 1993 lors d’une exposition dans sa boutique.

 » J’ai voulu couvrir les femmes de constellations...  » «  Voyez ces comètes dont la tête brillera sur une épaule et dont la queue scintillante va se glisser derrière les épaules pour retomber en pluie d’étoiles sur la poitrine  » G.C.

Collier  » Comète  » a fait partie des bijoux démantelés en 1932. La Maison Chanel l’a ressorti dans une version platine et diamants.

Accusée d’avoir été un agent durant la seconde guerre mondiale elle sera arrêtée, puis libérée grâce à l’intervention de son ami Winston Churchill. Elle expliquera qu’elle s’était rapprochée de Hans Gunther Von Dincklage , dit Spatz et deviendra sa maîtresse. Une relation dont elle se servira pour sauver son neveu André Palasse qu’elle considérait comme son propre fils. Il avait été fait prisonnier par la Wehrmacht en 1940. Compte tenu du fait qu’il était tuberculeux et supportait difficilement l’internement, elle fera tout pour le faire libérer. Il le sera en 1941. Avant la guerre il travaillait avec elle, après sa libération et en raison de sa santé, il ne pourra plus le faire. C’est elle qui subviendra à tous ses besoins.

En 1939, elle ferme sa Maison de couture, licencie son personnel et elle s’exile en Suisse, près de Lausanne et du lac Léman, durant une bonne dizaine d’années, avec quelques petits voyages à Paris de temps à autre.. Elle revient à 71 ans revient sur le devant de la scène-mode avec l’idée de reconstruire son empire. Elle se retrouve alors face à Christian Dior qui connait un énorme succès avec sa mode New Look en opposition totale avec les idées et le style vestimentaire de Gabrielle

Si les vêtements qu’elle créé à cette époque, connaissent un succès mitigé, on note la sortie en 1955 du sac légendaire matelassé avec une chaine dorée Son nom : le 2.55 en raison du fait qu’il a été créé en février 1955. Depuis cette date, la Maison Chanel n’a cesser de le moderniser, le métamorphoser ( notamment sous Karl Lagerfeld)

Sac 2.55 Chanel – Modèle entre 1955 et 1971

L‘escarpin bicolore (Slingback en raison de sa bride arrière élastique ) voit le jour en 1957 confectionné par le bottier Raymon Massaro. C’est, comme le sac, un basique de chez Chanel. Pourquoi ces deux coloris ? Tout simplement parce que Mademoiselle trouvait que le beige élançait la jambe, la grandissait et le noir permettait de donner une impression de petit pied ! On peut le trouver avec un bout plus pointu et un talon aiguille pour le soir.

Escarpin bicolore CHANEL- MASSARO 1951 env. en chevreau beige et satin de soie noire (Fait partie des collections du Patrimoine CHANEL )

Le tailleur Chanel : il voit le jour dans les années 50. On dit de lui qu’il fut carrément sculpté comme une œuvre d’art par Gabrielle Chanel tant elle y a mis d’exigence et de minutie, le travaillant directement sur ses mannequins. On le trouve en jersey ou en tweed, dans différentes couleurs intenses ou pastels. Les ourlets intérieurs sont dotés d’une petite chaînette pour l’obtention d’une tenue parfaite.

Malheureusement la critique est mitigée. Pierre Wertheimer l’encourage à persévérer, c’est ce qu’elle fera. Les collections font s’enchaîner. Si les français boudent, les américains, en revanche, louent son travail, les magazines du pays affichent ses vêtements. Les femmes américaines veulent incarner l’élégance à la française représentée par Coco.

Le tailleur Chanel a été maintes fois copié par d’autres. Jusqu’au décès de Mademoiselle, il a été créé tel quel. Après, il fut un peu mis de côté, puis repris et métamorphosé notamment par Karl Lagerfeld avec talent.

Tailleurs Gabrielle CHANEL en 1965 et 1971
Gabrielle CHANEL et Suzy PARKER (un de ses mannequins préférés) qui porte un tailleur en tweed à carreaux. Photo Richard AVEDON en 1959
Mannequin DOROTHY portant un tailleur CHANEL – Photo de William KLEIN en 1960 (Une époque où Gabrielle Chanel fera face à l’arrivée de la mini-jupe notamment. Elle n’en a que faire, elle restera fidèle à son style et n’en changera pas)
Romy SCHNEIDER en tailleur CHANEL
Jackie KENNEDY et John / Dallas 1963 – Tailleur Gabrielle CHANEL

Installée définitivement au Ritz dans une chambre qu’elle occupait de temps à autre depuis 1937 (de nos jours la Suite Chanel), elle continuera de travailler comme une acharnée. Elle meurt à 87 ans à l’hôtel. Sa dernière collection sera présentée à titre posthume.

Gabrielle Chanel est enterrée au cimetière de Bois-de-Vaux à Lausanne dans une sépulture dessinée par ses soins et dans laquelle on peut voir des têtes de lions. Le lion fut, non seulement son signe astrologique ( » Je suis lion et comme lui je sors mes griffes pour éviter que l’on me fasse du mal, mais croyez-moi je souffre plus de griffer que d’être griffée« ) mais il a été l’objet de nombreuses pièces de collection qu’elle détenait, tout comme il était représenté sur certains boutons des vestes de ses vêtements .

Tombe de Gabrielle CHANEL

Giorgio DE CHIRICO – La peinture métaphysique …

 » Tout objet a deux apparences : celle de tous les jours que nous voyons presque toujours et qui est celle que voient les gens en général, et celle spectrale ou métaphysique que ne perçoivent que de rares individus dans des moments de clairvoyance et d’abstraction métaphysique. » Giorgio DE CHIRICO

 » L’abolition du sens en art, ce n’est pas nous les peintres qui l’avons inventée. Soyons justes, cette découverte en revient à Nietzsche, et si le français Rimbaud fut le premier à l’appliquer dans la poésie, c’est votre serviteur qui l’appliquera pour la première fois dans la peinture.  » Giorgio DE CHIRICO

Giorgio de Chirico est un peintre très particulier, hors norme, cosmopolite puisque italien de naissance, ayant vécu en Grèce, séjourné en Italie, puis à Paris, formé à Munich. Un artiste assez complexe comme le sont d’ailleurs les différentes périodes de sa carrière picturale. Un homme qui a été profondément influencé par la pensée des philosophes Friedrich Nietzsche qu’il a beaucoup admiré (notamment ses écrits dans Ecce Homo ou Ainsi parlait Zarathoustra), Arthur Schopenhauer, mais aussi la poésie de Arthur Rimbaud.

« La conquête du philosophe » 1913 –Giorgio DE CHIRICO (Collections de l’Art Institute à Chicago)
 » L’incertitude du poète » 1913 – Giorgio DE CHIRICO (Collection de l’Art Institut de Chicago)

De Chirico a aimé l’autoportrait, jouer avec son image de façon assez humoristique d’ailleurs, pour ne pas dire grotesque parfois, et insolite assurément. Là encore, il y a un côté énigmatique chez lui : refuser l’évidence visible, préférant se montrer comme un autre. C’est une attitude assez désarmante que beaucoup ont qualifié d’enfantine, et qu’il a adopté également dans d’autres circonstances paraît-il comme par exemple : se rétracter cinq minutes après une affirmation, ou faire mine de ne rien comprendre à une question posée et répondre avec un esprit de contradiction etc….

« Autoportrait en costume de torero » 1940/41 – Giorgio DE CHIRICO (Collections du Musée Casa Siviero à Florence)
« Autoportrait nu » 1942 – Giorgio DE CHIRICO (Collections Galleria Nazionale d’Arte Moderna contemporea à Rome)

Ce n’est pas très évident de mettre de l’ordre et de s’y retrouver dans les dates des tableaux de ce peintre parce qu’il n’a rien trouver de mieux, souhaitant probablement effacer certaines traces de son passé, que d’en antidater certains, de refuser de reconnaître parfois ceux qui étaient des vrais alors qu’il en a daté des faux etc… bref c’est un vrai casse-tête. Mais bon, merci au travail méticuleux des historiens de l’art et des musées qui, depuis des années, travaillent là-dessus et font avancer les choses.

 » On a écrit par ici et là que vous avez déjà mis en cause l’authenticité d’une dizaine de vos tableaux ? …  » Pas des dizaines, monsieur le Président, des centaines !  »

Sa carrière se déroule en quatre périodes : celle dite métaphysique en 1910, celle beaucoup plus tournée vers le néo-classicisme (1920/30), celle plus kitsch auréolée de nombreux autoportraits (1940/50) , et enfin celle des années 60/70 qui va subjuguer Andy Warhol notamment par son côté plus métaphysiquement pop.

Ce n’est pas la première fois qu’il est au centre d’une exposition à Paris. Le musée de l’Orangerie a fait le choix de parler sa période dite métaphysique, tout s’attardant sur le parcours de ce peintre, sur les influences qu’il a pu avoir d’un point de vue artistique ou philosophique à son époque. Elle s’intitule :

 » Giorgio DE CHIRICO – La peinture métaphysique  » jusqu’au 14.12.2020 Certains d’entre vous ont peut-être assisté à la version virtuelle qui a été donnée lors du confinement en avril, mais très franchement, si je le peux, je vous conseille vivement  » le réel  » car rien n’est plus intéressant que de se trouver en personne devant un tableau.

Peinture métaphysique ? qu’est ce que cela peut bien vouloir dire en faisant le plus simple possible ? Il faut savoir qu’elle a plus à voir avec l’imaginaire que le réel. C’est une peinture qui nous met face à un univers de solitude, d’errance, assez inquiétant, énigmatique, étrange qui nous amène à nous poser des questions (notamment à propos de ce qui pourrait être visible ou réel derrière les apparences ) pour lesquelles nous n’avons pas de réponse pour autant. L’espace et le temps ne font pas partie de la réalité .

Les toiles métaphysiques de De Chirico sont assez futuristes. Certes son sens de la perspective y est présent mais elles sont déstabilisantes. Elles représentent souvent des constructions ou espaces géométriques à la limite de l’absurde, avec des proportions déformées. Tout est en dehors de l’espace, du temps (lequel est suspendu entre le passé et le futur) , y compris la lumière (on ne sait pas très bien si il fait jour ou nuit), l’histoire , la scène (qui ressemble d’ailleurs plus à un décor de théâtre ), les objets qui se juxtaposent, des sculptures et éléments architecturaux qui peuvent faire penser à ce que l’on pouvait trouver dans l’Antiquité, mais qui sont assimilés à d’autres beaucoup plus modernes, même les personnages sont bizarres : ce sont des mannequins aux attitudes humaines, sans tête , opposés à des statues d’aspect classique avec des dimensions spirituelles. Tout cela est très théâtral finalement , avec un côté statique, pesant, inquiétant, mais que l’on trouve fascinant.

 » Le Vaticinateur » 1915 – Giorgio DE CHIRICO ( Collection du Museum of Modern Art à New York)
 » Les muses inquiétantes » 1917 –Giorgio DE CHIRICO (Collections de la Neue Pinakothek de Munich )
« La grande tour » 1913 Giorgio DE CHIRICO (Collection du Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen de Düsseldorf)
« Le troubadour » 1917 Giorgio de CHIRICO (Collection particulière)
« Les deux sœurs(l’ange juif) » 1915 – Giorgio DE CHIRICO (Collections du Kunstasammlung Nordrhein Westafalen à Düsseldorf)

De Chirico a fortement revendiqué la paternité de la penture métaphysique. Elle ne s’associe à aucun mouvement qu’il soit cubiste ou surréaliste et ce même si André Breton trouvait que les toiles de ce peintre pouvait s’y apparenter depuis qu’il en avait vu une en 1915. De Chirico a été très clair à ce sujet , sa peinture métaphysique n’avait rien à voir ou à faire avec les surréalistes et si ces derniers ont eu à un quelconque moment envie de le considérer comme tel, eh bien c’était contre sa volonté. …. Et pourtant, quand on regarde les tableaux du surréaliste Magritte, ou bien même à ceux de Dali, on se dit qu’il y a quand même une sacrée influence venue de De Chirico.

Certes, il a côtoyé, ou s’est lié d’amitié, avec certains surréalistes ou cubistes, mais s’est tenu toujours à l’écart pour justement ne pas être assimilé à eux et être reconnu pour son propre langage pictural. Quant à Breton, les deux hommes s’apprécieront au départ, puis se reprocheront réciproqueront un bon nombre de choses, avant de se détester.

Non seulement il a revendiqué la paternité de ce type de peinture, mais également celle de lui avoir donné l’adjectif qui qualifie sa peinture alors que, comme beaucoup ont tenu à le rappeler, ce terme avait été employé par le poète Guillaume Apollinaire dans la revue Les soirées de Paris, dans un article rédigé après une exposition sur De Chirico .

 » L’art de ce jeune peintre est un art intérieur cérébral … Les sensations très aigües et très modernes de M. de Chirico prennent d’ordinaire une forme d’architecture. Ce sont des gares ornées d’une horloge, des tours, des statues, de grandes places désertes ; à l’horizon passent des trains de chemin de fer. Voici quelques titres simplifiés pour ces peintures étrangement métaphysiques … ».

Tout comme il n’a jamais admis que ceux qui ont eu à cœur de reprendre le concept de ce type de peinture, aient pu affirmé un jour que c’était tout droit sorti de leur imagination ! De Chirico a démenti ce genre de propos, crié au scandale, au plagiat et c’est ce qui l’a vivement opposé d’ailleurs à Carlo Carrà.

 » La chambre enchantée » – 1917 Carlo CARRA (Collections de la Pinacoteca di Brera à Milan)
 » Mio figlio  » 1916/17 – Carlo CARRA (Collection particulière)

Carrà fut un maître du futurisme italien ( il signe en 1910 le célèbre Manifeste qui définit ce mouvement). En 1917, il rencontre De Chirico dans un hôpital militaire de Ferrare en Italie : la Villa Del Seminario. Carrà est complètement en phase avec ce que propose De Chirico dans sa peinture métaphysique , à un point tel que leurs œuvres de l’époque se ressemblent beaucoup. Il décide, avec le poète-peintre Filippo de Pisis de rejoindre De Chirico et son frère l’écrivain et musicien Alberto Savinio pour la formation de la Scuola Metafisica, laquelle prendra fin quatre ans plus tard, après la création de la revue Valori Plastici, lorsque les deux protagonistes principaux ( Chirico et Carrà ) se disputeront fortement : l’un et l’autre revendiquant être LE fondateur de ce type de peinture. Après la séparation, De Chirico continuera dans sa voie, Carrà retournera à un style plus néo-classique, tandis que d’autres, un jour, suivront leur voie.

Giorgio De Chirico est né en 1888 à Volos ( en Grèce ). Son père, turc de naissance, travaillait pour les chemins de fer de Théssalie. En 1891 naît son frère Andréa, qui plus tard prendra se fera appeler Alberto Savinio. La famille s’établira à Athènes. C’est là qu’il commencera ses premiers cours de dessin.

Lorsque son père décède en 1905, sa mère décide de partir avec ses fils en Italie, à Florence. Le séjour sera de courte durée puisque en 1906, elle décide de s’établir à Munich. Giorgio, passionné par l’art pictural, rejoint l’Académie des Beaux Arts de la ville. C’est là qu’il se prend de passion pour les livres des philosophes allemands Nietzsche et Schopenhauer.

En 1911, il retourne très brièvement à Florence puis à Turin, imprégné de ses lectures, et débute sa peinture métaphysique. Ne souhaitant pas faire son service militaire, il prend la poudre d’escampette, fuit ses obligations, et part pour Paris où il rejoint son frère qui travaille dans la musique.

Ce dernier lui permet de s’immerger dans la vie artistique parisienne, de visiter l’atelier de Picasso ( qui sera très impressionné par le travail de De Chirico), d’apprécier ses idées picturales et celles de Matisse, de rencontrer Modigliani et se lier d’amitié avec Paul Valéry . C’est dans la capitale également qu’il tombe sous le charme de la poésie de Rimbaud. Il expose au Salon sa célèbre toile Enigme d’un après-midi d’automne. Il intrigue par son style.

« Énigme d’un après-midi d’automne » 1909 – Giorgio DE CHIRICO (Collection particulière-Gallery Andrea Caratsch à Saint-Moritz) «  Par un clair après-midi d’automne, j’étais assis sur un banc de la Piazza Santa Croce de Florence. Certes, ce n’était pas la première fois que je voyais cette place. J’avait depuis peu surmonté une maladie intestinale longue et douloureuse et je me trouvais dans un état de sensibilité presque morbide. La nature entière, jusqu’au marbre des bâtiments et des fontaines, me semblait en convalescence. Au milieu de la place s’élève une statue représentant Dante drapé dans un long manteau, serrant son œuvre contre son corps, inclinant le sol sa tête pensive couronnée de lauriers. La statue est en marbre blanc, mais le temps lui a donné une teinte grise, très agréable à la vue. Le soleil d’automne, tiède et sans amour, éclairait la statue et la façade du temple. J’eus alors l’impression étrange que je voyais toutes ces choses pour la première fois. La composition de mon tableau me vint alors à l’esprit, et à chaque fois que je vois cette peinture, je revis ce moment. Le moment pourtant est une énigme pour moi car il est inexplicable. J’aime appeler aussi l’œuvre, qui en résulte, une énigme« .

