Dame et enfant sur la terrasse … Berthe MORISOT

 » Dame et enfant sur la terrasse des Morisot « (ou femme et enfant au balcon) 1871/1872 (Collection privée)

 » Cette simple scène de la vie familiale donne lieu à un tableau très moderne quant au point de vue et à la perspective choisis, à la composition et à l’attitude des personnages. Edma Pontillon, sœur de l’artiste, et leur nièce Paule Gobillard sont dans le jardin des parents Morisot, rue Franklin, qui dispose d’une terrasse.

Les deux modèles tournent le dos, seule Edma, penchée en avant, légèrement tournée vers sa nièce, présente son profil. Elle est accoudée au balcon comme pour mieux attendre, mais aussi parler ou mieux écouter Paule. Toutes deux semblent espérer l’arrivée d’une tierce personne, sans doute la mère de Paule, à moins que ce ne soit une voiture qui les conduira en promenade. L’élégante tenue d’Edma, en robe de soie noire avec chapeau à plumes qui lui tombe sur le front, une ombrelle à la main, et celle de l’enfant, indiquent qu’elles vont sortir.

La composition est audacieuse et très impressionniste. La balustrade de la terrasse est en diagonale. Le sol et la balustrade occupent plus de la moitié de la peinture. A droite, la scène est coupée par un gros pilier sur lequel est posé une corbeille de fleur dont on ne voit qu’une petite partie. A la diagonale orientée vers le haut à gauche s’oppose une autre diagonale, non tracée et incomplète, qui va de l’enfant au dôme des Invalides, donnant une impression de profondeur. A la masse du pilier à droite qui oblige à regarder vers le lointain sur la gauche, répond la robe d’Edma qui replace le regard vers Paule ou vers le paysage.

Cette scène prise sur le vif bénéficie d’un éclairage tout particulier, impossible s’il s’agissait d’un balcon vu depuis l’intérieur de la maison. La maison de la rue Franklin, sur les bords de la colline de Chaillot, domine un peu Paris tout en étant en pleine campagne. A l’époque, ni ce quartier, ni l’autre côté de la Seine, les abords du Champ-de-Mars, ne sont encore construits, d’où la vue sur des champs et des jardins.

Berthe Morisot a très minutieusement préparé cette toile importante par plusieurs études préparatoires dont une seule aquarelle nous est parvenue. Elle a ensuite reporté sur la toile son modèle à l’aide d’un quadrillage, tout en apportant quelques modifications pour équilibrer les couleurs et les tons. Le passage de l’aquarelle à la toile lui occasionne beaucoup de soucis. Elle s’en ouvre dans une lettre à Edma :  » Elles me donnent du mal et s’alourdissent sensiblement avec le travail, puis comme arrangement cela ressemble à un Manet. Je m’en rends compte et en suis agacée. ». En effet, il y a une certaine ressemblance avec une œuvre de Manet peinte en 1871 Sur une galerie à colonne. Les personnages, accoudés et de trois quarts, regardent dehors. Chez Manet les constructions ne permettent pas une vue aussi dégagée que celle de Berthe Morisot. Dans ce tableau de Morisot, l’artiste est dans le jardin situé à l’arrière de la maison, et comme ses modèles, regarde le paysage depuis ce point de vue.

 » Sur une galerie à colonne  » (ou Oloron Sainte-Marie) Edouard MANET ( Fondation Bührle à Zurich / Allemagne

Il y a rapprochement entre les œuvres des deux artistes, inspiration et influence réciproques. Comme l’observera avec justesse Henri Nocq au lendemain du décès de Berthe Morisot :  » Elle ne chercha pas à copier son illustre parent ; trop artiste pour pasticher quoique ce soit, elle comprit que la leçon donnée par les grands peintres, est avant tout d’indépendance et d’honnêteté artistique. » Hugues WILHELM (Écrivain français)

La condition humaine …

 » La condition humaine  » René MAGRITTE

 » Magritte expliqua ainsi son tableau : «  je plaçais devant une fenêtre vue de l’intérieur d’une chambre, un tableau représentant exactement la partie du paysage recouverte par ce tableau. L’arbre représenté par ce tableau cachait donc l’arbre situé derrière lui hors de la chambre. » Il étudie délibérément le rapport paradoxal entre une image représentée et ce qu’elle cache.

Le spectateur doit partir du principe que cette peinture de paysage est ce que l’on voit en réalité par la fenêtre. Illusion d’optique volontaire, le chevalet et le châssis constituent le point central du tableau, à la fois concrètement, au sein de la composition et sur le plan de l’objectif de la peinture.

Pour Magritte, la réalité était avant toute une question de perception des choses. Si le spectateur ne peut voir le modèle concret qui est représenté, il doit trouver par lui-même ce qu’il se passe. Magritte écrira que, comme dans la vie, le temps et la distance perdent leur importance à mesure que la perception passe au premier plan.

Le paysage peint sur le châssis est représenté de la même manière que le paysage que l’on voit par la fenêtre. En démontrant les contradictions entre les espaces tridimensionnels ( ou la réalité ) et l’espace bidimensionnel de la toile qui sert à la représenter, Magritte créa une ambiguïté entre espace réel et illusion spatiale.

Tout au long de sa carrière, Magritte s’en tint à une palette vive mais douce, sans les couleurs extravagantes du fauvisme, ni les pigments terre du cubisme de Braque. Ce tableau représente à la fois un cadre intérieur et un cadre extérieur, avec des couleurs chaudes pour l’intérieur et des tons vifs pour figurer la lumière du jour à l’extérieur.

