Jean-Baptiste POQUELIN dit MOLIÉRE … 1622/2022

« Que le français soit surnommé  » langue de Molière  » est une reconnaissance du talent d’un auteur classique parmi les classiques et agile dans le maniement de tous les registres. Chez Molière on trouve aussi bien du familier que du contenu, de la prose que des vers. La langue de ses pièces est extrêmement riche et s’écarte volontiers des normes en train de s’établir à son époque. La palette est tellement large que les lecteurs et les spectateurs de toutes les époques y ont trouvé leur bonheur. Il réconcilie la langue des bateleurs avec celles des aristocrates et des bourgeois. Qu’il touche un public très large, aujourd’hui encore, fait de Molière un passeur d’une langue qui est partie intégrante de notre patrimoine. » Céline PARIGAUX (Docteur en littérature, agrégée de Lettres modernes, écrivain)

« La seule chose que les comédiens peuvent dire à propos de Molière, c’est qu’à force de le fréquenter, on ne sait pas comment le jouer : il est si polysémique, mystérieux, divers. On le fréquente si quotidiennement, qu’on ne sait pas vraiment le désigner. Il y a deux Molière à la Comédie-Française. Celui qui appartient à la bibliothèque, aux archives, celui qui est colloqué, scientifiquement observé. Puis, il y en a un autre, sans doute plus incertain, plus fantasmé, qui se passe de comédiens en comédiens, en travaillant son œuvre. C’est la réunion des deux qui donnera le portrait le plus sincères et le plus riche. » Éric RUF ( Acteur, metteur en scène, décorateur, scénographe français, sociétaire et administrateur général de la Comédie Française)

Statue de Molière – Exposée au Salon de 1787 – réalisée par Jean-Jacques CAFFIERI (Musée du Louvre)
« Molière à sa table de travail » Antoine COYPEL

le 15 janvier 1622, il y a 400 ans, Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, était baptisé en l’église Saint Eustache à Paris, ville où il était né quelques jours auparavant. La France et bien d’autres pays fêteront cet anniversaire durant l’année 2022 , notamment la Suisse, la Belgique et les Etats Unis –

De nombreuses manifestations verront le jour . Différentes expositions en France : celle qui se tient actuellement et jusqu’au 17 avril 2022 au château de Versailles Molière la fabrique d’une gloire nationale – Celle sur les costumes des pièces de Molière au Centre national des costumes de scènes de Moulins, de fin mai à novembre 2022 intitulé Molière – La Comédie française (née 7 ans après le décès de Molière) proposera différentes de ses pièces jusqu’en juillet – Une statue sera inaugurée à Pézénas – Une autre expo se fera au musée de l’Opéra de Paris du 27.9. au 15.1.2023, Molière en musiques, qui s’attardera sur la musique à l’époque de Molière et son influence sur la composition contemporaine – Une autre encore à la Bibliothèque nationale de France du 27.9. 2022 au 15.1. 2023, Molière le jeu du vrai et du faux, avec de nombreuses œuvres d’art, photos, costumes, maquettes de décors etc…Une statue signée Xavier Veilhan sera inaugurée pour la biennale d’architecture et de paysage région Ile de France au mois de mai. Sans compter la réédition de toutes ses pièces sous forme de coffrets.

Une pétition a même été lancée par l’acteur Francis Huster afin de demander au Président Macron d’accorder l’entrée du Panthéon à Molière. Sa lettre, sous forme de plaidoyer, a obtenu plus de 4.400 signatures. Est-ce que cela aboutira ? Nul ne le sait.

« Molière dans le rôle de César ( La mort de Pompée – Tragédie de Corneille) -1658 par Nicolas MIGNARD
Costume de Mr Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme – créateur du costume Louis Bercut pour la pièce créée en 1986 – Centre national du costume de scène à Moulins
Costume de Clitandre pour le Misanthrope de Molière – Créateur du costume Dominique Borg pour la pièce créée en 1966 au Palais Royal – Production de la Comédie Française –
Costume du poète dans Ondine – créatrice du costume Chloé Obolensky pour la pièce créée en 1974 Production de la Comédie Française

Un programme somme toute assez chargé pour fêter Molière, véritable icône nationale, l’auteur en langue française le plus traduit et le plus joué dans le monde. En effet, qui n’a pas un jour lu, vu sur scène ou étudié : Les Précieuses ridicules – L’avare – Le malade imaginaire – Le bourgeois gentilhomme – Dom Juan – Tartuffe – Le Misanthrope etc… avec des personnages délicieusement truculents.

On a beaucoup écrit, fantasmé et affabulé sur Molière. Si bien qu’il est difficile de s’y retrouver au milieu de ce qui est supposé être vrai et ce qui est faux. Quant à lui, il n’a laissé ni Mémoires ni correspondances. Pour se rapprocher au plus près de la vérité, il faut se référer aux d’archives (il y en a peu) , aux témoignages et documents retrouvés , ainsi qu’ au travail des historiens et biographes (une première biographie sur lui est sortie en 1705) sérieux qui ont beaucoup travaillé sur lui.

Il fut incontestablement un ingénieux créateur, un audacieux directeur de théâtre, dramaturge, comédien, auteur, chef de troupe, organisateur des divertissements de Cour. Au XVIIIe siècle Voltaire saluera son génie et le décrira comme un véritable auteur classique par excellence.

Bref un sacré personnage que l’on a « reproduit » tout au long de différentes époques et pas uniquement au théâtre : il est apparu au cinéma, sur des bandes dessinées, en peinture, sur des graffitis etc…

Molière a fait naître la Grande comédie . Il aurait bien voulu s’affirmer dans le genre tragique, mais c’est avec le rire et la farce qu’il va s’imposer. Il va beaucoup plaire dans ce genre qu’il a vraiment révolutionné n’ayons pas peur des mots . Un genre où il dépeint, avec un mélange de satirique et de moralisateur, les mœurs et les gens de son époque. Il va réellement être doué, proposer des pièces de grande qualité.

« C’est une étrange entreprise que de faire rire les honnêtes gens … » MOLIÉRE

Avant d’écrire des pièces, il a été chef de troupe et comédien ce qui l’a amené à avoir une parfaite connaissance du jeu d’acteur et de la scène. Cela lui sera d’une grande aide !

Il fut un homme de son siècle. Le favori d’un roi important de l’histoire de France : Louis XIV. Le règne de ce dernier a véritablement commencé à la mort de Mazarin en 1661. Il installera sa Cour à Versailles. En politique, le XVIIe siècle sera celui de l’absolutisme, et côté artistique celui du classicisme. Un classicisme qui, sous le roi Soleil, va connaitre un grand essor, tout simplement parce magnificence, grandeur, prestige, éclat, puissance sont des mots qui correspondent bien à ce roi qui mènera sa politique comme il entend mener le domaine des arts. Il deviendra un grand collectionneur, un grand mécène , créera des Académies royales ( musique, danse, peinture, architecture, littérature etc…).

Louis XIV aimait la créativité et il fera tout pour favoriser les artistes qui ne manquaient pas de talent et d’esprit. Par ailleurs, il appréciait les bons mots, les belles plumes et les grands noms de l’époque sauront les mettre en pratique au théâtre notamment. Molière en fera partie.

 » Louis XIV et Molière déjeunant à Versailles » par Jean-Dominique Auguste INGRES 1837

Molière est né en 1622, fils ainé dans une famille assez bourgeoise de tapissiers . Son père deviendra tapissier du roi à savoir qu’il fournissait la Cour. En conséquence de quoi, son fils recevra une éducation plutôt privilégiée et fréquentera des écoles de très bonne réputation. Bien sur, le souhait du père était de voir son fils lui succéder. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Jean-Baptiste fera des études de droit et parallèlement se découvrira une passion : le théâtre ! Son père ne le contrariera pas, il va même l’aider financièrement lorsque sa compagnie fera faillite et ne critiquera jamais la voie qu’il avait choisi de suivre.

En 1643, il rencontre Madeleine Béjart, issue d’une famille de comédiens. Elle fait du théâtre itinérant avec ses frères. Non seulement elle était jolie, mais elle savait chanter, danser, jouer de différents instruments, écrire, et jouer la comédie. Du reste, elle sera reconnue comme une des meilleures actrices de son temps. Elle deviendra sa maîtresse et avec elle il fonde L’illustre théâtre. Un an plus tard, Jean-Baptiste Poquelin prend le nom de Molière.

Madeleine BÉJARD

Pourquoi un tel nom me direz-vous ? Eh bien la tradition, de l’époque, était que les comédiens pouvaient prendre un pseudonyme, à condition que celui-ci ait une relation avec la campagne. Molière vient de meulière, une pierre qui servait pour la fabrication des meules à foin.

La troupe formée avec Madeleine et sept autres personnes va s’installer dans différentes salles de Paris. Malheureusement, le succès n’est pas au rendez-vous et va connaitre beaucoup de difficultés et pas des moindres, financièrement. Faute de paiement elle fait faillite, Molière fera même quelques jours de prison pour n’avoir pu payer les chandelles nécessaires à l’éclairage, avant de repartir en Province avec une nouvelle troupe dans laquelle figurent, entre autres, Madeleine et deux de ses frères comédiens itinérants.

Les finances iront mieux grâce à des protections de notables connus (le duc d’Épernon et le prince Conti) , lesquels ont des connaissances intéressantes qui leur permettront, par exemple, d’intégrer et s’associer à une troupe connue, à savoir celle de Charles Dufresne , et ce tout en gardant leur indépendance et donc la possibilité de se produire seule. Molière joue à cette époque, dans des pièces de Pierre Corneille.

Première pièce écrite par Molière en 1654/1655 l’Étourdi et un an plus tard Le dépit amoureux. Il joue souvent le premier rôle.

Le succès en province les ramène à Paris. Monsieur, frère du roi, lui donne son agrégation et la pensionne. Cela lui permet de se produire devant la Cour et surtout devant le roi. Ce dernier est complètement séduit et leur donne l’autorisation de se produire au Petit-Bourbon. Un geste qui est une reconnaissance car ne s’y produisait que des troupes de grande réputation, notamment venues d’Italie. En 1658, elle devient La troupe du roi . Le succès explosera avec la présentation des Précieuses ridicules, pièce écrite par Molière. Tout le monde va montrer un grand enthousiasme que ce soit le peuple comme l’aristocratie et surtout le roi en personne.

Ce succès fulgurant va attiser la jalousie de la concurrence bien entendu, d’autant que quatre ans plus tard, exit Madeleine et bonjour Armande Béjart, de 20 ans sa cadette avec laquelle il se marie.

Armande BEJART était supposée être la fille de Joseph Béjart et son épouse Marie Hervé, donc sœur de Madeleine. En réalité elle est la fille de Madeleine. En apprenant la nouvelle du mariage de Molière et d’Armande, ses détracteurs crient au scandale et à l’inceste car ils font courir le bruit que son épouse est sa fille. Ce qui est faux. Armande est le fruit des amours de Madeleine avec Esprit de Raymond de Mormoiron, comte de Modène, un homme marié.

 » Portrait présumé de Armande BEJART 1660 par Pierre MIGNARD

D’autres pièces verront le jour dans lesquelles il s’amuse à railler la société de son époque, l’hypocrisie de la religion, les mariages arrangés, les affaires de dot, la cupidité, l’ignorance, les médecins charlatans, l’ambition, les précieuses un peu trop snobs, les nobles bien trop arrogants, les savants pédants, les bourgeois arrivistes, les maris et les pères un peu trop dominants etc…. qu’il développe copieusement dans ses pièces, notamment Tartuffe, Le Misanthrope, l’Avare, Le Bourgeois gentilhomme, George Dandin, Les Femmes savantes etc …. De toutes parts, la critique est furieuse , les dévots s’y mettent aussi.

Portrait de Molière en Sganarelle par Simonin Claude
Molière interprétant Le Malade imaginaire le soir de sa mort février 1673

Mais le roi aime le travail de Molière et pour qu’il échappe à tant cabales répétées, il le défend, le protège, le pensionne, lui accorde des faveurs, et lui demande de bien vouloir venir présenter ses œuvres à Versailles. Molière va travailler avec le compositeur Jean-Baptiste Lully et créera avec lui la comédie-ballet . Leur collaboration va se révéler très prolifique. La proximité bienveillante avec le roi va se terminer en 1672 par la jalousie et les actions malveillantes de Lully. Ce dernier trouvait que Molière faisait beaucoup de bénéfices mais les partageait mal avec lui. Il va profiter de son absence pour raison de santé, pour obtenir du roi non seulement l’autorisation d’un nouveau genre : l’opéra , mais également l’interdiction de la musique dans les pièces de théâtre.

Lully a tous les pouvoirs. Molière est évincé mais ne se décourage pas. Il créé des pièces sans avoir reçu l’autorisation du roi. C’est ainsi que naitra le Malade imaginaire, dont la musique sera confiée à Marc-Antoine Charpentier.

Il est un fait indéniable : Molière reste une grande figure de la littérature française. Il fut un novateur dans la comédie. Il a révolutionné la farce latine et la comédie aux parfums italiens, pour en faire la Grande comédie, assez moralisatrice, s’attachant au personnage central, appuyant bien sur ses défauts, son instruction etc… Il le fait en tournant tout cela en dérision, en amenant le rire, l’amusement.

C’est quelque chose qui est resté dans les esprits même après sa mort. Sa troupe va alors s’associer à celle de l’Hôtel de Bourgogne. Ensemble, et par ordonnance royale, ils vont fonder, en 1680, La Comédie française que l’on surnomme La Maison de Molière, c’est dire l’impact qu’il a pu avoir. La Comédie-Française était appelée autrefois Le Français, elle continue de l’être parfois . Elle se trouve à la Salle Richelieu (près du Palais Royal). Elle fut fermée en 1793 durant la Révolution, puis réouvrira quelques années plus tard.

Intérieur de la Comédie-Française en 1790
La comédie française de nos jours

« S’il est une Maison de théâtre où l’on ne sait pas comment on doit jouer Molière, c’est bien la sienne. Ce n’est pas une boutade, aucune ou aucun des sociétaires ou pensionnaires de la Comédie Française n’affirmera jamais rien le concernant. La fréquentation quotidienne, hebdomadaire, mensuelle, annuelle, décennale, séculaire de son théâtre, impose avant tout la modestie. Désigner l’art du Patron, comme on le nomme en ces murs, serait aussi vain que de choisir un juste portrait parmi les centaine de dessins, peintures, gravures, et bustes qui tapissent les murs des théâtres et les salles des musées. Molière aux mille visages et aux milles théâtres. Bien malin celle ou celui qui désignerait l’authentique. La seule autorité que nous puissions avoir , nous, en sa Maison (ou déclarée comme telle) , c’est bien d’en dresser un portrait aussi douteux que riche, seule manière d’atteindre peut-être un bout de vérité. Alors ne craignons pas de continuer à le pister dans toutes les directions qu’elles soient fastueuses ou maigres, révolutionnaires ou potaches, fondées ou masquées, ciblées ou détournées.  » Eric RUF (Acteur, metteur en scène, décorateur, scénographe français, sociétaire et administrateur général de la Comédie-Française)

Fauteuil sur lequel Molière était assis lors de l’une de ses dernières représentations. Il est conservé dans le Foyer de la Comédie française, avec son bonnet, une montre. Il a été utilisé jusqu’en 1879. La Comédie-Française détient également un registre, dit De la Grange (bras droit de Molière) sur lequel étaient documentées toutes les activités de la troupe)
Statue de Molière dans le hall de la Comédie-Française. Réalisée en 1777 par Jean-Jacques CAFFIERI

Contrairement à ce qui a pu être lu ou entendu, Molière n’est pas mort sur scène, mais à son domicile, rue Richelieu, en 1673, d’une hémorragie. Il semblerait qu’il était tuberculeux, ce à quoi beaucoup répondent que vu sa notoriété on l’aurait su . Par contre, il y avait eu une épidémie d’infections pulmonaires durant l’hiver qui avait précédé son décès, entrainant beaucoup de morts . Molière a probablement contracté ce virus, ou bien il aurait pris froid ce qui n’aurait pas arrangé ses bronches fragiles si il en avait . En tous les cas, son hémorragie fut l’une des conséquences d’un problème pulmonaire.

Molière avait différentes casquettes dont celle de comédien. A cette époque, ces derniers n’avaient pas droit à une sépulture, sauf s’ils attestaient sur l’honneur qu’ils renonçaient à leur métier. Molière avait requis un prêtre avant de mourir, afin de recevoir les saints sacrements. Malheureusement, après trois tentatives, le dernier arrivera trop tard. Sa demande laisse à penser que peut être il était prêt à signer une renonciation.

Le curé de Saint Eustache va s’opposer à son inhumation chrétienne. Armande se rendra auprès du roi afin qu’il autorise la sépulture. Elle va même l’implorer. Il l’accorde mais demande que ce soit fait  »  sans aucune pompe et avec deux prêtres seulement et hors des heures du jour et qu’il ne sera fait aucun service pour lui, ni dans la paroisse, ni ailleurs  » . D’après les écrits de son ami et comédien Lagrange, il aurait été enterré au pied de la croix centrale qui se trouvait dans le cimetière.

Or en 1732, un érudit et homme de Lettres répondant au nom de Evrard Titon du Tillet dira avoir rencontré un jour un homme d’église qui avait assisté à l’inhumation de Molière. Ce dernier affirmait que le corps de Molière n’était pas resté à l’endroit où il avait été enterré au départ, mais déplacé, assez rapidement, dans un coin « moins visible », et mis en terre là où se trouvaient les suicidés et les enfants mort-nés. Le temps passa, mais cette version restera dans les mémoires.

En 1792, la Révolution est saisie d’une forte envie d’honorer les Grands Hommes. Du coup, on décide d’exhumer les restes de Molière et de Jean de La Fontaine, car on prétend que le second reposerait près du premier. Ce qui est faux car La Fontaine avait été enterré au cimetière des Innocents qui dépendait de la paroisse de Saint Eustache.

Bref, la personne mandatée à la récupération des restes, place ceux de Molière dans une boite, et ceux supposés de La Fontaine dans une autre. On les met dans un premier endroit qui malheureusement ne sera pas très bien surveillé. Les deux boites seront ouvertes, les restes quelque peu mélangés, voire même distribués ou volés pour certains . Du coup on se ravise, on rassemble comme on peut, et on emmène les caisses au Musée des Monuments français. Malheureusement, le lieu ferme en 1816/17. Le cimetière du Père Lachaise les récupère. Une messe est célébrée préalablement en l’église de Saint Germain.

Le doute subsiste : est-ce que les restes de Molière récupérés dans le second endroit étaient vraiment les siens ? Les siens n’étaient-ils pas là où ils furent placés au départ près de la croix centrale ? Auquel cas, ils auraient disparu avec le cimetière et se trouveraient dans les catacombes.

Quant à La Fontaine, il fut enterré au cimetière des Innocents, donc il est peu probable qu’il ait été aux côtés de Molière comme l’avait affirmé l’abbé Olivet. Et même si ses restes étaient éventuellement avec ceux de Molière, vu le mélange des restes lorsque les boites furent ouvertes, il est fort à parier qu’un peu des deux se trouvent dans les tombes du Père Lachaise.

Nul ne saura jamais quelle est la vérité vraie. Le mystère reste entier. Une chose est sure, le cimetière du Père Lachaise a connu un regain de fréquentation à l’époque, grâce à l’entrée des de ces deux Grands Hommes ….

 » La mort de Molière  » 1806 Pierre Augustin VAFFLARD
Tombe de Molière et derrière elle, celle de La Fontaine

Une histoire de la mode …

Je ne sais si certains d’entre vous connaissent le Palais Galliera. C’est un musée merveilleux qui renferme plus de 250.000 vêtements et accessoires, mais également des photos de mode, des croquis, dessins, illustrations etc… le tout résumant l’histoire de la mode depuis des siècles. Un véritable écrin pour des pièces inestimables.

Une superbe exposition se tient depuis le 2.10.2021 . Elle fait l’objet de deux accrochages l’un qui se poursuivra jusqu’au 13.3.2022, et l’autre jusqu’au 26.6.2022. Entre les deux, il y aura une fermeture de trois semaines, période nécessaire pour renouveler les pièces (au total 350 rarement exposées) car, comme on peut l’imaginer, elles sont très fragiles. Une décision qui a du bon finalement parce qu’elle permet que l’on puisse revenir une deuxième fois voir d’autres modèles aussi précieux que les premiers. Et croyez moi, vous ne serez pas déçus !