Un an plus tard, il rencontre le poète et critique d’art Guillaume Apollinaire qui va le soutenir et l’encourager , mais aussi Paul Guillaume, un marchand d’art important pour lui , qui va acquérir bon nombre de ses toiles.

Au moment de la première guerre mondiale, une loi d’amnistie est promulguée en Italie. Chirico décide de rejoindre ce pays afin de régulariser sa situation. Il se rend à Ferrare. C’est là que l’on assiste véritablement à une transformation dans sa peinture avec des scènes déroutantes faites de mannequins, d’objets qui s’entassent et se mélangent. Il rencontre en 1917 Carlo Carrà (voir plus haut dans l’article) . A la fin de la guerre, il part pour Rome avec sa mère où il expose. Malheureusement, il n’obtiendra pas le succès escompté.

 » La récompense de la divineresse  » 1913 – Giorgio De CHIRICO (Collections du Philadelphia Museum of Art)
« Torino printanière-nature morte  » 1914 – Giorgio DE CHIRICO (Collection particulière)

En 1924, il fait la connaissance de Raïssa Gourevitch une jeune ballerine qui se lancera par la suite dans des études d’architecture et deviendra non seulement archéologue mais également historienne de l’art. Leur mariage va durer jusqu’en 1930, année où il tombera amoureux de Isabelle Pakszwer-Far qui deviendra sa seconde épouse en 1946.

Durant la décennie qui vient de s’écouler, il perd sa mère et se rend aux Etats Unis avec Isabelle où sa peinture va rencontrer un énorme succès. Puis, il décide de repartir pour l’Italie, partageant sa vie entre Milan, Florence avant de se fixer définitivement à Rome.

Après la seconde guerre mondiale, il va se tourner vers la réalisation de décors pour le ballet (collaboration notamment avec Serge Lifar), le théâtre et l’opéra. Il meurt en 1978 à l’âge de 90 ans. Quatre ans auparavant, il avait été élu à l’Académie des Beaux Arts de Paris.

« Le revenant » 1917 – Giorgio DE CHIRICO (Collections du Musée national d’art moderne/Centre Pompidou à Paris) – Globalement le tableau représente la mort. La statue c’est son père avec les traits de Napoléon III et le mannequin c’est lui-même.

MAN RAY et la mode …

 » Mes photos sont mes yeux. Je photographie ce que je vois et ce que je peux voir. Bien sur, il y aura toujours ceux qui ne regarderont que la technique et qui demanderont Comment ? alors que d’autres, plus curieux, demanderont Pourquoi ? … J’ai toujours préféré l’inspiration à l’information. Pour faire une photo, il faut un appareil photo, un photographe et surtout un sujet. C’est le sujet qui détermine l’intérêt du photographe  » Emmanuel RADNISTSKY dit MAN RAY ( Photographe américain, peintre, réalisateur. Il a fait partie du Dadaïsme et Surréalisme)

Avant de parler de cette exposition, retour sur ce que fut le dadaïsme et le surréalisme. Le premier a duré de 1916 à 1925, et le second de 1924 à 1945. Les deux sont des mouvements révolutionnaires, avant-gardistes, très novateurs. Pourquoi Dada ? Nul ne le sait réellement. Son chef de file lui même, à savoir l’écrivain Tristan Tzara, a toujours affirmé que ce terme ne signifiait rien de précis. Quoiqu’il en soit, ce mouvement traduisait le rejet formel de tout ce qui touchait à la raison, la logique, la bourgeoisie, et il convenait d’avoir une grande volonté d’être insolents, extravagants, méprisants vis-à-vis du passé, libres ( y compris dans la façon de s’exprimer) et dotés d’un grand esprit créatif.

Le surréalisme fut un terme utilisé par Guillaume Apollinaire pour définir l’une de ses œuvres. Lorsqu’il meurt en 1918, le poète André Breton affirmera dans son Manifeste que c’est pour lui rendre hommage que le mot sera repris et utilisé afin de définir ce mouvement. Un mouvement dans lequel il n’y a pas eu de fil conducteur dominant que ce soit dans le côté esthétique ou philosophique. Juste une même idée de la liberté.

Il prônait l’absence de contrôle sur la raison, une envie majeure de libéréer la pensée, d’exprimer et explorer l’imaginaire, le rêve, l’inconscient, au travers d’un langage, d’un écrit, d’une œuvre, ou autre. Il a fait place à une forte croyance supérieure pour résoudre les problèmes de la vie. Il se révéla être très contestataire et très provocateur.

De nombreux artistes français et étrangers, touchant au monde de l’art (écriture, littérature, peinture, sculpture, photographie, cinéma) vont en faire partie. La liste serait vraiment longue à énumérer. Notons quelques exemples : Breton, Desnos, Arp, Éluard, Aragon, Crevel, Soupault, Peret, Bataille, Dali, Chagall, Magritte, Prévert, Ernst, Tanguy, Maar, Masson, Giacometti, Taning etc et … sans oublier celui qui est l’objet de cette exposition : Man Ray.

Au départ,la politique n’était pas de mise. Mais elle va peu à peu s’immiscer dans ce mouvement, et amener des fortes tensions entre les membres. Le groupe de départ va se dissoudre en 1945. D’autres viendront après pour reprendre leurs idées.

De gauche à droite : Éluard , Arp, Tanguy, Crevel, Tzara, Breton, Dali, Ernst et Man Ray en 1930

Comme beaucoup d’autres manifestations, le confinement a bouleversé les dates de cette exposition organisée par le Musée du Luxembourg où elle se tient actuellement et jusqu’ au 17.1.2021. Elle s’intitule MAN RAY et la mode .

Man Ray est né Emmanuel Radnitsky à Philadelphie en 1890. Ses parents étaient tous deux dans la confection : le père tenait un atelier et la mère était couturière. Après des études secondaires, il obtiendra une bourse qui lui permettra de commencer des cours d’architecture(très vite abandonnés), de dessin à la National Academy of Design de New York, et d’anatomie à l’Art Student League.

Mariage en 1914 avec la poétesse Adon Lacroix, séparation en 1919. Entre-temps il fait la connaissance du peintre Marcel Duchamp qui deviendra son ami. Il expose ses propres tableaux, puis abandonnera la peinture au profit de la photographie (il avait acquis son premier appareil en 1913), avant de se lancer, à nouveau, dans la peinture, au pistolet cette fois ( aérographie). Avec Duchamp il fonde en 1920 un musée d’art moderne et publie des articles dans une revue dadaïste de New York. Puis suivant les conseils de son ami, il part pour Paris où il va très vite s’introduire, grâce à lui, dans les cercles surréalistes de la capitale où se croisent, notamment, Aragon, Breton, Éluard etc…

Avec Adon LACROIX en 1915
Avec Marcel DUCHAMP en 1948

Pour beaucoup, Man Ray est connu comme ayant été un acteur du dadaïsme, du surréalisme, un peintre, un réalisateur, un photographe, mais beaucoup ignorent qu’il faut également un photographe de mode. C’est vrai qu’il a souvent indiqué que ce type de photos avait été pour lui une grande et belle source de revenus qui lui a permis de nourrir sa peinture, avoir un atelier etc…. mais dans le domaine de la photo de mode, il a su se démarquer des autres, porter sur elle un regard neuf, créatif, et inventif. On peut vraiment affirmer qu’il a renouvelé le genre, n’hésitant jamais à recadrer, à jour avec l’ombre et la lumière. Il a réellement excellé dans ce domaine particulier, fut l’un des pionniers, et lui a donné ses lettres de noblesse.

Ce type de photos fait partie chez lui d’une production très importante, et pourtant elles sont méconnues du grand public. Pour Man Ray, ce n’est pas tant le vêtement qui avait de l’importance, mais l’image, l’idée de la mode que ce vêtement renvoyait et surtout la sensualité féminine qui s’en dégageait. Cela donnait à la photo une autre dimension.

C’est cette envie de démocratiser la mode, d’inventivité technique, de liberté de ton, de transformation, de métamorphose, de dépoussiérage et de changement par rapport à ce qui se faisait à l’époque dans ce type de photos, qui a fait que l’on a aimé ce qu’il proposait. C’était audacieux, moderne, provoquant, voire même parfois scandaleux, mais de bon goût aussi.

Photographe de mode durant 19 ans. A l’époque la photographie était considérée comme un excellent moyen créatif pour la mode. Tirée en de nombreux exemplaires, elle pouvait donc être largement diffusée. Elle fixait l’instant, le sujet, et restait un excellent souvenir car c’était important d’avoir des repères dans le temps. C’est du reste toujours le cas.

Lorsque Man Ray est arrivé à Paris, la photo de mode publiée dans les magazines n’en était qu’à son début. Il va se monter très novateur dans ce domaine, surtout d’un point de vue technique, ayant recours pour ce faire à des procédés qui existaient certes déjà, mais peu utilisés. Ils deviendront sa marque de fabrique, comme la solarisation ( effet silhouette ) ou la surimpression ( super-exposition de deux éléments soit au tirage, soit sur négatifs), le photomontage ( morceaux de photos ou de négatifs réunis en collages) , la rayographie (objets non photographiés, juste placés sur un papier photo ou film, exposés à la lumière puis normalement développés). Il les travaillera sans cesse pour mieux surprendre et toujours innover.

Petite anecdote au sujet de la solarisation : en 1929, Lee Miller, son assistante, muse et maîtresse, se trouvait dans le laboratoire de Man Ray lorsqu’une petite souris vint à passer. La jeune femme eut si peur qu’elle alluma la lumière alors que les photos se trouvaient dans le révélateur. Man Ray eut alors l’idée de retirer les négatifs et les plonger aussitôt dans le fixateur. Sans qu’il le sache, la solarisation faisait son apparition.

Robe du soir créée par Alix de la Maison GRÉS / Méthode de Solarisation et photo de MAN RAY. Cette photo est parue dans Harper’s Bazaar en 1937

C’est donc avec cet esprit très novateur qu’il a approché le monde de la mode et en particulier les couturiers très célèbres de l’époque comme Elsa Schiaparelli , Jean Poiret, Gabrielle Chanel … des personnalités qui , elles aussi, avaient quelque peu révolutionné dans leur domaine, parfois même avec extravagance ou excentricité. On trouvait aussi Jean Patou, Les sœurs Callot, Jeanne Lanvin, Worth. Faire paraître des photos originales de leur travail dans des magazines réputés comme Vogue, Vanity Fair, Harper’s Bazaar par exemple, c’était important. Les vêtements étaient mis en valeur et attiraient incontestablement les femmes qui souhaitaient être à la mode.

Chemisier/sans titre – 1936 pour Harper’s Bazaar – MAN RAY (Musée Cantini à Marseille)
Robe des Sœurs Callot vers 1925 en tulle noir, broderies brillantes et perles / Photo MAN RAY ( Collection particulière)
Robe du soir Apollo 1925 Jeanne LANVIN -La photo de cette robe fait partie d’une série réalisée par MAN RAY pour l’Exposition internationale des Arts Décoratifs en 1925. La robe elle-même se trouve dans les collections du patrimoine Lanvin
Ladite robe APOLLO de Jeanne LANVIN (Collections du patrimoine Lanvin)
Détail manteau du soir créé par Elsa SCHIAPARELLI pour la collection 1938/39 (Musée des Arts décoratifs, de la faïence et de la mode à Marseille)

Man Ray va assister aux grands bouleversements de la mode d’après guerre comme la disparition du corset ( remplacé par le soutien-gorge et la gaine), les jupons un peu trop encombrants etc… Les femmes en avaient assez de se sentir complètement emprisonnées. Elles avaient des envies de liberté dans leurs vêtements. Les tissus eux-aussi vont s’alléger. Tout ce qui serre et encombre sera mis de côté. Le pantalon large, le style garçonne, les bas(en différents tons) tenu par des jarretières, et des tissus fluides voient le jour. Certains crieront au scandale, mais finalement tous ces changements seront appréciés.

Le noir que l’on croyait avoir été rangé et bien mis de côté après les années de tristesse et de sinistrose de la guerre, va faire sensation lorsque Gabrielle Chanel sortira sa petite robe noire lancée par le magazine Vogue avec grand succès, et que tout le monde va vouloir porter. On l’appellera la Ford de Chanel. Quelques années plus tard, tout va se calmer, le côté classique va revenir tout doucement, plus discret, et les robes vont se rallonger. Les couleurs apparaissent et les tissus imprimés aussi.

Man Ray assistera à tous ces changements. Il va être très proche de ce que proposait notamment Elsa Schiaparelli dans ces collections. Il faut dire qu’elle avait ce côté violent, audacieux, révolutionnaires que d’autres n’avaient pas, qu’elle travaillait à la réalisation de costumes pour le cinéma etc… tout ce que le photographe appréciait beaucoup. Souvenons-nous notamment de sa célèbre robe Homard (dessin de Dali) pour la Comtesse de Windsor.

Robe Homard / Elsa SCHIAPARELLI (Dessin DALI) –

Man Ray qui affirmé  » le corps des femmes impulsent mon désir de les photographier  » a souvent trouvé son inspiration auprès des femmes. Certaines sont devenues ses modèles, ses muses. La première sera en 1921, peu de temps après son arrivée à Paris : Kiki de Montparnasse. Il est fasciné par sa beauté. Elle était la muse de plusieurs peintres. Il va souvent l’immortaliser dans des photos. Ses sentiments vis-à-vis de la recherche d’une beauté irréprochable sont partagés par le couturier Jean Poiret qu’il rencontre en 1922 grâce à l’épouse du peintre Picabia, Gabrielle Buffet. Lui aussi était toujours à la recherche du mannequin parfait, à la plastique superbe.

 » Violon d’Ingres  » (Kiki de Montparnasse) 1924 MAN RAY (Musée National d’Art Moderne-Centre Pompidou à Paris) – Ce cliché reste à jamais une photo iconique du XXe siècle, très célèbre

En parlant de mannequin, il y eut en 1929 la star du magazine Vogue américain : Lee Miller. Elle vint le voir dans son studio – La réputation de Man Ray l’avait précédée. Elle aimait son travail et souhaita devenir son élève. Elle le considérait comme un maître. Sa beauté froide ( à l’origine de son succès) va vraiment le subjuguer. Elle deviendra sa muse, son modèle favori, sa maîtresse, sa compagne. C’est avec elle qu’il expérimentera la technique du procédé de solarisation (voir petite anecdote plus haut dans cet article) . Ils vivront une relation passionnelle. Elle apprendra le métier de photographe à ses côtés. Durant trois ans, leur relation sera mêlée de passion, de rivalité, d’envie de plus de liberté encore. Un jour elle le quittera parce qu’elle était tombée amoureuse de celle qui deviendra sa compagne : Adeline Fidelin. Lee Miller deviendra, par la suite, la première correspondante de guerre du magazine Vogue américain.

Leur rupture sera infiniment douloureuse pour lui et n’arrangera pas son côté dépressif naturel. Tout au contraire, elle ne fera que l’accentuer durant une période de deux ans où il se remettra à peindre des toiles représentant les lèvres de Lee.

« Lee Miller au chapeau noir  » 1930 – MAN RAY ( Centre National d’Art Moderne Pompidou à Paris)
 » Lee Miller le visage peint  » 1930 MAN RAY (Collection particulière)

Énormément de femmes riches faisant partie du gratin mondain parisien, célèbres, mais aussi, tout simplement, des amies, des couturières, des mannequins, vont se presser dans son studio pour passer sous l’objectif de Man Ray : Peggy Guggenheim la riche héritière américaine, la marquise de Casati, Berenice Abbott, Eyre de Lanux une décoratrice très en vue, Helen Tamiris la chorégraphe, la comtesse de Beaumont, l’anarchiste Nancy Cunard, la princesse Murat, la vicomtesse Marie-Laure de Noailles, la comtesse de Beauchamp, Alice de Janzé, Lady Abdy la mondaine, Nusch Éluard, Consuelo de Saint Exupéry, Sonia Colmar mannequin de la maison Vionnet, Coco Chanel, Elsa Schiaparelli etc etc …

« La marquise Luisa Casatti  » 1935 MAN RAY (Musée Cantini à Marseille)
« Marie-Laure de Noailles en robe poisson  » 1928 MAN RAY (Musée Cantini à Marseille) – Elle avait porté cette robe lors du bal Le fond de la mer
 » Peggy Guggenheim portant une robe Jean Poiret  » 1924 MAN RAY (Musée Cantini à Marseille)

Après avoir vécu une liaison de quatre ans avec Adrienne Fidelin, dite Ady, et à l’aube de la seconde guerre mondiale, il quitte la France en 1940 pour se rendre aux Etats-Unis : New York d’abord, puis Los Angeles ensuite où il tombe amoureux de celle qui sera la dernière de ses égéries : Juliet Browner une danseuse et mannequin américaine de 28 ans qu’il épousera en 1946.

Avec Adrienne Fidelin en 1937 / Photo Lee MILLER
 » Juliet  » par MAN RAY en 1945

Man Ray n’a jamais souhaité que soient dissociées peinture et photographie. Fut un temps, il a été jusqu’à rejeter l’idée même d’être un photographe afin de n’avoir que la reconnaissance de sa peinture, refusant pour cela que certains de ses clichés fassent partie d’expositions ou rétrospectives. Il y reviendra pourtant et expérimentera un jour la photo couleur.