La représentation directe de l’inexpliqué doit beaucoup à l’expérience de Magritte dans le domaine publicitaire. Le style simple, descriptif et l’emploi fluide et retenu de la peinture, trouve leur origine dans le besoin de la publicité. Pour lui le message d’une peinture était bien plus important que la méthode employée pour le créer. » Susie HODGE (Historienne de l’art, artiste, journaliste spécialisée en art pictural)

L’amandier en fleurs … Pierre BONNARD

 » En 1920, celui qui affirma déjà du haut de ses 24 ans n’être d’une aucune école, découvre Le Cannet. Conquis par cet havre de paix qui répond à sa recherche de tranquillité, de nature et de hauteur, Bonnard passe chaque hiver dans diverses maisons qu’il loue,  puis finit par acheter sa maisonnette en 1927, avenue Victoria, dominant la baie de Cannes, avec, au loin, le massif de l’Estérel qu’il baptise Le Bosquet et dont il fait modifier les ouvertures pour que, depuis l’intérieur, la nature soit visible de partout. Il plante un amandier dans son jardin qu’il admire tous les jours en se levant. Chaque année, lors de la floraison de cet amandier, il ne peut s’empêcher de le peindre.  » A chaque printemps, il me force à le peindre  » dira t-il. Il réalise différentes toiles de son amandier dont sa dernière œuvre, achevée quelques mois avant sa mort. C’est dans ce charmant pigeonnier, selon les mots de son ami Matisse, que Bonnard s’éteint.

Cette dernière œuvre, commencée l’année précédente, est restée inachevée en raison du décès du peintre en 1947. Bonnard travaille sur ce tableau jusqu’à la fin , ne cessant de le perfectionner en y ajoutant toujours plus de bleu, toujours plus de fleurs. Perfectionniste, le peintre considérait  qu’un tableau n’était jamais fini. Il allait même jusqu’à se rendre dans les musées où ses tableaux étaient exposés, muni de ses pinceaux, d’une boite de couleurs pour les rectifier, y apporter quelques retouches, rectifier une nuance de vert sur un feuillage, à l’abri des regards du gardien. Peintre intimiste et contemplatif, le coloriste de talent pouvait retoucher inlassablement une œuvre jusqu’à plus de cent fois. La veille de sa mort, il demande même à son neveu Charles Terrasse de rectifier avec du jaune, le vert en bas à gauche de sa dernière toile. Celui-ci s’exécute, effaçant au passage une partie de la signature du peintre.

Ce qui fait le charme de Pierre Bonnard, c’est la présence, derrière la palette vive et lumineuse, d’une angoisse et de mystère donnant aux scènes de vie irradiantes de couleurs, une autre dimension. Ainsi dans la peinture de l’artiste, l’amandier revêt une signification particulière. Un lien très profond unit Bonnard à son jardin qu’il considère comme un Paradis et comme le prolongement de son atelier. Et l’amandier est l’arbre du renouveau. L’aspect anthropomorphique de l’arbre a permis à certains historiens de l’art d’y voir des auto-portraits. En effet, l’amandier symbolise l’immortalité et la solidité.

Comme dans toutes les autres versions, l’amandier occupe la quasi totalité de la toile où il déploie la majesté de sa floraison. Sur presque toute la surface, les fleurs blanches offrent un éclat particulier, accentué par une symétrie verticale centrale du tronc, mais aussi par le contraste des gammes de couleurs entre le haut et le bas du tableau : le bleu du ciel, la floraison avec des couleurs claires ( blanc, rose, mauve), le tronc et les branches en noir et blanc , puis le jardin avec des teintes plus denses ( verts, jaunes, rouges) . Bonnard joue également avec les lignes : celles brisées du tronc et des branches, la ligne verticale du tronc, la ligne horizontale du jardin. La touche est légère, aérienne et rapide, comme pour traduire l’éclosion du printemps. Nul empâtement dans cette toile composée avec des jeux de transparences et d’opacités.  » Sabine MABE ( Auteur, journaliste française sur l’Art dans la revue  Arts Magazine)

 » Amandier en fleurs  » 1947 Pierre BONNARD

La répétition de ballet … Edgar DEGAS

 » La répétition de ballet  » – Edgar DEGAS

 » La fièvre du ballet romantique qui s’emparait du Tout-Paris lorsque Edgar Degas peignit ce tableau en 1873, n’était pas uniquement suscitée par l’élégance et la grâce aérienne des danseuses sur scène. A l’époque, il était de bon ton, pour les riches oisifs de la capitale, d’avoir un liaison amoureuse au théâtre, tandis que pour beaucoup de jeunes filles la danse représentait le seul moyen d’échapper à la pauvreté. Intitulé La répétition de ballet, cette toile de 65 sur 81 centimètres se trouve aujourd’hui au musée d’Orsay de Paris.

Apparu dans les années trente et quarante du XIXe siècle, le ballet romantique dominait encore les théâtres de la capitale lorsque Degas réalisa cette toile en 1873. En littérature et en peinture, le romantisme cédait la place au réalisme. En Italie, un chorégraphe essayait de traduire par la danse des évènements de son temps comme la construction du tunnel des Alpes. Rien de tel à Paris. Le public tenait à ses habitudes. En ne peignant que des danseuses et aucun danseur, le peintre suivait le goût de son temps. De nouvelles impulsions ne furent données au ballet qu’à Saint-Pétersbourg quand on dansa sur une musique de Tchaïkovsky, et il fallut attendre le XXe siècle pour qu’un danseur soit de nouveau acclamé.

Degas a dessiné les croquis de ce tableau à partir de l’une des premières loges. La toile elle-même fut réalisée dans son atelier. Sans doute le théâtre de la rue Le Peletier avait-il déjà brûlé lorsque l’article peignit La répétition de ballet. Comme sur toutes les autres scènes, on avait utilisé ici aussi les dangereuses torches alimentées par le gaz. L’éclairage s’effectuait à partir de la rampe et Degas indique celle-ci par un trait clair.

A l’époque Degas approchait de la quarantaine et ne faisait nullement partie des soupirants des ballerines. Bien au contraire, car il vivait retiré dans son atelier comme dans une cellule de prison. L’artiste qui aimait la solitude, resta célibataire toute sa vie. Il aurait déclaré un jour : Un peintre n’a pas de vie privée.