Elle s’intitule Une histoire de la mode-Collectionner, exposer au Musée Galliera. Elle se déroule selon un parcours thématique et chronologique et retrace, comme son nom l’indique, l’histoire de la mode, mais également celle de la collection, depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours.

Tout en illustrant mon article de certaines des pièces que vous pourrez admirer dans cette expo, J’aimerai vous présenter un peu l’endroit et celle qui lui a donné son nom à savoir Marie Brignole-Sale, duchesse de Galliera, née en 1811 .

Buste de la duchesse, réalisé par Vittorio Lavezzari

Elle est issue d’une très grande famille italienne qui compte quatre doges, des sénateurs, des ambassadeurs et autres diplomates . Son père, le marquis Antoine de Brignole-Sale, fut ministre du roi de Sardaigne, maître des requêtes au Conseil d’État au service de l’empereur , préfet, puis ambassadeur dans la capitale française. Marie a été élevée d’abord au Palazzo Rosso à Gênes, où elle a reçu une éducation digne de son rang et beaucoup d’amour parental, puis à Paris.

En 1837, elle a épousé un homme très fortuné, beaucoup plus que ne l’était sa propre famille, un grand promoteur de lignes ferroviaires : le duc de Galliera (un titre qui lui fut octroyé par le pape Grégoire XVI) , marquis de Ferrari et prince de Lucedio (titre donné par le roi Victor Emmanuel II de Savoie) . Ils auront trois enfants. Deux décèderont malheureusement. Le troisième refusera catégoriquement la fortune familiale et le titre de duc.

Installé à Paris, le couple fait l’acquisition, en 1852 d’ un hôtel particulier qui de nos jours est connu comme étant l’hôtel Matignon, demeure affectée au premier ministre français. La duchesse y donnera des grandes réceptions, recevant tout ce qui comptait d’élites et de personnalités très en vue de la vie parisienne.

En dehors de son côté très mondain et extraverti, elle a été à l’origine de nombreuses et importantes institutions charitables (hospices, hôpitaux, orphelinats) – Son époux décède en 1876. La marquise se retrouve à la tête d’ne fortune colossale.

Désormais veuve, elle décide d’acquérir un terrain pour y faire bâtir son musée personnel afin de pouvoir y exposer ses propres collections. En 1778, elle informe donc l’État français de cette intention, en précisant que le musée lui reviendrait après son décès.

A sa mort en 1888, le palais se retrouve donc propriété de l’État français comme elle l’avait souhaité. Le bâtiment n’était pas totalement terminé mais la duchesse avait pris soin de laisser une somme d’argent assez conséquente pour le terminer au cas où elle ne serait plus là . C’est l’architecte Paul-René Ginain qui l’achèvera six ans plus tard. Par contre, et toujours selon son testament, toutes ses collections, partiront pour le Palazzo Rosso de Gênes. En 1895, le Palais est inauguré en tant que Musée d’art industriel.

En 1900, lors de l’Exposition Universelle, le Musée Carnavalet proposa une section uniquement consacrée à la mode avec accessoires et vêtements d’époque. Devant le succès obtenu, le peintre, illustrateur, graveur, aquarelliste, historien et collectionneur Maurice Leloir fonde la Société de l’histoire du costume. Elle sera inaugurée en 1920 par le président de la République française Raymond Poincaré. Leloir se révèlera être un grand spécialiste de l’histoire du costume en France.

Maurice LELOIR (1853/1940)

C’était une idée fort intéressante car, à l’époque, le public se passionnait vraiment pour le costume et vêtements historiques. Malheureusement, la continuité va se révéler difficile en raison des gros moyens qu’une telle entreprise demandait, mais aussi en raison de l’espace qu’il fallait pour tout entreposer. Du coup, ladite société fait un don d’environ 2000 pièces à la ville de Paris, laquelle ne sachant pas où les placer, les remet au Musée Carnavalet. Ce sont, pour moitié, des vêtements masculins et féminins datant du XVIIIe siècle.

Maurice Leloir décède en 1940.

 » Manteau dit aussi robe volante  » – L’étoffe date de 1720 et la robe de 1730 ( On pense qu’elle a appartenu à Anne Françoise de la Chaize d’Aix, nièce du confesseur du roi Louis XIV) Palais-Musée Galliera
Robe à la française 1750/60 (Don de Madeleine Bove) Palais/Musée GallieraLa robe dite  » à la française  » est vraiment le type de robe emblématique de l’élégance, du raffinement, et de la féminité que l’on pouvait trouver au Siècle des Lumières.
 » Gilet  » 1770/75 (Don de Christian de Galéa au nom de sa grand-mère Madeleine de Galéa) – Palais-Musée Galliera Le gilet était une pièce de grande importance au XVIIIe siècle et si les hommes voulaient « être à la mode », ils se devaient d’en posséder plusieurs.
 » Manteau de représentant du peuple  » 1798 ( Don d’André Tissot-Dupont) Palais-Musée Galliera –
Robe – 1845 env. (Don de Madame Deguy-Saaph) Palais-Musée Galliera
Robe habillée en satin de soie – Madame LASSERRE – 1883 env. (Don de Françoise Clérisse) Palais-Musée Galliera
Robe Worth & Bobergh – 1869 env. (Don de Madame Trotzi) Palais-Musée Galliera Charles Worth et Otto Boberth ont fondé propre Maison en 1858. Elle sera brevetée par l’Impératrice Eugénie. Il s’agit d’une robe dite  » de visite  » à crinoline (laquelle connaissait alors un grand succès).
Tournures vers 1885 – (La rouge au premier plan est un don de Denise Bouteron) Palais/Musée Galliera – Lorsque la crinoline n’a plus eu cours, place fut donnée à ces « tournures », appelées aussi « queues d’écrevisses », qui permettaient de gonfler le volume arrière d’une robe et obtenir une belle cambrure . Elles se composaient généralement de jupons avec des volants. Les femmes cesseront d’en porter aux environs de 1888 car la mode trouvait ces tournures de fort mauvais goût , lui préférant des lignes bien droites.
Escarpins 1860 env. (Don de Christian de Galéa au nom de sa grand-mère Madeleine de Galéa) Palais/Musée Galliera Ils ont appartenu à l’Impératrice Eugénie. Ils ont été créés par un bottier réputé de Paris à l’époque, à savoir la Maison Viault Esté, laquelle avait été brevetée par l’impératrice.
Chapeau 1760/70 env. (Acquisition de la Ville de Paris) Palais/Musée Galliera C’est un chapeau de paille dit « à la bergère » caractéristique des chapeaux que l’on pouvait trouver au temps de la Marquise de Pompadour . Maurice Leloir le présentera pour la première fois en 1909 pour une exposition aux Arts décoratifs.
Robe d’intérieur « Tea Gown » de Jean-Philippe Worth (fils de Charles Worth, fondateur de la célèbre Maison Worth ) – 1890 env. (Don du Comte Jean de Gramont) -Palais/Musée Galliera Il s’agit d’une robe portée, la plupart du temps, pour recevoir des amis ou des intimes et partager un thé avec eux (d’où son nom) dans l’après-midi , mais son élégance permettait qu’on puisse la revêtir aussi pour un dîner à la maison, le soir, avec des proches.

Le Musée Carnavalet organisera de nombreuses expositions sur le sujet. Le public se montrera toujours aussi enthousiaste et les dons afflueront . Un problème se pose : l’étroitesse des salles et le nombre de vêtements. Il a donc fallu trouver un autre endroit pour exposer . Ce sera , en 1956, ce que beaucoup considérait alors comme une annexe du Musée Carnavalet, à savoir une très grande salle au rez-de-chaussée du Musée d’Art moderne de la ville de Paris. Un conservateur est nommé : Madeleine Delpierre.

Tout se passait bien jusqu’au jour où, malheureusement, le plafond de la salle s’effondre., entrainant la fermeture du musée en 1971. Dans un premier temps, tout est, à nouveau , transféré à nouveau au Musée Carnavalet. Après réflexion, l’État prend la décision d’une installation définitive au Palais Galliera, dont elle était propriétaire.

En 1977, Madeleine Delpierre en devient la directrice, conservatrice en chef et récupère toutes les collections, vêtements, costumes, accessoires et autres qui se trouvaient au Musée Carnavalet. Après avoir porté divers intitulés, le palais prend son nom définitif en 1997 : Musée de la mode de la ville de Paris et obtiendra le label Musée de France en 2002 .

Au fil des années qui suivront, le musée va s’enrichir de nouvelles collections dues à la générosité de nombreuses Maisons de couture, des associations, des collectionneurs particuliers, et fera donc l’objet d’agrandissements et rénovations. Après le départ de Madeleine Delpierre, d’autres personnes prendront la direction de ce lieu magique : Guillaume Garnier, Catherine Join-Dieterle – Olivier Saillard – Miren Arzalluz (depuis 2018).

Le Palais-Musée Galliera est réputé dans le monde entier pour la qualité (et la rareté ) des pièces proposées, pour le sérieux et la rigueur apportés au scientifique de la conservation (très important !), mais aussi pour les merveilleuses expositions qu’elle propose depuis presque 45 ans. Il a subi en 2010 un superbe embellissement. Les travaux ont duré trois ans.

Robe des Sœurs Callot 1924/25 (Don de Madame Sue) – Palais/Musée Galliera – La Maison des sœurs Callot avait une grande et excellente réputation. La clientèle appréciait beaucoup leurs dentelles, passementeries, la sobriété de la coupe des robes et cette petite touche d’influence chinoise.
Robe de cocktail Christian Dior par Yves Saint Laurent – 1958/59 ( Don de Claude Roederer) Palais/Musée Galliera Il s’agit d’une robe de cocktail appelée « Zéphyrine » (référence au dieu grec du vent). . Elle faisait partie de la deuxième collection signée par Yves Saint Laurent pour la Maison Dior. Christian Dior était décédé en 1957 et Saint Laurent lui avait succédé un an plus tard. Dior avait l’habitude de donner un nom à ses robes, Saint Laurent perpétuera la tradition.
Robe-bustier & cape de Cristobal Balenciaga – 1961/62 (Acquisition Paris-Musées) Palais/Musée Galliera Balenciaga a été un grand couturier très admiré que ce soit par le public comme par la critique. Ce grand amoureux des tissus, était connu pour faire entrer des matières inédites dans ses vêtements. C’est le cas de cette robe en « gazar » . Il s’agit là d’un tissu autrichien assez solide et dense créé pour permettre de créer des robes aux formes arrondies et sans armature.
Robe Chanel par Karl Lagerfeld 2017 (Don de la Maison Chanel) Palais/Musée Galliera -Cette robe superbe est composée de petites brisures de miroirs et de plumes. Elle a nécessité 350 heures de travail pour assembler les brisures et 150 heures pour les plumes. Elle fait partie des robes que l’on donne comme étant tout à fait représentatives de la Haute-Couture contemporaine.
Ensemble robe-corsage & jupe Christian LACROIX 1987 (Don de Pia de Brantès) Palais/Musée Galliera La presse qualifiera cette robe de « nuage de faille rose poudré » – C’est une robe de mariée dont la traîne peut se retirer pour pouvoir danser par la suite. Elle a tellement marqué les esprits, que son créateur sera souvent invité pour la présenter.
Robe-cage 1989 de Jean-Paul Gaultier (Don anonyme) Palais/Musée Galliera (Elle illustre l’affiche de l’expo) – C’est en 1989 que Gaultier présente ses célèbres « robes-cages ». Elles succèdent aux « robes-corsets » qui ont fait la réputation du couturier depuis leur création en 1983 et qui s’inspiraient des guêpières que portait sa grand-mère maternelle .
Robe et fond de robe Céline-Yves Klein 2017 (Don de la Maison Céline et la Vogue Foundation) Palais/Musée Galliera C’est une robe en voile blanc que Phoebe Philo, alors directrice de la Maison Céline, proposa  » d’après Anthropométrie de l’époque bleue signée Yves Klein » . Elle a été conçues pour sublimer le corps féminin et réalisée avec l’approbation et le concours des Archives Yves Klein.
Poncho-pantalon de Nick Owens 2019 – (Don de la Vogue Foundation Paris) – Palais/Musée Galliera Owens est un couturier américain surnommé  » le prince des ténèbres  » en raison de son goût prononcé pour le noir, le gris, le gothique, le ténébreux. Toute son esthétique est basée là-dessus.

Le musée Galliera ce n’est pas uniquement des vêtements et des accessoires, mais également les arts graphiques et la photographie . Un département s’y référant a été créé dans le musée en 1983 par Guillaume Garnier qui a débuté comme stagiaire mais finira un jour comme conservateur et directeur. En ce qui concerne les arts graphiques, il s’agit : des dessins préparatoires signés par des grands couturiers , des illustrations de mode, des croquis, des gravures ; et pour la photo celles des grands défilés, des magazines de mode, des images de presse. Elles aussi sont les témoins de l’histoire du vêtement et de la mode.

« Portrait d’Anna Piaggi » de l’illustrateur David Downton 1999 – (Don de la Vogue Foundation Paris) – Palais/Musée GallieraDowton fut un grand illustrateur, réputé pour le glamour de ses dessins. Il a travaillé pour des grands magazines comme Vogue, The Times, Vanity Fair, Harper’s Bazaar, The New York Times etc… mais aussi pour des Maison de Haute-Couture importantes comme Chanel, Dior, Valentino et autres. Sur cette illustration il a portraitisé Anna Piaggi, célèbre rédactrice de mode.
Illustration pour la version américaine du magazine Vogue – Robe et fourrure de réveillon de Mano – 1939 du peintre illustrateur René Bouët-Willaumez / Palais/Musée GALLIERA
Illustration du dessinateur Paul Iribe pour l’album  » Les robes de Paul Poiret  » 1908 (Acquisition de la ville de Paris) / Palais/Musée Galliera Cet album comprend 34 dessins réalisés par l’illustrateur Paul Iribe, fondateur de la revue « Le témoin » – C’est le couturier Paul Poiret qui lui en avait passé commande pour présenter ses différents modèles de robes à ses clientes.

Le monde de Steve McCurry …

«  Je pense que pour être un bon photographe, il faut avoir un esprit curieux. Personnellement je reste plutôt simple et j’essaie de traiter les personnes avec la plus grande dignité et le plus grand respect lorsque je les photographie. J’essaie toujours de créer une atmosphère de confiance. Il y a une qualité contemplative ou méditative dans la photographie, comme une sorte d’état pacifique. Quand je pars pour un travail photographique, j’entre alors dans un état d’esprit particulier, plus en phase avec le monde qui m’entoure. Je suis présent dans l’instant, je suis en vie ! Je regarde mon environnement et je vois alors ce qui est spécial et différent dans cet endroit. J’examine, j’explore et je vois ce qu’il en ressort, même ce qui n’est pas nécessairement humain. Ce peut être une fissure sur un trottoir ou un animal qui joue. C’est l’appréciation d’un moment dans le temps  » Steve McCURRY (Photographe américain)

Après avoir été le sujet de différentes expos en Europe ces derniers mois, c’est le Musée Maillol de Paris qui accueille une très belle rétrospective consacrée à Steve McCurry, célèbre photographe contemporain, reporter de guerre, membre de l’agence Magnum depuis 1985, aujourd’hui conférencier, directeur d’expéditions et d’ateliers photographiques. Il a travaillé pour de grands magazines comme Time, Life, Newsweek, Geo et le National Geographic – Son métier, mais aussi sa passion pour les voyages, l’ont amené à se rendre dans différents pays : Cambodge, Nouvelle Guinée, Jordanie, Togo, Yémen, Japon, Chine, Bhoutan,, Brésil, Etats-Unis, Cuba, Népal, Indonésie, Italie, Birmanie, Pakistan, Afghanistan, Malaisie, Tibet, Allemagne, Chine, Guatemala, Mongolie, Ethiopie, Ecosse etc etc …

L’expo est annoncée comme étant l’une des plus importantes et des plus complètes qu’il y ait pu avoir sur lui jusque là . Elle s’intitule Le monde de Steve McCurry et se tiendra jusqu’au 29 mai 2022. Alors certes, ce n’est pas la première fois qu’il fait l’objet d’une exposition en France. Mais, c’est toujours un bonheur que de pouvoir admirer ses superbes photos.

McCurry a toujours été en partance pour un ailleurs, traversant le monde et ses conflits, et ce bien souvent au péril de sa vie, se penchant sur la fragilité mais aussi la force humaine, animale aussi , à la recherche d’un paysage, d’un visage, d’un regard, d’une expression, d’un mouvement, d’un moment difficile ou d’un autre plus teinté d’humour, dans des environnements divers.

« Je pense que le rôle d’un photographe est de nous faire voyager, de nous faire ressentir des émotions que ce soit dans le rire, le bonheur, la richesse ou la joie. Ma vie est façonnée par le besoin d’errer, d’observer, mon appareil photo est mon passeport  » Steve McCurry

 » Chameaux et champs de pétrole au Koweïtt  » 1991 Steve McCURRY :  » Tout était pollué, l’air, la nature, les animaux, c’était comme si le diable était passé par là. On ne parlait pas encore d’écologie, mais la catastrophe était bien réelle, avec tout ce pétrole qui se déversait dans le golfe. Quel homme peut créer une marée noire intentionnelle. On est dans l’inhumanité totale. Mon job est de montrer cela. Pas l’inverse. Pour qu’il y ait des prises de conscience. Le problème actuel de notre société est que l’opinion est de plus en plus distraite. »
Lome Togo 2017 Steve MCCURRY
Fishermen at Weligama. Sri Lanka, 1995 Steve MCCURRY
Morondova Madagascar 2019 Steve MCCURRY
Wadi Rum Petra Jordanie 2019 Steve MCCURRY
Antarctique 2019 Steve MCCURRY
Taj Mahal et train 1983 Inde Steve MCCURRY

Sa carrière a été couronnée par de nombreux prix comme, à différentes reprises, le prestigieux World Press Photo Award (sorte de Nobel de la photo) , le prix Robert Capa Gold métal, le Grand Prix de reconnaissance spécial du jury au concours Phaidon Press, le Prix Leica Hall of Fame, à deux reprises le prix Olivier Rebbot etc etc … Il a reçu la médaille d’or du centenaire par la Royal Photographic Society de Londres, a été fait Chevalier des Arts et des Lettres en 2013 et a publié de nombreux livres.

C’est un vraiment un beau voyage qui nous est proposé. Un parcours qui couvre plus de 40 ans de sa carrière, au travers d’environ 150 clichés dont certains sont inédits, en couleur ou en noir et blanc, avec un petit plus à savoir une explication audio de la photo par McCurry. Ils sont magnifiques, symboliques, originaux, pleins de sensibilité, d’émotion, de sincérité, de nostalgie, de poésie, témoins que leur auteur a toujours été très doué pour la composition, la technique, la couleur, le contraste, doté pour un grand sens de l’observation et de l’émerveillement .

« lorsque l’on attend, les gens oublient votre appareil et leur âme s’ouvre à votre regard  » Steve M.Curry

C’est un grand curieux , toujours émerveillé par celles et ceux qu’il rencontre dans le monde, un amoureux des paysages, du risque, du danger, reconnu aussi comme un excellent portraitiste . Ce sont des visages de personnes connues dans leur région, ou plus généralement des anonymes, mais tous sont très expressifs, assez saisissants, touchants, nostalgiques .

Cashmire 1996 Steve MCCURRY
Havana Cuba 2010 Steve MCCURRY
Dust Storm Rajasthan. 1983 Steve MCCURRY
Shaolin Henan province Chine 2004 Steve MCCURRY
Kolkata India 2018 Steve MCCURRY

La majorité de ses photos, quel qu’en soit le sujet, reste un témoignage sur les humains, leur façon de vivre au quotidien, avec leurs joies, leurs peines, leurs blessures, leurs espoirs ou leur désespoir. sur leurs traditions ancestrales, leur culture, leur ethnie, sur des pays torturés . Comme il le dit lui-même je cherche à capter l’âme profonde et l’expression gravée sur le visage de mes sujets. C’est très enrichissant !

Tout le monde connait, je pense, cette célèbre photo, ces grands yeux verts magnifiques, immenses, perçants appartenant à Sharbat Gula surnommée La Mona Lisa afghane , une jeune réfugiée de 12/13 ans qui avait perdu ses parents et vivait dans le camp de réfugiés de Nasir Bagh à Peschawar, un cliché de Steve McCurry qui fera la couverture du National Geographic en 1985 et le tour de la planète.