Il a su imposer son style, sa créativité, son audace, son inventivité et sa liberté de penser dans les deux. Il a eu énormément de succès en tant que portraitiste auprès du tout Paris, et sa créativité novatrice dans le domaine de la mode en a connu tout autant. On peut dire qu’il est à l’origine des photos surréalistes.

Il a travaillé pour des magazines très célèbres qui ont accroché sur les clichés audacieux, avant-gardistes, originaux, surréalistes et novateurs qu’il proposait que ce soit pour la mode ou les cosmétiques aussi. Comme beaucoup, Man Ray n’a pas été insensible au monde de la publicité, qui a été, là encore, une belle source de revenus pour lui. Les surréalistes d’ailleurs ont beaucoup aimé ce support parce que la publicité avait le côté fascinant du rêve, de l’absurde, de l’humour et de l’inconscient qu’ils soutenaient fortement.

Se souvenir de la célèbre photo Les larmes, réalisée pour un mascara de la Maison Arlette Bernard, publiée en 1934 dans le magazine Fiat, ou bien encore de Les Mains de Nusch Éluard, en 1935, peintes par Picasso, simulant des gants et qui sera utilisée en tant que publicité pour des bijoux.

Les Larmes – 1934 MAN RAY pour le mascara Cosmécil de la Maison Arlette Bernard ( Musée Cantini de Marseille)
 » Mains peintes par Picasso  » 1935 env. MAN RAY ( Musée national d’Art Moderne / Centre Pompidou à Paris)
« Les bijoux d’une idole, Orient et Luxe  » 1935 pour Harper’s Bazaar – MAN RAY (Musée Cantini à Marseille)

Il reviendra en France en 1951 avec Juliet et meurt à Paris en 1976. Il est enterré au cimetière du Montparnasse. Sur sa tombe, il y a une stèle et une épitaphe :  » Unconcerned but non indifferent «  (Détaché mais pas indifférent)

« Autoportrait  » 1932 – MAN RAY (Collection particulière)
 » La chevelure  » 1929 MAN RAY ( Collection particulière)

L’Âge d’or de la peinture danoise 1801/1864 …

Il y avait fort longtemps que la France n’avait pas organisé une exposition portant sur la peinture danoise. La dernière s’est déroulée en 1984/85. Cette année le Petit Palais reprend le même thème mais la période change, à savoir qu’il y a trente cinq ans celle abordée concernait l’époque allant de 1800 à 1850. Celle actuelle voit plus large puisqu’elle s’étend de 1801 à 1864.

Cette expo devait, normalement avoir lieu d’avril 2020 à août 2020, mais en raison du coronavirus, elle a été reportée et a ouvert ses portes le 22 septembre et va durer jusqu’au 3 janvier. Elle s’intitule :  » L’Âge d’or de la peinture danoise-1801/1864  »

« Origine de la peinture » 1831 Heinrich EDDELIEN (Statens Museum for Kunst à Copenhague)

Pour ce faire, le Petit Palais s’est associé au National museum de Stockholm et au Statens Museum for Kunst de Copenhague. 200 tableaux magnifiques représentatifs de la peinture danoise du XIXe siècle y sont accrochés, ce qui permet de mieux connaître également la grande diversité des peintres de ce pays, avec en chef de file, celui qui est à l’origine du grand renouveau pictural qu’il ait pu connaître, celui qui fut professeur à l’Académie royale, qui a eu un grand nombre d’élèves à savoir le néo-classique : Christoffer Wilhelm Eckersberg.

L’expo parle également de la vie quotidienne du Danemark à cette époque, les artistes, leur condition, leur vie, leur travail, les voyages qu’ils ont pu faire afin de se faire mieux connaître, afin d’améliorer encore plus leur techniques, d’en apprendre d’autres ailleurs etc … , les thèmes abordés comme le paysage en extérieur, les portraits.

« Les sœurs de l’artiste, Signe et Henriette, lisant un livre » 1826 – Constantin HANSEN (Statens Museum for Kunst à Copenhague)
« Meta Magdalene Hammerich et Kristiane Konstantin Hansen, fille de l’artiste » 1861 – Konstantin HANSEN (Statens Museum for Kunst à Copenhague)

Historiquement parlant, cet âge d’or a débuté dans une période difficile au Danemark puisqu’en 1801 sévissait notamment la bataille de la Rade de Copenhague. D’un point de vue économique, le pays est mis à mal par l’Angleterre qui détruit quelque peu la flotte danoise et de ce fait plus d’exportations maritimes. L’État fait faillite en 1813 et un an plus tard la Norvège est cédée à la Suède. C’est terrible et humiliant quel qu’en soit le domaine : militaire, géographique, économique etc….

Pourtant, dans les années qui vont suivre, et, malgré cette période catastrophique, il y a des épanouissements encouragements notés dans l’art, l’architecture, l’industrie, la science. Des idées nouvelles de pensées sont diffusées par les penseurs danois romantiques, des mécènes, amateurs et marchands d’art arrivent dans le pays et donnent une vie nouvelle à la peinture. C’est l’âge d’or dans ce domaine. Il prendra fin en 1850/1851.

L’exposition du Petit Palais va au-delà de cette période , à savoir jusqu’en 1864, tout simplement parce que malgré la guerre contre la Prusse, la défaite, la perte de duchés, l’affaiblissement en différents domaines, eh bien l’art danois s’est relevé , a tenu bon grâce à différents artistes, ont changé les mentalités de l’histoire de l’art. Ce qui amène les historiens à situer véritablement la fin de cet art d’or danois vers 1864.

J’ai nommé, dans le texte ci-dessus, le peintre Christoffer Wilhelm Eckersberg, dont beaucoup disent qu’il est le père de la peinture danoise. Il fut professeur à l’Académie royale des Beaux Arts de Copenhague (elle fut fondée au XVIIIe siècle) – Il a créé une école au sein de ce lieu et il y a enseigné durant près de 30 ans, formant un nombre considérable d’élèves.

Christoffer ECKERSBERG 1811 Autoportrait

Eckersberg est né en 1783 .On ne le connaît pas vraiment en France. En peinture, ses sujets ont été assez éclectiques. Il s’est surtout spécialisé dans les portraits, les scènes de genre, les marines, la vie quotidienne. Il a beaucoup peint également des nus. En tant que professeur, il s’est évertué à tourner le regard de ses élèves vers le monde réel, observer en extérieur, sur le motif, leur a enseigné l’art de la perspective dans lequel il excellait.

 » L’aqueduc d’Arcueil » 1812 Christoffer Wilhelm ECKERSBERG (Collection privée)

Certes ce que l’on peut appeler  » l’école danoise  » existait avant lui, mais sa pédagogie a permis qu’elle évolue, qu’elle se détache de toute influence, qu’elle soit nationale, se modernise, qu’elle se révolutionne même, qu’elle soit objective.

Il a tiré de grands enseignements de ce qu’il avait appris auprès du français Jacques-Louis David dont il fut l’élève durant trois ans(1810/1813) mais aussi du grand changement qui s’est opéré dans sa peinture lors de son séjour en Italie, à Rome précisément avec une autre lumière et la peinture en plein air. Tout ses acquis ont fait également partie de son enseignement une fois qu’il est retourné dans son pays natal. Il est mort du choléra à Copenhague en 1853.

 » Vue des jardins de la Villa Borghese » 1814 –Christoffer Wilhelm ECKERSBERG (Statens Museum for Kunst à Copenhague)

Il aura beaucoup contribué à l’épanouissement de ce qui fut appelé l’art danois, une expression utilisée pour la première fois en 1890 par un critique littéraire répondant au nom de Valdemar Vedel , et qui ne réunissait pas que la peinture, mais également la littérature, la philosophie, les sciences, la musique, la sculpture, la théologie aussi.

Que peut-on retenir des caractéristique de la peinture danoise : d’abord cette incroyable impression que les tableaux sont des photos, c’est très minutieux, détaillée, audacieux avec une lumière traitée de façon assez magnifique et de belles couleurs d’une grande clarté. Les paysages sont traités avec une grande étude de ce que fut le ciel, la lumière, l’air, la végétation. Certains amènent à la contemplation, au rêve. Les peintres ont voulu la rendre quasi idyllique. Il y a très souvent, une atmosphère heureuse dans les tableaux en extérieur. Ceux abordant la vie quotidienne et les classes sociales sont assez différents, avec le confort offert par la bourgeoisie, et le côté un peu plus bohème des autres.

Comme beaucoup d’autres, les peintres danois ont eu un grand goût du voyage à l’étranger, et l’Académie les a fortement encouragés à faire ce Grand Tour. Eckersberg a séjourné six ans à l’étranger. Le sculpteur Bertel Thorvaldsen, fierté nationale, a connu un immense succès international à l’étranger où il fut le rival de Antonio Canova.

Se rendre à l’étranger était très important pour mieux apprendre des autres, connaître d’autres techniques, un autre art de vivre etc… Il faut savoir que le voyage se faisait dans des conditions extrêmement difficiles à l’époque. L’Europe du Sud ( Italie Grèce, France en bord de la Méditerranée) étaient des destinations très prisées, mais aussi, plus tard, la Suède et l’Amérique du Sud .

 » Un jeune pêcheur à Capri » 1839 Christen KOBBE (Nationalmuseum Stockholm)
« Un écrivain public romain lisant une lettre à une jeune fille à haute voix » 1829 – Ernst MEYER (Statens Museum for Kunst à Copenhague)
« Vue d’une place à Amalfi » 1835 – Martinus RORBYE (Statens Museum for Kunst à Copenhague)
 » Vue de Rome au travers de trois arches du Colisée  » 1853 – Christoffer Wilhelm ECKERSBERG (Statens Museum for Kunst à Copenhague)
« Un groupe d’artistes danois à Rome  » 1837 – Constantin HANSEN (Statens Museum for Kunst à Copenhague )

Leur attirance allait à l’étude de la vie au quotidien, les vues en extérieur, que ce soit urbaines ou rurales. La nature est ressentie avec infiniment de sensibilité et d’émotion rejoignant ainsi les idées de Rousseau ou celles de Joseph Von Schelling. Les élèves d’Eckersberg vont partir explorer tout cela, le siège pliant sous le bras, l’équipement sur le dos, afin d’expérimenter au mieux la lumière naturelle. Ils feront preuve d’un grand sens aigu du détail, sauront bien nuancer l’ombre et la lumière, adopter les bonnes couleurs.

La grande bourgeoisie danoise a permis aux artistes d’avoir une clientèle aisée. De plus, elle leur a permis d’entrer dans leur vie, d’y peindre leur quotidien, donnant ainsi une belle image de leur mode de vie, et servir de bon exemple. Une grande partie d’entre eux deviendront des mécènes intéressants. Leurs goûts ont varié : ils furent d’abord attiré par la mythologie, le religieux, puis tout ce qui avait à voir avec la vie moderne.

Les portraits de famille sont souvent requis eux aussi. On y montre beaucoup les enfants parce qu’ils sont représentatifs de l’avenir de la nation. Les enfants reçoivent une éducation quasi parfaite d’ailleurs. On leur enseigne les bonnes manières, la musique, la danse. Les tableaux se doivent de véhiculer une idée d’une vie de famille heureuse et agréable qui, incontestablement, plait beaucoup. D’une manière générale, les portraits d’enfants sont un thème accrocheur, le favori de bien des peintres danois.

« Famille Waagepetersen » 1830 – Wilhelm BENDZ (Statens Museum for Kunst à Copenhague)

Quel que soit le sujet abordé, les peintres de l’âge d’or danois ont tenu, avant toute chose, à se tenir au service de l’identité nationale de leur pays, de le glorifier au travers de leurs tableaux, de lui apporter une certaine forme de poésie, d’entretenir la flamme patriotique dans les tableaux d’histoire même lorsque leur pays a été humilié. La nature elle-même a tenu à porté la ferveur patriotique du sol danois.

« Vue d’une rue à Osterbro, en dehors de Copenhague,lumière du matin  » 1836- Christen KOBBE (Statens Museum for Kunst à Copenhague
« Place du marché à Copenhague » 1844 – Sally HENRIQUES (Statens Museum for Kunst à Copenhague)
« La prison de Copenhague, l’hôtel de ville et le tribunal » 1831 – Martinus RORBYE (Statens Museum for Kunst de Copenhague)

Joaquin SOROLLA … Lumières espagnoles

SOROLLA Affiche

» Des gamins qui se baignent, ruisselants de la vague et empourprés de grand soleil  ; des portraits de femmes, d’une fringante élégance et d’une harmonie riche et simple ; des marines avec ces fameuses voiles que Mr Sorolla gonfle de vent comme pas un ; des foules qui grouillent sur les plages ; des paysans avec leurs bœufs ; ces célèbres bœufs qui stupéfièrent tant de gens ; des portraits encore, et encore des études où la lumière miroite, où l’eau clapote, où le soleil réchauffe et diapre les objets … enfin, tout ce que peut jeter à pleines mains un talent qui ne connait pas les difficultés et une gaieté de peindre qui ne connait pas les arrière-pensées. Voilà le feu d’artifice de Mr Sorolla. On ne discute pas avec un homme qui vous fait voir, d’un coup de poing dans les yeux, comme on dit, trente six chandelles . On se contente de l’éblouissement que vous cause cette prodigalité de luminaires. Avec Mr Sorolla y Bastida à chaque coup on voit les trente-six au grand complet et souvent même, il y en a quelques-unes de supplémentaires. Oui … Mr Sorolla sait peindre les voiles que le vent gonfle, les êtres ruisselants d’eau et de soleil sur les grèves. Il nous a montré cela cent fois, mais toujours avec tant d’habileté que non seulement il n’a pas encore réussi à nous en fatiguer, mais encore avec ces thèmes rebattus, insignifiants, existant à peine, il continue à provoquer en nous l’étonnement de la chose bien faite, de cette peinture qui se tient sur les confis du trompe-l’œil, mais qui évite la banalité par une joie de peindre essentiellement communicative. » Arsène ALEXANDRE (Journaliste, critique d’art, collectionneur, inspecteur général des musées français)

SOROLLA Joaquin
Joaquin SOROLLA Y BASTIDA ( 1863/1923)

S’il vous reste quelques jours de congés avant la rentrée, ou si durant les deux mois à venir vous êtes de passage dans la région, l’exposition proposée  par l’Hôtel de Caumont d’Aix-en-Provence sur Joaquin Sorolla,  est réellement à ne pas manquer. Je dis cela parce que, malheureusement, c’est assez rare que la France lui rende hommage. Du coup,  il reste un peu méconnu dans notre pays. La dernière fut en 2016 au musée des Impressionnismes de Giverny. Celle-ci s’intitule « Joaquin SOROLLA – Lumières espagnoles  » et dure jusqu’au Ier Novembre 2020.

Elle se déroule en un parcours passionnant sur les temps forts de sa carrière et l’influence que certains maîtres du passé ont pu avoir sur lui et d’autres plus contemporains. C’est aussi un parcours qui traverse sa vie personnelle. Le tout donne un beau voyage en Méditerranée, un ensemble très subtil, émouvant, complètement auréolé de la lumière de ses tableaux, éclaboussé de soleil, baigné par une mer souriante .

C’est un peintre qui a été profondément attaché à sa famille, à sa culture espagnole, à la région de sa ville natale : Valence. Il a, de son vivant, reçu de nombreux prix, connu les honneurs,  et la richesse, le succès en Europe et le triomphe aux Etats Unis, et pourtant la critique n’a vraiment pas été tendre avec lui le reléguant bien souvent à un peintre  folklorique . Il faudra attendre le XIXe siècle pour qu’on le réhabilite de façon tout à fait justifiée. A partir de là, sa peinture a été fortement appréciée.

Joaquin Sorolla c’est pour beaucoup  la peinture sur le motif, en extérieur, proche de l’impressionnisme. C’est le travail d’un grand peintre et illustrateur  espagnol  prolifique, perfectionniste, avec un coup de pinceau lumineux et novateur .Les scènes du bord de mer ont été ses préférées et du reste, ce sont celles qui ont connu le plus de succès. Parmi ses divers sujets on retrouve souvent des pêcheurs, des baigneurs ruisselants d’eau, des femmes se promenant au bord de mer, des bateaux, des moments de repos sous des parasols, des jeux d’enfants sur la plage etc…. sans oublier le jeu des couleurs dans ses vagues, et le vent dans les voiles . S’il a beaucoup favorisé la lumière dans ses tableaux, l’ombre n’en a pas été absente et suscite d’autres sensations picturales.

