Jeudi 13 mai 2021 : Ascension …

« Jésus au ciel est monté
Pour vous envoyer sa grâce
Espérance et charité,
Foi qui jamais ne se lasse,

Patience et tous les dons
Que l’esprit porte en ses flammes.
Et les trésors de pardons,
De zèle au salut des âmes,

De courage durant les
Tentations de ce monde.
Ah ! surtout, oui, devant les
Tentations de ce monde,

Ces scandales étalés
Tour à tour beaux puis immondes,
Pauvres cœurs écartelés,
Tristes âmes vagabondes !

Jésus au ciel est monté,
Mais en nous laissant son ombre :
L’Évangile répété
Sans cesse aux peuples sans nombre.  »

Jésus au ciel est monté
Pour mieux veiller, Lui, fait homme,
Sur notre fragilité
Qu’il éprouva.

Jésus au ciel est monté
Notre nuit n’y pourrait suivre
Avant la mort sa clarté :
Ah ! d’esprit allons y vivre ! Paul VERLAINE (Poète français / Extrait de son recueil Liturgies intimes/1892)

Tableau de Francesco CAMILLO
(Vidéo : Philippe HERREWEGHE à la direction du COLLEGIUM VOCALE // Barbara SCHLICK (Soprano) – Catherine PATRIASZ (Alto) – Christoph PREGARDIEN (Ténor) et Peter KOOY (Basse)

Cantate BWV 43 Gott fähret auf mit Jauchzen (Dieu monte au ciel dans des cris de joie) : Bach a écrit de très nombreuses Cantates pour l’Ascension. Celle-ci, assez majestueuse, brillante, festive, le fut en 1726. Elle se compose de 11 mouvements dont deux avec chœur. Elle est basée sur des textes liturgiques se référant à la montée du Seigneur vers le ciel.

La glycine …

 » Ô beau pied de glycine
Qui rampe sur le toit !
Glycine en fleurs, tendre glycine, bleu pavois
Des grilles, des balcons, des murs trop neufs, des toits
Trop vieux ; souple glycine !

Ce matin, sous le ciel frémissant comme toi,
C’est dans tes grappes et tes feuilles,
Tout le miracle bleu du printemps qui m’accueille !

En papillons, du bleu s’effeuille…
Du bleu… du bleu nuancé de lilas,
De violet si doux qu’on ne sait pas
Si l’on voit des touffes d’iris ou de lilas.

Par terre est un champ de pétales.
Jacinthes, violettes pâles ?
Non, mais, en l’air, une guirlande qui s’étale,
Qui s’effrange, qui glisse en gouttes de satin…

Il pleut mauve. Il a plu cette nuit, ce matin.
La terre est mauve ; l’herbe mauve. Le jardin
Est un jardin pareil à ceux que j’imagine
Autour d’un petit pont sur des lotus, en Chine.

Jardins d’Asie… Ombre au pied des collines,
Toits retroussés, bassins fleuris et murmurants…
C’est comme un frais bonheur inconnu qui me prend,
Un bonheur du matin, fait d’air si transparent,
De couleurs et d’odeurs si fines,
Qu’on y sent toute l’âme en fête des glycines !

Ô glycine, collier des gouttières chagrines,
Manteau léger du parc aux grands escaliers blancs
Et de la pierre des vieux bancs
Devant les chaumes en ruines ;

Treille aux raisins d’azur, festons d’argent,
Vitrail d’évêque où chaque palme dessine
Entre des pendentifs d’améthystes, en rangs ;
Flocons d’encens, clairs sachets odorants,
Qui tombent sur mon front, sur ma poitrine,
Comme un présent de mai !
Glycine,
Dont le nom grec veut dire : doux, douceur,
Vin sucré… dont le nom est comme une liqueur,
Comme un parfum dans la brise câline,
Dont le nom, doucement, glisse comme tes fleurs,
Je te salue au seuil du Bel Été, Glycine…  » Sabine SICAUD (Poétesse française/Extrait de son recueil Poème d’enfant en 1926)

 » La glycine  » Eugène BIDAU

Dame et enfant sur la terrasse … Berthe MORISOT

 » Dame et enfant sur la terrasse des Morisot « (ou femme et enfant au balcon) 1871/1872 (Collection privée)

 » Cette simple scène de la vie familiale donne lieu à un tableau très moderne quant au point de vue et à la perspective choisis, à la composition et à l’attitude des personnages. Edma Pontillon, sœur de l’artiste, et leur nièce Paule Gobillard sont dans le jardin des parents Morisot, rue Franklin, qui dispose d’une terrasse.