« C’est mon image la plus iconique. Sur le moment, dans ce camp de réfugiés, j’ai le pressentiment que c’est quelque chose de fort, d’important  » Steve MCCURRY

Après bien des recherches, il l’a retrouvera presque vingt ans plus tard, en 2002, au Pakistan. Nul ne sait quand ni comment elle est arrivée là. Elle était mariée et avait eu trois enfants. McCurry et la National Geographic vont l’aider financièrement notamment pour des soins apportés à son époux qui était très malade . Depuis cette ultime rencontre, elle a perdu son mari et l’un de ses enfants, a été arrêtée pour détention de faux papiers, condamnée à de la prison et une forte amende. Elle retournera finalement dans son pays, en Afghanistan. Sa notoriété (grâce à la photo) l’aurait, semble t-il, précédée et lui aurait permis d’obtenir une maison.

Steve McCurry est né en 1950 à Philadelphie (Etats-Unis). Études au Collège d’art et architecture à l’Université de Pennsylvanie. Son souhait, à l’origine, était de devenir cinéaste documentaire. C’est avec Dorothea Lange et Walker Evans qu’il découvre cet art, mais les gens qu’il admire le plus dans ce domaine sont Henri Cartier-Bresson et Margaret Bourke-White.

Après avoir travaillé pour un magazine local, il décide de se faire globe-trotter et part voir le monde pour s’enrichir de nouvelles cultures. Cela l’amène d’abord en Europe, puis en Inde, et entre clandestinement, en Afghanistan peu de temps après que l’invasion russe dans ce pays. Sur place, il se lance dans un grand reportage photos qui, dès son retour, va être fortement apprécié, publié dans le monde entier et lui vaudra de recevoir le Robert Capa Gold Métal qui l’amène la reconnaissance internationale.

« Je me suis nourri tout particulièrement de couleurs, henné sombre, martelé, curry et safran, noir intense du laqué et nuances des matières. Si j’y réfléchis bien, je dois conclure que ce sont les vibrantes couleurs de ces pays qui m’ont appris à regarder et à écrire avec la lumière. On ne peut trouver qu’extraordinaire le troisième œil, celui de l’appareil photo qui métamorphose et recueille dans la poussière de précieuses transparences.  » Steve McCurry

A partir de là, il décide de couvrir différents conflits armés sur le terrain (guerre en Afghanistan-guerre Iran/Irak-guerre civile au Liban-guerre du Golfe) , pas vraiment le conflit lui-même, mais plutôt les conséquences, la condition humaine des civils qui en sont les victimes innocentes. Durant des années, ce travail accentuera sa renommée, sera très prisé, et lui vaudra d’être, à nouveau, primé et récompensé à différentes reprises.

Comme je l’ai indiqué en début de cet article, il est membre de la très célèbre agence Magnum depuis 1986. De base, un grand photojournaliste, une véritable icône dans ce domaine. Photojournaliste ou reporter-photo implique de devoir se plier à certaines règles éthiques comme, par exemple, ne pas retoucher les photos, ne pas supprimer des détails etc…

Or en 2016 il tombe en disgrâce. Il s’est retrouvé face à une polémique : Paolo Viglione, un photographe italien, se rend à Turin pour y voir une exposition le concernant. Elle regroupe plus de 250 clichés se référant à ses voyages au Brésil, aux Etats-Unis, à Cuba, en Italie, et en Afrique. Son regard s’arrête sur une photo prise à Cuba et certains détails le troublent. Il en déduit que la photo a été retouchée.

Photo objet de la polémique (Cuba) – Steve McCURRY

Une tornade d’attaques et de critiques s’abat alors sur McCurry. Il y répondra en précisant 1) qu’il a toujours été freelance dans sa profession – 2) pour son travail sur place :  » je n’ai pas fait un travail de news, je n’ai pas cherché à donner des informations sur un lieu, je ne prétends pas faire comprendre comment est Cuba aujourd’hui, je n’ai pas ces contraintes ... 3) que l’initiative de retouches ne venait pas de lui, mais de l’un de ses employés qui travaillait pour lui, mais qu’il en assumait, quoiqu’il en soit, l’entière responsabilité : »  À l’avenir je vais devoir mieux contrôler ce qui peut l’être »

Il a été soutenu par certains de ses confrères de Magnum, critiqué par d’autres.«  La photographie est une profession incroyablement subjective. Dans les critiques faites à l’égard de McCurry, les mots vérité et subjectivité, très forts, reviennent beaucoup. Je ne crois pas vraiment en ces mots. S’il avait voulu manipuler des images, pourquoi aurait-il approuvé un travail si incroyablement mal fait ? Son explication selon laquelle quelqu’un de son studio a agi unilatéralement semble aussi plausible.  » Peter Van AGTMAEL (Photographe agence Magnum)

Ce genre de « chasse aux sorcières » ne s’est pas produit uniquement sur lui. D’autres photographes (Robert Capa notamment) en ont fait les frais à un moment de leur carrière. Ces attaques l’ont amené à redéfinir son statut : désormais il se considère comme un visual storytelling, a savoir «  je suis un conteur visuel, un poète s’exprimant ,non par des mots, mais par des images , ce qui me rend libre de faire ce que je veux avec mes photos en terme d’esthétique et de composition  » Il ne se définit donc plus comme un photojournaliste. Du coup, ses commanditaires sont à présent des galeries, des musées, des collectionneurs.

Si il a été profondément touché par ses attaques, elles n’ont en rien changé sa popularité . Il reste un géant, une icône dans son domaine, un créateur. Son travail est toujours très apprécié par le grand public et on se presse à chacune de ses expositions.

En 2001, il se trouvait à New York lorsque les tours du World Trate Center sont percutées par des avions. Il s’est rendu sur place assez vite, et a réalisé un très grand reportage pour traduire sur la pellicule ce que je ressentais, l’horreur et la perte. Il fut dédié à l’héroisme et l’humilité des citoyens new-yorkais.

World Trate Center 2001 Steve MCCURRY

Il est actuellement et jusqu’à l’été 2022 le sujet de différentes expositions, mis à part celle de Paris : du mois d’octobre à mars à Conegliano en Italie (Icones) – de novembre à février à Madrid en Espagne (Icones) – de novembre à mars à Vienne en Autriche (Les yeux de l’humanité) – de novembre à mai à Turin en Italie (Animals). Il envisage de retourner en Afghanistan durant l’été pour témoigner encore et encore des bouleversements de ce pays.

Si vous offrez des livres à l’occasion des fêtes de Noël, il y en a un que je trouve magnifique (parmi les nombreux qu’il a publié) c’est Animals (Éditions Taschen) . Après avoir tant photographié l’homme, il a voulu aborder la photographie animalière et surtout la relation qui existait entre l’humain et l’animal. Ce sont des photos vraiment incroyables, pleines de tendresse, émouvantes aussi. Un travail d’une grande profondeur .

Kaboul Steve MCCURRY (Animals)
Thaïlande Steve MCCURRY (Animals)
Mongolie Steve MCCURRY (Animals)
Rome – Steve MCXC

Trésors de Venise – La collection CINI …

Vittorio CINI (1885-1977)

« Curieux de tout, Cini ne collectionnait pourtant pas l’art de son temps. Pas un Picasso, pas un De Chirico, aucun portrait de lui par un grand artiste. Il ne cherchait pas à se glorifier. C’était une tradition familiale de ne pas mettre en avant son pouvoir. La Fondation a fait poser une plaque de marbre dans le cloître de Palladio sur l’Île de San Giorgio. Elle porte en latin cette inscription  » Si vous voulez savoir qui était Vittorio Cini, regardez autour de vous « . Luca Massimo BARBERO (Directeur de l’Institut d’histoire de l’art à la Fondation Cini)

Je ne sais si certains d’entre vous auront la possibilité de se trouver dans le sud de la France durant ce mois de décembre (ou plus tard puisqu’elle dure assez longtemps) , mais si c’est le cas, je vous conseille vivement cette superbe exposition qui nous est proposée par le Centre d’art Hôtel de Caumont à Aix-en-Provence. Elle nous permet d’admirer les merveilleux tableaux de la superbe collection de celui que l’on surnommait le dernier Doge de Venise, à savoir Vittorio Cini, riche homme d’affaires , financier, mécène, entrepreneur, philanthrope et collectionneur.

Il a beaucoup œuvré pour Venise que ce soit dans le milieu artistique en aidant et soutenant les artistes, mais également en s’investissant dans des travaux de consolidation des terres et la menace des eaux et il a activement participé à la création du port de Marghera.

L’expo, réalisée pour les 70 ans de la Fondation Giorgio Cini (fils de Vittorio) , s’intitule :  » Trésors de Venise-La Collection Cini  » …. Jusqu’au 27 mars 2022. soit 90 pièces environ, des petits trésors, (tableaux, dessins, sclptures, porcelaines, émaux, ivoires, enluminures) portant sur des grands noms de la peinture italienne toscane, mais aussi œuvres plus contemporaines , tous sont les témoins du goût raffiné de cet homme qui fut un collectionneur vraiment très avisé, très pointu, n’hésitant jamais de s’informer auprès de personnes compétentes en matière d’art, des historiens notamment . Les œuvres exposées proviennent de la Fondation et du Palais Cini à Venise.

Cette collection, reconnue comme étant l’une des plus importantes d’art ancien italien , rassemble des tableaux (notamment ceux de Della Francesca, Da Pontormo, Lippi, Veronèse, Mazzolino , di Cosimo, Botticelli, Fra Angelico et tant d’autres …. des dessins (de Guerchin, Tiepolo, Piranèse) , sculptures, manuscrits, livres, objets divers, vaisselle, porcelaines, cuivres, verrerie, enluminures, ivoires, miniatures, livres, meubles etc…

« La Vierge et l’Enfant avec quatre anges  » Fin du XIIIe siècle et deuxième décennie du XIVe siècle (tempera et feuille d’or sur bois) – Maître DE BADIA a ISOLA
« L’adoration des Mages  » de Paolo CALIARI dit VÉRONÉSE – Dernière décénnie du XVIe siècle – (Collection CINI)
« L’île de San Giorgio Maggiore » (crayon,plume,aquarelle polychrome sur papier) – Francesco GUARDI (Collection Cini)
Plat avec armoiries – Cuivre repoussé, émaillé et doré à la feuille -Ier quart du XVIe siècle (Collection CINI) – 13 des collections publiques (qui en comptent 334) se référant aux cuivres émaillés appartient à la Fondation Cini.
Saint Georges – 1475/1480 – Cosmé TURA (Collection CINI) – On sait que Vittorio Cini, natif de Ferrare(Italie) s’est beaucoup intéressait à l’art venu de sa ville natale. Un art qui s’était incroyablement développé sous le règne de la Maison d’Este. Cosmé Tura fait partie des peintres qui étaient fortement appréciés. Il cultivait l’art de l’étrange comme peut en témoigner ce tableau.
« La Pietà » 1510/15 – Ludovico MAZZOLINO (Collection CINI) -Mazzolino fut un peintre de Ferrare spécialisé dans les tableaux religieux .
« La circoncision » 1522 env. (Huile sur bois) Ludovico MAZZOLINO (Collection CINI)

Alors qui est ce Vittorio Cini et quelle est l’histoire de sa collection et de sa Fondation à Venise ?

Cini est né à Ferrare (Italie) en 1885. Il a vécu à Venise et c’est dans la Sérénissime qu’il s’éteindra en 1977. Destiné à suivre la voie familiale d’entrepreneur dans les mines et les travaux publics, on l’envoie en Suisse pour suivre des études commerciales, puis en Angleterre pour parfaire ses connaissances bancaires.

En 1915 il prend la direction de l’entreprise et il épouse, trois ans plus tard, une actrice du cinéma muet , Lyda Borelli, qui lui donnera quatre enfants : Giorgio, Mynna, Yana et Ylda. Elle mettra un point final à sa carrière pour se consacrer à sa famille, lui est connu pour être un homme certes séducteur, mais assez discret, ne s’épanchant pas trop sur sa vie privée, plutôt mystérieux. Il est, toutefois, admiré comme étant entreprenant et audacieux en affaires. Il va très rapidement faire fortune en diversifiant ses activités et en dirigeant de nombreuses autres sociétés. Il côtoie de personnalités très riches, deviendra le Comte de Monselice, et s’impliquera beaucoup dans la vie de Venise dont il deviendra sénateur, et même ministre de la Communication plus tard.

Son épouse décèdera en 1959. Huit ans plus tard, il se marie avec la marquise Maria Cristina Dal Pozzo d’Annone.

Les quatre enfants de Vittorio CINI

Installation à Venise, sur le Grand Canal, et pour ce faire, il fera l’acquisition de deux palais : le palais Foscari qui fut construit entre le XIVe et le XVe siècle, et le palais Grimani qui lui le fut entre 1564 et 1567. Il les fera réunir. Le tout est relié au Campo Vio par un pont privé. Tout l’intérieur a été également rénové . Après quoi, il se lancera dans la restauration d’autres vieux palais vénitiens , conseillé dans ces achats par des historiens de l’art, des érudits , et des éminents architectes. Ces restaurations et les différentes personnes qui travaillent avec lui, le portent à s’intéresser vivement à l’art sculptural, architectural, pictural etc… notamment lorsqu’il va acquérir le célèbre Palazzo Grassi parce que c’est à cette époque qu’il achète aussi une assez importante partie de la collection de Giancarlo Stucky.

Le Palazzo Cini à Venise

Pour celles et ceux qui se rendraient à Venise un jour, sachez que vous pouvez visiter son palais car il est ouvert au public depuis 2014. Il se trouve dans le quartier de Dorsoduro.

Ce palais ne deviendra un musée qu’en 1980. C’est Yana, l’une des filles de Vittorio, qui fera don à la Fondation d’une part de deux étages du palais, et d’autre part un important legs de tableaux, sculptures et objets, en demandant expressément de restituer l’ambiance qu’il pouvait y avoir du temps où son père y vivait. Quelques années plus tard, une autre fille du collectionneur, Ylda, va également léguer un très bel ensemble d’œuvres. Toutes ces donations (car il y en aura d’autres venues de la famille Cini) sont installées dans six salles de l’un des étages.

Il ne s’arrêtera pas là ! Les œuvres acquises, au fil des années, sont placées dans son palais du Grand Canal, dans ses demeures , un peu comme le faisaient les grands collectionneurs vénitiens de l’époque. En matière d’art, il aime le beau, le raffiné, l’ancien, notamment les artistes de la Renaissance et n’hésite pas à acheter …. encore et encore … revend pour acheter mieux etc… Il a des contacts fréquents avec des marchands d’art très connus. Ce n’est pas un simple acheteur d’ailleurs, il examine de près les œuvres avec une grande minutie, puis demande conseil sur leur origine.

Durant la seconde guerre mondiale sa vie va changer. Il va démissionner de son poste de ministre des la Communication parce qu’il ne s’entend pas avec le Duce, Benito Mussolini, et ne partage pas ses idées. Les deux hommes vont souvent se heurter. Cini était furieux de l’état de l’Italie, de sa gestion par Mussolini et ne manquait pas de le faire savoir y compris publiquement. Cela aura, malheureusement, une conséquence : il sera arrêté dans la capitale romaine par des SS, puis transféré en camp de concentration à Dachau. Compte tenu de ses amitiés avec des grosses fortunes vénitiennes, de la résistance en place, mais surtout grâce à l’intervention courageuse de son fils Giorgio à bord d’un avion, il réussira à s’évader, quitter le camp et gagner la Suisse où il se réfugiera en 1945.

Vu certaines de ses connaissances allemandes passées, il fut accusé, à tort, de collaboration, mais lavé de tout soupçon par la Haute Cour de justice, ce qui lui permettra de rentrer en Italie. Ce retour ne se fera pas dans le bonheur et la joie car, malheureusement, il apprend, en 1949, la mort de son fils Giorgio dans un accident d’avion près de Cannes. Pour la petite histoire, Giorgio était marié avec deux enfants. Ce grand combattant fit parler de lui lors de sa relation avec l’actrice Merle Oberon. Ils devaient se marier lorsque tous deux se seraient séparés de leurs conjoints respectifs. Malheureusement, son avion privé s’écrasera, après le décollage. Il venait juste de quitter l’actrice avec laquelle il avait passé quelques jours.

Une tragédie pour son père . Vittorio décide alors de créer une Fondation au nom de son fils . Ce sera chose faite deux ans plus tard. Le siège de cette Fondation, très centrée sur des valeurs humanistes, dédiée en grande partie à l’histoire de Venise et celle de l’art, se trouve sur l’ile San Giorgio. Sur l’île vivaient autrefois, dans un monastère, des moines bénédictins. Lors de la chute de la République de Venise (1797) ils durent la quitter.

L’île de San Giorgio Maggiore à Venise

Après la guerre , l’île et les bâtiments étaient sérieusement endommagés. En 1951, Vittorio Cini propose de tout restaurer pour créer sa Fondation, et faire du lieu un beau centre culturel. Il y avait beaucoup à faire que ce soit le monastère, le réfectoire, le cloitre, l’escalier monumental , le couvent (détruit par Napoléon) etc etc… Il va s’occuper de tout et devenir le lieu superbe que connaissent celles et ceux qui ont pu le visiter.

C’est un endroit qui accueillent de nombreuses expositions, des concerts, et qui possède deux incroyables bibliothèques (300.000 ouvrages comprenant des livres, des enluminures, des précieux manuscrits musicaux, environ 6000 pièces d’art graphiques, mais aussi des tableaux de grande valeur, instruments de musique et autres objets ) , des instituts de recherche, mais également une école et un centre universitaire, tous deux réputés pour l’étude des civilisations vénitiennes.

« La Vierge, l’Enfant et deux anges  » Vers 1505/1510 – Piero DI LORENZO UBALDINI dit Piero DI COSIMO (Collection CINI) –
« La Vierge et l’Enfant » 1470/75 env. Tableau attribué à Piero DELLA FRANCESCA ou LUCA SIGNORELLI qui était son élève (Collection CINI) – Cette tempera et huile sur bois illustre l’affiche de l’expo
 »Portrait de deux amis » 1522 env. Jacopo PONTORMO (Collection CINI) – Pontormo fut un portraitiste florentin très réputé de son époque, un maitre dans ce domaine


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 »Christ crucifié  » 1270/80 – (Bois de saule polychrome doré et sculpté) – (Collection CINI)

Il y a aussi un très beau jardin-labyrinthe récent puisque datant de 2011 en hommage au poète et essayiste argentin José Luis Borges, avec une vue incroyable sur la lagune.

Jardin labyrinthe Fondation Cini

Sur le mur du réfectoire du Couvent à la Fondation, vous pourrez voir une copie du célèbre tableau Les noces de Cana de Véronèse . Autrefois, au même endroit se trouvait l’original. Il fut rapatrié en France par Napoléon Bonaparte selon les accords du traité de 1797. La France avait du, en contrepartie, céder une toile peinte par Charles Le Brun. Beaucoup d’italiens et d’historiens ont souvent réclamé le retour du tableau de Véronèse en son lieu d’origine. Mais bon , un jour qui sait … En attendant, c’est donc un fac-similé auquel on a droit, mais qui a son importance car il nous rappelle l’histoire.

La copie du tableau au mur de la Fondation Giorgio CINI – La toile bénéficie d’un merveilleux éclairage naturel en raison des grandes fenêtres

Vittorio Cini est décédé à Venise en 1977 à l’âge de 93 ans . La tombe familiale se trouve en le cimetière de la Certosa à Ferrara (Italie)

« Deux apôtres » Atelier de Giotto DI BONDONE – 1320 env. Tempera et feuille d’or sur bois ( Collection CINI )
« La résurrection de Lazare » 1543 env.(Huile sur bois) – Giuseppe PORTA dit SALVIATI le Jeune (Collection CINI)
 » Tête d’Oriental » 1753/55 – Lorenzo TIEPOLO (Collection CINI)

SIGNAC collectionneur …

En juin 2021 je vous avais parlé de l’expo du Musée Jacquemart-André Les Harmonies colorées concernant le peintre Paul Signac . Je ne reviendrai donc pas ici sur toutes les différentes étapes de sa vie car, pour celles et ceux que cela intéresse, j’en ai longuement parlé dans l’article du lien ci-dessous : https://pointespalettespartition.wordpress.com/?s=Signac

Paul SIGNAC  1863/1935 (Peignant le tableau Les Andelys en 1923)

Le revoilà, dans une autre exposition qui s’intitule  » SIGNAC collectionneur « jusqu’au 13.2.2022 Le Musée d’Orsay a souhaité attiré notre attention sur le fait qu’en dehors d’avoir été un grand peintre , Signac fut aussi un grand collectionneur. C’est une facette de lui qui est assez méconnue. Pourtant il a eu une véritable passion pour la collection et s’est avéré être un excellent connaisseur. Le choix des tableaux qu’il a fait en tant que tel, continue de beaucoup intéresser les historiens de l’art.

