Rosa BONHEUR (1822/1899)

« Je me lève tôt, je me couche tard. Le matin de bonne heure, je fais un tour de jardin avec mon chien, puis une promenade en poney dans la forêt de Fontainebleau. A 9 heures, je suis assise devant mon chevalet, et je travaille jusqu’à onze heures et demi. Puis, je déjeune assez simplement, je fume , je jette un coup d’œil sur les journaux. Je reprends mes pinceaux à une heure. A cinq heures, nouvelle excursion car j’adore voir le soleil se coucher derrière les grands arbres. Mon dîner est aussi modeste que mon déjeuner. Je finis ma journée par une lecture et de préférence je lis des livres de voyages, de chasse et d’histoire. »

 » les animaux ont tout compris des hommes. Les hommes n’ont rien compris aux animaux. »

 » L’art est un tyran. Cela demande du cœur, du cerveau, de l’âme, du corps. J’ai épousé l’art. C’est mon mari, mon monde, mon rêve de vie, l’air que je respire. Je ne sais rien faire d’autre, je ne ressens rien d’autre, je ne pense à rien d’autre.

Rosa BONHEUR : dessinatrice, pastelliste, peintre, sculpteur, photographe aussi (elle avait un laboratoire chez elle).

 » Portrait de Rosa Bonheur  » 1857 – Edouard DUBUFE

Rétrospective d’importance au Musée d’Orsay en cet automne 2022, en collaboration avec le Musée des Beaux Arts de Bordeaux, et en partenariat avec le Musée départemental de Barbizon, et le Musée-Château Rosa Bonheur de Tomery. Tous sont réunis pour fêter l’anniversaire de la naissance d’une peintre talentueuse, originale, assez fascinante, pragmatique, ambitieuse, perfectionniste, exigeante, novatrice, anticonformiste, indépendante, libre, la première femme artiste à avoir reçu la légion d’honneur (de la part de l’impératrice Eugénie qui se dérangera dans son atelier pour la lui remettre ! ) , je veux parler de Rosa BONHEUR (1822-1899) – Jusqu’au 15.1.2023

A notre époque, on voit en elle une icône de l’émancipation des femmes. Certes, elle fut une féministe avec un caractère bien trempé, mais pas attention : pas une militante . Pour elle, être féministe c’était surtout montrer que l’on peut être l’égale d’un homme particulièrement en tant qu’artiste. Elle n’a jamais voulu être une femme soumise, a très tôt exprimé le souhait de gagner beaucoup d’argent , d’être connue et de rester indépendante.

Elle a eu une grande maîtrise technique, et nous a laissé une œuvre abondante, réaliste, expressive, de qualité, profonde, puissante, psychologique, riche. 200 pièces sont présentées dans l’expo entre les peintures, les arts graphiques, les sculptures, les photographies, le tout venu de grandes institutions muséales et de collections particulières.

Elle fut une star à son époque, a connu le succès de son vivant, a vendu un nombre incroyable de tableaux ce qui lui a permis de vivre très confortablement. Pourtant un jour elle sera oubliée et beaucoup la méconnaissent encore aujourd’hui.

Rosa Bonheur n’a eu cesse de s’intéresser à la flore, à la nature, mais surtout au monde animal, de l’observer attentivement, de l’étudier, que ce soit chez elle ou lors de ses voyages en France et à l’étranger . Elle a eu jusqu’à environ 200 animaux, si ce n’est pas plus : dans sa propriété de By, tout près de la forêt de Fontainebleau où elle avait une ménagerie assez conséquente : ânes, moutons, faisans, un aigle, taureaux, perroquets, vaches, chevaux, chiens, chats, lapins etc… les animaux de la forêt qui  » venaient lui rendre visite  » : cerfs, biches, loups, chamois, chevreuils, sangliers etc … et ceux qu’on lui offrait ou qu’elle accueillait à savoir des fauves (son intérêt pour eux a commencé durant la guerre franco-prussienne) – D’ailleurs elle a eu personnellement une lionne, Pierrette. Elle a vraiment cohabiter avec eux.

Le monde animalier fut une véritable passion, une curiosité insatiable et elle a toujours crié haut et fort qu’elle préférait nettement plus la compagnie de tous ces animaux à celles des hommes. C’est durant la guerre franco-prussienne qu’elle va porter un intérêt aux fauves.