Les deux modèles tournent le dos, seule Edma, penchée en avant, légèrement tournée vers sa nièce, présente son profil. Elle est accoudée au balcon comme pour mieux attendre, mais aussi parler ou mieux écouter Paule. Toutes deux semblent espérer l’arrivée d’une tierce personne, sans doute la mère de Paule, à moins que ce ne soit une voiture qui les conduira en promenade. L’élégante tenue d’Edma, en robe de soie noire avec chapeau à plumes qui lui tombe sur le front, une ombrelle à la main, et celle de l’enfant, indiquent qu’elles vont sortir.

La composition est audacieuse et très impressionniste. La balustrade de la terrasse est en diagonale. Le sol et la balustrade occupent plus de la moitié de la peinture. A droite, la scène est coupée par un gros pilier sur lequel est posé une corbeille de fleur dont on ne voit qu’une petite partie. A la diagonale orientée vers le haut à gauche s’oppose une autre diagonale, non tracée et incomplète, qui va de l’enfant au dôme des Invalides, donnant une impression de profondeur. A la masse du pilier à droite qui oblige à regarder vers le lointain sur la gauche, répond la robe d’Edma qui replace le regard vers Paule ou vers le paysage.

Cette scène prise sur le vif bénéficie d’un éclairage tout particulier, impossible s’il s’agissait d’un balcon vu depuis l’intérieur de la maison. La maison de la rue Franklin, sur les bords de la colline de Chaillot, domine un peu Paris tout en étant en pleine campagne. A l’époque, ni ce quartier, ni l’autre côté de la Seine, les abords du Champ-de-Mars, ne sont encore construits, d’où la vue sur des champs et des jardins.

Berthe Morisot a très minutieusement préparé cette toile importante par plusieurs études préparatoires dont une seule aquarelle nous est parvenue. Elle a ensuite reporté sur la toile son modèle à l’aide d’un quadrillage, tout en apportant quelques modifications pour équilibrer les couleurs et les tons. Le passage de l’aquarelle à la toile lui occasionne beaucoup de soucis. Elle s’en ouvre dans une lettre à Edma :  » Elles me donnent du mal et s’alourdissent sensiblement avec le travail, puis comme arrangement cela ressemble à un Manet. Je m’en rends compte et en suis agacée. ». En effet, il y a une certaine ressemblance avec une œuvre de Manet peinte en 1871 Sur une galerie à colonne. Les personnages, accoudés et de trois quarts, regardent dehors. Chez Manet les constructions ne permettent pas une vue aussi dégagée que celle de Berthe Morisot. Dans ce tableau de Morisot, l’artiste est dans le jardin situé à l’arrière de la maison, et comme ses modèles, regarde le paysage depuis ce point de vue.

 » Sur une galerie à colonne  » (ou Oloron Sainte-Marie) Edouard MANET ( Fondation Bührle à Zurich / Allemagne

Il y a rapprochement entre les œuvres des deux artistes, inspiration et influence réciproques. Comme l’observera avec justesse Henri Nocq au lendemain du décès de Berthe Morisot :  » Elle ne chercha pas à copier son illustre parent ; trop artiste pour pasticher quoique ce soit, elle comprit que la leçon donnée par les grands peintres, est avant tout d’indépendance et d’honnêteté artistique. » Hugues WILHELM (Écrivain français)

Gustav MAHLER …

« Un musicien (c’est-à-dire un artisan) ne suffit pas, même s’il maîtrise très bien les difficultés techniques ou ce qui relève de la mesure. Ce qu’il faut c’est un être humain complet et supérieur qui puisse méditer et éprouver ce que le compositeur a lui même pensé et ressenti quand il a créé son œuvre.

La composition exige la plus sévère des auto-critiques. Dans n’importe quelle belle œuvre, il ne faut pas permettre que les proportions, la construction, la progression, etc.. soit malmenées. Chaque chose doit se tenir à sa place, en lien organique avec l’ensemble et en corrélation harmonieuse avec toutes les parties.