SOROLLA Sur le sable
 » Sur le sable de la plage à Zarautz  » Joaquin SOROLLA (Musée Sorolla / Madrid ) « 

Sorolla Joaquin-4
 » Nageurs – Xàbia  » Joaquin SOROLLA ( Musée Sorolla / Madrid )

Sorolla no necesita el Mediterráneo para ser Sorolla
« Promenade au bord de mer  » Joaquin SOROLLA ( Musée Sorolla/Madrid)

SOROLLA les trois voiles
 » Les trois voiles  » Joaquin SOROLLA (Collection privée)

SOROLLA retour de la pêche
 » Le retour de la pêche  » Joaquin SOROLLA (Musée d’Orsay / Paris )  » Voici des boeufs qui sont entrés dans la mer pour haler une barque dont la toile s’enfle sous l’effort de la brise. Voici les conducteurs de ses bœufs qui font effort pour la manœuvrer. L’eau bouillonne entre les pattes, les reflets jouent sur les corps massifs et les pelages bruns des bêtes, la mer s’étend plus loin d’un bleu aveuglant....  » Arsène ALEXANDRE dans Le Figaro / Extrait de l’article Les Salons de 1905 

sorolla la sortie du bain musée sorolla
« La sortie du bain » Joaquin SOROLLA ( Musée Sorolla/Madrid )

BRISE LAME SOROLLA
« Le brise-lames de Saint-Sébastien » Joaquin SOROLLA (Musée Sorolla / Madrid)

Il a été également un excellent portraitiste et avant qu’il ne connaisse les honneurs et le triomphe avec ses scènes en bord de mer, le portrait a été pour lui une grande source d’aisance matérielle dont il disait qu’elle compensait la pauvreté de son enfance . Il a débuté dans ce genre  en 1879. Parmi ses différents portraits, il y en a de nombreux de son épouse, de ses enfants et de ses proches.

SOROLLA Maria convalescente au prado collection particulière
 » Maria convalescente au Prado  » Joaquin SOROLLA ( Collection particulière )

SOROLLA elenita au Prado collection particulière
 » Elenita au Prado  » – Joaquin SOROLLA

Tous ces sujets racontent aussi l’histoire des loisirs du peintre et de sa famille qui avaient  l’habitude de se rendre chaque été dans des régions du bord de mer en Espagne, mais aussi jusqu’à Biarritz. Une fois sur place,  il avait à cœur de planter son chevalet   peindre ce qu’il voyait , affirmant  souvent que la lumière y  était  plus belle et plus fine que nulle part ailleurs.

SOROLLA maria sur la plage à Biarritz musée Sorolla
 » Maria sur plage de Biarritz en contre-jour  »  – Joaquin SOROLLA (Musée Sorolla)

Il fut un inconditionnel de la peinture en plein air. D’ailleurs il n’a jamais caché qu’il n’était pas vraiment attiré par celle en atelier, bien qu’il y fut parfois obligé . De cette préférence, il a tiré une merveilleuse spontanéité, de la fraîcheur, des sensations magnifiques. Il a eu beaucoup de talent pour restituer les transparences et les reflets de l’eau. Ce sont des instants de vie très réalistes, des impressions d’instantanéité, des moments suspendus dans le temps, avec une palette de couleurs éclatantes  .  Sorolla fut dans la vie de tous les jours un optimiste et cela se sent dans sa peinture.

Il est né à Valence en 1863. A la suite d’une épidémie de choléra, il perd ses deux parents alors qu’il n’a que deux ans. Il sera recueilli, avec sa sœur, par une tante maternelle  et son époux. Celui-ci aurait bien voulu le pousser à apprendre son métier de serrurier , mais Joaquin avait une passion et un certain talent pour le dessin. A 16 ans il rentre à l’Académie des Beaux Arts de Valence. Deux ans plus tard il s’installe à Madrid, fréquente le musée du Prado, admire l’œuvre de Vélasquez, Zubaran etc… ,  puis les grands maîtres du baroque et  de la Renaissance italienne lors de son voyage à Rome l’année suivante. En 1883, il reçoit la médaille d’or à l’Exposition régionale de Valence.

En 1888, il épouse Clotilde Garcia, la fille d’un photographe auprès duquel il avait étudié adolescent les techniques de cadrage et d’instantanéité, et qui fut l’un de ses premiers collectionneurs . Elle  lui donnera trois enfants. Le couple vivra un certain en Italie, avant de se fixer à Madrid tout simplement parce qu’il savait que la consécration en tant que peintre ne pouvait venir que de la capitale. C’est là qu’il avait commencé d’ailleurs à exposer dès 1881.

Pin en trabajo
Joaquin SOROLLA son épouse Clotilde et leurs trois enfants

SOROLLA Antonio Garcia Paris son beau père Musée Sorolla
 » Portrait d’Antonio Garcia Paris « ( beau-père) – Joaquin SOROLLA (Musée Sorolla/Madrid)

SOROLLA Clotilde en robe grise
 » Clotilde en robe grise  »  – Joaquin SOROLLA (Musée Sorolla/Madrid)

Au début, i l  va très  peindre des portraits, notamment de ses proches, mais aussi des scènes de la vie quotidienne et scènes populaires dans le style du Costumbrismo qui était un courant très en vogue en Espagne dans le passé en peinture mais en littérature aussi. Dans la peinture par exemple , Goya et Murillo en étaient des adeptes . Il s’agissait de reprendre des sujets de type folklorique, costumes régionaux, coutumes, mœurs, et scènes pittoresques locales . C’est pour avoir adopté ce courant qu’il fut critiqué à ses débuts. Il s’en éloignera petit à petit pour se lancer dans un mouvement plus réaliste.

SOROLLA la vente des melons Museo Carmen Thyssen Málaga.
 » La vente des pastèques (ou des melons  » Joaquin SOROLLA ( Musée Carmen Thyssen à Malaga)

Son optimiste constant, son bonheur familial et le succès vont l’amener à une peinture pleine de clarté, lumineuse. C’est près des rivages maritimes qu’il va trouver tout cet aspect positif qu’il recherche, en regardant les plaisirs de la plage, le travail des pêcheurs, celui de leurs épouses qui recousent les filets,  les femmes qui se promènent au bord de l’eau etc….Cette peinture luministe, très avant-gardiste à l’époque,  va lui apporter un public, des commandes, et une plus grande popularité. Il sera également chargé d’exécuter des portraits de familles aristocratiques espagnoles, mais surtout du roi Alfonso XIII, de l’infante Isabelle de Bourbon mais aussi du président des Etats Unis William Howard Taft ( il sera convié à la Maison Blanche pour l’exécuter)

SOROLLA Alfonso III palais royal de Madrid
 » Roi Alfonso XIII  » Joaquin SOROLLA ( Palais Royal de Madrid )

A SOROLLA
 » Portrait du président William Howazrd Taft  » Joaquin SOROLLA ( Taft Museum of Art)

Il a beaucoup voyagé pour exposer son travail : Paris, Berlin, Munich, Vienne, Venise, Rome, Buenos Aires etc… jusqu’à ce qu’il reçoive la consécration suprême aux Etats Unis à partir de 1909. Malgré ses très nombreux déplacements, l’Espagne restera chère à son cœur, et il y revient sans cesse. C’est à Madrid qu’il reçoit les marchands d’art, les collectionneurs, mais aussi les peintres de différents pays.

En 1920 un accident vasculaire cérébral le laisse paralysé. Il meurt trois ans plus tard en 1923. Son épouse a légué une grande partie de ses tableaux à l’État espagnol en 1925 respectant ainsi le souhait de son époux qui désirait que ses œuvres ne soient pas dispersées. Elles constituent désormais le fonds du Musée Sorolla qui s’est installé dans sa maison à Madrid. Sorolla l’avait fait construire en 1911. Il y avait un immense atelier et un très beau jardin. C’est là qu’il aimé travailler et ce  jusqu’à sa mort.

Le musée a été fermé durant la guerre civile espagnole. Un grand nombre de tableaux a pu être sauvegardés et mis en réserve. Le fonds comprend 1294 peintures et 4000 dessins.

SOROLLA MUSEUM in Madrid (Spain).
Musée Sorolla ( Extérieur )

Madrid : le musée Sorolla | 7h09
Musée Sorolla ( intérieur )

 

Normandie-Impressionniste 2020 : François DEPEAUX – L’homme aux 600 tableaux

Hélène Tilly - Chargee de projets communication et partenariats ...

DEPEAUX
François DEPEAUX (1853-1920)

 » En offrant cette collection à la ville de Rouen, mon but est de contribuer à la réputation artistique de notre vieille et chère cité, en même temps que de rendre hommage à un art et à des artistes qui, en m’apportant à mieux voir la nature, m’ont, en même temps, appris à mieux les aimer.  » François DEPEAUX au maire de Rouen Mr Auguste LEBLOND en 1909, lors de sa donation.

Si vos vacances vous amènent jusqu’en Normandie, et que vous aimez la peinture impressionniste, je vous encourage  à vous rendre au musée des Beaux-Arts de Rouen qui, au travers du festival Normandie Impressionniste,  offre un bel hommage,  à celui qui fut un grand amoureux de ce mouvement, un mécène, collectionneur compulsif, averti, avisé, redoutable, éclectique, visionnaire, surnommé le charbonnier par Claude Monet  : François Depeaux, magnat du charbon, homme très attaché à sa région natale  et qui a tout fait pour la faire rayonner dans le domaine de l’art. Il a même ouvert, avec fierté, sa propre galerie en 1896 pour que le tout à chacun puisse venir admirer les tableaux de sa superbe collection.

Une collection qui a débuté  en 1890. Il a eu la chance de  rencontrer  un grand nombre de peintres qui en faisaient partie ( Monet, Renoir, Pissarro, Boudin etc… ) , et il en a aimé certains plus que d’autres notamment Sisley. Il s’est porté acquéreur de toiles  à une époque où la célébrité commençait à pointer pour certains de ceux qui les avaient peintes , donc leur côte était parfois  assez élevée.

L’histoire raconte  qu’il possédait  600 toiles de peintres impressionnistes et post impressionnistes . Un peu plus de la moitié a été identifiée. Il a fait don de 53 tableaux (52 peintures et 1 pastel)  au musée des Beaux-Arts de Rouen en 1909, signés par des noms célèbres et d’autres un peu moins mais qui le deviendront … . Des salles à  son nom seront crées pour les accueillir et furent inaugurées en 1909.

Elles font partie d’une exposition permanente dans ce lieu et ne doivent jamais être prêtées. Pour l’exposition, certains autres chefs-d’œuvre sont venus les rejoindre en provenance de collections particulières, et de musées qui se trouvent  aux Etats-Unis, Angleterre, Japon, Allemagne, etc… Il y a également deux Toulouse-Lautrec sur les six qu’il possédait. Des tableaux qui ont fait partie de sa collection et qui se sont dispersés après sa mort. Elle s’intitule :

«  François DEPEAUX – L’homme aux 600 Tableaux  » jusqu’au 15 Novembre 2020 (date prolongée  en raison de l’épidémie )

ROUEN Mme FABRE TOULOUSE LAUTREC
 » La toilette, Madame FABRE  » 1891 Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Collection particulière)

L’exposition nous permet d’aller à la rencontre de cet homme, le collectionneur surtout, et se présente de façon chronologique. Le musée des Beaux-Arts de Rouen est vraiment un beau musée. Inauguré en 1888, il est considéré comme l’une des plus riches institutions muséales de province après le Louvre, notamment en raison de ses peintures françaises des XVIIe et XVIIIe siècles qui sont vraiment superbes.Il doit son remarquable fonds de peintures et dessins,  en grande partie à des donations importantes.

ROUEN Vue intérieure du musée Charles ANGRAND
« Vue intérieure du musée de Rouen » 1880 Charles ANGRAND (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

ROUEN été RENOIR
 » Été  » 1868 Pierre Auguste RENOIR ( Collection Alte Nationale Galerie de Berlin) – Ce tableau illustre l’affiche de l’exposition

Un petit mot sur la peinture à Rouen. Il faut savoir que les peintres se sont rendus dans cette ville dès la Renaissance. Dans les années  1820/1830 elle est même devenue incontournable pour de nombreux peintres anglais d’abord, puis français ensuite. pour ce qui est des paysages urbains, son industrialisation, l’animation de la ville, et ce notamment pour les impressionnistes. La ville les intéressait, mais pas que ! La campagne environnante aussi, la côte normande. Une vaste palette était à leur disposition avec une destination géographique proche de Paris.

François Depeaux est né en 1853 à Bois-Guillaume, près de Rouen. Il a eu une sœur aînée qui est décédée adulte. Son père était à la tête de deux affaires : une dans les tissus et l’autre dans le charbon. C’est la seconde qu’il choisira de reprendre en 1880. Cette année-là, il épouse Eugénie Décap. Une histoire d’amour qui va se solder par un divorce en 1904. Compte tenu du fait que leur contrat de mariage avait été enregistré deux mois après leur union, le commerce de charbon appartenant à François était tombé en bien de la communauté. Ce qui causera de gros problèmes financiers lorsqu’ils vont se séparer . Ils ont eu trois enfants : Alice, Marguerite et Edmond.

Lorsqu’il reprendra  l’affaire familiale de charbon, il va savoir  parfaitement la faire progresser, se montrer redoutable et audacieux en tant qu’homme d’affaires mais toujours très attentif aux conditions de travail de ses ouvriers, créant un restaurant pour eux, luttant contre l’alcoolisme trop souvent présent. Certes il est redoutable mais bienveillant. En dehors de cela, il a créé les premiers bains-douches à Rouen ( 1897 ) et en bon  propriétaire de yacht qu’il était, il a fait créé un port spécial pour ce type de bateaux.

Un grand amoureux de l’art pictural qui se lancera en tant que collectionneur en 1890. Sa passion de départ comme je l’ai dit  : l’impressionnisme. Il rencontre Monet à Rouen par l’intermédiaire de son frère, Léon Monet. Le peintre est venu dans la ville pour sa série des Cathédrales. Depeaux deviendra,  à partir de là,  l’un de ses plus fidèles soutien,  l’un des premiers à acheter une toile de ladite série.  Tout comme il le sera pour en aider bien d’autres d’ailleurs, notamment pour Alfred Sisley ou Camille Pissarro.

 » La cathédrale de Rouen par temps gris  » 1894 Claude MONET (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

Non seulement il achète, paie généreusement mais s’occupe du mouvement impressionniste dès ses débuts hésitants jusqu’à son succès. Il sera l’un de ses plus fidèles défenseurs. Outre le côté financier pour les aider lorsque cela est nécessaire, il est disponible lorsqu’ils ont un problème comme par exemple Pissarro à qui il propose des locaux lui appartenant pour qu’il puisse peindre sereinement à Rouen ; ou bien encore à Monet qui rencontrait quelques difficultés pour peindre tranquille ses Cathédrales depuis la fenêtre d’une boutique : il lui fournira un paravent pour éviter que les clientes ne viennent constamment lui parler et le dérange dans sa peinture.

ROUEN Route effet de neige soleil couchant MONET
 » Route effet de neige soleil couchant  » 1869 – Claude MONET (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

ROUEN Coucher soleil MONET
 » Coucher de soleil à Lavacourt  » 1880 Claude MONET ( Collection particulière)

ROUEN Les dindons MONET
 » Les dindons  » – 1877 Claude MONET ( Musée d’Orsay )

Par ailleurs, il fut admiratif et a beaucoup œuvré  pour les peintres dits de l’École de Rouen, n’hésitant jamais à les soutenir financièrement, jouant de son influence pour qu’ils soient reconnus et appréciés,  les encourageant .  Ces derniers sont longtemps restés des peintres locaux, voire même ignorés. Fort heureusement, leurs tableaux issus de certaines collections comme celle-ci ou exposés lors de manifestations internationales, ont permis qu’ils soient re-découverts et c’est heureux qu’il en soit ainsi.

L’École de Rouen ce sont de peintres  unis par leur travail et une solide amitié pour certains d’entre eux  : Charles Angrand, Jules Lemaître, Charles Fréchon,Marcel Couchaux, Henri Ottoman, Albert Lebourg, et Joseph Delattre. Tous ont débuté la peinture dans la ville de Rouen. Impressionnistes (néo-impressionnistes et un zeste fauvistes aussi pour certains )  certes, mais pas semblables aux autres pour autant. Bien sur ils ont aimé les paysages en extérieur, ceux de la campagne normande, mais aussi les sujets de la vie moderne ruraux, industriels, citadins.

ROUEN Pinchon le pont des anglais
 » Le pont aux anglais, soleil couchant  » 1904/05 – Robert Antoine PINCHON (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

ROUEN mon jardin au printemps DELATTRE
 » Mon jardin au printemps  » 1902 – Joseph DELATTRE ( Musée des Beaux-Arts de Rouen)

ROUEN La dame au balcon Henri OTTMANN
 » La dame au balcon  » 1906/07 Henri OTTOMAN (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

ROUEN Vieux paysan fumant la pipe COUCHAUX
 » Le vieux paysan fumant la pipe  » Marcel COUCHAUX ( Musée des Beaux-Arts de Rouen)

S’il est heureux dans ses contacts avec l’art, il ne le sera pas dans sa vie familiale. Il entretiendra une liaison extra-conjugale qui va faire scandale dans la ville. Pour calmer le jeu, il paiera  sa maîtresse … très cher ! Par ailleurs, il n’approuve pas le mariage de sa fille et décidera de ne pas y assister. Après quoi, furieuse, sa femme demande le divorce et les ennuis commencent : vente de sa merveilleuse collection de tableaux, soit 300 pièces . Il fera tout pour en racheter une bonne partie, l’autre s’envolera malheureusement. Il se remariera en 1909 avec Alphonsine Blanche Bellé.

J’ai parlé au début de certaines préférences qu’il a pu avoir auprès des peintres impressionnistes. C’est le cas de sa grande admiration pour Alfred Sisley. On ne peut pas dire que ce peintre, malheureusement, ait connu le succès de son vivant. S’il a pu survivre dans sa peinture c’est, notamment, grâce au marchand d’art Paul Durand-Ruel qui lui achetait bon nombre de ses tableaux.