« Sultan et Rosette – Les chiens des Czartoryski  » 1852 – Rosa BONHEUR – (Musée national de Varovie)
 » Chat sauvage  » 1850 Rosa BONHEUR (National Museum Stockholm°
 » L’aigle blessé  » 1870 env. (Musée du Comté d’art deLos Angeles )
 » Le bien aimé  » 1885 Rosa BONHEUR (Central Museum /Utrecht )
 » Le cerf  » 1893 Rosa BONHEUR ( National Gallery of Ireland/Dublin)
 » l’âne  » 1880 Rosa BONHEUR ( Musée d’art de Portland )
 » Renard  » – Rosa BONHEUR ( Musée des Beaux Arts de Bordeaux)
« Le Lion chez lui  » 1881 – Rosa BONHEUR ( Ferens Art Gallery)

Homosexuelle ou pas ? . Alors là autant le dire tout de suite, les discussions vont bon train entre celles et ceux qui l’affirment catégoriquement, et les autres qui disent le contraire. Quant aux spécialistes, leurs avis sont très partagés eux-aussi. Donc, résumons ce que nous savons : elle ne s’est pas mariée, n’a jamais parlé de sa sexualité sauf pour dire « qu’elle voulait rester vierge, indépendante, et ne se consacrer qu’à son art … et elle était convaincue, comme cela est écrit sur sa tombe au Cimetière du Père Lachaise que « l’amitié est une affection divine ».

Elle avait un côté assez masculin à savoir qu’elle fumait le cigare, montait à cheval comme un homme, avait les cheveux très courts et (comme George Sand) portait le pantalon. Compte tenu que ce dernier était interdit aux femmes, elle avait demandé une autorisation spéciale pour pouvoir le faire affirmant qu’elle était ainsi plus à l’aise pour se rendre à la foire aux bestiaux et dans les abattoirs pour ses études d’animaux

Sa façon de vivre ne correspondait pas aux normes de l’époque : elle habitait avec son amie d’enfance Nathalie , ce qui a laissé la porte ouverte à bien des suppositions d’autant qu’elle disait si Nathalie avait été un homme, je l’aurais épousée , mais curieusement il n’y a aucune trace de scandale connu face à cette situation. Elle affirmait vouloir vivre comme elle l’entendait, avec Nathalie et la mère de cette dernière, que ces deux femmes lui avaient apporté toute l’affection maternelle dont elle avait manqué et que, compte tenu, qu’elles s’occupaient de tout dans la maison, elles lui auront permis, des années durant, de pouvoir ne penser qu’à son art. Lorsque son amie décèdera, elle en sera profondément affectée, cessera de peindre parce qu’elle avait perdu toute inspiration.

Avec Nathalie

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Et puis il y aura Anna Klumpke …. Après s’être rencontrées, elles vont beaucoup s’écrire, puis la peintre américaine viendra vivre huit mois chez Rosa pour faire son portrait. Après ce séjour, Rosa lui demandera de rester définitivement auprès d’elle. Si l’on s’en réfère à la biographie Rosa Bonheur, sa vie et son œuvre, rédigée à la première personne par Anna, publiée en 1908 et rééditée depuis, elles auraient eu une liaison professionnelle et amoureuse au grand dam de leurs familles.

Avec ANNA en 1898
 » Portrait de Rosa Bonheur  » 1898 – Anna KLUMPKE (Metropolitan Museum/New York)

Rosalie Bonheur ( dite Rosa en souvenir de sa mère qui l’appelait ainsi) est née à Bordeaux en 1812, fille d’un peintre, professeur de dessin. Il éduquera ses enfants de façon assez stricte, avec des règles de vie très rigides. Aînée d’une fratrie qui comptait deux garçons (Auguste et Isidore ) et une sœur (Juliette). En 1829 la famille part s’installer à Paris. Le père est un utopiste, un idéaliste, qui ne vit absolument pas dans la réalité, distribue le peu d’argent qu’il a aux pauvres, et, abandonne les siens pour aller se réfugier au Couvent des Simoniens. La famille se retrouve alors dans la misère et c’est la mère qui va se tuer au travail pour pouvoir nourrir ses enfants . Épuisée elle mourra jeune en 1833, et compte tenu de leur pauvreté, elle sera enterrée dans une fosse commune. Rosa n’acceptera jamais, par respect pour sa mère, le remariage de son père.