La conception et la création d’une œuvre sont mystiques d’un bout à l’autre. On est poussé, inconsciemment, comme si on était sous l’emprise d’une volonté extérieure, à créer quelque chose dont on reconnait à peine l’origine par la suite. Je me sent souvent comme une poule aveugle qui a trouvé un diamant. » Gustav MAHLER( Compositeur, chef et pianiste autrichien – Extrait du livre Souvenirs de Gustav Mahler par Natalie BAUER-LECHNER (traduit par Isabelle WERCK)

Gustav MAHLER( 1860/1911) – Photo prise en 1907 par Moritz NÄHR

Symphonie N° 1 – N°3 – N°5 : Gustav MAHLER …

J’ai choisi le chef Leonard BERNSTEIN pour chacune de ces trois Symphonies. Au delà du fait qu’il a été un grand mahlérien, il a eu énormément de points communs avec le compositeur et n’a jamais caché qu’il s’est souvent identifié à lui tant il se retrouvait dans sa personne et dans sa façon de ressentir la musique. Tout comme lui, il a, notamment, dirigé l’Orchestre Philharmonique de New York.

La musique de Mahler a longtemps été incomprise, voire même rejetée. Si elle a pu renaître de façon prestigieuse, c’est en partie grâce à Bernstein qui fut le premier à enregistrer les 9 Symphonies.

« Chacune de ses symphonies se comporte comme un opéra. Je ne connais aucun autre compositeur qui sache si bien commencer un mouvement (on voit pratiquement le rideau se lever), ou le terminer, ou accumuler des chocs, ou brosser un contraste, ou amener un point culminant, ou faire un sous-entendu, ou encore exploiter avec tant d’intelligence et d’efficacité les possibilités dramatiques qu’offre l’ambiguïté. » L.B.

Symphonie N°1 « Le Titan » :

(Vidéo : Symphonie N.1 – Léonard BERNSTEIN à la direction du CONCERTGEBOUW d’Amsterdam)

C’est dans le roman Le Titan de Jean-Paul Richter (un ouvrage qui va profondément le marquer) que Mahler trouvera son inspiration pour écrire cette partition. La composition va durer trois ans et sera terminée en 1888. Elle sera créée un an plus tard à Budapest, puis remaniée en 1903.

Il disait à son propos « Elle est un poème symphonique sous forme de symphonie. Elle restera l’enfant de la douleur », probablement en raison du fait qu’elle a été incomprise.

C’est une œuvre magistrale d’un point de vue orchestrale, forte, conquérante, épique, très malhériene. Un chant à la nature qui, selon les mouvements, peut se révéler sereine, solennelle sans que ce soit tragique, mystérieuse, tourmentée, mais optimiste aussi parfois.

Symphonie N°3 :

(Vidéo : Leonard BERNSTEIN à la direction de l’ORCHESTRE PHILHARMONIQUE de VIENNE – Christa LUDWIG au chant)

  » Ma symphonie sera quelque chose que tout le monde n’a encore jamais entendu. Toute la nature y trouve une voix pour narrer quelque chose de profondément mystérieux, quelque chose que l’on ne pressent, peut-être, qu’en rêve. Certains passages m’effraient presque. Il m’arrive de me demander si réellement cela devait être écrit …. Ne regardez pas le paysage, il est tout entier dans ma symphonie. » Gustav MAHLER

Cette superbe partition fut écrite en 1895 dans la petite cabane  que le compositeur s’était fait construire au bord du lac, dans la commune  de Steinbach sur Attersee ( Haute Autriche )où il passait ses étés. Il était alors dans une période de grande force créatrice. Son immense amour de la nature est plus que jamais présent dans ce chef d’œuvre.

Comparativement à ses autres Symphonies, c’est probablement la plus développée. Elle est de toute beauté, impressionnante, grandiose, démesurée, très longue, idéologique, céleste, audacieuse, profonde, parfaitement maîtrisée, et selon les mouvements elle peut se montrer contemplative et lyrique. Elle se déroule un peu comme une sorte d’émerveillement, une sérénité infinie, une insouciance auréolée de tendresse, de nostalgie et d’extase

Certains passages furent interprétés seuls entre 1896 et 1898, mais elle sera créée dans son intégralité en 1902 sous la direction de Mahler, durant le festival de Krefeld (Allemagne) , en présence, notamment de Richard Strauss.