C’est d’ailleurs  par l’intermédiaire de ce dernier, que François Depeaux a pu acquérir des tableaux de Sisley et se constituer un très belle collection de ce peintre qu’il admirait énormément, à un point tel qu’il l’ invitera  chez lui à deux reprises en 1893 et 1894. Il fut touché par l’œuvre de Sisley, son travail en extérieur presque exclusivement, sa touche harmonieuse, fluide, lumineuse.

ROUEN La barque Alfred SISLEY
« La barque pendant l’innondation à Port-Marly  » 1876 – Alfred SISLEY (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

ROUEN l'abreuvoir SISLEY
 » L’abreuvoir à Marly  » 1875 Alfred SISLEY( National Gallery de Londres)

ROUEN sentier au bord de l'eau SISLEY
 » Le sentier au bord de l’eau à Sahurs le soir  » 1894 Alfred SISLEY (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

ROUEN SISLEY Moret au coucher du soleil
 » Moret au couchet du soleil  » 1888 Alfred SISLEY ( Cincinnati Art Museum )

François Depeaux est décédé en 1920. Il est enterré au cimetière communal de Rouen. Lorsqu’il est mort, malheureusement sa collection va être dispersée lors de quatre ventes aux enchères.

 

James TISSOT – L’ambigu moderne …

TISSOT au musée d'Orsay

 » C’est l’imagination qui enflamme les passions en peignant de façon fascinante ou terrible un sujet  qui nous impressionne. » James TISSOT (Peintre et graveur français)

 » Nos créations industrielles et artistiques peuvent périr, nos mœurs et nos modes peuvent tomber dans l’obscurité, mais un tableau de Mr Tissot suffira aux archéologues du futur pour reconstituer une époque  » article publié en 1869 dans la revue  l’Artiste

 » James Tissot était un homme charmant, très beau. Il était toujours bien soigné et n’avait rien d’insouciance artistique que ce soit dans son costume ou son comportement. A une certaine époque il était hospitalier et délicieux lors des dîners qu’il donnait. Mais ceux-ci ont cessé lorsqu’il s’est pris de passion pour une femme divorcée qui est décédée quelques années après qu’il l’ait connue.  » Louise JOPLING dans son livre Vingt ans de ma vie 1867/1887

 

James TISSOT en 1865  ( 1836/1902 )

Le musée d’Orsay a enfin ouvert ses portes le 23.6. – Le confinement a changé les dates des expositions dont celle-ci, une rétrospective, qui se poursuivra, contrairement à ce qui est indiqué sur l’affiche , jusqu’au 13.9.2020. Elle s’intitule :  » James TISSOT – L’ambigu moderne » – La dernière fois qu’une expo lui a entièrement été consacrée en France, c’était au Petit Palais en 1985.

TISSOT par DEGAS
 » Portrait de James Tissot  » 1867/68 – Edgar DEGAS (Metropolitan Museum New York)

Tissot est un  peintre  français assez passionnant, éclectique, déroutant dirons certains,   méconnu finalement, tant il fut une personnalité difficile à cerner, énigmatique, trouble ou comme le dit l’intitulé : ambigu.. Certes, nous connaissons ses tableaux, mais moins le peintre qu’il a été , ni réellement classique, ou totalement moderne (bien que dans ce dernier cas, il a été fortement novateur dans son travail religieux de fin de vie)

On a souvent dit que c’est par passion pour l’Angleterre qu’il modifiera son prénom en 1859 et que Jacques-Joseph deviendra James. Mais il est bon de savoir qu’à l’âge de 11 ans ses parents (allez donc savoir pourquoi ! ) l’avaient inscrit avec le prénom James lors de son entrée dans un collège jésuite des Flandres. James Tissot sera, effectivement, sa signature à partir de 1859 mais il gardera,  toutefois, un pied dans chaque culture.

Il a eu différentes facettes, a souvent changé de style  : sa formation a des bases académiques classiques (il a commencé avec la peinture d’histoire) ; contemporain des  impressionnistes ( très ami avec Degas ) mais pas toujours d’accord avec leurs choix picturaux ;  liens étroits avec les peintres avant-gardistes (dans la forme et dans les thèmes)  de l’époque tels que Manet, Fantin-Latour et Whistler ; initiateur de l’art japonais ;  en recherche d’un renouvellement auprès des préraphaélites, jusqu’au jour où il a même abandonné la peinture sur toile pour se consacrer, vers la fin de sa vie, de façon mystique,  à l’illustration, notamment de la bible, un travail qui lui a rapporté beaucoup d’argent.

Il a utilisé différentes techniques : la peinture, l’estampe, l’émail et la photo . Ses toiles sont d’ailleurs dotées d’une réelle précision photographique. Une précision sur laquelle que les critiques d’art vont beaucoup s’épancher à l’époque et ce de façon assez dure , alors que de nos jours, c’est justement elle qui fascine par ses nombreux détails.

«  la plupart de ses toiles ne sont, hélas, que de simples photographies, coloriées d’une société vulgaire  » John RUSKIN (Critique d’art)

Ce patriote dans l’âme, très catholique, a souvent été vu comme un mondain , un homme ambitieux, avec un goût prononcé pour l’argent et ce dernier  point là n’a pas toujours été apprécié non plus.  Question d’époque et de mentalités. D’un autre côté, l’argent  et l’aisance ont été très présents dès son enfance, en conséquence de quoi, il a continué à mener  grand train par la suite, notamment en Angleterre où il a séjourné de 1872 à 1881.

Tissot a été un peintre majeur que l’on a souvent qualifié de narrateur ou chroniqueur de la société de son temps.  Ce qui est vrai, mais il ne faut pas penser qu’il ne fut que cela, parce qu’il y a aussi de la sensibilité et de l’émotion dans ses tableaux. Du succès de son vivant certes , mais pas toujours très apprécié, probablement parce qu’il fut un peintre mal compris . Il a eu des hauts et des bas.  Ses toiles ont été très controversées à son époque, ce qui l’a porté vers une disgrâce qui a duré de très longues années, avant que son talent ne soit reconnu au XXe siècle.

Ses tableaux sont ceux d’un observateur moderne et  affûté de la société. Un naturaliste qui a peint de façon très soignée et sérieuse des personnalités importantes, mais qui  n’a pas hésité également à en  caricaturer  quelques autres avec un regard plus sarcastique, notamment pour la revue Vanity Fair. Il a beaucoup fréquenté les salons et les cercles mondains qui, non seulement lui ont fourni des sujets pour ses tableaux, mais lui ont apporté bon nombre de commandes.

TISSOT Napoléon III Vanity Fair
 » Napoléon III, empereur de France  » Vanity Fair /1869 – James TISSOT (National Gallery/Londres) – Tissot a beaucoup aimé se livrer à des caricatures de personnalités célèbres du monde politique notamment, s’inspirant de photographies pour y parvenir . Il signait ses œuvres avec un pseudonyme : Coïdé. 

Bien souvent, ses tableaux sont des portraits ou des scènes de genre qui nous transportent dans la haute société aisée et élégante, mais se penchent aussi vers d’autres classes sociales. Les détails apportés à ses toiles sont très précieux parce qu’ils nous renseignent, notamment, sur les costumes romanesques et les mœurs du XIXe siècle. Ce qui déplaisait autrefois, plaît énormément de nos jours. Désormais, son travail est perçu comme un beau voyage dans le temps, parce que les historiens de l’art portent un intérêt certains à tous ces petits détails sur le savoir-faire d’un autre temps.

C’est un individualiste qui a beaucoup voyagé : parti de France pour l’Angleterre (où durant dix ans il a été l’un des seuls peintres français à  avoir eu  du succès dans ce pays ) , l’Italie (notamment Venise en compagnie de Degas) ,  puis les Etats-Unis avec entre-temps une visite en Palestine. Ce dernier pays lui a permis de faire un travail quasi documentaire pour ses illustrations de la Bible

Les femmes sont au centre de sa peinture, elles furent, en quelque sorte, ses héroïnes. Il a aimé le beau sexe et  le représenter de façon très réaliste, dans les salons, à la bibliothèque, à l’église, ou spectacle, en promenade, admirant des tableaux, au milieu d’autres personnes lors d’un pique-nique, en bord de mer, ou d’autres ailleurs.

Elles furent souvent très élégantes, aves des robes magnifiques, référence à ce goût qu’il a eu pour les étoffes somptueuses, les costumes. Durant près de vingt ans, il ne cessera pas de représenter la mode, mettant bien en valeur les tissus de son enfance : soies, mousselines, cotonnades, rubans,  volants,  colifichets, plumes, chapeaux etc…

Portrait de Mademoiselle L.L. by James Tissot: History, Analysis ...
 » Portrait de Melle L.L.  » 1864 James TISSOT (Musée d’Orsay/Paris) – L’identité de cette jeune fille demeure à ce jour inconnue

TISSOT demoiselles de province
 » Les demoiselles de province  » 1883/85 James TISSOT (Collection particulière)

TISSOT Bord de mer
 » Bord de mer  » – 1878 – James TISSOT (Museum of art/Cleveland)

TISSOT les deux soeurs 2
 » Les deux sœurs  » 1863 James TISSOT (Musée d’Orsay/Paris)

TISSOT Japonaise au bain
 » La japonaise  » 1876 James TISSOT (Musée des Beaux Arts de Boston)

En parlant de femmes, il a vécu une véritable histoire d’amour passionnel avec Kathleen Kelly-Newton, une irlandaise, fille d’un officier,  divorcée d’un chirurgien pour avoir eu une fille issue d’une aventure adultérine en Inde, puis un autre enfant cinq ans plus tard, peu de temps après sa rencontre avec Tissot, ce qui a fait dire qu’il pouvait en être le père.

Elle s’installera avec ses deux enfants, chez lui, dans sa demeure de Saint John’s Wood. Leur relation va durer de 1876 à 1882.  Elle sera sa muse. Son visage deviendra celui de beaucoup de  femmes de ses tableaux. Compte tenu du fait que la situation de la jeune femme, son statut de divorcée avec deux enfants, vivant en concubinage avec un peintre, ne permettait pas qu’ils soient vus ensemble dans la haute société, bon nombre des tableaux où elle apparaît, seule ou avec ses enfants, ont eu pour décor leur intérieur privé. Atteinte d’une tuberculose, alitée durant de longs mois, elle va mettre fin à ses jours, à l’âge de 28 ans, en avalant un flacon de laudanum. Il en sera profondément attristé, dévasté, et quittera définitivement l’Angleterre.

TISSOT Lilian Hervey Kathleen , Cecil George Newton et James Tissot dans le jardin
Lilian – Kathleen – George et James

TISSOT cache cache
 » Cache-Cache  » 1877 env. James TISSOT (National Gallery Washington )

James Tissot est né à Nantes en 1836. Son papa est drapier et sa maman modiste. De ce fait, on peut dire qu’il est tombé très jeune dans la marmite des tissus et des couleurs.

TISSOT La demoiselle du magasin
 » La demoiselle du magasin  » 1883/85 – James TISSOT (Art Gallery à Ontario/Toronto)  »  » Il y a un tableau, la Demoiselle de magasin de James Tissot. Il s’y passe énormément de choses, c’est presque une vision de cinéma. On se trouve à l’intérieur d’un magasin de nouveautés. Au milieu du tableau : une vendeuse, c’est-à-dire une  » demoiselle de magasin  » nous regarde. Elle tient la porte. On imagine que la personne qui regarde le tableau s’apprête à sortir. Sur le comptoir, on voit tout un déballage de rubans. Derrière la vendeuse, on voit l’extérieur : la rue, avec une jeune femme très élégante qui passe, qui pourrait être une cliente du magasin. Juste à côté un homme regarde à l’intérieur du magasin où se trouve une autre demoiselle qui est en train de ranger des cartons. On comprend, à travers son regard, que ce n’est pas du tout le contenu de la boutique qui l’intéresse, mais la vendeuse, une très jolie femme …  » Florence MÜLLER ( Professeur à l’Institut français de la mode )

Toutefois c’est la peinture qui le fait vibrer et il exprimera très vite son désir d’en faire son métier. Il aime particulièrement la peinture des primitifs flamands, notamment celle de Dürer. Cette passion pour l’art n’est absolument pas du goût de son père qui désapprouve totalement. Sa mère croit en son fils et va l’aider à partir s’installer à Paris entre 1855 et 1856. Il se lie d’amitié avec Edgar Degas. Sa formation se fera à l’École des Beaux Arts auprès d’un peintre d’influence  ingresque : Louis Lamothe.

Au départ, il peint de nombreux thèmes historiques, expose dans différents salons, anglicanise son nom, se lie d’amitié avec un marchand d’art, côtoie la société mondaine et fait de cette clientèle aisée, ses clients. Il aime croquer la mode, les femmes et les aristocrates de la gentry française. Il gagne beaucoup d’argent, possède un appartement du côté du bois de Boulogne et reçoit beaucoup de commandes, des portraits notamment.

TISSOT Portrait Miramon
 » Portrait du marquis de Miramon, de la marquise et de leurs enfants  » 1865 – James TISSOT (Musée d’Orsay/Paris)

TISSOT Cercle rue royale
 » Le cercle de la rue Royale  » 1868 James TISSOT (Musée d’Orsay/Paris ) – De gauche à droite : Comte Alfred de la Tour-Maubourg – Marquis Alfred du Lau d’Allemans – Comte Etienne de Ganay – Capitaine Coleraine Vansittart – Marquis de Miramon – Comte Julien de Rochechouart – Baron Rodolphe Hottinguer – Marquis Charles Alexandre de Ganay – Baron Gaston de Saint-Maurice – Prince Edmond de Polignac – Marquis Gaston de Gallifet et Charles Haas

Durant la guerre franco-prussienne de 1870/71 il n’hésitera pas à endosser l’uniforme de la Garde Nationale et participera aux combats de façon très active. En 1871 c’est le départ pour l’Angleterre où sa réputation l’a précédé. Il exposera à la Royal Academy, recevra des commandes pour des illustrations de livres, peint toute une série de peinture de genre, et s’installe dans une belle demeure  à Saint John’s Wood.

Tissot, James, 1836-1902; On the Thames (How Happy I Could Be with Either?)
 » Sur la Tamise  » 1876 – James TISSOT (Collection Wakefield) – Le tableau illustre l’affiche de l’exposition

TISSOT pont du HMS Calcutta
 » Le pont du HMS Calcutta à Portsmouth  » 1877 – James TISSOT ( Collections de la Tate/ Londres)

Pin on Art (and design) that touches my soul
 » Les visiteurs à Londres  » – 1874 – James TISSOT (Toledo Museum of Art)

Quelques années plus tard, il rencontre la femme de sa vie : Kathleen. Divorcée, deux enfants. La première est née de ses amours adultérines. Comme le second, un petit garçon  naît en 1876, année de ses amours avec Tissot, le qu’en-dira-t-on affirme  que le père est James. Rien ne pourra le confirmer et lui-même reste très discret à ce sujet.

TISSOT la rêveuse
 » La rêveuse  » (Kathleen) 1876 env. James TISSOT (Musée d’Orsay/Paris)

Après la mort de Kathleen, il quitte l’Angleterre pour se ré-installer en France, à Paris. Il sera particulièrement déçu de l’accueil fait à sa peinture.

Les sujets religieux vont accompagner les quinze dernières années de sa vie. Il va se rendre à trois reprises en Palestine et en reviendra avec plus de 350 aquarelles sur la vie du Christ. Infiniment touché par le décès de sa compagne, pour ne pas dire dévasté, son souvenir va continuer de le hanter après sa mort. Il est persuadé qu’il continue d’être en communication avec elle.

La lecture de la Bible et de textes religieux va apaiser ses tourments, et il souhaitera partir en Terre Sainte (Jérusalem) en 1886, tel un pèlerinage, afin d’être au plus près des lieux de la vie du Christ. Un an plus tard, c’est le retour à Paris. Son exaltation religieuse et mystique ne l’a pas quittée, il se rend fréquemment à l’église, notamment celle de Saint-Sulpice où il pense avoir eu un appel, des visions. Nouveau voyage en Palestine en 1888,  encore plus convaincu, souhaitant même s’y installer définitivement, puis retour à Paris en 1894. Persuadé d’avoir une mission picturale sacrée, nouveau départ en 1896.

TISSOT ce que notre Seigneur
 » Ce que notre Seigneur voyait de la croix  » – 1886/94- James TISSOT (Brooklyn museum/New York)

Cette aventure picturale  à la fin de sa vie est quelque chose de très profond, basée sur une connaissance et une lecture assidue de la Bible et des Saintes Écritures. Visions fantastiques, cosmiques, travail magnifique qui va être fortement récompensé par un accueil assez triomphal que ce soit en France, en Italie, en Angleterre ou aux Etats-Unis.

Il meurt en France, à Chenecey-Buillon en 1902 ….La série crépusculaire  sur La Vie du Christ va petit à petit tomber dans l’oubli et ne sera réhabilitée que très tardivement. Si elle ne l’avait pas été, on n’aurait même jamais eu connaissance de cela, car peu de livres sur l’art n’en font état.