N’oublions pas que Signac fut un autodidacte ayant appris la peinture en observant minutieusement celle des autres (notamment les impressionnistes (fortement présents dans la collection) au départ avec Monet qui deviendra son ami, mais aussi avec Degas, Caillebotte et Guillaumin , et qu’il a été, des années plus tard, théoricien de l’art (son essai De Eugène Delacroix au néo-impressionnisme a été publié et beaucoup apprécié) , puis Président de la Société des artistes indépendants(de 1908 jusqu’à son décès) et ce durant de très longues années.

Du coup, en peinture il avait l’œil ,quasiment celui d’un historien de l’art affirment les intéressés, s’attachant aux techniques, aux détails, aux façons de peindre etc…. Il a toujours porté un regard très attentif sur l’évolution picturale en général et observait beaucoup le travail des autres, pas uniquement celui de son groupe ou de ses amis. Les tableaux de sa collection ont chacun une histoire. Les premiers tableaux entrés dans la collection (des impressionnistes) l’ont été sur un coup de cœur affectif envers ces peintres.

Signac a aimé collectionner soit des peintres qui partageaient ses idées picturales ou celles de l’anarchiste rebelle anticonformiste qu’il a été , soit ceux pour qui il avait une grande affection ou une profonde amitié, ceux qui comme lui aimaient particulièrement la mer, soit certains autres pour lesquels il avait beaucoup de respect et d’admiration . C’est ainsi que l’on pouvait trouver dans cette collection : Monet, Degas, Cézanne, Manet, Matisse, Valloton, Pissarro, Roussel, Van Dongen, Camoin, Valtat, Pissarro, Luce, Guillomin, Delacroix, Boudin, Barthold Jongkiind, Van Gogh, Cross, Denis, Seurat, quelques femmes femmes peintres aussi, et des estampes japonaises.

Il appréciait de la montrer aux personnes qui venaient le voir que ce soit dans ses appartements à Paris ou dans sa maison à Saint-Tropez. Il recevait des artistes, des critiques d’art, des historiens de l’art et leur faisait découvrir tous ces trésors en leur expliquant et justifiant ses choix.

Même si on le savait très irritable, susceptible et intransigeant, beaucoup ont vivement apprécié l’excellent ami qu’il fut. Toujours prêt à rendre service aux peintres de sa connaissance, les soutenant, usant d’une grande générosité à leur égard en achetant leurs œuvres, les aidant à exposer, les dépannant financièrement, voire même les hébergeant chez lui à l’occasion.

C’est une expo qui a demandé du temps, voire des années au Musée d’Orsay, tout simplement parce qu’elle a nécessité un gros travail de recherches notamment dans les documents personnels du peintre, et en particulier ses précieux carnets d’achats et l’inventaire après décès.

Pour bien la comprendre, il faut avoir en tête que , certes, Signac a aimé collectionner mais que cette passion a été bien au-delà du simple plaisir. En effet, lorsqu’un peintre de ses connaissances disparaissait, il achetait pour continuer à faire vivre l’artiste au travers de ses tableaux. Une façon pour lui de défendre la mémoire du peintre. Il l’a beaucoup fait avec Seurat (mort en 1891) puisqu’il a acquis plus de 80 des œuvres de son ami (tableaux, les dessins, et autres esquisses), mais avec d’autres, et ils furent nombreux !

A la mort de Signac, sa collection a été un peu dispersée partout dans le monde, mais nous avons la chance qu’un grand nombre de ses tableaux se trouvent dans les collections du Musée d’Orsay et ce grâce, notamment, à la donation de Ginette Signac, la fille du peintre ; ainsi qu’au Musée de l’Annonciade à Saint-Tropez.

« Luxe, calme et volupté » 1904/1908 Henri MATISSE (Collections du Centre Pompidou) (Paul Signac a enseigné les théories de son mouvement, le néo-impressionnisme, à Matisse. Ce dernier, même s’il apprécie, ne va pas vraiment y adhérer. Signac décide de lui acheter ce tableau)
« Le troupeau de moutons à Éragny-sur-Epte » 1888 Camille PISSARRO (Collection particulière) – (Les deux peintres se sont rencontrés en 1885 chez le marchand d’art et galériste Paul Durand-Ruel. Tous deux sont fortement intéressés par cette façon de peindre, ce divisionnisme inventé par Seurat. Pissarro adoptera la méthode mais sur une courte durée. Cela ne l’empêchera absolument pas de rester amis après avec Signac et Seurat, voire même de faire tout ce qu’il pouvait pour qu’ils soient acceptés, même au sein des dernières expos impressionnistes.)
« La plaine de Saint-Ouen-l’Aumône, prise des carrières du Chou dans la vallée de l’Oise » 1890 env. Paul CÉZANNE (collection particulière)
 » En mer « ( ou Paul Signac à la barre de son bateau l’Olympia) 1896 Théo VAN RYSSELBERGHE (Collection particulière )
« Pommiers en fleurs au bord de l’eau » 1880 Claude MONET (Collection particulière)- Il a obtenu ce tableau chez un marchand d’art de Marseille. Ce dernier était ruiné à cause de la crise. Il devait beaucoup d’argent à Signac et ne pouvait le rembourser. Il lui cèdera ce tableau en échange.
« Avant l’orage » 1907/08 Henri-Edmond CROSS (Collection particulière)
« Les baigneuses ou la Joyeuse baignade » 1899/1902 Henri-Edmond CROSS (Collection particulière)
« Deux harengs » 1889 Vincent VAN GOGH (Les deux peintres se sont rencontrés en 1887. C’est la passion de la couleur qui va les rapprocher. Ce tableau a une histoire entre eux : en 1889 Van Gogh est interné. Signac lui rend visite. Ils vont se rendre dans l’atelier de Vincent mais les portes ont été mises sous scellés. Qu’importe, ils les forcent et rentrent. Pour marquer ce jour inoubliable, Van Gogh lui offre un tableau. C’est celui-ci.)
« Femmes au bord de la mer » 1904 env. Louis VALTAT (Collection particulière)

La collection était importante à une certaine époque puisqu’elle comptait environ 450 pièces (réunies en 50 ans) entre les tableaux , les dessins, des gravures et des céramiques, exposées dans sa maison de Saint-Tropez ou ses appartements (celui d’Auteuil ou celui de Saint Germain des Près) . A celles et ceux qui se poseraient la question sur ses possibilités financières pour tant acheter, sachez que Signac ne venait pas d’une famille riche mais plutôt d’une famille de commerçants aisés. Cette aisance lui permettra de pouvoir acheter mais toujours, semble t-il, en y réfléchissant bien avant, pour ne pas se retrouver dans une situation financière trop difficile. Et lorsqu’il rencontra des problèmes de cet ordre, ou qu’il avait un besoin d’argent pour un usage plus privé, il vendait un tableau avec énormément de tristesse. Donc cela se produira rarement !

Le virus de la collection lui est venu vers l’âge de 21 ans (avec un Cézanne ) et en fait, il n’a fait que s’accroître au fil du temps avec une période de calme au moment de la guerre. Comme beaucoup de peintres collectionneurs, il y a des tableaux ou des dessins achetés, mais il y avait aussi beaucoup d’échanges avec d’autres peintres (pratique courante) , ainsi que des cadeaux qu’on lui faisait en lui offrant une œuvre . Par exemple, il a énormément soutenu Maximilien Luce en lui achetant certains de ses tableaux ce qui lui apportait une aide intéressante pour continuer sa peinture . Avec Luce, ils ont partagé les mêmes idées politiques de peintres engagés et d’anarchistes , le même but pictural esthétique. Ils auront des différends aussi, mais se retrouveront.

Cross fit également partie des peintres les plus nombreux dans sa collection. Il a acquis de nombreux tableaux, des aquarelles, des dessins. Il appréciait fortement qu’il ne se soit jamais écarté du divisionnisme comme d’autres ont pu le faire notamment Luce et Van Rysselberghe en se rapprochant d’un côté plus classique. Cross lui reprochera son autoritarisme et tentera d’aplanir les conflits. Cela agacera Signac mais ne viendra jamais obscurcir leur amitié.

«  L’air du soir  » 1893 env. Henri-Edmond CROSS (Musée d’Orsay) Cette toile a fortement inspiré Marisse pour Luxe, Calme et Volupté.

Il y avait aussi dans cette collection des tableaux de peintres dont le travail n’était pas pas forcément du goût de Signac comme par exemple Redon, Vuillard, Roussel , mais en raison de l’amitié complice qu’il avait pour eux, il essaiera toujours de s’y intéresser, donc acheter pour mieux comprendre.

« L’homme à sa toilette » 1887 – Maximilien LUCE (Collections du Petit Palais à Paris) – Signac a acheté ce tableau à 50 francs. Sa façon de peindre l’avait complètement séduit. Luce deviendra son ami et intègrera le groupe des néo-impressionnistes.
« Le café » 1892 Maximilien LUCE (Collection particulière)

Une salle est consacrée à Georges Seurat, avec des dessins, mais aussi 40 tableaux magnifiques achetés par Signac dont le célèbre Cirque que la France a la chance d’avoir. Il l’avait acquis en 1900 lorsque la famille du peintre mit en vente un certains nombre de ses œuvres quelques années après sa mort . Pour Signac, Le cirque était très important parce que c’était, en quelque sorte, le tableau testamentaire de son ami.

Il le vendra à un collectionneur américain en ajoutant une clause au contrat à savoir que le tableau serait remis au Musée du Louvre lorsque cette personne, John Quinn, décèderait .Ce sera chose faite en 1924. Il le lui avait vendu afin de pouvoir réunir une somme convenable destinée à la dot de sa fille Ginette.

 » Le cirque  » 1891 – Georges SEURAT (Collections du Musée d’Orsay)

Les deux peintres se sont rencontrés en 1884. Un parcours différent : d’un côté un autodidacte (Signac) et de l’autre un artiste sorti tout droit des Beaux-Arts (Seurat), mais réunis par une profonde amitié. Seurat sera son âme sœur, l’ami fidèle. Le premier comprendra très vite que le second avait énormément de talent et que son influence agirait immanquablement sur son travail . C’est avec lui qu’il se détachera petit à petit de l’impressionnisme.

De son côté, il lui apportera sa vision picturale et ses idées. Ils vont énormément s’apprécier, visiteront de nombreuses expositions ensemble, s’intéresseront aux mêmes théories scientifiques sur la perception de la couleur, son harmonisation mais aussi celle des lignes, des contrastes etc…

Malheureusement Seurat décèdera jeune, à 31 ans. Signac en sera profondément affecté. A partir de là, il fera tout ce qu’il pourra que le travail de son ami continue d’être connu et compris, notamment auprès des plus jeunes. C’est une des raisons qui le pousse a acquérir un grand nombre de ses tableaux. Il organisera également des expositions posthumes en hommage à Seurat.

Pour finir cet article, je voulais vous signaler la parution du Journal de Paul Signac aux Éditions Gallimard. L’idée lui venue après avoir lu celui de Eugène Delacroix.

« La Seine à Courbevoie » 1885 Georges SEURAT (Collection particulière)
« Modjesko Soprano Singer « 1908 – Kees VAN DONGEN (Collection du Museum of Modern Art de New York) (Modjesko était un transformiste avec une très belle voix de soprano. Signac va acheter le tableau car complètement sous le charme de ces couleurs vives.
« La rue Bouterie » 1904 – Charles CAMOIN (Collection particulière)

Les Animaux du Roi …

Quelle que soit l’époque, il y a toujours eu des animaux dans les Cours royales. Toutefois, l’engouement s’est fait plus fort encore sous le règne de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI – Il ne s’agissait pas uniquement de chiens, d’oiseaux ou de chats, mais de toutes sortes d’animaux, y compris les espèces les plus rares, les plus exotiques, répartis dans la Ménagerie royale, les écuries, le chenil, le Hameau de la reine Marie-Antoinette et les appartements ! De nombreux peintres, sculpteurs, zoologistes, chirurgiens animaliers et autres savants au service de sa majesté se sont penchés sur eux, les uns pour en faire leur sujet favori, les autres pour les étudier. et les disséquer une fois morts.

C’est une très belle et intéressante exposition que je vous propose aujourd’hui. Elle a lieu au château de Versailles, regroupe environ 300 œuvres diverses et variées (peintures, sculptures, tapisseries, objets, porcelaines, orfèvreries, animaux naturalisés etc…) et s’intitule : « Les animaux du roi » – jusqu’au 13.2.2022– Il y a même, pour les enfants, un parcours mystérieux peuplé d’animaux qu’en général ils apprécient, comme les dragons. Elle a été réalisée en collaboration avec le musée du Louvre.

Bien sur tout cet univers animalier fait penser au célèbre Jean de la Fontaine qui a ravi, avec ses fables, non seulement le roi mais la Cour également. Sous l’apparence d’un animal, c’est très souvent à l’homme et à ses défauts qu’il faisait allusion. Il y eut d’autres fabulistes avant lui, pas tous aussi doués il faut bien le dire, et il en inspirera d’autres après lui.

Les écuries royales

Le cheval a eu une place privilégiée dans la vie des souverains et la culture équestre a été importante pour eux. L’équitation a fait partie de leur éducation dès leur plus jeune âge. Ce n’était pas que le fait des hommes, mais aussi des femmes, exemple Marie-Antoinette qui avait une passion pour l’équitation.

« Vue perspective du château de Versailles sur la place d’armes et les écuries royales  » 1688 – Jean-Baptiste MARTIN l’aîné (Musée national des châteaux de Versailles et Trianon )
« Portrait équestre de la reine Marie-Antoinette » 1783 – Louis Auguste BRUN (Collections des châteaux de Versailles de Trianon)

Quand Versailles fut pensé comme le lieu de résidence du roi , de la Cour et du gouvernement, il fut décidé d’édifier des écuries. Ce chantier fut placé sous la direction de l’architecte Jules Hardouin-Mansart. La construction va durer de 1679 à 1682. Quand on voit l’architecture de ces écuries, on se rend compte à quel point le cheval a tenu une place importante dans la vie de Louis XIV. Cette architecture était tellement belle que bien des ministres ont dû l’envier, eux qui étaient logés non loin de là dans des demeures en briques.

Il y avait la Grande Écurie et la Petite Écurie, toutes deux faisant partie de la maison du roi. La première était dirigée par Monsieur le Grand et la seconde par Monsieur le Premier, écuyers tous deux. L’un s’occupait des chevaux de selle (Grande Écurie) et des chevaux montés par le roi et les princes, l’autre des chevaux de traits, d’attelage, et des voitures, et autres traîneaux (Petite Écurie) –

Toutes deux regroupaient environ 1000 personnes, voire même 2000 , c’est dire si l’activité y était intense ! On y trouvait des pages, des écuyers, des valets de pied, des garçons d’attelage, des porteurs de chaise, des palefreniers, des maréchaux, des cochers, des postillons, des éperonniers, des aumôniers, sans oublier tout le personnel médical destiné aux chevaux.

Le nombre des chevaux était lui aussi assez important et leur nombre va aller crescendo. Ordre était donné de veiller sur les chevaux avec beaucoup de bienveillance et délicatesse, surtout jamais les contraindre ni même les brutaliser. C’étaient, pour la plupart, des chevaux magnifiques sélectionnés avec grand soin avant d’intégrer les écuries. Ce lieu était à l’image du roi Louis XIV et de sa grandeur. Il a émerveillé non seulement les visiteurs, mais également les ambassadeurs d’autres pays.

Les chevaux servaient à la chasse bien sur, mais aussi aux promenades royales, au manège. Louis XV en avait un grand nombre à sa disposition lorsqu’il partait chasser, car il changeait de cheval souvent durant une partie. Le cheval était sélectionné selon que l’on se lançait dans une chasse au cerf ou au sanglier. Ce n’était pas les mêmes.

Les animaux de compagnie

Dans les appartements et autres salons royaux, on note la présence de plusieurs dizaines d’animaux. On était convaincu qu’ils avaient une âme, une sensibilité, une certaine intelligence, et si sa majesté en caressait un, alors là il était encore plus choyé et couvé parce que le roi l’avait touché !

Plus généralement on y trouvait des chiens et des chats, mais il y eut aussi, dans les appartements, des perroquets, des singes et …. des ours, certes apprivoisés, dont raffolait la favorite en titre de Louis XIV, Mme de Montespan.

 » Étude de aras  » 1674 – Pieter BOEL 1668 env. (Musée du Louvre à Paris)

Mais revenons aux chiens, non seulement ils étaient en nombre, faisaient leurs besoins là où ils en avaient envie, dormaient dans le lit de leurs maîtres, bénéficiaient, de plus, de bols en porcelaine pour manger, de niches en bois exotique pour dormir, et on les affublait de superbes colliers en pierres précieuses.

Alors certes le roi demanda que leur nombre soit limité, mais difficile de les interdite à l’intérieur, d’autant que celles et ceux qui les avaient adoptés, étaient des membres importants de la Cour, comme par exemple les deux épouses de Monsieur, frère du roi, à savoir Henriette d’Angleterre d’abord, puis la Princesse Palatine. Sans compter que le roi lui-même avait ses petits toutous bien-aimés.

La princesse Palatine a éprouvé une passion, voire même a voué un culte, à ses épagneuls nains (Louis XVI détestait cette race, car c’était pour lui des chiens de filles ). Elle écrira au sujet de ses chiens et chiennes  » Spatou, Charmante, Charmion, Toutille, Stopdille, Millemillion, et Mione .Peut-on donner un nom, une identité à un animal et le penser dépourvu d’âme, de capacité de penser et de sentir ?  » Elle se révèlera être une très grande protectrice des animaux, sorte de Brigitte Bardot de son temps. .

Lui préférait les setters, mais surtout les chiennes dites couchantes, sortes de braques de l’époque qui le suivaient à la chasse car elles avaient de grandes qualités dans ce domaine , douées pour trouver le gibier. Louis XIV les affectionnait énormément, non seulement elles l’accompagnaient à la chasse, dans ses promenades et elles dormaient dans ses appartements privés. Elles s’appelaient Zette, Nonette, Folle, Mite, Bonne, Nonne, Ponne .

Avec Louis XV on aura beaucoup de chats à Versailles. Il les adorait. Des chats angoras qu’il caressait et avec lesquels il aimait jouer. Brillant (angora) et Le Général (persan) furent les plus célèbres.

« Portrait présumé de Mademoiselle de Blois » 1674 env. Claude LEFÉBVRE (Musée du Louvre à Paris)
« Portrait d’Élisabeth Charlotte d’Orléans, princesse Palatine caressant un épagneul nain  » 1667/68 Johann Baptist RUEL (Eichenzell, Kulturstitung des Hauses Hessen – Museum Schloss
« Bonne, Nonne et Ponne chiennes de la meute de Louis XIV  » 1702 env. Alexandre-François DESPORTES (Musée du Louvre à Paris)
« Chat angora blanc guettant un papillon » 1761 env. Jean-Jacques BACHELIER (Musée Lambinet à Versailles) – Il s’agit de Brillant le chat de Louis XV
« Henriette d’Angleterre duchesse d’Orléans » 1660 env. Jean NOCRET – (Collections du musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.)
« Portrait du Général le chat de Louis XV » 1728 Jean-Baptiste OUDRY (Collections de Elaine et Alexandre Bothuri)

Louis XIV a eu aussi une fascination pour les carpes ( des bassins à carpes avaient été aménagés à Marly. Il les aimait tant qu’il en faisait venir énormément, les visiter, tenait à ce que l’on prenne bien soin de leur santé et même il s’en occupait personnellement si besoin en les nourrissant) et une prédilection pour les poules sultanes .

Bassin des carpes, tiré de l’album « Ancien Marly, le château et partie des jardins bas » Premier tome 1705/13 (Archives nationales)

Quant à Marie-Antoinette c’était non seulement les chiens, les chats, mais dans son célèbre Hameau on pouvait y trouver des cochons, des moutons, des poules etc… Avant son enfermement au Temple, elle confiera son fidèle petit chien Coco à son amie Mme de Tourzel, ses deux chats au capitaine Samuel Clough qui partait pour la Nouvelle Angleterre.