Dans la Répétition de ballet les jeunes filles assises ou debout, se comportent comme si personne ne les observait : elle bâillent, se grattent, s’étirent, sont naturelles et s’abandonnent aux exigences de leur corps. C’est ce charme des jeunes filles qui fascinent Degas. Il le découvrit chez celles qui attendaient leur entrée en scène et aussi dans des moments de bonheur, et à un autre niveau, chez celles qui dansaient. Ce n’était plus alors le charme inné, mais un tout nouveau charme, celui de l’artiste, de la ballerine qui s’oubliant elle-même se donne toute entière à son art.  » Rose-Marie et Rainer HAGEN( Tous deux sont auteurs d’ouvrages sur l’Histoire de l’Art et fournissent de très intéressantes explications sur des œuvres d’art. Elle est suisse et il est allemand)

Tête de Saint Jean-Baptiste … Auguste RODIN

« Tête de Saint Jean-Baptiste  » Auguste RODIN

 » La plus ancienne version connue de la tête de Saint Jean-Baptiste fut exposée en 1889, l’année où Rodin achevait les Bourgeois de Calais. Ici se rencontrent le goût très moderne du fragment, tel que le cultive le sculpteur et une iconographie ancienne tirée du Nouveau Testament. Salomé, fille d’Hérodias, avait demandé la tête de Saint Jean-Baptiste à son père. Celle-ci lui fut livrée sur un plateau avec la décollation du saint, si l’on en croit les Évangiles de Marc et de Matthieu.

Très souvent illustré aux XVe et XVIe siècles, cet épisode invitait au pathos et à la morbidité. Au contraire, il émane de l’œuvre de Rodin une profonde sérénité. Le visage du saint est poli avec douceur et sensibilité, ce qui tend à gommer légèrement son aspect ascétique. Sa surface lisse forme un délicat contraste avec sa chevelure ondulante, dont les mèches dessinées par des sillons ténus.

Cette composition a donné lieu à de nombreuses versions en marbre et en bronze. Celle-ci a été réalisée par le praticien Jacques Barthélémy en 1892 pour le peintre Léon Lhermitte.  » Jean-François LASNIER (Écrivain, journaliste)

Falaises de craie à Rügen …

 » La mer à perte de vue, les hommes au bord de l’abîme, leurs vêtements à l’ancienne, les imposantes falaises calcaires, témoins de temps immémoriaux. Le tableau du romantique Caspar David Friedrich (qui appartient à la Fondation Oskar Reinhart à Winterhur) propose bien plus qu’un simple paysage de l’Allemagne du Nord.

Friedrich se rendit maintes fois à Rügen pour dessiner. Il exécuta de nombreux tableaux d’après ses croquis, mais il n’a guère écrit sur l’île qui n’était pas encore reliée au continent. La vue sur les falaises fait partie des tableaux de paysage que l’on estimait peu à l’époque, où le sujet d’une œuvre comptait davantage que sa qualité. Si l’on cherche les idées de Friedrich, on s’aperçoit qu’il insiste sur tout ce qui est allemand, mais aussi sur le calme et le lointain. Dans ces falaises calcaires, les trois promeneurs se tiennent bien en évidence au bord du gouffre. Ce tableau ne représente pas là proximité, mais l’éloignement. L’obscurité du premier plan, la clarté du second plan, la ligne d’horizon, les arbres et les rochers sur les côtés, donnent l’impression d’une fenêtre ouverte sur l’infini.

Hormis le calme et l’infini, Friedrich a voulu représenter encore une chose dans ses tableaux : le passé. Il a peint des tombes mégalithiques, des églises gothiques, des ruines, des cimetières ou bien encore des falaises qui illustrent bien les grands mouvements géologiques de la nuit des temps. Ce retour vers le passé n’est pas uniquement motivé par des raisons politiques en ce qui concerne Friedrich. Il était un homme pieux et ses écrits indiquent bien que pour lui, Dieu se révélait dans la nature. C’est sa présence qu’il voulait montrer dans ses paysages, d’où sa recherche d’éternité et d’infini.

On a beaucoup spéculé sur l’identité des trois personnes au bord de la falaise. La femme pourrait être Caroline Friedrich avec qui le peintre entreprit son voyage à Rügen en 1818. L’un des deux hommes serait Friedrich lui-même, et l’autre peut-être son frère Christian qui accompagna, avec son épouse, le couple de jeunes mariés. Ou le peintre a t-il songé , pour le deuxième homme, à un ami. Pourquoi regarde t-il vers le bas ? et pourquoi la femme a t-elle le bras comme si elle voulait signaler quelque chose ou avertir ses compagnons ? Son chapeau a t-il roulé dans le ravin ? Le regard dans les profondeurs a t-il une signification symbolique ?

Qu’ils contemplent la lune, un sommet montagneux ou les flots à l’horizon, les personnages de Friedrich regardent bien souvent dans le lointain, comme l’homme à droite dans le tableau. Ils sont calmes, ils méditent et s’oublient peut-être eux-mêmes. On devrait en fait visiter l’île tout seul et s’abandonner à la nature. C’est en solitaire que l’on doit suivre du regard les voiliers voguant au loin sur le miroitement des flots depuis ces formidables falaises ….écrivait son ami Carl Gustav Carus.  » Rose-Marie & Rainer HAGEN (Tous deux sont auteurs d’ouvrages sur l’Histoire de l’Art et fournissent de très intéressantes explications sur des œuvres d’art. Elle est suisse et il est allemand)

« Falaises de craie à Rügen » – Caspar David FRIEDRICH

A la rencontre de : Jean-François MILLET

«  Quand vous peignez un tableau, que ce soit une maison, un bois, une plaine, un océan ou le ciel, songez toujours à la présence de l’homme, à ses affinités de joie, de souffrance avec tel spectacle. Alors une voix intime vous parlera de sa famille, de ses occupations, de ses inquiétudes. L’idée entraînera dans cette orbite l’humanité tout entière en créant un passage. En créant un paysage vous pensez à l’homme … En créant un homme vous pensez au paysage. » Jean-François MILLET (Peintre français)

 » Autoportrait  » 1841 Jean-François MILLET (Musée Thomas-Henry à Cherbourg/France)

Excellent dessinateur, pastelliste, peintre inventif, talentueux, réaliste, sensible, profondément humain, empreint de véracité, attentif à la justesse du geste. Sa peinture est teintée de nostalgie, d’émotion, de poésie. La modernité de sa touche a beaucoup influencé les impressionnistes.