Edouard Manet, La Parisienne (1875) - Auror' Art and Soul
 » Octobre  » 1875 – James TISSOT (Musée des Beaux Arts de Montréal)

 

 

Voyages en Méditerranée …

Atelier des lumières AFFICHE

 » Tout est superbe. Des horizons dont on n’a aucune idée. Malheureusement, notre pauvre palette ne répond  » ¨Pierre Auguste RENOIR

«  Je suis épouvanté par les tons qu’il faut employer. J’ai peur d’être bien terrible et cependant je suis en-dessous. Il faudrait une palette de diamants et pierreries  » Claude MONET

 » C’est bizarre, à Paris je ne dessine jamais de faunes, de centaures ou de héros mythologiques. On dirait qu’ils vivent ici. » Pablo PICASSO

« Je suis très inquiet de ce que je fais. C’est si beau ici, si clair, si lumineux ! On nage dans de l’air bleu, c’est même effrayant  » Claude MONET

« Une lumière blonde, dorée , qui supprime les ombres  » André DERAIN

Le Centre d’art numérique Atelier des lumières est, lui aussi , sorti du confinement depuis le 26 mai. Cette ancienne fonderie, appelée autrefois la fonderie du Chemin-Vert, a vu le jour en 1835 grâce aux frères Pichon. Elle produisait des pièces en fonte destinées à la marine et aux chemins de fer. Quelques dix ans plus tard, elle sera vendue, puis laissée à l’abandon. C’est dans un triste état que le Président de Cultures Espaces, Bruno Monnier, la découvre et décide de la rénover pour en faire un centre artistique assez original puisqu’il propose depuis 2018, une immersion grandiose numérique picturale.

Une exposition numérique c’est voir la peinture autrement, c’est en prendre plein les yeux, avoir la possibilité de s’attarder sur un détail que, peut-être, on aurait pas remarqué dans un cadre différent. Comme l’a dit très justement le fondateur de l’Atelier des Lumières «  c’est aussi initier à l’art les jeunes générations.Compte tenu que 35 % de notre public appartient à la jeune génération, nous leur donnons l’envie de pousser plus tard la porte d’un musée pour voir les tableaux originaux et le lieu où ils sont exposés » .

Après Klimt (2018) et Van Gogh 2019) , c’est une autre exposition superbe, qui franchement fait du bien après les mois que nous venons de vivre.  Elle s’intitule : Voyages en Méditerranée et se tiendra jusqu’au 3.1.2021 (contrairement à ce qui est annoncé sur l’affiche), soit 500 œuvres de peintres divers qui vont s’offrir à vous, défiler devant vos yeux ébahis en 7 séquences, grâce à 140 vidéo-projecteurs qui inondent totalement tous les murs et même le sol sur une surface d’environ 1500/2000 m/2 , le tout dans une atmosphère musicale assez éclectique.

Elle a été réalisée  par Gianfranco Iannuzzi, Renato Gatto ,Massimiliano Siccardi et la collaboration musicale de Luca Longobardi. Durant moins d’une heure, tous vos sens seront en éveil , vous prendrez un bain de couleurs, de lumière et vous aurez l’impression d’entrer en relation directe avec un tableau.

La Méditerranée a été un lieu très prisé par les peintres. Rares sont ceux qui n’ont pas fait le voyage pour découvrir, avec délectation, les lumières, les paysages, la mer, le ciel,  les couleurs de cette région. Certains feront même le choix de s’y établir définitivement. Cézanne a probablement donné envie à certains d’y venir. Il était né à Aix-en-Provence, et après avoir passé un certain temps à Paris, il est revenu dans son sud natal pour y peindre de très nombres tableaux . C’est en lui rendant visite que Renoir et Monet ont eu une folle envie de partir sur toute la côte méditerranéenne poussant même  jusqu’à la station balnéaire de Bordighera en Italie.

Avant eux, Courbet  ne fut pas en reste lui aussi : certes il n’était pas originaire du coin, mais il fut l’un des premiers à découvrir le Sud en se rendant à Montpellier. Et on peut dire qu’il ne fut pas déçu du voyage ( même si au départ il était venu un peu par obligation ) car l’endroit va déclencher en lui des émotions formidables : que ce soit la mer, les plages, le soleil éclatant qui lui donneront des envies de peindre de façon audacieuse. Van Gogh lui aussi va faire partie des premiers en se rendant dans le midi, à Arles puis à St Rémy-de-Provence .

 » La mer me donne les mêmes émotions que l’amour  » G.C.

L’exposition de l’Atelier des Lumières propose de voyager en différents courants picturaux : impressionnisme, pointillisme, fauvisme , sans oublier les expérimentations chromatiques de certains,  avec avec Monet, Renoir, Pissarro, Bonnard, Vernet (célèbre peintre de marines très réputé. Ses tableaux de ports faisaient le bonheur de Louis XV)  , Matisse, Derain, Vlaminck, Dufy, Chagall, Signac, Valtat, Cross, Camoin, Manguin, Marquet, etc…   Vous allez faire, n’ayons pas peur des mots, un plein de couleurs éclatantes , d’émotions diverses et variées, et croyez-moi vous en ressortirez revigorés.

 » Un port au couchet du soleil  » 1749 – Claude-Joseph VERNET ( Timken Museum of Art / Putnam Foundation )

ATELIER la jetée promenade à Nice 1926 musée d'Art Moderne à Paris Raoul DUFY
 » La jetée-promenade à Nice  » 1926 Raoul DUFY ( Musée d’Art Moderne à Paris )

La Méditerranée était vue, à une certaine époque, comme un véritable paradis. Un engouement qui va fortement s’accélérer avec le développement des lignes de chemins de fer, la naissance du  tourisme, la douceur du climat qui ne cessera d’être vivement recommandée par les médecins eux-mêmes. Nombreux seront les aristocrates qui se feront construire des villas et palais magnifiques pour venir non seulement faire des cures de soleil et se refaire une santé, mais surtout fuir la froideur du climat des régions du nord. Un écrivain originaire de Dijon, Stéphen Liégeard, va même donner à la Riviera abritant Cannes, Nice, Menton, Monaco/Monte-Carlo, le nom de Côte d’Azur.

Rien ne sera mis de côté pour vanter les mérites de la région. Des immenses affiches publicitaires en vanteront les mérites avec des images éblouissantes de couleurs, de ciels bleus flamboyants et de végétation luxuriante. De ce fait, après les français, on verra arriver des anglais, des russes et parmi eux des peintres, des écrivains à la recherche d’inspirations nouvelles.

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Affiche pour le Paris-Lyon-Méditerranée : Menton  1904 ( Bibliothèque Forney)

Les voyages des peintres en Méditerranée débutent vers 1880. Ils vont partir à la découverte des paysages de la Côte d’Azur , des Bouches-du-Rhône et même de la Riviera italienne : Nice, Antibes, Cannes, Juan-les-Pins, Golfe Juan, Menton, Monaco, Vence, Saint-Paul-de-Vence, Villefranche-sur-mer, Beaulieu-sur-mer, Le Cannet, Vallauris, Saint-Tropez, Saint-Raphaël, Saint-Maximin, Le Lavandou, Porquerolles, Marseille, Martigues, L’Estaque, La Ciotat, Hyères , Collioure, Cassis, Arles, Aix-en-Provence, Le Tholonet, Vauvenargues, sans oublier Bordighera, en seront les villes de prédilection.

 » Vue sur le Suquet/Cannes  » 1925 Raoul DUFY ( Collection particulière)

 

Atelier des lumières Claude Monet Antibes 1888 Collection Courtauld galerie Courtauld de Londres
 » Antibes  » 1888 – Claude MONET ( Collection Courtauld / Galerie Courtauld de Londres)

Atelier des lumières Jardin à Bordighera 1884 Impession du matin Musée Ermitage Saint Pétersbourg
 » Jardin à Bordighera impression du matin  » 1884 Claude MONET ( Musée de l’Ermitage à Saint Pétersbourg)

Les paysages sont contrastés : mer, ports, calanques, montagnes, collines, fleurs,  arbres et autres végétations, jardins . Ce qui va les fasciner et les attirer c’est aussi la lumière qui va jouer un rôle prépondérant. Toutes les émotions et les ressentis des peintres vont s’exprimer, parfois violemment, dans les couleurs tout juste sorties du tube pour la toile et qui vont leur être inspirées par cette lumière écrasante.

Atelier Anémones et Mimosa Louis VALTAT
 » Anémones et mimosa  » 1943 – Louis VALTAT ( Collection particulière ) Valtat fut un merveilleux peintre fauviste, un peu méconnu parce que plus discret que n’ont pu l’être les autres, Il a vécu un certain en Méditerranée et lorsqu’il est retourné en région parisienne, il a peint des superbes bouquets, pleins de couleurs, inspirés par ses souvenirs méditerranéens.

Atelier des lumières Henri-Edmond Cross Paysage côtier Collection privée
 » Paysage côtier  » Henri Edmond CROSS ( Collection particulière)

ATELIER Arbres à l'Estaque André DERAIN
 » Trois arbres à l’Estaque  » 1906 André DERAIN ( The Art Gallery of Ontario à Toronto)

Non seulement ils vont planter là leurs chevalets, mais ils vont très souvent être amenés à se croiser, se rencontrer, parler de leurs avancements picturaux, s’inviter, partager leurs idées, et même leurs inquiétudes ou leurs découragements, mais aussi leurs sensations, leurs émotions face à tous les contrastes de couleurs : délicates parfois, violentes à d’autres. Ces rivages donneront même  à certains des rêves d’Antiquité.

Véronique Chemla: Marc Chagall. Le triomphe de la musique
 » Danseuse sur fond mauve  » 1970 env. Marc CHAGALL ( Collection particulière ) il s’agit d’un collage réalisé avec des tissus, des papiers, de l’aquarelle, de l’encre de Chine, de la gouache et du pastel sur papier.   » La découverte de la Côte d’Azur et de ce peintre se fera en 1926. Il est tellement enthousiasmé et fasciné qu’il prendra la décision de s’installer. Ce sera Vence, puis Saint-Paul de Vence. Cette région lui a apporté énormément de bien-être, de sérénité, de bonheur aussi et un côté exubérant dans les couleurs. On entre dans un monde étrange, son monde, fait de danseuses, de gens du cirque, d’amoureux, de faune aquatique. Le tableau fait partie de la projection.

Atelier des lumières Claude MONET Femme à l'ombrelle tournée vers la droite 1886 musée d'Orsay
 » Femme  à l’ombrelle tournée vers la droite  » 1886 – Claude MONET ( Musée d’Orsay à Paris ) – Ce tableau est projeté dans l’expo parce que dès 1860 certains peintres ( qui prendront le nom d’impressionnistes ) vont vouloir peindre en extérieur et non plus en atelier. Ils se rendront souvent au bord de l’eau )

Nihat Kerem A. on Twitter: "Jeanne allongée sur un canapé Henri ...
 » Jeanne allongée sur un canapé ou la petite odalisque  » – Henri MANGUIN ( Collection privée) Fait partie également de la projection

 » La femme aux raisins ou Marthe Bonnard à la corbeille  » 1911 – Pierre BONNARD – Ce dernier a eu un véritable coup de foudre pour le midi de la France et il a tenu à s’y installer dès 1923 au Cannet. Le sud a considérablement éclairci sa palette. Le tableau fait partie lui aussi de la projection

 

 

Actuellement à l’Atelier des Lumières vous pouvez également assister au spectacle (10 minutesà  consacré à Yves Klein à savoir l’Infini Bleu. Pour celles et ceux qui aiment ce peintre niçois, je vous invite, si le cœur vous en dit, de revoir mon article https://pointespalettespartition.wordpress.com/2018/07/19/yves-klein/

 

 

 

 

 

CÉZANNE et les Maîtres : rêve d’Italie …

CEZANNE ET LES MAITRES REVE D ITALIE

« Cézanne était un grand artiste, un grand homme, un grand chercheur. Nous sommes dans une période de chercheurs plus que de créateurs. Nous aimons passionnément Cézanne pour la pureté de son idéal. Il n’est jamais entré dans son esprit d’autre pensée que celle de faire de l’art. Il ne tenait compte ni de l’argent, ni des honneurs. Avec Cézanne c’était toujours le tableau à venir qui l’occupait, à un point tel qu’il n’accordait peu d’importance à ce qu’il avait déjà fait. J’aime beaucoup ce mot de Cézanne  » j’ai mis quarante ans à découvrir que la peinture n’était pas la sculpture  » …. Cela signifie qu’au début, il pensait devoir forcer ses effets de modelé avec du noir et du blanc et charger ses toiles de peinture pour égaler, si possible, les effets de la sculpture. Plus tard l’étude lui montra que le travail de peintre consistait à utiliser la couleur de telle façon que, même avec très peu d’épaisseur, cela produisait un effet pleinement satisfaisant . Cézanne était un homme de grandes qualités et de grands défauts. Seulement qualités et défauts n’ont aucune importance. Ce qui compte c’est toujours cette passion de l’artiste qui vous entraîne avec lui. » Pierre Auguste RENOIR

CEZANNE en 1906 devant sa maison
Paul CÉZANNE devant sa maison en 1906

Le musée Marmottan Monet vient de ré-ouvrir depuis le 2 juin . Il  nous propose d’aller à la rencontre de Paul Cézanne et l’Italie, en deux parties,  deux influences : une première qui est vue comme un entretien que Cézanne aurait pu avoir avec les maîtres  italiens des XVIe et XVIIe siècles, et une deuxième sur l’influence que lui-même a eu sur les peintres du Novecento : Soffici, Carra, Boccioni, Morandi, Pirandello etc…  Ces derniers ont été amenés à admirer la peinture quasi mystique des dernières années du Maître d’Aix-en-Provence, lors d’expositions faites sur lui, en Italie, en 1907 et 1908 . La confrontation est saisissante et incroyablement intéressante. Elle s’intitule :

 » CÉZANNE et les Maîtres – Un rêve d’Italie  » ( initialement prévue jusqu’au 5 juillet, mais prolongée en raison du confinement ) – On peut y admirer des chefs-d’oeuvre de grands maîtres italiens Vénitiens, Romains ou Napolitains  connus ou d’autres un peu moins, tous très talentueux  : tels que Rosai, Carrà, Boccioni, Soffici, Pirandello, Tintoret, Morandi,  Giordano, Tintoret, Bassano, etc …. mais aussi espagnols et français  (puisque El Greco, élève de Titien, et Millet ou  Poussin sont là aussi) sont donc mis face aux siens.

CEZANNE Poussin
 » Paysage avec Agar et l’ange  » – Après 1660 – Nicolas POUSSIN ( Galleria Nazionali d’Arte Antica / Rome )

CEZANNE château noir
 » Château Noir  » – 1903/1904 – Paul CÉZANNE ( Musée Picasso / Paris )

 » La dame à l’hermine d’après El Greco  » – 1885/86 – Paul CÉZANNE ( Galerie Daniel Katz à Londres)

Au total une soixantaine de toiles issues de prêts venus de collections particulières, musées français, mais également écossais, italiens, espagnols, canadiens, américains, suisses, allemands .

CEZANNE montagne Sainte Victoire vers 1880
 » La montagne Sainte-Victoire  » vers 1880 – Paul CÉZANNE ( Musée d’Orsay / Paris ) – Ce tableau illustre l’affiche de l’expo

CEZANNE Paysage classique Millet
 » Paysage classique  » Jean-François MILLET (Musée du Louvre / Paris )

Cézanne n’a jamais été en Italie. Toutefois, lorsque l’on regarde les tableaux de sa chère Provence, on y sent comme une inspiration profondément italienne , ce qui est d’autant plus curieux car, non seulement il n’a jamais vraiment manifesté un intérêt particulier pour l’Italie, mais  il n’était pas, non plus d’ailleurs ,  du genre à avouer que cela ait pu avoir une quelconque influence sur sa peinture. Toutefois, il n’a pas été stupide et les merveilleux  aspects de la peinture italienne ont très probablement retenu son attention

 » Cézanne s’est dédié à sa Provence natale, porteuse d’une richesse antique toujours vivante. Elle est, au besoin, dans la conquête du mythe, une autre Italie  » Alain TAPIÉ (Commissaire de l’exposition)

En revanche, il fut,  durant toute sa vie, un lecteur fidèle et assidu des œuvres de Virgile, Ovide et Lucrèce, des lectures qui ont l’on souvent guidé dans sa façon d’exprimer son lien spirituel avec le monde.

Tout ce qu’il  a assimilé dans les musées, que ce soit ceux d’Aix-en-Provence ou au Louvre à Paris,  lui a servi pour la création de son oeuvre personnelle. Il a conservé l’esprit de tout ce que son regard a absorbé et il l’a modernisé. Quoi qu’il en dise, l’influence de la peinture italienne aura eu un impact sur son travail, dans  la touche et la couleur,l’intensité,  le mouvement des corps. Cette couleur dans laquelle naissent la forme et la lumière  des maîtres vénitiens ou le mystère de la peinture napolitaine  . Réciproquement la lumière ensoleillée et pleine de clarté de certains de ses tableaux nous rappelle celle de l’Italie.

