Nous sommes tous gens du voyage …

 » Nous sommes tous gens du voyage. Et ce voyage est la vie. Nous traversons l’un après l’autre des pays où les perspectives et les aventures ne se comparent pas entre elles, où change jusqu’à la perception que nous avons des êtres, des choses, du temps et de l’espace. Ces pays ont leurs villes, leurs campagnes, leurs monts, leurs mers, et les cols vertigineux qui les séparent en font des territoires autonomes dont l’exploration successive constitue l’existence humaine. Cette traversée, nous ne l’effectuons pas seuls, mais, bon gré mal gré, avec la caravane de la génération avec laquelle nous nous sommes mis en marche et dont les rangs iront s’éclaircissant jusqu’au terme. Tantôt pleine d’ardeur, elle nous porte de son élan ; tantôt rétive et incertaine, elle nous grève de son anxiété. » Christiane SINGER (Écrivaine, essayiste et romancière française – Extrait de son livre Les âges de la vie)
 

Un visage …

 » Il y a une quantité de gens, mais il y a encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Il y a des gens qui gardent un visage pendant des années ; naturellement, il s’use, se salit, se casse à l’endroit des rides, il se détend comme des gants qu’on a portés en voyage. Ce sont des gens simples et économes ; ils n’en changent pas, ils ne les font même pas nettoyer. Ce visage est encore assez bon, prétendent-ils, et qui leur démontrerait le contraire. On se demande évidemment, puisqu’ils ont plusieurs visages, ce qu’ils font des autres. Ils les mettent de côté. En réserve pour leurs enfants. Mais il arrive aussi que leurs chiens sortent avec. Et pourquoi pas, d’ailleurs ? Un visage en vaut un autre.
Il y a d’autres gens qui changent terriblement vite de visages. Ils les essaient les uns après les autres et les usent. Ils ont d’abord l’impression qu’ils en ont pour toujours ; mais ils ont à peine quarante ans qu’ils n’en ont plus. Cela comporte naturellement sa part de tragédie. Ils ne sont pas habitués à ménager leurs visages ; leur dernier est percé en huit jours ; en plusieurs endroits, il est mince comme du papier et on voit peu à peu le dessous, le non-visage, et ils sortent avec cela.  » Rainer Maria RILKE (Écrivain autrichien)

visage craig paul NOVACK
 » Visages  » – Graig Paul NOVACK

Les arbres …

 » Les arbres sont des sanctuaires. Qui sait leur parler, qui sait les écouter, peut apprendre la vérité. Ils ne prêchent pas l’apprentissage et les préceptes, ils prêchent sans décourager par les détails, l’ancienne loi de la vie. Les arbres bruissent donc le soir quand le doute qu’engendrent nos pensées puériles nous étreint. Les arbres ont des pensées longues, des pensées au souffle lent et reposantes, tout comme ils ont des vies plus longues que les nôtres. Ils sont plus sages que nous tant que nous n’avons pas appris à les écouter. Mais dès que nous avons appris à écouter les arbres, la brièveté, la rapidité et la précipitation enfantine de nos pensées fait jaillir en nous une joie incomparable. Quiconque sait écouter les arbres n’a plus envie d’être un arbre. Il ne veut pas être autre chose que ce qu’il est. C’est cela, être chez soi. C’est cela, le bonheur  » Hermann HESSE ( Romancier, poète, peintre et essayiste allemand puis suisse. Extrait de son livre Arbres : Réflexions et poèmes)

L’amitié …

 » L’amitié est une force dont nul ne peut prétendre pouvoir se passer. On a besoin d’amis, comme on a besoin de manger, de boire ou de dormir. L’amitié, c’est un peur la nourriture de l’âme : elle ravitaille le cœur, elle sustente l’esprit, elle nous comble de joie, d’espoir et de paix. Elle est la richesse d’une vie. Et le gage d’une certaine idée du bonheur.  » Barbara ABEL (Auteure belge – Extrait de son livre Derrière la haine)