La Ménagerie

 »Vue et perspective de La ménagerie » par Jean-François DAUMONT)

Sous Louis XIV, elle ne fut pas exceptionnelle car il y en eut avant elle ailleurs . Mais elle l’était pour différentes raisons 1) la diversité des animaux que l’on pouvait y trouver – 2) parce qu’avant même qu’il entreprenne des grands travaux à Versailles, Louis XIV a tenu à ce qu’elle soit construite, c’est dire si cela avait de l’importance pour lui, pour sa passion des animaux, leur beauté, leur esthétique etc… Et plus encore, il a voulu que ce lieu soit un endroit de bien-être pour les animaux. Autant aux yeux du roi, la ménagerie de Vincennes était un endroit sauvage et féroce pour lui, autant il souhaitait que la sienne soit policée et pacifiée.

La Ménagerie a permis que se développent à Versailles non seulement la zoologie, l’anatomie animale, mais grâce aux études minutieuses qui ont été faites, de grandes avancées ont vu le jour, notamment en connaissances vétérinaires, voire même médicales. Les savants travaillaient sur des cadavres d’animaux . La plupart du temps, les dissections avaient lieu à Paris. Les principaux à le faire furent Claude Perrault et Joseph du Verney. .

Le chantier de la Ménagerie a débuté en 1662 et a duré jusqu’en 1664. C’est l’architecte Louis Le Vau qui fut chargé de s’en occuper. On y trouvait toutes sortes d’animaux, lesquels ont fait la joie des peintres, des dessinateurs, des graveurs, des sculpteurs. De par sa conception architecturale, le lieu avec le pavillon qui avait une forme octogonale, des balcons, des cours etc permettait une vue panoramique sur l’ensemble des sept cours dans lesquelles étaient placés les animaux. … tout autant de dispositions qui permettaient aux artistes d’avoir une vue très intéressante sur les animaux et pouvoir faire des œuvres très réalistes.

J’ai parlé des cours des animaux. Il y en avait sept : la cour des Belles Poules (poules exotiques) – la cour des demoiselles ou de la Volière (perroquets, aras, perruches) – la cour dite le quartier des pélicans ( oiseaux exotiques, flamants roses, canards, oies, pélicans, grues, et oiseaux exotiques) – la cour du Rondeau ( avec un bassin qui abritait un grand nombre de poissons , mais aussi des hérons) – la cour des autruches (autruches, goélands, bécasses. Il y avait des petits enclos avec des porcs-épics, des aigles et des vautours) – la Cour des Oiseaux (chardonnerets, canari, perdrix, grises, faisans) – Entre la 5e et la 6e, se trouvait un enclos spécial pour les lions, panthères, loups et renards, mais vraiment en nombre limité – et enfin la septième cour dite la basse-cour où l’on pouvait trouver des volailles, et des moutons. Bien sur, il y avait également une place pour l’éléphant offert à Louis XIV, des gazelles et des chameaux.

Lorsque, malheureusement, les animaux mouraient. Ils étaient en principe transportés à Paris soit à l’Académie des Sciences, soit au Jardin du Roi qui deviendra le Museum d’Histoire naturelle. C’est là qu’ils étaient disséqués. La Ménagerie a permis que se développent à Versailles la zoologie, l’anatomie animal, et les études qui ont été faites ont permis de grandes avancées et ont accru les connaissances vétérinaires, voire même médicales. Les savants travaillaient sur des cadavres. La plupart du temps, les dissections avaient lieu à Paris.

Le premier éléphant qui arriva du Congo à Versailles fut une éléphante offerte à Louis XIV par le roi du Portugal . On lui faisait faire régulièrement des promenades dans le parc de Versailles et le box où il se trouvait était chauffé l’hiver pour qu’il n’est pas froid.

La seconde vint des Indes et arriva au château en 1773. C’était toujours un cadeau, offert cette fois à Louis XV par le gouverneur de Chandernagor . Elle plut énormément au roi et à la Cour, mais elle avait un sacré fichu caractère parait-il, capable de se laisser caresser, tout comme être assez méchante. De plus elle fuguait régulièrement, brisait ses chaînes et c’est, malheureusement, lors de l’une de ses escapades qu’elle se noya dans le Grand Canal. De coup, comme on ne put la transporter, elle fut disséquée par un certain Daubenton . On conserva sa peau. En 1805, Napoléon offrit son squelette au Museum de Pavie, puis il fit l’objet d’une restauration. On lui donna un nom : Shanti . Elle est revenue temporairement à Versailles pour cette exposition.

Ce squelette est celui de l’éléphante que le roi Louis XIV avait reçu en cadeau par le roi Pierre II du Portugal en 1668 – Il fait partie des collections du Museum d’Histoire naturelle de Paris et il a été prêté pour l’expo.

La Ménagerie tombera à l’abandon après la mort de Louis XIV en 1715. Elle renaîtra 25 ans plus tard, sous Louis XV et retrouvera un certain nombre de pensionnaires. Durant le règne de Louis XVI , on verra arriver des zèbres en 1784. Elle cessera d’exister sous la Révolution. Tout le bâtiment et un certain nombre des décors vont être détruits au XIXe siècle. Juste quelques-uns vont y réchapper.

« Grue couronnée  » 1668/71 env. Pieter BOEL (Musée du Louvre)
« Étude d’autruche » 1664/68 Nicasius BERNAERTS (Musée du château des ducs de Wurtemberg à Montbéliard / Dépôt du Musée du Louvre)
« Tortue » 1664/68 env. Nicasius BERNAERTS (Musée du Louvre)

Dissections et taxidermies

Comme je l’ai dit un peu plus haut dans l’article, une fois morts les animaux étaient disséqués dans le but de développer les connaissances scientifiques. Claude Perrault, médecin, fut l’un des premiers à entrer à l’Académie des Sciences en 1666. Pour les dissections il était assisté par deux chirurgiens Jean Pecquet et Louis Gayant. Ils ont rédigé de nombreux ouvrages sur leurs travaux. Avoir de telles sommités, dont les travaux et études ne faisaient que faire avancer la science, étaient une gloire personnelle pour l’image du roi Louis XIV. Ce dernier assista même à une dissection, celle de son éléphante en 1681. Des dessinateurs et peintres assistaient et produisaient le travail sur la toile.

Certaines taxidermies de l’époque existent encore de nos jours notamment le rhinocéros de Louis XV, ou le couagga de Louis XVI (une sorte de zèbre d’Afrique. On peut le voir de nos jours au Museum d’Histoire naturelle, section des espèces disparues)

 »Dissection d’un caméléon  » 1669 Abraham BOSSE d’après Sébastien LECLERC (Bibliothèque du Museum national d’Histoire naturelle à Paris)

La chasse

Plus qu’un plaisir, la chasse fut une véritable et fervente passion pour les rois de France, mais aussi elle était l’image du pouvoir et celle de sa valeur militaire . Les rois chassaient à titre privé, mais ils conviaient aussi parfois la Cour à le suivre dans cette pratique. Louis XIV se voulait libre d’aller où bon lui semblait pour chasser dans son royaume. On comptait entre 150 et 180 chasses par an.

Ces chasses vont prendre une grande importance au fil du temps, même les femmes étaient à cheval pour s’y adonner. Nombreux sont les tableaux où on les voit dans la chasse au faucon. Le siècle de Louis XV verra se développer la chasse à courre. Lui même fut exercé à cela en 1721 et il va en faire une véritable passion. Sa plus grande fierté était de revenir avec les bois des cerfs tués, lesquels étaient aussitôt exposer au château. On tirait le cerf, le loup, le chevreuil, le faisan, le lièvre, des perdrix et autres … Il fallait que les chiens soient excellents. Le monarques aimaient tant chasser qu’ils en arrivaient parfois à délaisser les dossiers se référant aux affaires du royaume.

Quel que soit le monarque, la pratique de la chasse se faisait régulièrement . Elle était de mise que ce soit à Versailles, à Fontainebleau, ou dans n’importe quelle autre résidence royale, faisant l’objet de règles très strictes : porter le bon costume de chasse, avec toutes les broderies et passementeries qui indiquaient les origines familiales et le rang de la personne qui chassait. C’était vraiment un honneur de recevoir une invitation du roi pour aller chasse avec lui, tout comme cela l’était aussi d’assister à son débottage lorsque tout ce petit monde rentrait à Versailles. Un honneur, mais aussi une obligation ! En effet, si on recevait cette invitation, on ne pouvait ensuite s’y dérober. Après quoi, tout le monde dînait dans la salle à manger des retours de chasse.

On tuait tellement de cerfs durant ces parties de chasse, qu’à la longue cela dégrada l’image du roi . Et pourtant, malheureusement, la chasse aux cerfs continuera avec ceux qui règneront après eux : Louis XVI qui adorait cela et fit même rédigé un traité de chasse (1788). Il semblerait qu’il en ait tué plus de mille ! Autre point négatif : le coût des parties de chasse, un plaisir très onéreux puisque s’élevant aux environs de 2 millions de livres par an. Napoléon s’y adonnera lui aussi mais il restait peu de cerfs en forêt de Saint-Germain en Laye. La chasse, elle aussi, fut un sujet très prisé par les peintres. Oudry fut l’un de ceux qui va le plus les représenter.

 » Tête d’un cerf bizarre sur un mur de pierre  » 1750 Jean-Baptiste OUDRY (Musée national du château de Fontainebleau)
« Louis XV tenant le limier, allant au bois au carrefour du puits solitaire en forêt de Compiègne  » 1739 Jean-Baptiste OUDRY (Musée national du château de Fontainebleau )
« Trois chiens devant une antilope » 1745 Jean-Baptiste OUDRY (Russborough House en Irlande – Fondation de Alfred Beit)
« Chasse au loup » 1725 – Alexandre-François DESPORTES (Musée des Beaux-Arts à Rennes)

Le bosquet du labyrinthe

« Entre tous les bocages du petit parc de Versailles, celui qu’on nomme le labyrinthe est surtout recommandable par la nouveauté du dessin et par le nombre et la diversité de ses fontaines. Il est nommé labyrinthe parce qu’il s’y trouve une infinité de petites allées tellement mêlées les unes aux autres qu’il est presque impossible de ne pas s’y égarer. Mais aussi afin que ceux qui s’y perdent puissent se perdre agréablement. Il n’y a point de détour qui ne présente plusieurs fontaines en même temps à la vue, en sorte qu’à chaque pas on est surpris par quelque nouvel objet. » Charles PERRAULT en 1677

Plan du labyrinthe de Versailles d’après André Le Nôtre et Jean-François Daumont (le premier fut le dessinateur et le second l’éditeur)

Même si ce bosquet n’existe plus du tout aujourd’hui, car complètement détruit durant le règne de Louis XVI (probablement parce que son entretien était très couteux) , il est resté dans les anales car de nombreuses documentations y font référence. Il sera remplacé par le Bosquet de la Reine que toutes celles et ceux qui se sont rendus à Versailles, connaissent bien.

A l’époque c’était un bosquet végétal atypique, vraiment très apprécié, célèbre, voire même mythique. Il a été réalisé par le jardinier du roi André le Nôtre. Le chantier a duré, en gros, de 1665 à 1680. Ce qui a fait sa particularité ce sont les nombreuses fontaines qui furent placées là à partir de 1673, avec des décors animaliers en plomb (314) colorisés pour donner plus de lumière à l’ensemble. C’est un bestiaire qui fut inspiré des fables d’Ésope. Au pied de chaque fontaine était écrit , sur une plaque, un quatrain, fables qui inspireront Jean de la Fontaine.

« Paon » 1673/74 Jean-Baptiste OUDRY – Fontaine N°16 – (Plomb polychromé) -(Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)
 » Dragon  » Pierre MAZELINE 1673//74 – Fontaine N° 31 – (plomb polychromé) -( Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)
« Singe chevauchant un bouc et regardant à senestre » 1673/74 Pierre LEGROS & Benoit MASSOU – Fontaine N° 12 (plomb polychromé) -( Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)

Lorsque le bosquet sera détruit, les sculptures furent placées dans des réserves. Puis un beau jour, un grand nombre d’entre elles disparaîtra. Nul ne sait quand ni comment. Il n’en restait plus que 35, dont certaines existent encore de nos jours.

Les animaux représentés (350 env.) seront divers et variés : paons, des serpents, des dragons, des singes, des perdrix, des coqs, des boucs, des cygnes, des grues etc..etc … Ce qu’il faut bien savoir, c’est que ce bestiaire n’était pas uniquement là comme simple décoration. Sa vocation était plutôt pédagogique à savoir qu’on instruisait sur la nature, le social, la politique, mais aussi sur l’homme face à un monde rendu difficile par les conflits engendrés par l’amour, la rivalité, le pouvoir.

Les artistes : Les grands peintres et sculpteurs animaliers de cette époque

Les peintres les plus célèbres furent Jean-Jacques Bachelier (1724/1806) – Alexandre François Desportes (1661/1743) – Christophe Huet (1700/1759) – Jean-Baptiste Huet (neveu du précédent-1745/1811)) – Jean-Baptiste Oudry (1686/1755_ – , Jacques Charles Oudry (1720/1778 -fils du précédent) – Anne Vallayer Coster (1744/1818) une des rares femmes reçue à l’Académie ) Nicasius Bernaerts (1620/1678 – entra à l’Académie royale de peinture et sculpture en 1660 et deviendra le favori de Charles le Brun) et Pieter Boel (1622/1674 appelé aux Gobelins par le peintre officiel du roi, Charles Le Brun, en 1668/69),.plus que des peintres ce furent des génies de cet art.

C’est à Nicasius Bernaerts que fut confié le décor du salon octogonal de la Ménagerie. Pour ce faire il va réaliser 51 tableaux entre 1664 et 1668. Ils formaient une sorte de frise. 22 sont toujours existants de nos jours. Certains ont été endommagés et nécessiteraient une rénovation. Au départ on les avait mis en dépôt au Louvre, puis, par la suite, ils furent dispatchés dans différents musées français.

Dans le domaine de la sculpture on trouve quatre grands artistes, très talentueux , qui ont intégré l’Académie royale de peinture et sculpture. Ils ont obtenu de très belles commandes royales et la participation à de gros chantiers dans les jardins du château de Versailles . Ils ont, tous les quatre, fait entrer un animal dans certaines de leurs œuvres (chevaux, créatures marines, animaux féroces etc…) : Antoine Coysevox (1640/1720) -François Girardon (1628/1715) – Gaspard Marsy ( 1624/1681 et Jacques Houzeau (1624/1691).

« Scène de retour de chasse dans un paysage » 1785 env. Anne VALLAYER-COSTER (Collection particulière)
 » Attributs champêtres  » 1777 – Jean-Baptiste HUET (Musée des Beaux-Arts à Lyon)
« Groupe des chevaux du Soleil » Gaspard et Balthasar MARSY 1667/72 (marbre) – (Musée national des châteaux de Versailles et Trianon )

L’art animalier n’a pas été uniquement représenté dans des tableaux ou des sculptures – Il l’a été aussi dans différents objets :

 » Plateau de table en marqueterie de marbre et pierres dures » Début XVIIe à Florence (Musée du Louvre)
« Vases à têtes de lion » Manufacture royale de porcelaine de Sèvres / Fond mosaïque et décor oiseaux et paysages chinois 1780 (Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)
« Candelabre dit de l’Indépendance américaine » 1785 Pierre Philippe TOMIRE (bronze ciselé et doré-Biscuit de Sèvres) -(Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)
 »Traineau dit au léopard  » 1730/40 (bois sculpté, acier, velours, cuir) -(Musée national des châteaux de Versailles et Trianon)

Le hameau de la reine / Trianon

 »  J’ai visité dans le petit Trianon ce que l’on appelle le Hameau : il consiste en une ferme, une laiterie, un presbytère, un moulin, la maison du seigneur, du bailli, du garde-champêtre, et enfin la tour de Malborough. A certains jours, la cour se rendait à Trianon, au hameau. Louis XVI était le seigneur du village, ses deux frères étaient l’un le bailli, l’autre le maître d’école, le cardinal de Rohant le curé, le maréchal de Richelieu le garde-champêtre et enfin la reine était la fermière et tenait la laiterie qui était toute pavée et revêtue de marbre blanc. Chacun avait le costume de son rôle. Louis XVI était celui qui avait le plus de naturel et de bonhomie, sa simplicité était admirable. Toutes ces maisons à l’air rustique, aux toits de chaume, étaient, à l’intérieur, des modèles de luxe et d’élégance.  » François-Louis POUMIÉS DE LA SIBOTIE ( Extrait de Souvenirs d’un médecin de Paris – 1847 )

 » « Le Hameau de la Reine  » (vue du hameau depuis l’étang) 1786 – Claude Louis CHATELET (Aquarelle) – ( Bibliothèque Estense à Modena-Italie)
« La ferme » 1750 Jean-Baptiste OUDRY (Musée du Louvre)

Louis XVI offrira le Petit Trianon à son épouse pour qu’elle puisse avoir un endroit où se réfugier lorsque les contraintes de la Cour seraient trop pesantes pour elle. Pour son entrée, elle recevra une clé sertie de 531 diamants. Il lui dira :  » Madame, je suis en état de satisfaire à présent votre goût. Je vous prie d’accepter, pour votre usage particulier, le Petit Trianon. Ces beaux lieux ont toujours été le séjour des favorites des rois, conséquemment ce doit être le vôtre. »

Le Hameau fut construit entre 1783 et 1786. Il y avait la maison de la Reine, le moulin, le boudoir, la maison du billard, le réchauffoir, le colombier, la maison du jardinier, la grange, la laiterie, la tour de Malbrough et une ferme, toutes des constructions à l’aspect rural avec un toit de chaume . Lorsqu’elle demandera à Richard Mique la création de jardins à Trianon, elle souhaitera qu’il envisage une extension pour la création d’un village autour d’un lac.

Elle ne fut pas la première à souhaiter avoir un petit coin de campagne bien à elle. Le Prince de Condé avait fait de même dans son domaine à Chantilly. Du reste, priser la nature, la campagne etc… était un peu dans les esprits et les idées véhiculées par les philosophes.

Ce hameau permettra donc à la reine de France de venir s’isoler, échapper aux tracas et obligations de la Cour. Si l’extérieur était plutôt champêtre, la maison où elle vivait était meublée de façon assez cossue. Elle n’y recevait que des intimes et le roi (assez rarement) sur invitation personnelle envoyée par ses soins. On ne peut pas dire qu’elle en est profitée beaucoup de temps compte tenu du fait qu’en 1791 elle fut arrêtée .

Sur place il y avait de nombreuses personnes à son service, veillant à sa sécurité bien sur, mais s’occupant du jardin potager et autres cultures, et des animaux.

A la Révolution, ce petit hameau sera laissé à l’abandon et les maisons vont malheureusement subir des dommages dus notamment aux intempéries. Lorsque Napoléon Ier arrive au pouvoir, il va entièrement le faire restaurer, n’hésitant pas à détruire les bâtiments qui avaient le plus souffert, c’est le cas notamment de la laiterie, et la ferme . Il offrirs le lieu à sa seconde épouse l’impératrice Marie-Louise (petite nièce de Marie-Antoinette) – Durant le XXe siècle, le hameau fut, à nouveau, restauré, grâce à des donation (dont celle de John Rockefeller) et on reconstruira, à l’identique, les maisons qui avaient été détruites.

Julie MANET : la mémoire impressionniste …

  » Ce matin, je rangeais les toiles de Maman que n’avons pas la place d’accrocher et que l’on change de chambre au sixième,. Dans quels transports d’admiration la vue de ces colorations délicieuses, ces dessins si beaux, m’a laissée ! C’est bien là l’œuvre de Maman, d’une femme comme on n’en rencontre pas, dont le charme émanait tout autour d’elle, en sa peinture, en ses paroles, en ses attitudes, en son physique, en la tendresse… » Julie MANET (Peintre et collectionneuse française – Extrait de son Journal-Mémoires)

Julie MANET vers 1895/98

C’est la première fois qu’une exposition lui est consacrée au Musée Marmottan-Monet. Elle s’intitule :  » Julie MANET : la mémoire impressionniste  » jusqu’au 20 mars 2022 – Ce musée elle l’a connu puisqu’elle était présente à son inauguration en 1934. Différentes œuvres de sa mère et de son oncle sont exposées, ainsi que divers autres tableaux ayant fait partie des collections réunies avec son époux.