Il est resté fidèle à ses origines paysannes, ce qui lui a occasionné pas mal de critiques de la part de ceux qui n’ont pas vraiment compris pourquoi il était tant attaché au monde rural. L’explication est claire : il est né dans ce monde -là, il ne l’a jamais oublié , et il en a apprécié infiniment la sérénité, la simplicité, l’humanité, la dignité. On le surnommera «  le peintre des paysans « , «  l’homme des bois « 

Millet est né en 1814 à Gruchy, un petit hameau bien tranquille situé  dans la commune de Greville-Hague (département de la Manche ) . Il est l’aîné des garçons au sein d’une famille qui compte huit enfants. Une famille paysanne pieuse, aisée et cultivée dans laquelle il reçoit une vie confortable et une bonne éducation. Il étudie le latin et on l’encourage à lire beaucoup, que ce soit du classique ou du contemporain, de Homère à Virgile, en passant par Shakespeare, Hugo, Montaigne ou Chateaubriand.

 » On y voyait rarement un étranger et il y régnait un tel silence que le gloussement d’une poule ou le caquetage d’une oie y faisait évènement  » disait Millet à propos de Gruchy.

Il fut berger lorsqu’il était enfant, puis travailleur aux champs jusqu’à l’âge de 20 ans. Il est bien certain que cette partie de sa vie à la campagne est fortement restée ancrée dans le coeur de celui qui a toujours clamé :  » Paysan je suis né, paysan je resterai. J’ai des choses à raconter et je les raconterai. Je suis touché par l’humain  ! «  .

Un lien très profond l’a lié à son village et à sa région, la Normandie. Il l’a quitté un jour, y est revenu plus tard , et lorsqu’il n’a pu le faire  c’est avec beaucoup de nostalgie qu’il y pensait tout comme à sa famille, notamment sa grand-mère ( et marraine ) Louise Jumelin qu’il a adoré et qui a été une personne  importante dans sa vie. Il a entretenu avec elle une relation privilégiée , a partagé un lien très complice. Elle a eu énormément d’influence sur lui. Ils se sont beaucoup écrit lorsqu’ils étaient séparés l’un de l’autre , une correspondance dans laquelle elle lui racontait tout de la vie à la ferme, au village, les saisons, les récoltes et lui rappelait sans cesse  de ne jamais oublier les principes d’éducation qui étaient les siens etc… Elle décèdera en 1849 et il en fut profondément affecté.

« Portrait de Louise Jumelin » – 1838 – Jean-François MILLET

Millet va, très tôt, développer un réel talent pour le dessin et son père qui aimait la peinture et qui , à ses heures, sculptait le bois et l’argile, va l’encourager . Il l’enverra à Cherbourg pour parfaire ce don chez Dumouchel et Langlois ( deux peintres locaux ) . Il y restera trois ans. A la mort de son père, plutôt que de revenir aider aux champs, sa mère et sa grand-mère souhaiteront qu’il poursuive sa passion.

En 1841, il obtient une bourse du conseil municipal de la ville et du conseil général ,  ce qui lui permettra de partir pour Paris , à l’école des Beaux Arts et l’atelier de Paul Delaroche qui ne l’apprécie pas vraiment. De son côté, Millet n’est pas très porté sur l’enseignement en atelier , il préfère nettement mieux se rendre dans les musées et copier les grands maîtres .

Il a tenté par deux fois d’obtenir le Prix de Rome mais échouera et perdra sa bourse. Il retourne à Cherbourg, fait des portraits pour gagner sa vie.

C’est là qu’il rencontre en 1841 celle qui deviendra sa première épouse : Pauline Ono qui, malheureusement, est de santé fragile et décèdera trois ans plus tard.

« Portrait de Louise ONO » 1843 Jean-François MILLET

En 1844, il fera connaissance de Catherine Lemaire qui restera à ses côtés jusqu’à la fin de sa vie et lui donnera neuf enfants : Marie, Louise, François, Marguerite, Emilie, Charles, Jeanne, Georges et Marianne. Il l’épousera en 1853 . Ils partent s’installer au Havre, avant de retourner vivre à Paris. C’est toujours l’époque des portraits mais également des nus quelques peu libertins un peu dans le style de Fragonard.

 »Portrait de Catherine LEMAIRE » Jean-François MILLET

Le temps passant, il va orienter sa peinture vers des sujets qui lui tiennent à cœur à savoir le monde paysan. Le Vanneur sera le premier d’une longue série sur ce sujet et  l’origine de ses célèbres toiles.

 » Le Vanneur  » – 1848 env. – Jean-François MILLET –  » Ce vanneur qui soulève son van de son genou déguenillé, et fait monter dans l’air, au milieu d’une colonne de poussière dorée, le grain de sa corbeille, se cambre de la manière la plus magistrale. » Théophile GAUTIER ( Romancier, poète et critique d’art français)

Le rythme stressant de la capitale, l’industrialisation toujours croissante et l’épidémie de choléra vont avoir raison de lui. Avec Catherine ils partent en 1849 pour Barbizon, près de la forêt de Fontainebleau. Un endroit qui va devenir un véritable havre de paix et où il restera jusqu’à sa mort.