Éloge de la main …

 » Au moment où je commence à écrire cet éloge de la main, je vois les miennes qui sollicitent mon esprit, qui l’entraînent. Elles sont là, ces compagnes inlassables, qui, pendant tant d’années, ont fait leur besogne, l’une maintenant en place le papier, l’autre multipliant sur la page blanche ces petits signes pressés, sombres et actifs. Par elles l’homme prend contact avec la dureté de la pensée. Elles dégagent le bloc. Elles lui imposent une forme, un contour et, dans l’écriture même, un style. Elles sont presque des êtres animés. Des servantes ? Peut-être. Mais douées d’un génie énergique et libre, d’une physionomie – visages sans yeux et sans voix, mais qui voient et qui parlent. Certains aveugles acquièrent à la longue une telle finesse de tact qu’ils sont capables de discerner, en les touchant, les figures d’un jeu de cartes, à l’épaisseur infinitésimale de l’image. Mais les voyants eux aussi ont besoin de leurs mains pour voir, pour compléter par le tact et par la prise la perception des apparences. Elles ont leurs aptitudes inscrites dans leur galbe et dans leur dessin: mains déliées expertes à l’analyse, doigts longs et mobiles du raisonneur, mains prophétiques baignées de fluides, mains spirituelles, dont l’inaction même a de la grâce et du trait, mains tendres.

La main est action: elle prend, elle crée, et parfois on dirait qu’elle pense. Au repos, ce n’est pas un outil sans âme, abandonné sur la table ou pendant le long du corps: l’habitude, l’instinct et la volonté de l’action méditent en elle, et il ne faut pas un long exercice pour deviner le geste qu’elle va faire. Les grands artistes ont prêté une attention extrême à l’étude des mains. Ils en ont senti la vertu puissante, eux qui, mieux que les autres hommes, vivent par elles…Ces mains toutes seules vivent avec intensité. Quel est ce privilège ? Pourquoi l’organe muet et aveugle nous parle-t-il avec tant de force persuasive ? C’est qu’il est un des plus originaux, un des plus différenciés, comme les formes supérieures de la vie … » Henri FOCILLON (Historien de l’art, français – Extrait de son livre Éloge de la main/1934)

Tableau de SINTO RISKY

Le silence à deux …

« Apprendre à contempler. Rien dire. Rester dans le silence. Mais pas n’importe quel silence ! Il y a toute une gamme de silences : des graves, les aigus, des intenses. Il y a le silence qui cache l’absence et le vide ; il y a le silence parce qu’on n’ose pas ; il y a le silence parce qu’on ne veut rien dire, ou qu’on s’en fiche ; il y a le silence parce qu’on ferme les yeux et qu’on ne veut pas s’occuper de ce qui ne nous regarde pas : tout ça, c’est pas des beaux silences.

Moi, je parle des silences à étoiles, des silences à deux, avec des signes et des messages et des sculptures de connivence, un silence moelleux et rond comme de la tendresse, et grisant comme de l’amour. Un silence dense, la danse d’un silence….
Les amoureux n’aiment rien tant que le silence. C’est drôle : c’est quand ils ne disent rien qu’ils s’entendent le mieux.  On reconnaît l’amour véritable à ce que le silence de l’autre n’est plus un vide à remplir, mais une complicité à respecter. » François GARAGNON (Écrivain et éditeur français – Extrait de son ouvrage Jade et les sacrés mystères de la vie )

silence à deux

Inconsolable et gai …

 » J’admire profondément celui qui a trouvé cette phrase extraordinaire : « L’homme est un animal inconsolable et gai ». Comment peut-il avoir pensé à ça ? C’est une formule de génie absolu. On ne peut pas vivre si l’on n’est pas gai. Même si rien ne va, il y la gaieté. On pourrait appeler ça la joie de vivre, la joie d’être. Et inconsolable, on l’est. Oui, on est complètement inconsolable. Alors, je fais avec les deux… »Jean-Jacques SEMPÉ dit SEMPÉ (Illustrateur français / Extrait de son livre Un peu de Paris et d’ailleurs)

Jean-Jacques SEMPÉ dit SEMPÉ 1932/2022

Les gens qui rient …

 » Je succombe toujours aux gens qui rient. Les gens qui rient m’introduisent un instant dans leur propre tribu. Qu’est-ce qu’un rire après tout ? Un explosion d’enfance partagée. C’est dans le rire que l’humanité nivelle ses différences et efface ses rides. »Monique PROULX (Écrivaine québécoise, animatrice de théâtre, professeure de français et agent d’information. Extrait de son livre Le cœur est un muscle involontaire.)

Photo de Alain DEJEAN (Avec Romy SCHNEIDER & Alain DELON)