« Quand on parle de peinture, on imagine des phases successives, croquis, dessin, mise au carreau, application de la couleur. Avec les Vénitiens et avec Cézanne, tout se joue dans la touche. La touche c’est à la fois la ligne, la nuance, la forme, la teinte, la couleur. Il modèle la peinture. » Marianne MATHIEU ( Directrice scientifique au musée Marmottan et co-commissaire de l’expo)

CEZANNE paysage en provence
 » Paysage en Provence  » 1879/1882 – Paul CÉZANNE (Pola Museum of Art / Hakone)

CEZANNE Ottone Rosai
 » Paysage  » 1922 – Ottone ROSAI ( Collection de la Fondation Cariplo / Milan )

CEZANNE La route tournante en Provence
 » La route tournante en Provence  » – 1866 env. Paul CÉZANNE ( Musée des Beaux Arts de Montréal / Montréal )

CEZANNE la route Ardengo SOFFICI
 » La route  » 1911 – Ardengo SOFFICI ( Collection particulière de Marina Poggi, petite fille du peintre

Cézanne a été un novateur, un artiste surprenant qui a révolutionné son art. On peut affirmer qu’il a réinventé la peinture, non pas qu’il ait manqué de respect vis-à-vis de la traditions ou des formes anciennes, mais parce qu’à ses yeux, il fallait la bouleverser pour la faire avancer. A un moment donné de sa carrière, il a complètement changé sa façon de peindre, en travaillant davantage sur le motif. On y voit alors plus de traits, de lignes, des couleurs en touches juxtaposées, même l’ombre, sa chère ombre, est vue comme un ton bien précis. Lumière et obscurité s’accentuent.

Cette modernité , il l’a très très certainement  trouvée  chez les peintres vénitiens et romains . Les premiers  étaient modernes par la force de leur peinture, leur émotionnel et les exigences techniques. Un tel état d’esprit a rendu leur peinture incroyablement magnifique et admirable, ce qui n’a certainement pas échappé à Cézanne quoi qu’il ait pu en dire. Des seconds, il retiendra l’équilibre et l’harmonie des paysages, des figures ou des natures mortes . Tout cela n’échappera pas aux peintres italiens du Novecento !

Précurseur du cubisme en raison du fait de la synthèse et de la géométrisation de ses sujets sur la toile, leur multiplication, il sera aussi le mentor ( à la fin de sa vie )  des peintres avant-gardistes qui viendront après lui. Une façon de voir les choses qui sera, plus tard, reprise par les cubistes ( Pissarro, Monet, Renoir, mais aussi Picasso, Van Gogh, Kankinsky, Rothko, Giacometti, Balthus, Gauguin etc….)

«  Il était notre père à tous. C’est lui qui nous protégeait. Il était mon seul et unique maître ! Vous pensez bien que j’ai regardé ses tableaux et que j’ai passé des années à les étudier. Picasso

 » Personnellement je tiens Cézanne pour un génie. Il a su exprimer, de façon nouvelle, par ses tableaux, la mystérieuse perception du monde qui avait déjà animé Géricault, Goya, Greco, Tintoret, Signorelli et Delacroix  »  Max BECKMAN

CEZANNE autoportrait à la palette
 » Autoportrait à la palette  » 1890 env. Paul CEZANNE ( Fondation et collection Emil G.Bührle) – Cézanne a souvent été son propre modèle. Ceux du début de sa carrière sont assez violents, avec une peinture épaisse qui donnait aux traits une certaine puissance et du volume, des cernes sous les  yeux, un teint sombre. Cela surprendra beaucoup à l’époque, voire même ne plaira pas du tout ! Les autoportraits de sa fin de vie sont beaucoup plus fins, aérés et souvent à l’aquarelle. Probablement avait-il fait la paix avec lui-même avec les années ….

Il y a eu différentes périodes dans la vie picturale de Cézanne : celle de ses débuts, révolutionnaire, impétueuse, volcanique, travaillée au couteau, à la couillarde disait-il. Elle est virile, physique, épaisse. Pas franchement appréciée, ni même comprise. La critique ne sera pas tendre avec lui à chaque fois qu’il exposera dans les Salons. Il sera souvent refusé, rejeté aussi. Ce qui l’amènera à se remettre en question …

Vient ensuite la période impressionniste, sous l’influence de Pissarro (et réciproquement) : il plante son chevalet en pleine nature, peint en bord de Seine ou de l’Oise. La palette est plus claire, plus douce. Pour autant, attention, on ne peut pas tellement le définir comme impressionniste tant il continue d’être inclassable et mystérieux et d’ailleurs, lui même n’a jamais voulu être rangé dans une quelconque catégorie….

Et enfin la période de la maturité où il s’émancipe, dépasse l’impressionnisme avec des toiles plus proches de l’abstrait avec son côté géométrique dans les formes. La touche est empreinte d’une grande liberté. C’est l’époque de la consécration, celle qui va influencer de nombreux mouvements et des peintres de nationalités diverses.

Il a construit son oeuvre autour de différentes thématiques : les portraits, les natures mortes, les baigneuses, et les paysages avec et surtout ceux de sa Provence natale, ceux de la montagne Sainte-Victoire près d’Aix-en-Provence qui à elle seule fera l’objet de très nombreuses toiles. Il a beaucoup  aimé peindre des paysages, plus que des portraits d’ailleurs. Mais lorsqu’il abordait le portrait, les visages et les corps étaient peints un peu  de la même façon qu’il le faisait avec des arbres.

CEZANNE objets en cuivre et vase de fleurs
 » Objets en cuivre et vase de fleurs  » – 1860/62 – Paul CÉZANNE (Collection de la Fondation Pierre Granadda /Martigny )

CEZANNE nature morte cristofo Munari
 » Nature morte  » XVIIe-XVIIIe siècles – Cristoforo MUNARI ( Fondation Custodia – Collection Frits Lugt / Paris )

L’enfant timide et réservé qu’il fut autrefois deviendra un adulte colérique. Il gardera toute sa vie son accent du sud . On le disait  tout aussi rustre  dans ses attitudes que  plein de douceur dans sa façon de s’exprimer. Tous les témoignages que l’on peut lire sur lui, affirment  qu’il était un homme au tempérament très fort, colérique, s’emportant pour un rien, provocateur, misanthrope, réfractaire aux critiques qu’elles soient officielles ou venant de ses camarades.

Il faut savoir qu’en 1895, la carrière de Cézanne va prendre un tournant complètement différent lorsqu’elle sera prise en mains par le marchand d’art  Ambroise Vollard et à partir de là non seulement les expositions de son travail vont se multiplier mais les prix de ses tableaux  ne vont pas cesser de grimper . On achète Cézanne, on le collectionne, il est une référence, même ses collèges peintres feront l’acquisition de ses toiles.

Il a été un très grand ami de Zola ( trente ans ! ) depuis le collège Bourbon à Aix. Une amitié qui malheureusement se terminera en 1886 après la parution du roman de l’écrivain (l’Oeuvre ) dans lequel il décrit Lantier, un peintre raté et incompris. Cézanne le prendra pour lui et ne l’acceptera pas. Il ne donnera plus de ses nouvelles à son ami. Il coupe les ponts. On  voit souvent des pommes dans les natures mortes de Cézanne . C’est un souvenir émotionnel cher à son cœur. Elles ont représenté pour lui l’amitié , celle d’Emile Zola qui  lui avait offert un panier de pommes lorsqu’il  avait pris sa défense au collège.

Quelques années, après la mort de Zola, lors d’une inauguration d’une statue à l’effigie de l’écrivain, il avouera avoir ressenti  une profonde émotion. Il y avait plus de vingt ans qu’il n’avait plus de contact avec lui et éprouvera de profonds regrets.

Cézanne est  né en 1839 à Aix en Provence. Ses parents Louis Auguste et Anne Elisabeth ne sont pas mariés. Ce qui n’empêchera pas son père de le reconnaître lui et ses deux sœurs Marie et Rose. Le couple finira par officialiser en 1844.

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 » Louis Auguste Cézanne, père de l’artiste, lisant L’Événement  » – 1866 – Paul CÉZANNE (National Gallery of Art/ Washington ) – On pense souvent à ce peintre pour ces paysages baignés de lumière et de soleil, ou ces si particulières natures-mortes. On a tendance à oublier qu’il fut aussi un merveilleux portraitiste ( 200 parmi toute sa collection dont 26 de lui et 29 de son épouse) – Ce sont des tableaux audacieux, uniques  pour l’époque que ce soit dans la forme et la couleur. Il a abordé les portraits de façon quasi obsessionnelle, s’y reprenant un nombre incroyable de fois pour arriver à se rapprocher le plus possible d’une ressemblance évidente. On ne peut pas dire qu’ils soient empreints de sentiments. Ils sont plutôt psychologiques, durs parfois, et pourtant il sont touchants et sensibles lorsqu’on les regarde.

CEZANNE portrait du pière de l'artiste Giovanni SERODINE
 » Portrait du père de l’artiste  » 1620/30 – Giovanni SERODINE ( Museo d’Arte della Svizzera Italiana à Lugano )

Louis Auguste était, à l’origine, un chapelier . Suite à une grosse crise économique, une banque réputée d’Aix en Provence fait faillite. Il va en profiter pour s’associer avec le caissier de l’établissement et la racheter. Il deviendra donc banquier. La famille vivra plus aisément et lorsqu’il héritera de son père, Cézanne n’aura jamais plus à ce soucier du lendemain, demander de l’aide à ses mais pour continuer son art ou vendre ses toiles pour vivre et manger comme il a pu le faire à une certaine époque de sa vie.

Adolescent il n’y avait qu’une chose qui l’intéresser vraiment : peindre et dessiner. Il va d’ailleurs prendre des cours. Son père s’opposera longtemps  à cette envie  et pour ne pas se mettre à dos la volonté paternelle, il ira en faculté de droit, travaillera même dans la banque familiale. Mais il abandonnera très vite l’éventuelle idée d’une carrière juridique car elle ne le passionnait absolument pas.

En 1861 il prend sa voie picturale en mains, l’impose à son père.Ce dernier l’autorise à monter à Paris un an plus tard et lui alloue pour ce faire une pension . Malheureusement, il est refusé aux Beaux Arts et suivra des cours à l’Académie Suisse, Quai des Orfèvres,  où il va étudier notamment Rubens, Velasquez, mais également deux peintres français qu’il admire : Delacroix et Courbet.

C’est là également qu’ il rencontrera celui qui deviendra un véritable ami : Camille Pissarro, mais aussi Claude Monet et Pierre Auguste Renoir. Par ailleurs tout en se rendant fréquemment au Louvre où il apprend sur le tas, non pas en copiant, mais en regardant attentivement  les Maîtres d’autrefois pour bien les intégrer non seulement dans son esprit mais dans sa peinture, avec l’idée de moderniser ce qu’il vient de voir.

 » Le Louvre est un livre où nous apprenons à lire. Nous ne devons cependant pas nous contenter de retenir les belles formules de nos illustres devanciers. Sortons-en pour étudier la belle nature, tâchons d’en dégager l’esprit, cherchons à nous exprimer suivant notre tempérament personnel. Le temps et la réflexion d’ailleurs modifient peu à peu la vision et la compréhension nous vient. » P.C.

Pissarro et Cézanne, comme je l’ai dit, vont être de grands amis. Le premier va très vite pressentir ce que le second deviendra un jour. Réciproquement, Cézanne ne tarit pas d’éloges sur Pissarro dont il dit qu’il est humble et colossal. Lorsque Pissarro décédera, Cézanne lui rendra un vibrant hommage en exigeant que dans le catalogue de l’une de ses expositions , il soit inscrit sur l’un de ses propres tableaux «  élève de Pissarro  »

 » Dès le moment où vous cherchez un mouton à cinq pattes, je crois que Cézanne pourra vous satisfaire car il a des études fort étranges et vues d’une façon unique  » Camille Pissarro  au critique Théodore Duret ….  » D’où vient que vous ne dites pas un mot sur Cézanne, que pas un de nous n’admette comme un ds tempéraments les plus étonnants et les plus curieux de notre époque et qui a eu une très grande influence sur l’art moderne  ?  » à Huysmans en 1883, mécontent que le livre de ce dernier ne mentionne pas son ami Cézanne.

C’est dans cette Académie qu’il rencontre également Hortense Fiquet. Elle n’a que 19 ans, lui 30. Elle est ouvrière, pose déjà pour des peintres et sculpteurs et n’est pas franchement attirée par le mariage. Elle deviendra sa maîtresse, son modèle, sa compagne. Leur relation restera très longtemps secrète.. Il finira par l’épouser en 1886 après avoir vécu 16 ans avec elle. Elle lui donnera un fils en 1872. Même s’il fut marié et père de famille, Cézanne a eu d’autres élans amoureux sans suite. D’une manière générale, il a, de toutes façons,  beaucoup plus aimé la vie solitaire, en reclus.

Beaucoup ont affirmé qu’Hortense ne fut pas très heureuse auprès de cet homme assez rudimentaire et dur. Le temps a fini par adoucir leur union.  Elle a , semble t-il, fait preuve d’une grande patience envers son époux, mais apparaissait souvent triste, mélancolique, avec un visage fermé, voire résigné.

CEZANNE Hortense FIQUET
Hortense FIQUET son épouse

En 1872, Cézanne s’installe à Auvers-sur-Oise ( dans la maison du Docteur Gachet)  sur les conseils de Pissarro. Celui-ci lui  enseignera les principes de la peinture impressionniste : être en plein air , à la lumière du jour, tenter de capter les nuances de cette lumière  et ce par petites touches de couleur. Les conseils de Pissarro vont avoir une grande importance au début de sa carrière picturale et il les écoutera avec beaucoup d’attention.

CEZANNE ET PISSARRO à AUVERS
Auvers-sur-Oise en 1874 :  à droite Camille PISSARRO  – Assis sur le banc Paul CÉZANNE – l’enfant au milieu  est Lucien PISSARRO – A gauche il y a des amis

Cézanne fera partie du groupe des Impressionnistes en 1874.  Il sont un trentaine à être refuser par le Jury du Salon Officiel. Du coup, le photographe Nadar leur propose d’exposer dans son atelier. C’est là que le critique Louis Leroy donnera le nom de leur groupe : impressionniste en voyant le tableau de Monet Impression soleil levant. Parmi eux on trouve Cézanne, Degas, Pissarro, Mont, Renoir, Sissley …..

Trois ans plus tard, en 1877, il se sépare de ce groupe pour mieux se concentrer sur la nature, les formes, les volumes, la structuration des objets et sur une autre évolution de la peinture. Le dessin devient alors indissociable de la couleur dans ses tableaux. Il gardera des impressionnistes le goût de la peinture en extérieur, retournera en Provence, s’installera dans l’atelier que son père avait tout spécialement fait construire pour lui dans la propriété familiale du Jas de Bouffan non loin d’Aix-en-Provence.

De temps à autre, il enverra un tableau au Salon. La répétition d’un même sujet à savoir la Montagne Sainte Victoire lui permettra de faire de faire évoluer son langage pictural tel qu’il l’entendait personnellement.

La reconnaissance viendra à lui en 1895 grâce au marchand d’art Ambroise Vollard qui organisera une première exposition lui étant entièrement consacrée . Certes le public n’était pas franchement enthousiaste, mais les collectionneurs le seront infiniment. Pour autant, ce succès tardif ne va l’éblouir. Il continuera sa passion avec acharnement, même vieillissant, à la recherche d’une nouvelle lumière qui pourrait le surprendre.

Ses premières toiles ont souvent une inspiration plutôt romantique, d’inspiration allégorique. On trouve très souvent des natures mortes, et des sujets plutôt réalistes. Lorsqu’il entrera dans le groupe des Impressionnistes, sa peinture va changer, mais pour autant elle est incomprise et scandalise. Les premiers salons sont un échec, il en sera attristé – Quelques temps plus tard,  il va rompre avec le mouvement impressionniste et repart dans sa Provence natale où les paysages de la montagne Sainte-Victoire ne cesseront d’être son sujet de prédilection.

Les toiles à partir de 1880 vont être beaucoup plus sereines, apaisées, quasi intériorisées, traductrices de tous ses ressentis émotionnels.

En 1889, ses parents sont tous deux décédés, il vend alors la propriété du Jas de Bouffan. Il effectuera des voyages en France ( il rendra notamment visite à Monet dans sa maison de Giverny) et en Suisse également.

Entre 1901 et 1902,  Il achète sur la colline des Lauves une ferme et un grand terrain magnifiquement arboré. Il y fera construire un atelier avec une immense verrière  décoré de tous les objets qu’il affectionne tout particulièrement. Il va y passer des journées entières. Il y vit seul car son épouse et son fils demeurent à Paris  . Sa santé est délicate, il est diabétique et souffre de très violentes migraines.

Après avoir passé plusieurs heures  à peindre au cabanon de Jourdan qu’il loue  en pleine nature près du plateau des carrières de Bibémus , il a un malaise à l’extérieur et reste plusieurs heures sous la pluie Des charretiers le trouvent et le ramènent comateux à son domicile. Malheureusement, il  meurt d’une pleurésie à Aix en Provence en 1906. Ses obsèques ont eu lieu à la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence.

 » Je me suis juré de mourir en peignant …  » P.C. peu de temps avant sa mort

Son fils Paul a conservé l’atelier de son père fermé gardant pour lui ce lieu si important pour son père, ainsi que toutes les toiles qui s’y trouvaient. Et puis un jour, en 1921, il va se résoudre à vendre la maison et petit à petit les toiles. lesquelles furent acquises ( pour la plupart) par des collectionneurs américains. C’est du reste, grâce à certains d’entre eux, que l’atelier a réussi à être préservé de la démolition. Ils créent une fondation pour sa préservation et proposent à l’État français de s’en occuper. Ce dernier ne le souhaite pas. C’est l’Office du tourisme de la ville d’Aix-en-Provence qui en est désormais le propriétaire. L’atelier est devenu le musée Cézanne.