Il y retrouve des peintres connus à Paris notamment Théodore Rousseau ( un des premiers à s’y installer, qui deviendra son ami  ) , mais aussi Narcisse Diaz, Charles François d’Aubigny, Louis Adolphe Hervier, Charles Jacque,  Constant Troyon, Jean-Baptiste Corot et fondera avec eux, avant l’impressionnisme,  le fameux mouvement artistique dit  » l’école de Barbizon  » qui va devenir le fief des peintres paysagistes  aimant travailler en extérieur  » sur le motif «  » , chevalet sous le bras et ( désormais ) tubes de peinture transportables !

Ce sont des auto-didactes ayant des personnalités très différentes les unes des autres : peintres paysagistes, peintres animaliers, peintres de genre, mais tous ont la passion de la nature en commun et tous cherchent d’en donner une représentation la plus réaliste possible.

La nature a représenté pour eux une sorte de refuge. Avec ces peintres on passe du paysage classique idéalisé d’autrefois à des paysages très lumineux qui changent au rythme des saisons, du temps, des heures … Ils seront rejoints par de nombreux autres artistes notamment des américains et des anglais, mais les impressionnistes  y viendront également, comme notamment  : Claude Monet ( qui peindra là-bas son célèbre  » Déjeuner sur l’herbe  » ), Frédéric Bazille, Alfred Sisley etc..

Arrivé à Barbizon avec sa compagne et trois de leurs enfants,  il s’installe dans une maison de village . Il loue une grange à un fermier pour y faire son atelier, mène une vie très simple,  cultive son jardin pour nourrir sa famille.

 » Le bouquet de marguerites  » – 1871 – Jean-François MILLET – Il a aimé aussi peindre les fleurs et les  arbres fruitiers quel qu’en soit l’aspect : fleuris au printemps, éclatant de fruits à la fin de l’été ou à l’automne et même dépourvus de tout en hiver.
 » Le jardin à Barbizon  » – Jean-François MILLET

C’est là qu’il peindra ses plus belles et célèbres toiles, dont, bien sur l ‘Angelus, dont il dira : «  C’est un tableau que j’ai fait en pensait comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne, pour dire l’Angelus pour ces pauvres morts, bien pieusement et le chapeau à la main.  »

« L’Angelus » – 1857/59 – Jean-François MILLET – Ce tableau sera légué à l’État français , en 1909, par son dernier propriétaire, à savoir l’homme d’affaires français Alfred CHAUCHARD. Il sera placé, dans un premier temps, au musée du Louvre, puis en 1986 au musée d’Orsay.

Probablement plus que ces collègues, Millet va beaucoup s’attacher aux paysages parce que pour lui ils sont rattachés à l’homme qui travaille la terre, mais également tout ce qui se rapproche de ses racines, la vie à la ferme, le monde rural avec en figures centrales : les paysans, hommes ou femmes, leur simplicité, leur humilité parce que comme il l’a souvent dit, c’est ce qui le touche le plus.

Des paysans authentiques, en sabots, qui travaillent la terre, plantent, sèment, bêchent, récoltent, barattent,  prient, se recueillent, s’arrêtent au son de l’Angelus , se reposent près des meules de foin, des vignerons, vendangeurs, bergers etc… des gens qui survivent dans un monde difficile.

 » Des glaneuses  » – 1857 – Jean-François MILLET 
« La baratteuse » 1866/68 Jean-François MILLET
 » Les planteurs de pommes de terre – 1862 Jean-François MILLET
 » L’homme à la bêche  » 1860 – Jean-François MILLET

Ce sont des oeuvres très humbles d’où se dégagent une grande tendresse. Sa peinture a été, en quelque sorte, une sorte d’hommage respectueux rendu à une couche sociale qui , pour lui, avait une grande importance car c’est elle qui  » nourrissait la France « . Il lui a rendu ses lettres de noblesse. Sa touche est empreinte de réalisme, de justesse, et a traduit des valeurs humaines auxquelles il a été très attaché.

Cette attirance pour le monde paysan n’a pas été compris.  Les critiques furent là, ce à quoi il répondait : «  mes critiques sont des gens instruits et de goût j’imagine, mais je ne peux me mettre dans leur peau et comme je n’ai jamais de ma vie vu autre chose que les champs, je tâche de dire, comme je le peux, ce que j’ai vu et éprouvé quand j’y travaillaisCeux qui voudront faire mieux ont certes la vie belle.  »

Il y a eu les détracteurs ( surtout en raison de sa peinture paysanne qui passe mal )  notamment dans les milieux officiels , mais il y a également ceux , dans les milieux artistiques et littéraires qui, à l’époque, furent des grands défenseurs de sa peinture comme : son ami et mécène Alfred Sensier, Paul Durand Ruel qui lui a acheté de nombreux tableaux ou Théophile Gautier, George Sand, Alexandre Dumas.

 » L’écho des campagnes, les églogues, les durs labeurs, les inquiétudes, les misères, les sérénités, les passions de l’homme voué au sol, il saura tout traduire. Le citadin s’apercevra un jour qu’on peut faire servir le travail au sublime, et faire surgir des actes les plus ordinaires de la vie un noble et grand spectacle. » Alfred SENSIER (Marchand, critique et historien d’art français)

«  Les partisans du réalisme le tiennent pour un romantique et pour un académicien, ce qui est la même chose à leurs yeux. Millet n’est rien de tout cela. Il cherche consciencieusement, dans le spectacle des hommes et des choses de son temps, les grandes lois qui ont guidé les maîtres et il les retrouve. Il les applique à sa façon. C’est là son originalité et sa force, une très grande originalité et une très grande force que personne, en France du moins, n’a eues avant lui, et que personne ne possède à côté de lui au même degré. » Théodore PELLOQUET ( Journaliste et écrivain français)

Sa carrière  a été faite de hauts et de bas  mais la notoriété est surtout venue à Barbizon.  Entre 1853 et 1870 il expose beaucoup, vend des tableaux (surtout aux américains ) , remporte des médailles de première et seconde classe, mais se constitue une petite collection en achetant  des toiles de peintres hollandais, des dessins de Delacroix, des estampes japonaises lors de ventes aux enchères, il voyage en France et il sera promu chevalier de la légion d’honneur.