Symphonie N°5 :

(Vidéo : Symphonie N°5 – Leonard BERSTEIN à la direction de l’ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE VIENNE ) – Vous trouverez l’Adagietto à 45’25 de la vidéo)

Elle fut écrite entre 1901/1902, et créée en 1903 sous la direction de Mahler. Elle est arrivée à une époque un peu différente des autres Symphonies : il se remettait de graves problèmes de santé (hémorragie intestinale début 1901) mais il était heureux, marié avec Alma Schindler et ils attendaient leur premier enfant.

La N°5 est totalement instrumentale, il n’a pas, comme dans les autres, des passages en chant lyrique. C’est une partition très expressive, parfaitement maîtrisée d’un point de vue technique, peut-être un peu crispée au départ, mais plus impétueuse par la suite. Elle laisse ensuite la place à un très long et chaotique Scherzo (plutôt original, exceptionnel et rare dans ce type d’œuvre) , puis arrive sur ce célèbre petit bijou intense, sublime, émouvant et touchant qu’est l’Adagietto et qui parait-il est un cri d’amour pour Alma. Il a été repris par Luchino Visconti dans le film Mort à Venise.

Mon enfance …

 » La chanson est dans le quotidien de chacun : c’est sa fonction, sa force. Sociale, satirique, révolutionnaire, anarchiste, gaie, nostalgique. Elle ramène chacun de nous à son histoire … » BARBARA 1930/1997

 »J’ai eu tort, je suis revenue dans cette ville au loin perdue
Où j’avais passé mon enfance
J’ai eu tort, j’ai voulu revoir le coteau où glissait le soir
Bleu et gris, ombres de silence
Et j’ai retrouvé comme avant
Longtemps après
Le coteau, l’arbre se dressant
Comme au passé ; J’ai marché les tempes brûlantes
Croyant étouffer sous mes pas
Les voies du passé qui nous hantent
Et reviennent sonner le glas
Et je me suis couchée sous l’arbre
Et c’était les mêmes odeurs
Et j’ai laissé couler mes pleurs
Mes pleurs ; j’ai mis mon dos nu à l’écorce, l’arbre m’a redonné des forces
Tout comme au temps de mon enfance
Et longtemps j’ai fermé les yeux, je crois que j’ai prié un peu
Je retrouvais mon innocence
Avant que le soir ne se pose
J’ai voulu voir
La maison fleurie sous les roses
J’ai voulu voir
Le jardin où nos cris d’enfants
Jaillissaient comme source claire
Jean-Claude et Régine et puis Jean
Tout redevenait comme hier
Le parfum lourd des sauges rouges
Les dahlias fauves dans l’allée
Le puits, tout, j’ai tout retrouvé
Hélas . La guerre nous avait jeté là, d’autres furent moins heureux je crois
Au temps joli de leur enfance
La guerre nous avait jeté là, nous vivions comme hors-la-loi
Et j’aimais cela quand j’y pense
Oh mes printemps, oh mes soleils, oh mes folles années perdues
Oh mes quinze ans, oh mes merveilles
Que j’ai mal d’être revenue
Oh les noix fraîches de septembre
Et l’odeur des mûres écrasées
C’est fou, tout, j’ai tout retrouvé
Hélas. Il ne faut jamais revenir aux temps cachés des souvenirs
Du temps béni de son enfance
Car parmi tous les souvenirs, ceux de l’enfance sont les pires
Ceux de l’enfance nous déchirent
Oh ma très chérie, oh ma mère, où êtes-vous donc aujourd’hui?
Vous dormez au chaud de la terre
Et moi je suis venue ici
Pour y retrouver votre rire
Vos colères et votre jeunesse
Et je reste seule avec ma détresse
Hélas. Pourquoi suis-je donc revenue et seule au détour de ces rues
J’ai froid, j’ai peur, le soir se penche
Pourquoi suis-je venue ici, où mon passé me crucifie
Elle dort à jamais mon enfance » Paroles et musique de Monique Andrée SERF dite BARBARA (Auteure-compositrice-interprète française)

La mer attend son large …

 » La mer attend son large, cherche ses eaux, désire le bleu, crache et crie, s’accroche et défaille, quand son écorce et sa coquille se brisent, et la fragile ardoise de ses clochers, et tous les verres qu’elle a vidés puis jetés derrière les taillis. La mer chuinte au soir et peluche, avant de s’endormir, la tête entre les bras, comme une enfant peureuse, quêtant dans la nuit calme des idées d’aurores et d’émoi, encore un peu de vin, de vent et de clarté, un peu d’oubli.