Présentée en différentes sections abordant d’une part son enfance, son adolescence, son cercle familial, son mari, ses amis, sa vie, les legs et les dons effectués à divers musées français, ainsi que le travail qui fut le sien pour valoriser l’image et l’œuvre de sa mère. .. Elle est d’autant plus intéressante qu’il n’y en a jamais eu avant et pourtant le personnage fut célèbre ! Julie fut une jeune femme de son temps qui a baigné très tôt dans le milieu artistique et intellectuel de la Belle Époque, morte assez âgée à 88 ans , ce qui, du coup, a rendu sa vie très riche en évènements . Elle a tenu, pourtant, à rester attachée à un style assez conventionnel, traditionnel, même si elle traversera un monde qui évoluera assez vite autour d’elle.

L’expo nous permet donc de mieux connaître la fille unique de Berthe Morisot et Eugène Manet (peintre comme son épouse et son célèbre frère Édouard). Une grande collectionneuse avec son mari Ernest Rouard, une mécène qui a baigné dans le mouvement impressionniste, qui fut la protégée de Edgar Degas et de Auguste Renoir, la pupille de Stéphane Mallarmé à la mort de ses parents, la cousine par alliance de Paul Valéry et qui eut pour administrateur de sa fortune le financier, promoteur du musée Grevin et de la Tour Eiffel, Gabriel Thomas, cousin de sa mère, un grand amateur d’art. Elle a été aimée, adorée, couvée par tous.

Dès son plus jeune âge, elle a mené une vie culturelle assez dense et intéressante, fréquentant l’opéra, les galeries, le théâtre, assistant à de nombreux concerts (elle-même jouait du piano, du violon, de la flûte et de la mandoline) et ballets, se rendant souvent rendue au Louvre en compagnie de Renoir. En fréquentant tous ces artistes, elle a pu partager l’intimité de leur atelier, leurs secrets picturaux, et les idées politiques de chacun qu’il soit nationaliste, libertaire, républicain.

 » La mandoline  » 1889 Berthe MORISOT (Collection particulière)
« Julie au violon » 1893 Berthe MORISOT (Musée Marmottan-Monet)

Tous les témoignages disent qu’elle fut une femme curieuse de tout, aimant beaucoup la lecture, discrète, souriante, assez pétillante, tournée vers les autres, toujours prête à leur rendre service. Très religieuse aussi.

Bon sang ne saurait mentir, elle a aimé dessiner puis peindre. Elle l’a fait seule, avec sa mère, sous les conseils de ceux qui avaient plus d’expérience qu’elle, notamment Renoir et Degas . Elle l’a dit elle-même dans son journal : elle aurait voulu avoir un vrai talent. Elle a beaucoup aimé l’art de la peinture ça c’est indéniable, sans pour autant recherché la gloire. Plus que de devenir une artiste de plus dans la famille Manet, elle va surtout s’imposer comme étant celle qui veillerait sur l’œuvre de sa mère. Ce qui ne l’empêchera pas de se remettre à peindre de temps en temps y compris lorsqu’elle était mariée et qu’elle a élevé ses trois enfants. Prendre un pinceau ou un fusain a toujours été un plaisir.

 »Sur la plage de Dinard » 1884 Julie MANET (Musée Marmottan-Monet)
 » Julie peignant  » 1905 env. Ernest ROUART (Collection particulière)

Julie est née à Paris en 1878. Comme je l’ai indiqué ci-dessus, elle est la fille unique de Berthe Morisot et Eugène Manet. C’est une petite fille délicieuse qui deviendra une charmante adolescente. Bibi, comme la surnomme avec tendresse et amour sa maman, grandira avec des parents heureux en ménage, qui l’élèveront dans un milieu plutôt confortable.

Julie enfant avec ses parents
« Eugène Manet et sa fille dans le jardin de Bougival » 1881 Berthe MORISOT (Musée Marmottan-Monet)

Son célèbre oncle, Edouard Manet, va très souvent faire des portraits d’elle avant qu’il ne décède lorsqu’elle avait 5 ans. Mais celle qui va établir un record en la portraitisant, c’est sa maman, Berthe Morisot puisqu’elle en réalisera environ 70 ! . Ses parents vont lui donner une éducation qui ressemble beaucoup à celle prodiguée aux enfants dans les milieux bourgeois : cours à domicile ou en cours privés, leçons de piano, de flûte, de violon et de mandoline. Par ailleurs, Berthe tient salon tous les jeudis( une habitude que reprendra Julie lorsqu’elle sera mariée) , ce qui permet à sa fille de rencontrer énormément d’artistes venus de milieux divers : littéraires, picturaux, musicaux etc…

« L’enfant au chat ou Julie Manet » 1887 Auguste RENOIR (Musée d’Orsay à Paris) – Pour ce tableau, Julie expliquera plus tard que Renoir avait changé un peu sa façon de peindre, à savoir qu’il le fera par petits morceaux. Néanmoins, elle le trouvera, pour sa part, assez ressemblant, alors que Degas émis des critiques. Il dira :  » à force de faire des figures rondes, Renoir fait des pots de fleurs »
 » Julie Manet et Berthe Morisot » 1894 Auguste RENOIR (Collection particulière)
« Portrait de Julie » 1894 – Auguste RENOIR ( Musée Marmottan-Monet)

Son bonheur va très vite être obscurci par de nombreux décès : son oncle Edouard en 1883 (faisant d’elle la dernière des Manet et seule héritière de sa grand-mère Eugénie Manet compte tenu du fait que cette dernière ne voudra jamais reconnaitre comme étant son petit-fils, l’enfant qu’Édouard avait eu avec Suzanne Leenhoff) , son père en 1892, puis sa mère en 1895, une perte qui va la plonger dans une immense tristesse, pour ne pas dire un profond désespoir. La voila orpheline, à l’âge de 16 ans.

 » Ma petite Julie, je t’aime mourante, je t’aimerai encore morte ; je t’en prie, ne pleure pas ; cette séparation était inévitable ; j’aurais voulu aller jusqu’à ton mariage…
Travaille et sois bonne comme tu l’as toujours été ; tu ne m’as pas causé un chagrin dans ta petite vie. Tu as la beauté, la fortune, fais-en bon usage. Je crois que le mieux serait de vivre avec tes cousines rue de Villejust, mais je ne t’impose rien. Tu donneras un souvenir de  moi à ta tante Edma et à tes cousines ; à ton cousin Gabriel, les Bateaux en réparation, de Monet. Tu diras à M. Degas que s’il fonde un musée, il choisisse un Manet. Un souvenir à Monet, à Renoir, et un dessin de moi à Bartholomé. Tu donneras aux deux concierges. Ne pleure pas; je t’aime encore plus que je t’embrasse. Jeannie, je te recommande Julie » Berthe MORISOT avant sa mort

 » Jeune fille assise dans un parc (ou  » sur un banc  » (Julie)  » 1893 Berthe MORISOT (Musée des Augustins à Toulouse)
 » Julie et sa levrette Laërte  » 1893 – Berthe MORISOT (Musée Marmottan-Monet) – Cette chienne lui avait été offerte par Stéphane Mallarmé. .
 » Julie rêveuse » 1894 Berthe MORISOT (Collection particulière) Un des derniers tableaux de Morisot – Il illustre l’affiche de l’expo.

L’éventualité de devoir la laisser seule un jour est quelque chose à laquelle Berthe Morisot avait longuement pensé. Donc elle avait tout prévu pour le cas où …. D’abord elle avait demandé à son ami Stéphane Mallarmé de devenir le tuteur de sa fille, et à ses plus proches amis à savoir Monet, Degas et Renoir de bien veiller sur elle lorsqu’elle ne pourrait plus le faire. Elle émettra le souhait que Julie vive avec les filles de sa défunte sœur, à savoir Jeannie et Paule Gobillard, car elle savait que Julie était très proche d’elles, qu’elles s’aimaient beaucoup et s’entendaient à merveille. Elles s’installeront ensemble au quatrième étage d’un immeuble familial rue de Villejuif à Paris.

De gauche à droite Paule GOBILLARD – Jeannie GOBILLARD – Julie MANET et Geneviève MALLARMÉ (Photo de Edgar DEGAS)
 » Paule Gobillard peignant « 1887 Berthe MORISOT (Musée Marmottan-Monet ) – Paule était l’une des cousines de Julie. Elle fut l’élève de Berthe Morisot, puis copiste au Louvre.

Julie a rencontré l’homme de sa vie au Louvre, très précisément dans la Salle des primitifs italiens. Il s’agit de Ernest Rouart, fils du peintre impressionniste Henri Rouart . De base, le jeune homme devait faire Polytechnique. Mais il va préférer se tourner vers la peinture et deviendra d’ailleurs un élève de Degas. Julie va trouver en lui, l’homme qu’elle décrivait à savoir :  » je fais ce doux rêve de me donner à un être qui partagerait mes goûts, avec lequel je travaillerais cet art de la peinture, qui vénérerait l’œuvre de ma mère et auquel je décrirais tous les charmes de cette mère unique« – Elle sera vivement encouragée dans ce mariage par Edgar Degas.

Ils se marient en 1900, en même temps que sa cousine Jeannie Gobillard qui elle, s’unissait à Paul Valéry. Elle sera conduite à l’autel par Gabriel Thomas.

Julie et Ernest / Paul Valéry et Jeannie Gobillard – Mariage le 31.5.1900 (Archives du Mesnil en dépôt au Musée Marmottan-Monet)
 » L’heure du thé  » (Mme Julie Manet et ses trois enfants ) vers 1913 – Ernest ROUART (Collection particulière)

Ils auront trois enfants Julien, Clément et Denis. Mis à part l’amour qu’ils se portent l’un et l’autre, ils vont partager aussi celui de l’art, de la religion. Tout comme son époux elle va être membre de la communauté du Tiers-Ordre dominicain et sera très active au sein de cette communauté dans laquelle elle portait le nom de Sœur Rose de Lima – Selon son souhait, elle sera enterrée en habit de moine

Ensemble ils vont être de grands collectionneurs, Monet, Degas, Delacroix, Fragonard, Denis, et autres … mais restent surtout très attachés à rassembler des tableaux ayant appartenus à leurs parents que ce soit Berthe Morisot ou Henri Rouart ; tout comme, ils s’évertueront à être présents, autant que possible, à des expos qui les concernait, à se battre pour faire entrer leurs toiles dans certains musées, ou à étudier toute publication faite à leur sujet. Leur collection fut incroyablement belle. Elle est le fruit d’un accord parfait entre les deux époux que ce soit culturellement, artistiquement, ainsi que d’un touchant et fidèle travail de mémoire que ce soit elle vis-à-vis de sa mère ou lui de son père.

« Les villas à Bordighera » 1884 Claude MONET (Musée d’Orsay à Paris)
« Portrait de Berthe MORISOT à l’éventail » 1874 – Edouard MANET (Palais des Beaux Arts à Lille) L’État a reçu ce tableau en dation en 1999. Il fut d’abord remis au Musée d’Orsay avant d’être mis en dépôt au Musée des Beaux Arts de Lille)
« Crispin et Scapin ou Scapin et Sylvestre  » Honoré DAUMIER 1884 env. (Musée d’Orsay à Paris)
 » Tivoli les jardins de la villa Boboli » 1843 Jean-Baptiste COROT (Musée du Louvre à Paris) – Corot a compté dans la famille compte tenu que c’était le peintre favori de la famille Rouart et que Berthe Morisot avait été son élève.
« Magnificat » 1909 Maurice DENIS (Collection particulière)

De leur vivant, ils offriront des tableaux à certains musées (Petit Palais, musée de Pau, au Louvre, à l’État)mais il est des œuvres dont Julie n’a pas voulu se séparer tant qu’elle était en vie. Ce seront ses enfants qui vont le faire. En effet, le fils de Julie, Denis a fait un legs magnifique au Musée Marmottant Monet . Celui-ci sera enrichi quelques années plus tard par une autre donation, celle de Julien (autre fils) . Il faut dire que Julie et son époux étaient très amis avec Hector Lefuel, premier conservateur du musée, ceci explique, en conséquence, le choix du legs.

Ernest meurt en 1942. Pour lui rendre hommage elle organisera une exposition des tableaux de son époux. Malheureusement, bien peu de personnes vont s’y intéresser, sauf le conservateur du musée d’Albi, Charles Bellet, à qui elle offrira un tableau pour le remercier. Elle décède à son tour en 1966. Tous deux sont inhumés au cimetière de Passy.

Le romancier, essayiste, chroniqueur et académicien français Jean-Marie Rouart, né en 1943, est le petit-neveu de Julie Manet. Il a baigné toute sa vie dans le monde de l’art et de la peinture. Tout comme elle qui a couché sur papier ses Mémoires, sous forme de journal, de 1893/95 jusqu’à son mariage en 1900, il a rédigé un livre de souvenirs paru en 2000 à savoir Une jeunesse à l’ombre de la lumière.

 » Julie écrivant  » Ernest ROUART (Collection particulière)

Les ADAM – La sculpture en héritage …

En collaboration avec le Musée du Louvre, le Musée des Beaux Arts de Nancy nous donne l’occasion d’aller à la rencontre d’une très talentueuse famille : les Adam qui, comme l’indique l’intitulé de l’affiche, a eu la sculpture en héritage. Franchement, si vous le pouvez, c’est une rétrospective à ne pas manquer, d’une part c’est la première qui est consacrée à cette fabuleuse et féconde dynastie lorraine, tous nés à Nancy, la plus importante du XVIIIe siècle, sur trois générations, des virtuoses, et d’autre part elle vous permet de voir plus d’une centaine de leurs fabuleux chefs-d’œuvre.

Les prêts viennent de grandes institutions muséales de France, Allemagne et Italie. L’expo, très lumineuse, se déroule selon un parcours chronologique en divers espaces réservés à chacun des sept membres de cette famille, lesquels ont reçu en héritage la technique, la beauté, le réalisme, la délicatesse, la sensibilité, la virtuosité; Tous ont eu la sculpture ancrée en eux et une grande passion pour cet art : Jacob Sigisbert Adam – Lambert Sigisbert Adam – Nicolas Sébastien Adam – François Michel – Pierre Joseph Michel et Claude Michel dit Clodion.

Elle avait été reportée en raison de la pandémie, a repris au mois de septembre, et se tient jusqu’au 9 janvier 2022. Elle a reçu le label Exposition d’intérêt national de la part du Ministère de la Culture. Une distinction qui se donne assez rarement.

Ce qui est magnifique c’est de pouvoir admirer cette incroyable évolution stylistique qui les caractérise. Et franchement je suis ravie qu’une expo puisse leur rendre hommage car jusque-là et mis à part celle réservée à l’un d’entre-eux (Clodion) en 1992, eh bien triste est de constater que cela n’avait pas été fait. Certes, les noms de ces sculpteurs peuvent être méconnus, mais certaines de leurs œuvres ont , j’en suis persuadée, déjà retenu, un jour, votre attention.

Tout a commencé avec le fondateur de la dynastie : Jacob Sigisbert Adam (1646/1747) : reconnu et apprécié en tant que grand sculpteur de son époque, le patriarche fut spécialisé dans figurines et bustes en terre cuite. Il a reçu de nombreuses commandes du duc de Lorraine, Léopold, ainsi que de son épouse Élisabeth qui était la nièce de Louis XIV . D’ailleurs Jacob a travaillé pour le roi Soleil et pour Louis XV. Il a eu sept enfants.

On peut encore, de nos jours, voir sa maison à Nancy (57 rue des Dominicains), une petite pépite achetée en 1712. Il la fera reconstruire huit ans plus tard et sculptera, lui-même, sur la façade, des superbes bas-reliefs et statues inspirés par les dieux de la mythologie.

 » Saint Joseph béni par l’enfant Jésus » Terre cuite datant du début du XVIIIe siècle – Jacob Sigisbert ADAM (Musée des Beaux Arts de Nancy)
 » Léopold de Lourraine » Jacob Sigisbert ADAM Vers 1720 Terre cuite (Palais des Ducs de Lorraine-Musée Lorrain à Nancy)

Lambert Sigisbert Adam (1700-1759) est le fils ainé de Jacob. Nul ne peut contester qu’il fut un virtuose époustouflant dans son domaine, avec une maîtrise incroyable dans la sculpture du marbre. Ses pièces sont dotées d’un grand réalisme, d’expressivité et d’un merveilleux sens du détail .

Il a débuté avec son père avant de partir étudier à l’Académie de France à Rome où il est resté dix ans. Sur place il a reçu le protectorat du cardinal de Polignac qui était l’ambassadeur de France près du Saint Siège.

Avec ses frères Nicolas Sébastien et François Gaspard, ils ont séjourné durant très longtemps chez des éminentes personnalités de l’Église romaine. Ensemble ils ont énormément travaillé, pour le Cardinal, sur la restauration de statues antiques de la Rome sous César et qui sortaient des fouilles qui avaient cours à l’époque. Lui-même a également participé à des grands chantiers pontificaux.

Ce sculpteur doué, prix de Rome en 1723 a toujours été fasciné par l’œuvre du Bernin et , du reste, son travail témoigne de cette admiration qui a très certainement influencé son propre travail.

Lorsqu’il rentrera en France, les louanges reçues en Italie, et son talent, lui permettront de recevoir une attention toute particulière du roi qui lui passera de nombreuses commandes notamment pour le château de Versailles. En collaboration avec son frère Nicolas Sébastien, il créera le groupe sculpté Le triomphe de Neptune et Amphitrite que l’on peut voir dans le bassin de Neptune du parc de Versailles.

Si vous avez été au musée du Louvre, vous avez probablement dû déjà voir sa magnifique et célèbre sculpture La poésie lyrique qui lui fut commandée par la marquise de Pompadour pour son château de Bellevue. Elle date de 1752.

« La poésie lyrique » Lambert Sigisbert ADAM 1752 (Musée du Louvre / Paris)  » Cette figure est le moment d’un enthousiasme poétique : c’est une femme nue couronée de lauriers et qui a des ailes sur la tête. Elle regarde le ciel d’où elle reçoit le feu qui produit les pensées qu’elle est prête à écrire sur le livre des Fastes du roi qu’elle tient dans la main gauche soutenue aussi d’un laurier sur lequel elle se penche pour écrire. Du pied du laurier sort la rivière Hypocrène et de l’autre sont groupés des livres, une trompette et la couronne destinée aux poètes fameux. » Explication de l’artiste à propos de cette sculpture.
« Neptune calmant les flots irrités » (ou Neptune calmant la tempête) 1737 env. marbre – Lambert Sigisbert ADAM (Musée du Louvre à Paris – C’est avec cette sculpture qu’il a été reçu à l’Académie royale de peinture et de sculpture – C’est elle qui illustre l’affiche de l’exp)
 » Buste de Neptune  » 1727 – Marbre – Lambert Sigisbert ADAM (Château Sanssouci à Postdam)
 » Buste de Amphitrite  » marbre 1727 Lambert Sigisbert ADAM (Château Sanssouci à Postdam)
 » L’air  » marbre / Fait partie de sa série les Quatre Éléments 1737-1746 – Lambert Sigisbert ADAM (Collection particulière)
 » Jeune fille à la sandale  » marbre 1735 – Lambert Sigisbert ADAM (Böde Museum à Berlin)

Nicolas Sébastien Adam : tout aussi doué que son frère avec lequel il travaillera notamment pour la réalisation de cascades et bassins au château de Versailles, fera carrière en France. Il sera, lui aussi, reçu et loué à l’Académie royale de sculpture et peinture. C’est un artiste infiniment talentueux . Il émane de son travail de la pureté, de la finesse, de la délicatesse et un lissé merveilleux. Ces qualités lui permettront l’obtention de très importantes commandes pour les résidences royales, des édifices religieux.

Il atteindra le succès, en 1747, lorsqu’il réalisera le monument funéraire de Katarzyna Opalinska, épouse du roi de Pologne Stanislas Leszczynski, tous deux parents de la reine de France Marie Leszczynska qui avait épousé LouisXV. Ce monument se trouve en l’Église Notre-Dame du Bon Secours à Nancy.