Durant la guerre de 1870, il retournera avec sa famille à Cherbourg , puis séjournera  à Gréville non loin de l’église où il fut baptisé et qu’il peindra, retournera dans son village natal après le décès de sa mère. Ce retour vers ses racines  le plongera dans une grande nostalgie.

 » L’église de Gréville  » 1874 – Jean-François MILLET

Dans les années 1870 sa santé fragilisée par des fortes migraines et une toux persistante, se dégrade. Il travaille difficilement. Il décède à Barbizon en 1875. Il sera enterré aux côtés de celui qui restera son plus fidèle ami : Théodore Rousseau , à Chailly en Bierre.

Millet fut une source d’inspiration pour d’autres comme par exemple Vincent Van Gogh qui l’admirait beaucoup et disait qu’il  fut un maître pour lui. Il  le copiera souvent.

La campagne et la lumière de Millet qui se dégagera de ses toiles au fil des saisons, plaira aux impressionnistes, notamment Monet et Pissarro … Mais pas que … Salvador Dali écrira sur l‘Angelus avec sa façon toute spéciale de voir les choses. Il donnera son ressenti vis-à-vis de ce tableau dans son œuvre.

Le musée de Boston détient la plus belle collection des œuvres de Millet au monde, avant le musée d’Orsay . Cela tient au fait que nombreux furent ceux qui en firent l’acquisition lors de la vente aux enchères qui eut lieu à sa mort en 1875 et que ce musée en a reçu un grand nombre en legs de personnes fortunées qui les avaient achetées.

On peut dire qu’ils ont probablement mieux compris ce peintre que nous n’ayons pu le faire nous-mêmes, ont eu une véritable passion pour lui  pour plusieurs raisons  : les relations et affinités qui s’étaient établies à Barbizon entre les artistes américains et les français dont Millet,  l’attachement ressenti vis-à-vis de la terre natale, aux racines qui restent importantes et ancrées  dans le coeur d’une personne, et aussi  les ressentis et les souvenirs de tous ceux qui un jour sont venus du Vieux Continent pour s’installer en Amérique, sur des terres où tout était à faire .

De nombreux photographes dit réalistes ( comme Walker Evans, Lewis Hine ou Arthur Rothstein, Dorothea Lange  pour ne parler que d’eux ) ,  des cinéastes  avec les films sur les pionniers et le far-west, les écrivains, poètes, et peintres se sont inspirés des oeuvres de Millet, ou les ont copiées comme Edward Hopper qui l’a découvert à Paris dans les années 1910.

 » La récolte des oignons  » – Arthur ROTHSTEIN
 » La récolte des choux  » – Dorothea LANGE
Dessin-copie de  » L’homme à la bêche  » de MILLLET par Edward HOPPER

A noter que la maison natale de Millet à Gruchy a été restaurée et qu’elle sert désormais de musée sur le peintre et ses œuvres mais également sur la vie paysanne de l’époque. Tout comme celle de Barbizon qui, elle aussi, est devenue un atelier-musée.

Le dessin …

 » Le mot dessin a deux significations. Dessiner un objet, c’est le représenter avec des traits, des clairs et des ombres. Dessiner un tableau, un édifice, un groupe, c’est y exprimer sa pensée. Voilà pourquoi nos pères écrivaient dessein, et cette orthographe intelligente disait clairement que tout dessin est un projet de l’esprit. » Charles BLANC (Historien, critique d’art et graveur français / Extrait de son ouvrage Grammaire des arts du dessin/1867)

« La leçon de dessin » Jan STEEN

A la rencontre de Léon FRÉDÉRIC …

 » Autoportrait  » Léon FRÉDÉRIC

 »Ayant vu la misère de tous les humbles, j’ai tout naturellement rêvé leur état futur amélioré, idéal peut-être, et je l’ai peint.  » Léon FREDERIC

Je vous invite d’aller à rencontre ( peut-être à la découverte ) d’un artiste, méconnu en France : Léon Frederic,  peintre réaliste ayant évolué vers le naturalisme puis devenu une figure incontournable du symbolisme belge ( c’est vrai, mais un symboliste ouvert à la modernité).

Son art permet justement de réfléchir sur la complexité existante entre réalisme et naturalisme, et le fait qu’il soit personnellement classé aussi bien dans la catégorie réaliste que dans celle symboliste, rend sa situation picturale assez intéressante et caractéristique. En fait, quelle que soit la catégorie dans laquelle on le fait entrer,  son travail a surtout été la traduction d’un rêve utopique qu’il a eu pour une société qu’il souhaitait fraternelle, tournée vers les autres, humaniste, égalitaire, idéaliste quelque part. C’est un art très personnel, à la fois spirituel, complexe, élitiste, populaire, mais vraiment sincère.

Tout comme Courbet, Frédéric a voulu avant toute chose un art libre . Il a fait preuve d’une grande indépendance picturale face aux conventions de la peinture à son époque. A 27 ans il va découvrir le monde rural des les Ardennes Belges et se passionnera pour lui. Il ne s’est jamais positionné politiquement parlant mais on sent bien, au travers de ses tableaux, qu’il s’est largement préoccupé des paysans, des ouvriers, de leur quotidien, leurs conditions de vie très difficiles etc… dans un pays ( la Belgique ) qui était, sous le roi Léopold II, en pleine transformation économique et industrielle.

Son souhait fut de représenter  » la misère des plus humbles  » comme il disait, de développer des oeuvres humanistes comme ont pu l’être Les âges de l’ouvrier ou Le peuple verra un jour le lever du soleil.

 »Les âges de l’ouvrier  » – 1897 Léon FREDERIC ( Musée d’Orsay / France ) – Tableau acheté par l’État français en 1898

Il a voué un réel culte à la campagne en tant que nature, mais surtout à la campagne en tant qu’environnement et lieu de vie des paysans. Ce monde va l’émouvoir, susciter en lui une certaine empathie et l’influencer pour des oeuvres très significatives, réalistes, magnifiques, rendues telles qu’elles lui sont apparues : que ce soit dans les paysages ou les portraits souvent bouleversants. il a souvent rendu hommage à la nature comme dans La fillette dans la roseraie par exemple.