Son gros cœur de machine s’effondre dans son bleu ; sa servitude quémande son salaire de sel : quelques gouttes, un bout de pain, un butin si maigre, pas même de quoi gagner le large après tant de vagues remuées tout ce temps ! Elle brûle de se défaire du ciel qui la manie, la flatte ou la conspue : ô ces ailes qui lui manquent, cet horizon partout à bout portant ! Verra-t-elle jamais se lever son jour, dans la pénombre d’un prénom de femme ?

Elle n’a ni corps ni chair à elle : elle revient de nulle part et parle de travers, elle rêve à autre chose ; elle parle et rêve de choses et d’autres : pourquoi donc ne pas dire que le temps à midi s’arrête au fond d’un lac ? On prétend que le bleu perle sous sa paupière : on la croit folle, elle se désole, rêvant pour rien de branches et de racines, assise sur une espèce de valise en cuir au bout de la plage où personne ne viendra la chercher.

Quelle nuit, quel jour fait-il dans sa tête engourdie de femme assise ? Elle ouvre en grand les bras aux enfants accourus du large. Il lui plaît d’exciter leurs rires et leurs éclaboussures, de baigner les pieds nus, de lécher la peau claire. Mais vivre n’est pas son affaire : elle ne raconte pas son désir, fiévreux d’images et de rivages ; elle n’ira guère plus loin que ce chagrin-ci, d’un impossible bleu lavande, celui d’anciennes lettres d’amour et de mouchoirs trempés.

La voici d’un gris de sépulcre, avec tout ce vide autour d’elle, cueillant la mort d’un baiser brusque, suçant le noyau et crachant le fruit, titubant comme le souvenir, priant parfois très bas, brisant après le rêve la cruche qu’il a vidée. Son cœur est un abîme qui recommence jour après nuit la même journée obscure, qui chante de la même voix brouillée le désordre et le bruit, qui va, lavant sa plaie, toujours poussant pour rien son eau pauvre en amour.  » Jean-Michel MAULPOIX ( Poète et critique littéraire français )

Louise de la Vallière … De favorite à carmélite

« Portrait de Louis XIV en 1661  » Charles LE BRUN

 » Beau et majestueux, tel un dieu de l’Olympe, le jeune Louis XIV s’était vite lassé de son épouse l’infante Marie-Thérèse, fille de Philippe IV d’Espagne, épousée à Saint-Jean-de-Luz en juin 1660, en vertu du traité des Pyrénées. Sans grande beauté, parlant mal le français, timide, la malheureuse n’était pas faite pour être reine de France. Confite en dévotion, allant d’église en couvent, elle passait son temps dans ses appartements à caqueter avec les femmes de chambre et dames d’honneur espagnoles ou à promener ses chiens.

Louis était attiré par le beau sexe. A l’été 1661, à Fontainebleau,; il courtisa sa cousine et belle-sœur, Henriette d’Angleterre, dite Madame, femme de son frère Philippe d’Orléans, se livrant avec cette troublante et pâle Ophélie de 16 ans, pleine de coquettes roueries, au jeu dangereux de la séduction. On commençait à jaser. Désireux d’éviter le scandale, les deux amoureux décidèrent d’avoir recours à un chandelier : pour justifier sa présence chez Henriette, Louis feindrait de courtiser une de ses demoiselles d’honneur. La victime choisie fut Louise de la Beaume Le Blanc, demoiselle de La Vallière.

« Portrait de Louise de La Vallière » Pierre MIGNARD

Née à Tours en 1644, fille d’un valeureux militaire, cette jolie Tourangelle, qui allait sur ses 17 ans, était récemment arrivée à la Cour. Frêle comme un lis, la taille fine, le corps souple et élancé, elle offrait un visage gracieux, des magnifiques yeux bleus. Sa voix allait droit au cœur disait Mme de Caylus, et son regard troublait par sa douceur angélique. Une fleur d’innocence !