En France, il ne sera admis qu’assez tard à l’Académie royale de sculpture. Cela se fera avec Prométhée déchiré par un aigle en 1762

Monument funéraire de Katarzyna Opalinska par Nicolas Sébastien ADAM
« Prométhée déchiré par un aigle  » 1752 Marbre Nicolas Sébastien ADAM (Musée du Louvre à Paris)

François Gaspard Adam : Le don de la sculpture a également coulé dans les veines du benjamin de la fratrie. Il a étudié, au départ, avec son père. Puis, comme ses frères, il s’est rendu à Rome. De retour à Paris, il se classera, quelques années plus tard, second au Prix de Rome, ce qui lui vaudra de retourner dans la ville éternelle et d’être pensionnaire à la Villa Médicis.

En 1747, il deviendra le premier sculpteur du roi de Prusse, Frédéric II, et réalisera des œuvres sublimes pour le château de Sanssouci à Postdam. Il restera en place jusqu’en 1760. C’est là-bas que l’on peut vraiment voir l’étendue de son travail sculptural.

« Minerve » 1760 Marbre – François Gaspard ADAM (Château de Sanssouci à Postdam)
 » Mars  » 1764 marbre François Gaspard ADAM (Château Sanssouci à Postdam)

Après le père et les fils, viennent les neveux : François – Pierre Joseph et Claude MICHEL . Ils sont les fils de Anne Adam (fille de Jacob) avec un sculpteur Thomas Michel.

Deux deux premiers fils on sait vraiment très peu de choses, si ce n’est qu’ils ont été formés par leur oncle Lambert. Par ailleurs, lorsque François Gaspard décèdera, on fera appel à son neveu François pour lui succéder, voire même terminer certaines pièces, à la Cour de Postdam. Malheureusement, il ne se révèlera pas aussi passionné et assidu que son talentueux tonton et le roi de Prusse lui demandera de bien vouloir retourner en France.

De retour dans son pays, il rejoindra son frère Pierre Joseph et, ensemble, travailleront beaucoup la terre cuite.

« Jeune femme couchée lisant » 1780 Pierre Joseph MICHEL (Musée des Beaux Arts de Nancy)

Claude MICHEL dit CLODION : Si tous les autres sont restés quelque peu méconnus, Clodion en revanche va être celui qui sera le plus  » célèbre « . Il va se former, au départ, dans l’atelier de son oncle Lambert, puis rejoindra celui d’un autre sculpteur connu Jean-Baptiste Pigalle. Il obtiendra son brevet, ce qui lui permettra de partir, comme les autres, parfaire sa formation à Rome, notamment satisfaire des commandes s’inspirant de l’antique.

Lorsqu’il revient en France, il ouvrira son propre atelier. La capitale est en pleine effervescence dans la construction d’hôtels particuliers. Clodion va être souvent sollicité pour les ornementer avec des décorations assez monumentales, ainsi que des somptueux bas-reliefs.

Par ailleurs, il va se spécialiser dans des sculptures en terre cuite, notamment des bacchantes, des nymphes, des faunes, et autres satyres. Il va, de plus, exceller dans l’art de petits monuments pour honorer la mémoire d’animaux qui comptaient dans la vie de certaines personnes et il le fera avec des pièces pleines de sensibilité mais aussi d’humour.

« Léda et le cygne  » terre cuite 1770 – Claude MICHEL dit CLODION (Musée du Château Montaigu à Jarville)

Ilya RÉPINE : peindre l’âme russe …

«  De toutes mes misérables forces je tâche d’incarner mes idées dans la vérité. La vie qui m’entoure m’émeut trop, me travaille sans répit, m’appelle à mon chevalet. La réalité est trop cruelle pour y broder la conscience tranquille des motifs insolites.J’aime surtout l’art ! Il est toujours et partout avec moi : dans la tête, dans le coeur, dans mes plus profondes aspirations. Les heures matinales que je lui consacre sont les meilleures de ma vie. Dans ces heures-là, il y a tout : la joie et l’amertume. » Ilya RÉPINE

 » Autoportrait  » 1887 Ilya RÉPINE (Galerie nationale Trétiakov à Moscou)

En partenariat avec la Galerie Tretiakov de Moscou, et au travers d’environ 120 tableaux ( prêts de grandes institutions muséales russes et finlandaises) le Petit Palais nous propose une très intéressante et magnifique répartie en différentes salles (14) :  » Ilya RÉPINE – Peindre l’âme russe jusqu’au 23.1.2022.

Ilya Répine est un important peintre russe du XIXe siècle, très nationaliste, toujours apprécié et populaire dans son pays voire même, n’ayons pas peur des mots : c’est une star avec une carrière très longue puisqu’elle a duré 60 ans ! Il est reconnu là bas comme étant le peintre le plus important du mouvement réaliste russe (portraits, scènes de genre, scènes historiques) , lequel était opposé au romantisme. Il fut un grand maître des formes, de la lumière et de la couleur.

Réputé pour avoir été un travailleur acharné dans sa peinture, on l’a surnommé le Sanson de la peinture parce que cette dernière englobait ses racines, ce qu’il était, sa condition modeste, ses idées, ce qu’il émanait de sa personnalité à savoir un mélange de douceur et de violence. Il s’est intéressé aux souffrances du peuple et picturalement parlant il a merveilleusement su capter tout ce qui faisait l’âme de son pays, sa profondeur, son passé, son histoire, son présent, son avenir. Il a montré beaucoup d’empathie vis-à-vis de ceux qui souffraient.

Il a su évoquer la ferveur religieuse, le quotidien des paysans les plus humbles, les légendes populaires, les saisons aussi. Un mélange de vie difficile, de tendresse, de lyrisme, de fierté nationaliste, etc…. et malgré son exil en Finlande, il continuera dans ce sens sans jamais que rien n’altère sa créativité et tout ce qu’il ressentait au fond de lui. C’est tout un ensemble de ces choses qui a fait de lui sa force à la différence de beaucoup d’autres peintres russes.

En France, par contre, et comme dans d’autres pays occidentaux, il est assez méconnu, d’où l’intérêt de cette exposition . Il se présente lui-même comme le prodigieux palpeur de l’âme humaine. Il a beaucoup aimé peindre les gens ordinaires dans leur quotidien, avec leurs problèmes, leurs difficultés, tout simplement parce que, de par ses origines modestes, il s’est senti proche d’eux. Il n’a pas voulu pour eux une peinture qui puisse les embellir d’une quelconque façon parce que leur beauté était justement d’apparaitre tels quels.

Il a traversé de grands évènements historiques et politiques dans son pays : l’abolition du servage par Alexandre III, les actes révolutionnaires de 1905 et 1917 , toute l’incompréhension du peuple, l’assassinat du tsar, la première guerre mondiale, le passage de la Russie des tsarine à l’URSS tout autant de sujets historiques qui l’ont touché personnellement et qui ont fait l’objet de nombreux tableaux. Bien qu’à l’écoute des souffrances du peuple russe, il a aussi honoré certaines commandes des tsars , notamment Alexandre III.

 » Alexandre III recevant les doyens des cantons dans la cour du palais Pétrovski à Moscou  » 1886 Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)
« Les cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie  » Ilia RÉPINE (le peintre recevra un prix pour ce tableau à l’Exposition universelle de 1893. Il fut acheté par le tsar Alexandre III ) – ( Collections du Musée d’État russe à Saint-Pétersbourg)
 » La nouvelle Constituion  » 17 Octobre 1905  » – Ilya RÉPINE -(Collections du Musée d’État russe à Saint-Pétersbourg)

En dehors de ses talents de peintre, il va se révéler être un formidable écrivain, un excellent dessinateur, et un sculpteur également. C’est un artiste qui n’a eu cesse d’être dans le questionnement afin de se renouveler. Il deviendra aussi, plus tard, un éminent pédagogue.

Grand portraitiste, très prolifique dans ce genre . Il s’est même essayé aussi à l’autoportrait. Ses portraits sont vraiment magnifiques parce qu’ils sont empreints de profondeur. Il a peint des personnalités diverses et variées (popes, vagabonds, militaires, tsars, médecins, compositeurs, peintres, écrivains, cantatrices, banquiers, etc etc…) que ce soit sous la forme de dessins à la plume, au crayon de couleur, mais aussi bien sur à la peinture, et ce avec toujours beaucoup de sensibilité. Le portrait restera toujours pour lui une discipline majeure.

« Visage, l’âme de l’homme, le drame de la vie, les impressions de la nature, et le sens de sa vie, l’esprit de l’histoire : c’est notre sujet  » I.R.

« La baronne Varvara Ikskül Von Hildenbandt » (une femme de Lettres, éditrice. Elle faisait partie des personnalités très en vue à Saint-Pétersbourg) – 1889 – Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)
 » Alexeï Pisemski  » (Romancier et dramaturge. Une personnalité importante du réalisme russe) 1880 – Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)
 » La Tsarevna Sophie Alexeïevna  » (fille du tsar Alexis. Elle a régné à la mort de son père puis sera destituée par son demi-frère Pierre le Grand ) – 1879 – Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)

Le sous titre de l’exposition définit tout à fait son travail :  » peindre l’âme russe  » , oui c’est cela, il a cherché à sonder l’âme des personnes qui ont posé pour lui et on peut dire qu’il a véritablement apporté un grand renouveau dans ce genre en Russie. Même lorsque certains de ses tableaux vont choquer, et furent entourés de scandale, comme par exemple les Haleurs de la Volga, l’opinion publique continuera de l’apprécier. Il créera encore la polémique lorsqu’il présentera une toile montrant Ivan le Terrible assassinant son fils. C’était mal venu parce qu’à l’époque le pouvoir tsariste n’était pas au mieux. Du reste, en 1885, Alexandre III va interdire que le tableau soit exposé, lequel tableau sera même vandalisé à deux reprises.

« Les Haleurs de la Volga » 1870/1873 Ilya RÉPINE (Musée d’État russe à Saint-Pétersbourg) En France on a intitulé cette toile, par erreur Les Bateliers de la Volga. Il va passer un temps à les regarder . C’étaient des hommes très rustres, n’accordant pas leur confiance facilement, mais il réussira à se faire accepter pour pouvoir les peindre.
« Ivan le Terrible et son fils Ivan le 16 novembre 1581) 1885 Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)

Il est né en 1844 à Tchougouïev en Ukraine, c’est là qu’il a passé toute son enfance. . Son papa Efim était un ancien militairet devenu marchand de chevaux. C’était un homme infiniment proche de la nature. Sa maman Tatiana était maîtresse dans une petite école rurale où les enfants des paysans venaient apprendre à écrire et à compter . C’est elle qui n’a pas manqué de l’intéresser aux grands noms de la littérature russe et fera de lui un intellectuel. Il vient d’une famille assez modeste. Il a très jeune côtoyé la vie difficile des paysans, le servage, les saisons, la religion orthodoxe. Tout cela a forgé non seulement son esprit mais également son art futur.

Le peintre avec sa mère et son frère

Il a commencé sa vocation de peintre dans un atelier topographique puis a rejoint l’atelier d’un maître spécialisé dans les icônes. Dans sa jeunesse, il s’est fortement intéressé aux processions religieuses. Par la suite, il a accordé de l’importance à l’Évangile , à la prière , a voyagé en Terre sainte pour se rapprocher de l’image du Christ, de son combat, de ses souffrances. .Et pour autant ses relations avec la religion orthodoxe ont été étranges, complexe, et un jour, comme Tolstoï il s’en écartera.

« Golgotha » 1921/1925 Ilya RÉPINE (Collections de la Princeton University Art Museum à Princeton)
 » La procession religieuse dans la province de Koursk » 1881/1883 Ilya RÉPINE ( Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)

En 1863, il passera le concours d’entrée à l’Académie impériale des Beaux Arts de Saint-Pétersbourg. Il réussira un an plus tard à y entrer en tant qu’auditeur libre. Il en ressortira presque huit ans après, auréolé d’une médaille d’or et d’une bourse. L’art académique avait une place prépondérante dans cette institution, mais ce n’était pas là sa vocation de peintre. Bien sur, au départ, il a peint ce qu’on lui enseignait, mais de par son caractère très indépendant, il a souhaité se tourner vers quelque chose de plus réaliste, audacieux, émotionnel et humain.

A l’académie des Beaux Arts il a étudié avec une grande personnalité du monde pictural russe à savoir Ivan Kramskoï, fondateur du groupe des Ambulants, lequel prônait la liberté de l’art. Les tableaux de Répine font souvent référence aux inégalités de la société russe, à ses réflexions profondes sur la condition humaine.

Sa première reconnaissance picturale se fera en 1870. Deux noms ont compté dans cette reconnaissance : 1) Pavel Trétiakov, collectionneur et galériste, qui s’est beaucoup intéressé à ses portraits tellement réalistes et lui a passé de nombreuses commandes. Cette notoriété naissante lui permettra de recevoir des demandes impériales 2) celui qui deviendra un grand ami, et pour lequel il éprouvera toujours un immense respect parce que capable de savoir lui faire des compliments comme des critiques justifiées, à savoir l’éminent critique Vladimir Stassov. C’est lui qui va le conseiller de rejoindre le mouvement des Ambulants .

Les Ambulants ce sont des peintres engagés, patriotes, avec un style très réaliste. Au départ, ils étaient 14 issus de l’Académie Impériale ayant refusé catégoriquement de peindre un sujet sur la mythologie imposé pour pouvoir passer un concours de l’Institution. Ils ont préféré un sujet plus en phase avec l’actualité de leur pays. Leur rebellion va faire qu’ils ne recevront plus d’aide financière de l’Académie. Du coup ils ont formé un groupe (un artel) Chaque exposition (ambulante) de ce groupe représentait un évènement dans le pays. Leurs engagements picturaux étaient fort appréciés par les écrivains notamment Tolstoi et Dostoïevski, mais aussi les sculpteurs et les compositeurs.

Le groupe des Ambulants en 1888 : debout de gauche à droite : Beggrov- Doubovskoi – Chichkine – Maximov – Brioullov – Posen – Larochenko – Savitski – Nevrev – Makovski – Répine – Miassoiedov – // Assis de gauche à droite : Kisseliov – Volkov – Kouindji – Vasnetsov – Kouznetzov – Lemokh – Klodt – Prianichnikov – et Bodarevsky
Ilya Répine avec le critique d’art Vladimir StasSov et l’écrivain Maxim Gorki
« Portrait de Vladimir Stassov » 1889 – Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)
« Portrait de Pavel Trétiakov » 1901 Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)

C’est à cette époque (1872) qu’il se marie avec Véra Alexeïevna. Ils auront quatre enfants : Véra, Nadia, Youri et Tatiana. . Sa famille va lui inspirer des toiles superbes de son bonheur, touchantes, pastorales, lyriques, tendres. Tableaux d’un certain bonheur certes, mais pas l’entente parfaite avec son épouse : elle aime rester à la maison, s’occuper des enfants et lui est très attirée par les jolies femmes. Ils se sépareront en 1887.

« Le repos » (Portrait de son épouse Véra) 1882 Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie Trétiakov à Moscou)
 » Portrait de Youri Répine enfant  » son fils 1882 – Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou) Ce tableau illustre l’affiche de l’expo.
« Libellule » Portrait de sa fille Véra à l’âge de 12 ans – 1884 Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)
 »Portrait de Nadia Répine » sa deuxième fille. 1881 – Ilya RÉPINE (Collections du musée Radichtchev à Saratov)

Bien qu’il ne se soit jamais engagé en politique, il suivait, avec intérêt, ce qui se passait à ce niveau là dans son pays, car, bien qu’il ait des origines ukrainiennes, il s’est ,malgré tout , toujours senti russe. . Il avait une opinion bien tranchée sur la politique et n’hésitera pas à faire savoir qu’il soutenait, avec ferveur et enthousiasme les idées progressistes de la révolution , mais, pour autant, il ne changera jamais sa propre idéologie.

D’un point de vue purement artistique, il ne s’est pas cantonné à un mouvement plus qu’à un autre, il s’est nourri de différentes tendances, tout comme il s’est entouré d’artistes divers que ce soit des musiciens, des écrivains, des peintres qui n’avaient pas obligatoirement les mêmes idées que lui. Il a prôné l’union des arts, ce qui a fait de lui une personnalité qui a, comme je l’ai dit en début de cet article, beaucoup compté dans la scène artistique de son époque en Russie.

Il a fréquenté les cercles intellectuels et littéraires russes . Anton Tchekov l’a énormément admiré. Il fut l’ami de Léon Tolstoï, s’est rapproché un temps de Serge Diaghilev, mais le trouvant beaucoup trop moderne pour lui, il s’en détachera. Il n’adhèrera pas d’ailleurs à tous les mouvements picturaux dits modernes qui viendront : futurisme, symbolisme, cubisme et autres Il a été également proche de grands compositeurs russes comme Moussorgski notamment qui fut lui aussi un ami . Répine a été un inconditionnel fan et réciproquement Moussorgski admirait beaucoup le peintre.

« Modeste Moussorgski » 1881 – Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou) – Le compositeur était alcoolique et souffrait d’une profonde dépression nerveuse suicidaire. Le tableau a été peint quatre jours avant qu’il ne décède. Il sera vendu afin que le peintre puisse faire ériger un monument funéraire en hommage à Moussorgski
« Mikhaïl Glinka composant l’opéra Roussian et Ludmila  » 1887 Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou) – Le tableau fut réalisé après la mort du compositeur
 » Alexandre Glazounov  » 1887 – Ilya RÉPINE (Collections du Musée d’État russe de Saint-Pétersbourg)

J’ai cité Tolstoï . Ce dernier a fait partie de ses proches. Il est venu visiter l’atelier du peintre en 1880. Tolstoï a 52 ans et Répine 36 ans. A partir de là, tous deux vont partager une très grande amitié qui va durer jusqu’à la mort de l’écrivain . Il l’a très souvent représenté. Le fréquenter a permis qu’il acquiert une certaine réputation et lui a permis de se tourner vers l’écriture. Il a, d’ailleurs, rédigé de nombreux essais, des textes sur ses pensées, et n’a pas manqué également d’illustrer des textes sur la Russie écrits par d’autres.

Ils ont aimé partager, tous deux, de très longs entretiens sur la vie, la mort, la religion, mais également tout ce qui avait attrait à la nature, les riches, les pauvres, l’injustice, l’engagement, la proximité avec le peuple etc…… une seule sujet sera sensible entre eux car opposé : l’art. Tolstoï ne le voyait absolument pas comme quelque chose de nécessaire, alors qu’il l’était pour Répine. Toutefois, cette divergence de point de vue n’a en rien altérer leur amitié. Elle a donné naissance à différents portraits de Tolstoï.

Tolstoï et Répine vers 1907
« Léon Tolstoï’ 1887 – Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou)

Répine s’est intéressé à l’impressionnisme français lorsqu’il est resté à Paris de 1873 à 1876. Grâce à la bourse obtenue de l’Académie impériale, il part en voyage avec son épouse : Italie d’abord, puis à Paris -. Il y avait dans la capitale , à cette époque, une communauté d’artistes russes et c’est donc tout naturellement qu’il partagera l’atelier de l’un d’entre eux. Pour gagner de l’argent, vivre et manger, il exécutera de nombreux portraits.

C’était alors un jeune peintre. Il avait assisté à une exposition d’Édouard Manet dans la capitale française, puis en 1874 naissait l’impressionnisme. On peut dire que cela fut le point de départ de cette envie de peindre la vie quotidienne des russes, et lui a permis de découvrir la peinture en extérieur, l’attrait de la couleur et l’influence de la météo sur elle. Il a, également, passé deux mois en Normandie, une région qui va l’enthousiasmer. Après quoi, il rentrera en Russie avec tout ce qu’il avait retenu de ce mouvement.

 » Paris m’a été d’une grande utilité . Je ne peux le nier. Les jours sont plus clairs et le travail marche. » I.R.

 » Le café parisien  » 1875 – Ilya RÉPINE (Collections du Musée d’Art d’avant-garde à Moscou)
 » Le vendeur de nouveautés à Paris  » 1873 Ilya RÉPINE (Collections de la Galerie Nationale Trétiakov à Moscou)

Lorsqu’il rentrera en Russie, va se poser à Moscou, se verra attribuer le titre d’académicien là où il a fait ses études à savoir l’Académie impériale des Beaux Arts de Saint Pétersbourg. Il y reviendra en 1892 en tant qu’enseignant, puis deviendra le directeur de l’atelier de peinture durant treize ans de 1894 à 1907. Il effectuera, à nouveau, de nombreux voyages à partir de 1900.