  »Fillette dans la roseraie  » ( ou Fragrance ) 1894 -Léon FRÉDÉRIC (Collection privée)
 « La source de vie  » – Panneau central du triptyque Le Ruisseau ( ci-dessous )  – 1890 – Léon FREDERIC – Ce tableau c’est justement la traduction allégorique  de cette union qu’il a espéré entre l’homme et la nature sans que l’un ne soit néfaste à l’autre ou meilleur que l’autre. ( Philadelphia Museum/Etats Unis)

Ce choix de vouloir s’intéresser aux gens du peuple et à la pauvreté va être souvent critiqué, une critique que lui jugera finalement intéressante ( et ce même si les termes ont été souvent très durs à son encontre) puisqu’elle touchait une corde sensible.

Voici par exemple ce qu’avait écrit le critique ( très engagé ) Jules Destrée : «  Léon Frederic se penche plein de compassion et de bienveillance vers les humbles, les enfants et les pauvres gens. Il les observe avec une rare justesse dans leurs placidités malingres ou dans les difformités de leurs corps écrasés ou chétifs. Malheureusement, il ne va pas au-delà, il s’arrête à la réalité et à une réalité toute extérieure qui, reproduite avec scrupules, sans déformation d’art, aboutit à la sécheresse et à la froideur de la photographie. Dans ses compositions les plus réussies, les personnages posent comme devant un objectif. On les sent raides, guindés, en bois, nulle atmosphère les environne et rien de leur âme, de leur vie , ne s’indique en ces cartons mélancoliques, mélancoliques à force de paraître voulus, laborieux, humbles eux-mêmes. Pour peindre les pauvres, il n’est pas nécessaire que la peinture soit ainsi nue et misérable, presque avare.  L’art de Mr Frederic a l’air de demander l’aumône. »

Léon Frederic est né à Bruxelles en Août 1856. Il a trois frères : Victor, Henri et Jules. Son père est un orfèvre-joaillier, peintre amateur à ses heures et qui verra se réaliser, avec son fils, son rêve artistique. Enfance et éducation catholique libérale, scolarité dans un internat jésuite jusqu’à ses 15 ans. Après quoi on semble vouloir lui faire apprendre le métier de son père tout en lui permettant de suivre, parallèlement, des cours à l’Académie Royale des Beaux Arts de sa ville natale. Deux ans plus tard, c’est décidé, exit joaillier, il sera peintre, tel est son désir. Il entre dans l’atelier de l’orientaliste et très réputé Jean-François Portaels.

 » Eugène Frederic  ( son père) peignant des roses  » – Léon FREDERIC

Ce dernier va vivement l’influencer à poursuivre et enrichir son intérêt  de la peinture en partant à la découverte des grands maîtres de la peinture et pour ce faire voyager. C’est ainsi qu’Il se rendra en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, visitera tous les grands musées de ces différents pays. Puis ce sera l’Italie de 1878 à 1879 avec son ami le sculpteur Juliaan Dillens : Rome, Venise, Florence, à la découverte de Michel-Ange, Raphaël, Tintoret, Titien etc… Il les étudie, les copie, s’enrichit de connaissance au travers de leur art. A son retour, fort de tout cet apport, il s’installe dans l’atelier que ses parents lui ont fait construire dans le jardin de la maison familiale, et oriente sa carrière entre ses ressentis sur l’art italien et la sensibilité qu’il éprouve vis-à-vis des préraphaélites comme le peintre anglais Burne-Jones en particulier.

Il se présentera au Grand Prix de Rome de 1876 à 1878 mais ne l’obtiendra malheureusement pas.

Il expose ses premiers tableaux au Salon de Bruxelles en 1881, Salon où il admire, entre autres, le peintre Jules-Bastien Lepage et avec lui l’art de Jean-François Millet. Il les va beaucoup apprécier leur travail et portera le même intérêt que Millet au monde paysan, mais sa peinture sera différente que ce soit dans le dessin, la couleur, l’éclairage etc…

C’est l’époque où l’on note sa présence dans l’un des cénacles  en vogue à l’époque : l’Essor à Bruxelles, lequel fut fondé en 1879 avec pour devise :  » un art unique, une vie unique  » c’est-à-dire l’union de l’art et de la vie, un cercle dont les idées allaient en opposition avec le Cercle Artistique et Littéraire de Bruxelles qui était beaucoup plus conservateur. l’Essor organisait ses propres expositions et il sera dissout en 1891. Frederic fut considéré comme étant l’un de ceux qui avaient le plus de talent dans ce cercle auquel, d’ailleurs, il restera fidèle jusqu’à ce qu’il disparaisse.

A partir de 1890 il voit sa popularité s’accroître en Belgique. Il expose dans son pays mais également en France où il fait envoyer ses tableaux. Le peintre très pieux qu’il était avait, bien souvent, fait le choix  (dès 1880 )de triptyques et de tableaux religieux comme ceux sur Saint François d’Assise ( il en peindra une vingtaine sur lui ) , mais également d’autres sujets ayant une signification à la fois narrative et temporelle un peu à l’image des Marchands de craie par exemple.