Malgré une légère claudication, elle était une remarquable et infatigable cavalière, une vraie Diane chasseresse. L’entreprise fut aisée : la jeune ingénue aimait le roi en secret, sans aucune ambition personnelle. Charmé de tant de candeur et de spontanéité, Louis se laissa prendre à son propre piège et en oublia Madame. L’aventure, cette fois, ne resta pas platonique. Ils devinrent amants. Pendant trois ans, cette liaison, même si elle était connue de la Cour, demeura discrète et la jeune femme cacha ses premières grossesses non sans embarras. Des jalouses, comme Olympe Mancini comtesse de Soissons, Melle de La Mothe-Houdancourt, ou la princesse de Monaco, tentèrent, mais en vain, de la détrôner dans le cœur du roi.

Après la mort de la reine mère, Anne d’Autriche, en janvier 1666, Louis s’afficha davantage avec Louise. Celle-ci, malheureusement, souffrit de quitter les clairs-obscurs et les demi-teintes qui convenaient mieux à son humilité. Elle rêvait de l’ombre et lui du soleil ! Dès lors la passion déclina. Elle eut cinq enfant, dont seuls vécurent Marie-Anne, légitimée et titrée Demoiselle de Blois qui deviendra princesse de Conti – et Louis de Bourbon, comte de Vermandois, amiral de France à 2 ans, et emporté par une fièvre maligne à 16 ans.

« Louise et ses enfants  » par Pierre MIGNARD

En mai 1667, le roi donna congé à Louise à sa manière, en la créant duchesse de Vaujours. On vit paraître alors la nouvelle favorite : Françoise dite Athénaïs de Rochechouart de Mortemort, marquise de Montespan, une ravissante beauté, un port de déesse, de l’esprit à revendre, avec des saillies malicieuses, des réparties vives et cruelles. Tout ce qui manquait à la douce Louise.

« Portrait de Françoise de ROCHECHOUART de MORTEMART, marquise de MONTESPAN « 

Malgré l’évidence de sa défaite, elle refusa de céder sa place. Elle va se cramponner à sa position, acceptant tout pour garder les braises mourantes de l’amour royal. Il arrivait, en effet, au roi des retours vers elle, surtout pendant les grossesses de sa rivale. Louis tenait à la retenir à la Cour afin de dissimuler le scandale de sa nouvelle liaison adultérine car Françoise était mariée à un hardi cadet de Gascogne dont on redoutait les esclandres. Louise servait donc de paravent.

Des situations choquantes vont suivre. Quand il se déplaçait en province, le roi n’hésitait pas à s’afficher dans son carrosse avec la reine et ses deux maîtresses. Les paysans étaient ébahis de voir passer celles qu’ils surnommaient les trois reines. Pour contraindre sa rivale à lui céder définitivement la place, Mme de Montespan se montrait odieuse, la traitait en femme de chambre, se plaisait à exiger qu’elle mette la main à sa dernière coiffure.

Ce surcroît d’épreuves poussera Louise à se tourner vers la foi. En 1670, après une grave maladie qui lui laissa entrevoir les portes de l’enfer, elle jeta sur papier de bouleversantes réflexions sur la miséricorde de Dieu, qui seront publiées dix ans plus tard à son insu et plusieurs fois rééditées depuis. Par leur sincérité, leur élévation d’âme, cet écrit demeure l’un des textes les plus pénétrants de la littérature religieuse du Grand Siècle, riche par ailleurs en écrits spirituels. Son idée était alors de rester dans le monde et de convertir la Cour.

Sa souffrance va la pousser à s’esquiver. Elle se réfugie une première fois en 1662 au couvent sur un coup de tête. Le roi viendra la chercher. Une seconde fois en 1671, elle fera une brève fugue au monastère de La Visitation de Chaillot et sera ramenée à la Cour par Colbert. A nouveau, et par amour pour Louis, elle retombera alors dans les affres de la jalousie. Mais lentement la foi agissait en elle. Elle se retirera définitivement en 1674.  » Enfin je quitte ce monde, c’est sans regret, mais ce n’est pas sans peine. Ma faiblesse m’y a longtemps retenu, sans goût, ou pour parler plus juste, avec mille chagrins » – Elle fera une dernière visite au roi, puis à la reine à qui elle présenta courageusement ses excuses.