C’est durant l’un d’entre eux qu’il rencontre à Paris en 1900 celle qui deviendra sa seconde épouse : l’écrivaine Natalia Nordman, dont il disait souvent qu’elle était l’amour de sa vie. En 1903, ils partent vivre à Kuokkama, en Finlande, à une cinquantaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg, dans une propriété qu’il avait acquise là-bas en 1899 , Les Pénates. Même éloigné, il s’intéresse aux évènements qui se passent en Russie comme l’abdication du tsar en 1918, l’installation d’un autre régime etc…

 » Natalia Nordman  » ( sa seconde épouse) 1900 – Ilya RÉPINE (Finnish National Gallery Alteneum Art Museum à Helsinki)

Avec son épouse, ils organisaient des réceptions chaque mercredi. On pouvait y croiser Maxim Gorski, Alexandre Glazounov, Vladimir Stassov) Anatoly Lyadov et tant d’autres . Natalia n’a que faire des nombreuses femmes peintres qui viennent solliciter son époux et auxquelles il ne reste pas insensible. Elle règne en maîtresse de maison absolue, ce qui fait dire à beaucoup de personnes que c’est une femme autoritaire et tyrannique.

Tuberculeuse, elle va partir, un jour vers un climat plus adapté pour elle en Suisse. Elle ne reviendra pas car elle meurt seule là-bas en 1914. Véra, une des filles issues de son premier mariage, viendra s’occuper de lui.

Répine et son épouse Natalia devant un tableau du peintre, représentant Tolstoï et sa femme

En 1917, la Finlande va se détacher de la Russie et devenir un territoire indépendant – Du coup, il deviendra alors un exilé russe . La nouvelle URSS en place va vouloir récupérer son peintre, lui fera différents appels pour retourner en Russie, Staline enverra même une délégation de peintres pour essayer de le convaincre . Malgré les grosses difficultés financières auxquelles il fait face, son état de santé, il ne souhaitera pas répondre favorablement .

Kuokkala, où se trouvait sa maison, était , à une époque, dans le grand-duché de Finlande, lequel était rattaché à l’Empire russe. Lorsque la Finlande deviendra indépendante, Kuokkala sera annexée à l’URSS en 1944, et portera, quatre ans plus tard, alors le nom de Repino en hommage au peintre.

« Paysage d’hiver » 1903 – Ilya RÉPINE (Finnish National Gallerie-Ateneum Art Museum à Helsinki)

Vers la fin de sa vie, il va rédiger ses Mémoires en collaboration avec le poète, critique, écrivain et journaliste Kornei Tchoukovski. Elles seront publiées en 1937. Il va mourir en 1930 à l’âge de 86 ans entouré de ses enfants . Il travaillait dans un atelier non chauffé, avec des mitaines aux mains et il a pris froid. Il est enterré, selon sa volonté , dans le parc de sa maison.

Depuis son décès, quatre musées ont vu le jour : celui de sa maison Les Pénates (qu’il avait légué à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg) et trois autres en Russie, Ukraine et Biélorussie.

 » Le Gopak danse des cosaques zaporogues  » Ce sera son dernier tableau entre 1926 et 1930 – Faute de moyens, il le peint sur du linoléum parce qu’il ne peut plus acheter de toile. (Myra Collection)

Thierry MUGLER – Couturissime …

 » Depuis toujours, je suis fasciné par le plus bel animal sur terre : l’être humain. J’ai utilisé tous les outils qui étaient à ma disposition pour le sublimer : la mode, la mise en scène de spectacles, les parfums, la photographie, la vidéo. La mode a été un vrai véhicule émotionnel et artistique dans les années 1970/1980 et 1990. Le look était extrêmement important. C’était un vrai jeu, mais ça ne l’est plus. J’ai poussé la mode jusqu’à son maximum, mais aujourd’hui la création est limitée par l’argent, le marketing, et le rythme fou des collections …. Je ne suis pas un homme qui regarde le passé, mais le MBAM et Nathalie Bondil ont été les premiers à me proposer de mettre en scène mes créations et imaginer ensemble une vision artistique globale, libre et réinventée. Je me suis donc plongée dans cette aventure créative ! Aujourd’hui, un très beau chapitre s’ouvre à nous avec Paris, ville qui m’a ouvert ses bras et le Musée des Arts Décoratifs qui est pour moi le plus beau des écrins. » Thierry MUGLER

C’est une très grande rétrospective qui nous est proposée par le Musée des Arts Décoratifs de Paris sur Thierry Mugler, artiste pluridisciplinaire, polyvalent avant-gardiste en bien des domaines, toujours aux frontières du réel et de l’extravagant, grand couturier, styliste, créateur de parfums cultes, mais aussi un metteur en scène, réalisateur (pour ses propres campagnes de pubs) et un photographe. C’est un peu un savant fou, un homme absolument à fond dans l’utopique. .

Il va toujours au-delà des apparences, là où on ne l’attend pas. Un créateur audacieux, novateur, avec un imaginaire sans limite, toujours dans l’énergie, à la recherche de nouveautés, un extravagant audacieux, irrévérencieux, aimant mélanger les genres, bref on aime ou on aime pas, mais il reste un artiste marquant . Ses défilés de mode (environ 80) furent spectaculaires, sensationnels, et ils sont restés dans les mémoires. Certains furent mêmes légendaires, de véritables shows ! Et dans ce domaine, il fut le premier à inviter des stars sur ces podiums.

« Mes visions n’ont pas de limites, mon seul rêve est de transporter, envouter et fasciner l’esprit humain  » T.M.

A la demande de l’administrateur de la Comédie Française, il a signé, il y a quelques années, les costumes de Macbeth de Shakespeare qui fut donné dans la Cour du Palais des Papes à Avignon. Pour ce faire, un budget énorme(le plus gros de l’institution) lui avait été alloué d’ailleurs. Il a également créé des clips mémorables pour des chanteurs, notamment pour celui de George Michael (Too funky) , des courts métrages pour Canal +, des costumes pour le spectacle du Cirque du Soleil, pour la comédie musicale Émilie jolie, les concerts de Bowie, Beyoncé, Sylvie Joly, Diana Ross, Céline Dion, Liza Minelli, Lady Gaga, Mylène Farmer… etc … et qui n’a pas oublié le fameux costume au col mao que Jack Lang portait en 1985 à l’Assemblée Nationale de Paris et qui a fait scandale lorsqu’il est entré, ainsi vêtu, dans l’hémicycle !

Il a travaillé avec de très grands noms de la photo : Helmut Newton, Bruce Weber, Sarah Moon, Paola Kudacki, Paolo Rovesi, David La Chapelle, Pierre & Gilles, Herb Ritts, Ellen Von Unwerth , Guy Bourdin, Richard Avedon, Dominique Issermann, Patrick McMullan, et divers autres … J’ai d’ailleurs fait le choix d’illustrer mon article avec leurs superbes photos.

Collection Monaco 1998 – Tenue Thierry MUGLER – Photo Helmut NEWTON
‘Eva Erzigova Coulisses d’un défilé » 1992 – Tenue Thierry MUGLER – Photo Ellen VON UNWERTH
« Kim KARDASHIAN 2019 » Tenue Thierry MUGLER – Photo Alix MALKA
 » Beyoncé Tour  » 2009 Thierry MUGLER – Photo Patrick MCMULLAN
« Madonna Life Magazine » 1986 Collection Hiver Russe Prêt à Porter Thierry MUGLER – Photo Bruce WEBER
« Céline Dion 2019 » Corset Thierry MUGLER – Photo Paola KUDACKI
 » Cher pour Vanity Fair  » 1990 Thierry MUGLER – Photo de Herb RITTS
Slam Lady GAGA 2009 Paris – Fait partie de la collection  » Les Insectes  » bustier brodé de perles – Thierry MUGLER
Collection Prêt-à-Porter Automne-Hiver 1995/96 – Robe Thierry MUGLER – Photo Daniel SIMON
Robe collection Les Insectes Haute Couture 1997 Thierry MUGLER / Photo Dominique ISSERMANN
 » Collection Music-Hall » Thierry MUGLER – Photo Alix MALKA

Cette expo vous fait entrer dans un monde complètement fou, spectaculaire, imaginaire. Elle s’intitule Thierry MUGLER – Couturissime et elle se tiendra jusqu’au 24.4.2022 – Soit environ 150 tenues, robes, costumes de scènes etc…, des superbes photos, documents, archives, vidéos de clips, bien sur ses parfums dont le merveilleux Angel, couvrant la période allant de 1973 à 2001. Elle se présente sur deux étages, en différentes salles thématiques.

Durant longtemps, il refusait catégoriquement d’être le sujet d’une exposition retraçant les quarante années de son parcours. Et puis la première a vu le jour, avec son accord, en 2018 au Musée des Beaux-Arts de Montréal (Canada). Elle s’est envolée pour Rotterdam et à Munich avant de s’interrompre pour les problèmes liés au virus, et enfin arriver dans la capitale française.

Ce fils de médecin est né en 1948 à Strasbourg. Enfance solitaire. Il dit s’être beaucoup ennuyé et avoir trouvé refuge dans sa passion pour le dessin, la danse classique et l’architecture intérieure, qui lui permettait de fuir le monde . C’est ainsi qu’il entre en 1962, dans le Ballet de l’Opéra national du Rhin en tant que danseur professionnel. En parallèle, il suit des cours de décoration intérieure à l’École supérieure des Arts Décoratifs de sa ville natale. Cinq ans plus tard, il décide de se rendre à Paris pour intégrer, si possible une troupe de danse contemporaine . C’est à cette époque qu’il commence à dessiner des vêtements.

Alors débute pour lui, dans la capitale, une vie de bohème à Saint Germain des Près, avec des petits boulots pour vivre. Pas évident de vouloir s’affirmer en tant que styliste lorsque l’on est complètement inconnu. Il vend ses croquis à des marques comme par exemple Cacharel ,et réussit à se faire engager pour créer des vêtements dans une boutique branchée. Dès le départ, ce sont des tenues originales, manteaux longs et grosses carrures aux épaules. Il surprend, mais on aime.

Première collection en 1973 : Café de Paris. Succès. Elle sera suivie de beaucoup d’autres tout aussi surprenantes les unes que les autres. Trois ans plus tard il collabore avec Helmut Newton pour sa première campagne publicitaire. Sur les conseils avisés du photographe, il se lancera lui-même dans la photo et réalisera sa propre campagne en 1976. En 1978, ouverture de sa première boutique, Place des Victoires à Paris(2e arr.) et quasiment dix ans après, il fête l’anniversaire de cette dernière, avec l’incroyable show du Zénith de Paris qui a présenté 350 tenues, 60 mannequins et 6000 spectateurs !

 » Pour moi la mode a été une mise en scène quotidienne avec les femmes comme héroïnes. Je chercher à les sublimer. Il ne s’agissait pas de mes fantasmes, comme la presse a pu le dire à maintes reprises, mais d’un besoin de révéler leurs forces enfouies, leur puissance. Je les aimais et je voulais leur rendre hommage. En mode, j’ai toujours penser au processus entier. J’emmenais mes collections vers une véritable scénarisation, je concevait le casting, le jeu, la musique, la chorégraphie. La mode est sa propre philosophie. Un jeu, une surprise, une carte de visite. Cela s’applique à l’élégance, où il s’agit d’être en harmonie avec le contexte. C’est là sa première définition. Il faut penser à la météo, à l’occasion, à l’image que vous voulez donner de vous-même. Cela s’accompagne du langage du corps. Parfois, certains personnes ne donnent aucune indication vestimentaire au sujet de leur personne, et c’est une sorte de manipulation . Finalement, l’élégance doit faire partie d’une réflexion plus large : si vous êtes en manteau de fourrure au Sahara, vous n’êtes pas élégant. L’éthique est une composante considérable.  » T..M.

L’aventure continue avec la première collection en 1992 et la sortie du parfum Angel. Il est propriétaire de sa propre usine de fabrication pour les vêtements du prêt-à-porter. Il devient membre de la Chambre syndicale de la Haute Couture de Paris. La collection de 92 est arrivée à une époque où l’art de la mode s’endormait un peu. Il va la réveiller avec un premier défilé organisé autour de la piscine de l’hôtel Ritz de Paris. Elle s’intitulera Les Cow-boys : femmes à moto, habillées de cuir, corsetées, cuissardes. La pièce maîtresse sera le fameux bustier Harley Davidson qui devra sa célébrité au clip Too Funky de George Michael. Ce sera tellement incroyable qu’il ne manquera pas de se faire remarquer

 » Bustier Harley Davidson  » qui est apparu Clip Too Funky 1992 Tenue Thierry MUGLER – Photo Patrice STABLE
Collection Cow Boy 1992 Thierry MUGLER -Photo Ellen Von UNWERTH

Il a voulu que les femmes de ses collections soient plutôt futuristes, super héroïnes, sexuelles, sulfureuses, irrévérencieuses, extravagantes, si possible avec des silhouettes robotiques ou carrément carrossées ( Collection Hiver Buick hommage aux voitures des années 50 aux Etats Unis et dans ce domaine à l’inventeur de la Cadillac, Harley J .Eal) tailles fines, corsetées, faisant bien ressortir la poitrine, vêtues souvent de latex, de PVC, de caoutchouc, de chrome, de résine, de plexiglas ou de métal fondu, coiffées de perruques fluos ou de grands chapeaux etc.. il n’a pas lésiné sur tout cela. On baigne dans la science fiction, le futurisme assumé, la femme robot dite libérée ! Certains n’y voient plus totalement de la mode, mais de l’art.

Vogue USA 1996 – Collection Anniversaire des 20 ans / Thierry MUGLER -Photo Helmut NEWTON

Il a beaucoup choqué dans la mode à une époque où les défilés étaient très traditionnels. Les siens furent de véritables spectacles offerts au public. Tout y était à la fois amusant et hallucinant : les vêtements, la scénographie, la chorégraphie, la musique. Il a voulu une mode libre, provocante, instinctive, inédite, basée, dit-il, sur la nature, la beauté plurielle, l’être humain. Il n’y a pas de message particulier et surtout pas politique.

Sous son côté extravagant, passionné par les extrêmes à un point tel qu’il n’a pas hésité à se transformer lui-même : à la suite d’un grave accident de gymnastique au visage, il décide de subir un relooking total avec au programme chirurgie esthétique, corps remusclé à l’extrême, tatouages, implants, lifting (personnellement, je trouve sa transformation assez désolante) – Beaucoup disent que derrière cet homme extravagant, il y a un homme pudique, un mélomane averti et une personne érudite.

Les bestiaires de Mugler, que l’on peut voir dans l’une des salles de l’expo, ce sont des femmes aux allures d’insectes, d’oiseaux, de papillons de reptiles, avec des inspirations qu’il dit venir, entre autres, du tableau de Botticelli La naissance de Vénus, mais aussi des films La Mouche ou Microcosmos. Tout y passe : des antennes, des carapaces, de très grosses lunettes pour donner l’impression des yeux des mouches. On hallucine, mais le succès commercial est là.

Collection « Les insectes » Haute Couture 1997 Thierry MUGLER / Photo Patrice STABLE
Collection Les Insectes Haute Couture 1997 / Thierry MUGLER -Patrice STABLE
Le papillon noir / Thierry MUGLER – Photo peinte réalisée par PIERRE & GILLES
Collection Les Insectes 1997 Thierry MUGLER – Photo Patrice STABLE

Il n’en restera pas là dans le fantastique puisqu’il y partira pour un ailleurs qui le sera tout autant, avec une collection qui restera dans les mémoires grâce à une robe incroyable, représentant une créature hybride : la célèbre Chimère (la plus chère de l’histoire) . Il s’agit d’une robe-sirène, réalisée avec la collaboration du corsetier Mr Pearl et du maître sculpteur Jean-Jacques Urcun.

 » Robe Chimère  » Thierry MUGLER, en collaboration avec Mr PEARL et Jean-Jacques URCUN : il s’agit d’une robe fourreau, armure métal, écailles brodées de cristaux, diamants fantaisie, plumes et crins de cheval. Elle a nécessité des heures de travail – Elle est considérée comme une œuvre d’art – C’est elle qui illustre l’affiche de l’expo.

En 2001, fatigué par le rythme stressant qu’il mènait dans le monde de la mode depuis presque vingt ans, et malgré le succès, il décide de se retirer. La Maison sera rachetée, pour la majorité des parts, par les Cosmétiques Clarins. Il a fait ses adieux à la mode, en 2002, avec le défilé Les Fauves, décidant de se lancer à fond dans le spectacle et les costumes de scène , ne plus être Thierry Mugler mais Manfred T. Mugler. Son style en a inspiré plus d’un dont John Galliano, Dolce Gabbana, ou Alexander McQueen.

En 2020, L’Oréal fait l’acquisition des parfums et de la mode de la Maison Mugler.

Parmi les différentes salles de l’expo, il y a bien sur celle qui parle de son célébrissime parfum ANGEL, créé en 1992, et son flacon en cristal poli, en forme d’étoile, rechargeable afin d’être accessible au plus grand nombre (une première !), et pour ce faire il a été créé la Fontaine Mugler, présente dans toutes les parfumeries.

« Le parfum, selon moi, fait partie des outils à notre disposition pour apporter de la magie dans le quotidien des gens. Il complète l’univers d’une personne, l’aura quelque part. C’est la touche finale. L’idée de créer un parfum gourmand est quelque chose que je voulais depuis toujours, avec du chocolat et de la barbe à papa. En créant un parfum, je cherchais un lien qui unirait, le plus possible, les êtres humains à travers l’amour et l’enfance, et créait un objet mythique. Après des centaines d’essais, Angel a été créé  » T.M

Le flacon a été dessiné par l’artiste Jean-Jacques Urcun et réalisé par les Verreries Brosse. La forme étoile n’a pas été facile à obtenir et a nécessité deux ans de travail, de la technique, avec un moule rotatif créé tout spécialement pour arriver à ce résultat. Pourquoi une étoile me direz-vous ? Explication de Mugler :  » L’ange est le messager qui met en relation le ciel et la Terre. Chaque étoile a son ange gardien et chaque femme est un ange. »

La couleur bleue entoure l’étoile Angel. Elle non plus n’a pas été facile à obtenir et qu’il décrit ainsi :  » ce bleu se trouve à ce point de rencontre insaisissable entre mer et ciel dans l’infini de l’horizon « 

Le parfum a pu voir le jour grâce au nez célèbre de Olivier Polge. On pourrait dire qu’avoir du nez est une affaire de famille chez les Polge compte tenu du fait que son papa, Jacques, fut celui de la Maison Chanel. Mugler avait fait appel à de nombreux parfumeurs pour la création de son parfum qu’il voulait gourmand, addictif, sensuel, voluptueux, sucré, chocolaté, et visionnaire etc… et tous avaient refusé. Polge a relevé le défi et avec lui le parfumeur Olivier Cresp. Pour pouvoir recréer ce parfum d’enfance, de chocolat, de bonbon et de barbe à papa dont se souvenait Mugler, il a été utilisé une molécule mise au point par un laboratoire suisse pour l’industrie alimentaire, lequel l’utilise notamment pour ses arômes caramel, praline et fruits confits à savoir d’Ethyl-maltol.

Nombreux furent les essais pour arriver à l’obtenir (plus de 600 semble t-il). Noix de coco, melon, ananas, Bergamote, et mandarine en notes de Tête – Miel, Fruits rouges, mûre, prune, jasmin, abricot, pêche, orchidée, muscade, rose, muguet en notes de Cœur – Vanille, fève Tonka, ambre, santal, caramel, chocolat et patchouli en notes de Fond. C’est un parfum unique en son genre et le plus vendu dans le monde !

 » Jerry Hall pour Angel  » 1995 Photo Thierry MUGLER

 » Je ne veux surtout pas être passéiste. Le dicton  » le bonheur c’est une bonne santé et une mauvaise mémoire » me convient tout à fait. Le passé ne sert qu’à une seule chose : tirer des leçons, c’est tout. C’est vers demain qu’il y a du bon et qu’il faut aller. Ce pour quoi il faut travailler. Mes rêves du futur ne changent pas beaucoup. Je traverse des périodes plus ou moins opaques ou obscures. Je vis ces visions comme une énergie qui me parle et que je veux transmettre. Il suffit d’avoir une technique de vie et de physique pour pouvoir capter cette lumière, la garder constante, telle une pile atomique qui s’accumule et que l’on nomme amour. J’essaye de rendre hommage à ces forces qui nous dépassent, tout comme la notion de perfection qui est un travail d’humilité au service de quelque chose de divin, qui est là pour nous rappeler que personne n’est parfait mais que les possibilités sont infinies. Cela me convient très bien car je n’aime pas les barrières. Je veux tout vivre.  » Thierry MUGLER