 Les marchands de craie  » – 1882 -( Panneau central d’un triptyque ) – Leon FREDERIC ( Musée des Beaux Arts de Belgique )

Et puis en 1883, il découvre un superbe petit village des Ardennes belges : Nafraiture, pas très loin de la frontière française, dans la vallée de la Semois. Pendant une quarantaine d’années que ce soit l’été mais aussi à l’automne, durant environ six semaines, il va se rendre là-bas , loin de la ville, loin du monde citadin agité, dans cet endroit qui respire le calme et la sérénité . Il logera chez une boutiquière du coin et peindra avec grand bonheur :

 » je suis sur pieds tous les jours avant 5 heures, je mets ma boite en ordre, je déjeune et à six heures, presque très régulièrement, je suis en route …  »

Outre la nature, il observera les paysans, leur vie, leur quotidien fait de pauvreté et de difficultés. Il réfléchira à la façon dont il souhaite pouvoir les représenter le mieux possible, les mettre en valeur, exécutant beaucoup de dessins préparatoires qui deviendront par la suite des tableaux réalisés en atelier. Les enfants d’ouvriers et de paysans vont occuper une place de choix dans son œuvre. Il les peints seuls ou en petits groupe, avec leurs parents aussi. Des enfants dans les environnement, à la tâche parfois aussi. Petit à petit ses tableaux évoluent. Au départ ( comme on le lui a reproché ) ils semblent figés mais petit à petit ils évoluent et les couleurs aussi.

Ce sont, pour beaucoup, des toiles originales, extrêmement précises, réalistes, dans lesquelles il a apporté un soin particulier pour les détails. On y sent la vie, la nature, le temps …. intemporel.

 » Les trois soeurs  » ( ou les Eplucheuses de pommes de terre ) – Léon FREDERIC ( Collection privée en dépot au Metropolitan Museum N.Y – Etats Unis)
 » Le repas du laboureur   » – 1900 env. – Léon FREDERIC ( Musée Charlier / Belgique )

Il sera très critiqué sur sa manière de voir les choses jusqu’à ce que l’on arrive enfin à mieux le comprendre et que son œuvre soit enfin consacrée. Cela se fera en 1901 avec la publication de nombreux articles qui souligneront la sincérité, la réalité, l’idéalité, la simplicité et la beauté de son travail. En voici un paru, à l’époque, dans la revue de l’Art Moderne :

 » Il suffit de causer pendant quelques moments avec l’artiste pour sentir en lui une sincérité, une spontanéité d’impressions qui écarte toute idée d’un art théorique ou spéculatif. Le peintre obéit visiblement à son tempérament et s’y abandonne avec simplicité. Ses paysans de Nafraiture, ses ouvriers de la banlieue bruxelloise ne sont pas des prétextes à généraliser les activités, les luttes et les espoirs du peuple. Bien que marqués du signe de leur race, ils échappent aux classifications, aux catégories et révèlent l’universalité humaine. Aux confins d’une expression idéaliste et du  » document humain  », l’art de Léon Frederic affirme, dans l’école belge, une personnalité haute qui inspire le respect. Violemment contesté jadis, il rallie aujourd’hui les incrédibles et les indifférents. Ils ne cessera de grandir dans l’opinion parce qu’il ne s’inspire d’aucune formule et marque l’éclosion spontanée d’un tempérament original servi par un métier approfondi. »

En 1899 il épousera Laurence Bastin dont il aura deux enfants : Georges-Félicien en 1900 et Gabrielle-Henriette en 1902. En 1900 il reçoit la médaille d’or de peinture à l’exposition Universelle de Bruxelles.

» Le matin  » – Panneau faisant partie d’un triptyque intitulé l’Age d’or – 1900/01 – Léon FREDERIC ( Musée d’Orsay / Paris – France )

En 1927 une cérémonie sera donnée en son honneur par la Société Royale des Beaux Arts en présence de la 3e reine des belges : Elisabeth de Bavière ( laquelle va acquérir 6 de ses paysages) . A cette occasion il est nommé officier de la couronne de la reine et reçoit une médaille d’honneur sculptée par Jules Lagae, et le titre de Baron comme James Ensor

Léon FREDERIC et son épouse durant la cérémonie en 1927

Il est mort en 1940 à Schaerbeek. Sa tombe se trouve au cimetière d’Evere à Bruxelles.

Les Baigneuses … Auguste RENOIR

«  Les baigneuses marquent un tournant plus conservateur dans la carrière de Renoir qui reflète une perte de confiance dans sa technique et son approche de la peinture, ainsi qu’un désenchantement vis-à-vis des sujets urbains modernes qui constituaient jusqu’alors la base de son oeuvre. Durant l’automne 1881, il visite l’Italie afin d’étudier l’oeuvre de Raphaël. Dans ses lettres, il fait part de l’admiration qu’il éprouve devant les fresques de ce dernier à la villa Farnèse de Rome, confirmant ainsi son désir de donner une nouvelle direction à son oeuvre.

Renoir pose un regard nostalgique sur le passé et les valeurs artistiques et sociales de naguère et considère le contexte contemporain comme une période de décadence et de perte de la qualité artistique véritable. Dès lors, il va puiser son inspiration chez les artistes des XVIIe et XVIIIe siècles, comme l’indique le sous-titre des Grandes Baigneuses : essai de peinture décorative, allusion explicite à la tradition décorative de la peinture rococo du XVIIIe siècle.

S’il reste attaché aux sources rococo, Renoir remonte encore plus loin dans la chronologie artistique en évoquant dans ses grands nus du tournant du siècle, la palette et le trait épais des maîtres vénitiens du XVe et XVIIe siècle tels que Le Titien, Le Tintoret et Véronèse. Les proportions monumentales de ses baigneuses rappellent aussi les courbes généreuses des nus des peintres flamands comme Rubens, considéré à son époque comme l’un des grands maîtres du genre. Durant les vingt dernières années de sa vie, Renoir peint nombre de ces baigneuses aux formes voluptueuses.  » Jon KEAR (Professeur d’histoire et de théorie de l’art à Londres – Écrivain de nombreux ouvrages sur la peinture)

  » Les grandes baigneuses  » – 1884/87 – Pierre Auguste RENOIR
 » La baigneuse assise  » 1883/84 – Pierre Auguste RENOIR
 « La baigneuse assise sur le rocher »– 1892 – Pierre Auguste RENOIR
« La baigneuse aux longs cheveux « – 1895 – Pierre Auguste RENOIR