« Le pardon demandé à la reine » par Adelaïde DESNOS

Le lendemain, la grande porte du carmel de la rue Saint-Jacques se referma sur elle à jamais. Sa prise d’habit se fera le 2 juin. Un an plus tard, elle reçut le voile et reçut le nom de Louise de la Miséricorde. Sa vie devint alors une vie de prière, de mortification, de jeûne, effectuant les tâches les plus humbles.

Louise de la Miséricorde

Au matin du 5 juin 1710, oppressée par les terribles douleurs d’une occlusion intestinale, elle ne put arriver à la chapelle . Le lendemain, au plus fort de son mal, elle se confessa puis communia. A midi, au moment où la cloche sonnait l’Angelus, le regard de la mourante s’immobilisa vers le ciel. La nouvelle de sa mort fit grand effet à la Cour où l’on avait gardé le souvenir de la modestie, du désintéressement, de l’exquise sensibilité de cette petite violette qui se cachait sous l’herbe comme le disait Madame de Sévigné. Chacun s’étonna de la sécheresse du cœur de Louis XIV qui avait, depuis longtemps, oublié son amour de jeunesse.  » c’est qu’elle est morte pour moi le jour de son entrée chez les Carmélites  » répliquait-il. » Jean-Christian PETITFILS (Historien français, docteur en sciences politiques, auteur de nombreux ouvrages et biographies historiques)

 » Tout se détruit, tout passe, et le cœur le plus tendre
Ne peut d’un même objet se contenter toujours ;
Le passé n’a point eu d’éternelles amours,
Et les siècles suivants n’en doivent point attendre

La constance a des lois qu’on ne veut point entendre ;
Des désirs d’un grand Roi rien n’arrête le cours :
Ce qui plaît aujourd’hui déplaît en peu de jours ;
Cette inégalité ne saurait se comprendre.

Louis, tous ces défauts font tort à vos vertus ;
Vous m’aimiez autrefois, mais vous ne m’aimez plus.
Mes sentiments, hélas ! diffèrent bien des vôtres.

Amour, à qui je dois et mon mal et mon bien,
Que ne lui donniez-vous un cœur comme le mien
Ou que n’avez-vous fait le mien comme les autres !  » Sonnet écrit par Louise de La Vallière à Louis XIV

Les canards …

 » Ils vont, les petits canards,
Tout au bord de la rivière,
Comme de bons campagnards.

Barboteurs et frétillards,
Heureux de troubler l’eau claire,
Ils vont, les petits canards.

Ils semblent un peu jobards,
Mais ils sont à leur affaire
Comme de bons campagnards

Dans l’eau pleine de têtards,
Où tremble une herbe légère,
Ils vont, les petits canards.

Marchant par groupes épars,
D’une allure régulière
Comme de bons campagnards ;

Amoureux et nasillards,
Chacun avec sa commère,
Comme de bons campagnards
Ils vont, les petits canards !  » Rosemonde GÉRARD-ROSTAND (Poétesse française / Extrait de son recueil Les pipeaux)

Tableau de Alexander KOESTER

Un jardin …

 » Parmi les mots du dictionnaire, il n’y en a peut-être pas un qui évoque plus de visions agréables que celui du jardin. Des fleurs, des fruits, des eaux jaillissantes, des ombrages, des lits de mousse, des chants d’oiseaux. Ce n’est pas pour rien que le Paradis est appelé le jardin d’Éden ! Et c’est sans doute la nostalgie de ce Paradis perdus qui pousse tant d’hommes, jeunes et vieux, à chercher le bonheur dans la possession d’un jardin. Quand l’ouvrière de Paris suspend à sa fenêtre un pot de réséda ou un de capucines, c’est un petit rayon de Paradis perdu qui vient illuminer son taudis. Quand le militaire ou le vieil employé de bureau rêvent de prendre leur retraite pour planter ou greffer leurs rosiers et voir mûrir leurs pommes, c’est le vieil homme, c’est Adam qui revit en eux, tel qu’il était avant sa chute, n’ayant rien à faire qu’à cultiver et à garder son jardin. » Charles GIDE (Enseignant et économiste français – Extrait de son livre La Cité jardin/1911)

Tableau de Susan RIOS