La carrière de Paul Cézanne a duré plus de cinquante ans. Elle fut exemplaire. Jamais il ne cessera de peindre, de persévérer,en essayant toujours de peindre ce qu’il ressentait profondément,  essayant toujours de comprendre son art avec ténacité.

CEZANNE Sironi fratello Ettore
 » Ritratto del fratello Ettore  » 1910 env. Mario SIRONI (Collection Romana Sironi/Rome)

CEZANNE l'homme assis
 » L’homme assis  » –  1905/06 – Paul CÉZANNE ( Museo Nacional Thyssen-Bornemisza / Madrid )

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 » Tête de vieillard (Probablement le père Rouvel de Bennecourt) – 1866 env. Paul CÉZANNE (Musée d’Orsay / Paris )

CEZANNE portrait de Jacopo da Ponte
 » Portrait d’Antonio Da Ponte ( architecte officiel de la République de Venise) – d’Après Jacopo BASSANO ( Bassano del Grappa) – ( Musée du Louvre / Paris )

 

« La lecture du modèle (et sa réalisation) est quelquefois très lente à venir pour l’artiste.  Je continue péniblement mes études de peintureJe procède très lentement, la nature s’offrant à moi très complexe.  Je demeure sous le coup de la sensation et, malgré mon âge, vissé à la peinture. » dira t-il à la fin de sa vie.

 

 

 

 

 

 

TURNER -Peintures et Aquarelles, collections de la Tate …

TURNER Peintures et aquarelles

«  Le plus grand peintre de tous les temps vit parmi nous et peint pour nous  » John RUSKIN (Critique d’art – Il a été un grand admirateur de Turner, mais aussi un grand défenseur de son œuvre et collectionneur de ses tableaux)

Comme beaucoup d’autres institutions muséales, le musée Jacquemart-André avait dû fermer en raison de l’épidémie qui a sévi ces derniers mois. Il a ré-ouvert le 26 mai et dans la foulée la décision a été prise de prolonger l’exposition TURNER -Peintures et Aquarelles – Collections de la Tate jusqu’au 11 janvier 2021. 

Un parcours chronologique avec une soixantaine d’aquarelles et une dizaine de peintures à l’huile, faisant partie du fonds personnel de la Tate Britain de Londres, sont présentées. Certaines pour la première fois en France.

TURNER autoportrait TATE GALLERY de Londres
 » Autoportrait  » – William TURNER ( Tate Gallery de Londres )

Turner fut le plus grand peintre britannique  connu d’une part  pour sa façon si particulière d’estomper les formes au profit justement de la lumière, ce qui avait pour résultat de faire émerger des impressions, des mouvements . Visionnaire, audacieux, merveilleux coloriste, magnifique paysagiste, on pourrait ajouter un poète de la peinture . Il a souvent peint , en effet, de façon délicate, fluide, lyrique , avec de très belles lumières, des petits dégradés qui rivalisent souvent avec la transparence et une petite note «  venue de l’âme « .

Sans oublier qu’il reste l’un des plus grands peintres aquarellistes du XIXe siècle. Ses premières œuvres étaient des aquarelles, et il a tout fait pour que ce procédé gagne en reconnaissance. L’aquarelle ne le quittera jamais, même lorsqu’il commencera à peindre à l’huile.Il en fera un art à part entière.

Ses fabuleuses aquarelles sont touchantes et poétiques. Leur format est, certes, très souvent de petite taille, mais franchement elles n’en demeurent pas moins superbes, ne serait-ce là encore que pour cette clarté lumineuse qu’elles dégagent, les couleurs changeantes de la mer, ses reflets, ses mouvements. L’eau est, en effet, fort présente dans ses toiles, mais également le ciel et ses variations selon le rythme des saisons, des changements de météo, en alternance de pluie ou de soleil. IL ne cesse de jouer sur la transparence ce qui amène les couleurs à se superposer et donner des effets assez incroyables.

L’aquarelle est une technique  à laquelle Turner a été attaché très tôt, dès l’adolescence. Il va profondément en aimer la fluidité et la légèreté.  Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas un procédé facile. La peinture(à l’eau) doit être appliquée par touches juxtaposées, bien diluées pour qu’elles soient transparentes. Il faut être assez rapide dans l’exécution. Ce procédé s’est répandu au XVIIIe siècle. On a longtemps considéré que l’aquarelle était un art mineur, beaucoup moins noble que la peinture à l’huile. C’est en Angleterre qu’il a vraiment atteint son autonomie. Celles et ceux qui l’utilisaient alors travaillaient sur du papier sec, puis petit à petit cela se fera sur papier mouillé. L’aquarelle, on peut le dire, a vraiment révolutionné l’art du paysage.

TURNER Dinant bouvignes et Crèvecoeur
 » Dinant, Bouvignes et Crève-cœur – coucher de soleil  » 1839 env. Gouache et aquarelle sur papier / William TURNER ( Tate Britain)

TURNER Yatch approchant de la côte
 » Yacht approchant de la côte  » 1840 env. Huile sur toile – William TURNER (Tate Britain)

En tant que paysagiste, il a mis à profit ce qu’il avait appris au travers du paysage topographique, à savoir représenter le plus fidèlement possible ce qu’il voyait. Ce qui lui a valu d’avoir de nombreuses commandes. Partant de là, il a exploré d’autres façons de voir le paysage et l’a exprimé autrement par la suite.

Il s’est également essayé à la gravure, assez tôt, en 1791, puis plus intensément entre 1807 et 1819. Il dessinait à la plume à l’encre noire et à la gouache , puis  graver lui-même sur des plaques de cuivre. Il a longtemps travaillé pour des imprimeurs, mais cela s’est arrêté définitivement en 1830.

Ce fut un homme  que l’on a dit déterminé, farouchement attaché à sa liberté, pas très bon caractère, voire même très taciturne avec l’âge. Très secret quant à sa vie privée  » aussi silencieux qu’un bloc de granit pour ce qui est des mouvements de son âme  » dira son ami et confident John Ruskin.

Il se  complaira à envelopper sa personnalité, et son œuvre, d’un voile de mystère, mais on sait qu’il a été un grand amoureux de littérature et poésie (les deux ont très souvent été une source d’inspiration pour lui), et qu’il a eu une profonde admiration pour Titien, Poussin, Rembrandt, et surtout pour Claude Gellée qui a incroyablement influencé son travail. Pour autant, cet attachement aux maîtres du passé, ne l’empêchera nullement  d’être un avant-gardiste attentif à la peinture moderne, notamment comme l’avait souligné le critique d’art William Hazlitt « par ces abstractions de perspective aérienne« qui lui seront longtemps reprochées mais qui deviendront sa signature.

Il ne s’est jamais marié. Il semblerait qu’il ait eu une liaison avec une certaine Sarah Danby, laquelle lui aurait donné deux filles. Rien ne peut confirmer qu’il soit réellement le père, car beaucoup ont affirmé que la paternité en revenait à son propre père, ce qui,  par conséquent, aurait fait de ces deux petites filles ses demi-sœurs …. Après quoi, il a vécu 18 ans avec une veuve, Sophia Carolina Booth. C’est d’ailleurs chez elle qu’il va mourir du choléra.

Il a expérimenté la lumière avec  des nouvelles couleurs comme l’orangé mais surtout le jaune (il sera d’ailleurs vivement critiqué pour l’utilisation excessive de cette couleur),   tout comme il s’est penché sur la science pour étudier ce que les teintes chaudes pouvaient apporter de complémentarité aux teintes froides et ce dans le but de créer des émotions. On l’a surnommé le peintre de la lumière tant ses toiles en étaient imprégnées de façon assez éblouissante. Et pour que cette lumière soit plus vive encore, il va préférer peindre sur des toiles recouvertes de blanc, plutôt que sur des surfaces sombres comme il était de coutume à l’époque.

Peintre célèbre de son vivant, admiré, adulé , comblé d’honneur, ses tableaux se sont bien vendus. Il a été encensé, voire même vénéré par d’autre peintres notamment avec Claude Monet ( si l’on regarde bien son tableau Impression Soleil levant, on comprend combien il y a une inspiration trouvée chez Turner) , mais également par Camille  Pissarro et autres.  Pourtant c’est un solitaire, orgueilleux,  assez morne qui ne trouvera de véritable tendresse que dans son art : la peinture .

 » Nous descendons tous de l’anglais.Ce fut le premier, peut-être, qui sut faire flamboyer les couleurs dans leur éclat naturel  « Camille Pissarro

TURNER l'artiste
 » L’artiste et ses admiratrices  » 1827 – Aquarelle et pigments opaques sur papier / William TURNER (Tate Britain)

Turner a été un pionnier et un visionnaire en bien des domaines picturaux. D’abord dans la technique, en s’intéressant de très près aux théories scientifiques de la couleur. Puis, n’oublions pas qu’il fut, bien avant les impressionnistes, un adepte de la peinture en extérieur, l’un des premiers ( dès leur sortie ) à utiliser des tubes de peinture en métal, ce qui lui apporte beaucoup plus de facilité pour peindre en plein air.

Un très grand voyageur ( 35 voyages entre 1817 et 1845 )  : non seulement il s’est rendu dans différentes régions de son Angleterre natale, mais très souvent  à l’étranger aussi (France, Italie, Allemagne, Pays Bas, Danemark, Autriche, Suisse, République Tchèque notamment ) et cette envie d’ailleurs a commencé dès son adolescence.  Chaque pays visité lui a apporté une autre lumière et différentes couleurs et il s’est littéralement nourri de tous ces apports.Les voyages transformeront son travail et sa technique évoluera.

Entre 1797 et 1815, la crainte des invasions ne permettait pas que l’on puisse traverser la Manche. La défaite de Napoléon à Waterloo va changer les choses et un très grand nombre de personnes ( peintres, écrivains, grand public de toutes couches sociales) vont pouvoir voyager, aidées en cela par l’avènement du bateau à vapeur à grande vitesse et à l’amélioration des routes pour que les voyages soient plus accessibles.

Turner a été de ceux qui ont profité de cette liberté de déplacement. On peut même dire que non seulement il fut un insatiable voyageur, un voyageur invertébré disait-on de lui . Cela a considérablement joué dans le développement de son art tout simplement en raison des nombreux sujets qui s’offraient à lui. Jusqu’à la fin des guerres napoléoniennes il s’est souvent déplacé en Grande-Bretagne traversant les paysages romantiques du Pays de Galles et de l’Écosse. Lorsque la paix s’est installée, il a pu partir, chaque année, pour l’étranger, que ce soit en bateau, en diligence, à pied aussi pour de grandes et belles promenades, carnets de route en poche (Il réalisera 267 carnets tout au long de sa carrière) !

TURNER Vue des gorges de l’Avon, 1791 crayon, encre et aquarelle
« Vue des gorges de l’Avon  » 1791 – Crayon, encre et aquarelle / William TURNER ( Tate Britain )

TURNER Scaborough 1825
 » Scaborough  » 1825 – Aquarelle et graphite sur papier / William TURNER ( Tate Britain )

Pour autant attention : il n’est pas parti à l’aventure le cœur léger et sans se soucier de rien. Non ! Il prenait grand soin de régler attentivement, minutieusement, sérieusement chacun de ses périples, longtemps à l’avance. Du reste un grand nombre d’historiens l’ont qualifié de touriste professionnel, tant tout était fort bien organisé !

TURNER la vision de Colomb
 » La vision de Colomb pour les Poèmes de Samuel Rogers  » 1830/32 – Graphite et aquarelle sur papier / William TURNER ( Tate Britain )

Joseph Mallord William Turner a vu le jour en 1775 à Londres. Son père William est barbier-perruquier. Il a eu une sœur née trois ans après lui qui est morte à l’âge de quatre ans. Sa mère Mary ne s’en remettra pas. Elle va devenir folle et devra être internée. William sera alors confié à un oncle qui habite dans le Middlesex, à Brentford. Puis il retournera auprès de son père.Ce dernier vivra du reste avec son fils jusqu’à sa mort.

Enfance très solitaire et très tôt une passion pour le dessin. A dix ans, son père s’émerveille que l’on trouve remarquables les dessins de son fils, d’autant qu’il n’a pas eu de professeur, et d’ailleurs il ne cessera de l’encourager.  En 1789, le jeune William décide d’aller suivre les cours de la Royal Academy. Il a quatorze ans. Non seulement il est heureux de se trouver en ces lieux, mais il a une profonde admiration pour le président de l’institution : Joshua Reynolds. Cinq ans plus tard, on applaudit ce jeune homme doué qui expose ses premières œuvres au sein même de l’Académie. Il en sera le plus jeune membre à l’âge de 24 ans !

Sachant qu’il a besoin d’inspirations nouvelles, il va multiplier les voyages. Voir de nouveaux horizons. Rien n’est laissé au hasard  : avant chaque départ, il aime se documenter sur l’endroit où il va se rendre, apprend les bases de la langue locale, emmène avec lui un maximum de petits carnets où il note et surtout dessine. Ce travail minutieux n’est pas uniquement un travail d’observation : il s’imprègne et pénètre chaque endroit.

TURNER Le Lac Léman avec la Dent d’Oche au-dessus de Lausanne1841, graphite et aquarelle sur papier,
 » Le lac Léman avec la dent d’Oche au-dessus de Lausanne  » 1841 – Graphite et aquarelle sur papier / William TURNER ( Tate Britain )

TURNER Ehrenbreitstein avec un arc-en-ciel 1840 graphite, aquarelle et gouache sur papier
 » Ehrenbreitstein avec un arc-en-ciel  »  1840 Graphite, aquarelle et gouache sur papier  » William TURNER ( Tate Britain )

En France en 1826, il va partir au fil de l’eau, et explore les rives de la Seine et de la Loire. Croisière sur cette dernière durant deux semaines et avec elle des paysages inédits dont il se délecte. Plus de vingt aquarelles sortiront de ce périple et feront partie d’une publication.

Il a 44 ans  lorsqu’il se rend en Italie pour la première fois. Il en reviendra avec environ une vingtaines de carnets bien remplis, et une cinquantaine d’aquarelles sublimes. Rome bien sur en 1819. Toutefois un peu déçu : il  s’était fait une idée de la ville qui ne sera pas celle qu’il espérait. Même la lumière romaine ne l’éblouira pas. Il va pourtant y rester trois mois pour tenter de trouver ce sublime dont on parlait tant ! Le sculpteur Canova lui permettra même de devenir membre honoraire de l’Académie romaine Saint-Luc.

La Sérénissime en 1833 ce sera autre chose : une passion. Elle va lui donner des envies de créer une Venise qui ne soit que la sienne, hypnotique, entre brume et lumière insaisissable. Venise s’imprègne des couleurs de Turner. Elle change sans cesse et se fait enchanteresse, entre bleu, ocre, rose, rouge, jaune, blanc et gris : tout est subtil.

TURNER Venise la piazzetta
 » Venise la Piazzetta avec la cérémonie du Doge épousant la mer  » 1835 env. Huile sur toile / William TURNER ( Tate Britain )

Venice: Looking across the Lagoon at Sunset
 » Vue sur la lagune au coucher du soleil  » 1840 Aquarelle sur papier / William TURNER ( Tate Britain )

Durant les dix dernières années de sa carrière, il va encore davantage se pencher  sur l’observation, l’étude de la lumière, tenter d’en élucider le mystère. Cela va donner des toiles beaucoup plus suggestives,  quasi abstraites dans lesquelles la lumière explose littéralement. Un effet obtenu avec des coups circulaires  à l’aide d’une brosse. Il accumule alors des tas et des tas de dessins et d’aquarelles.

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 » Coucher de soleil  » – 1845 Aquarelle sur papier / William TURNER ( Tate Britain )

Il a été professeur de perspective à la Royal Academy de 1807 à 1837, membre de ladite institution à 27 ans, puis  président par intérim  en 1845.

Turner est mort du choléra en 1851 à l’âge de 76 ans. C’est le poète et critique d’art John Ruskin qui fut nommé exécuteur testamentaire. Le peintre a souhaité que l’intégralité de ses œuvres soit léguée à l’État britannique, mais cela n’aboutira pas. Environ 300 peintures à l’huile, plus de 20.000 dessins, des aquarelles et des carnets de voyage avec croquis seront remis à la National Gallery. De nos jours, la majeure partie de son legs se trouve à la Tate Britain.

Tout n’a pas été très clair pour réglé ce testament et il a fallu en passer par une très longue bataille juridique qui ne verra son achèvement qu’en 1856 soit 5 ans après le décès du peintre.

Il a été inhumé, à sa demande, non loin de Joshua Reynolds son professeur qu’il a toujours fortement apprécié, à la cathédrale Saint Paul à Londres.

Depuis 1984 un prix prestigieux porte son nom. Il a été créé à la Tate de Londres. Par ailleurs, en 2004 c’est le Turner Watercolours Award qui a vu le jour au Royal Institute of painters in Water Colours de Londres. Les deux récompensent des jeunes artistes méritants.

 » Dieu est soleil …  »  aurait-il prononcé avant de mourir. Il aura rejoint cet infini que l’on ressent dans certaines de ses œuvres.

TURNER la visite de la tombe
 » Visite de la tombe  » 1850 – Huile sur toile / William TURNER ( Tate Britain )