Les quatre enfants vont s’intéresser à l’art et leur père, lui même peintre et dessinateur, ne fera jamais rien pour les en empêcher. Au départ, il aurait voulu que Rosa entre au couvent et apprenne la couture, mais devant le talent précoce de sa fille, il va accepter d’être son professeur . Très jeune elle était capable de faire des portraits et des paysages avec une précision incroyable. En 1839, elle va décider de ne se consacrer qu’aux animaux.

Des petits d’abord, puis des plus gros. Lorsqu’on lui dira, un jour, qu’aucune femme n’avait su peindre des chevaux correctement, elle prendra la remarque au pied de la lettre et réalisera Le marché aux chevaux ( qu’elle considérait comme son grand chef-d’œuvre) prouvant à tous que l’affirmation était fausse et qu’une femme pouvait le faire et qui plus est, le faire en grand format ( cinq mètres de long ) !

 »Le marché aux chevaux  » 1855 – Rosa BONHEUR – ( National Gallery de Londres)

Première exposition à l’âge de 19 ans. Elle sera vivement appréciée, on la trouvera infiniment douée. Il faut dire que c’est une virtuose dans son domaine. A 27 ans, elle expose au Musée du Luxembourg. Elle va réussir à s’imposer dans un monde (la peinture) réputé masculin et machiste.

Sa carrière s’envolera avec son tableau Labourage nivernais commandé par l’État français après qu’elle eut obtenu une médaille d’or au Salon avec Bœufs et taureaux race du Cantal. Très tôt, elle se fera un nom, sera reconnue, recevra de nombreuses récompenses. Les marchands d’art et collectionneurs achèteront ses tableaux et du coup, son œuvre se diffusera à l’international.

« Labourage nivernais  » 1849 Rosa BONHEUR (Musée d’Orsay/Paris)

Elle a vendu vite et cher (ce qui était rare à l’époque) , ce qui lui aura permis d’avoir une situation financière agréable, de vivre confortablement et ne dépendre de personne.

Lorsque son amie Nathalie décèdera, après de nombreuses années de vie commune, elle a 60 ans et vie retranchée, inconsolable, dans sa maison. Jusqu’au jour où elle apprend que William Frederick Cody, alias Buffalo Bill, va venir en France avec son spectacle le Wild west show. Pour elle, c’est une occasion incroyable de le rencontrer et de voir des bisons, des chevaux de rodéo, des indiens, des cow-boys … Elle se rendra à Paris, le rencontrera, et fera un portrait de lui. Ils s’admirent beaucoup l’un et l’autre, échangeront sur la nature et l’art, et de leurs discussions naitra une profonde amitié.

C’est à cette occasion qu’elle rencontrera Anna Klumpke car la peintre américaine était du voyage et elle lui servait d’interprète pour converser avec Cody.

« William Frederick Cody, alias Buffalo Bill  » 1889 Rosa BONHEUR (Withney Gallery of Western Art Collection)

Elle est morte d’une congestion pulmonaire en 1899. Elle fut enterrée au Père Lachaise dans la concession de la famille Micas (son amie d’enfance) . Compte tenu qu’elle n’avait plus tellement de rapport avec ce qui lui restait de famille, elle laissera un testament affirmant qu’elle léguait tout ce qu’elle possédait à sa collègue-peintre, « sa sœur de pinceau » et amie Anna Klumpke et faisait d’elle sa légataire universelle.

Sa famille en sera complètement bouleversée par la nouvelle et intentera un procès. Les deux parties finiront par s’arranger : Anna garda la maison, et la famille récupèrera toutes les œuvres de Rosa. Dès lors, et peu de jours après, 2000 pièces furent vendues aux enchères. Anna va en racheter un grand nombre, mais beaucoup, malheureusement, quitteront la France. C’est la raison pour laquelle notre pays a si peu de tableaux de cette peintre dans nos musées, et, pourquoi les Etats-Unis, par exemple, en ont beaucoup.

Lorsque Anna Klumpke va mourir en 1942, ses cendres seront placées, à sa demande, dans le caveau de la famille Micas, aux côtés de Rosa, Nathalie et sa maman.

Sa maison , acquise en 1860 grâce la vente particulièrement intéressante de son tableau La foire aux chevaux, est désormais un musée (Château-musée Rosa Bonheur) – On peut y voir non certains de ses tableaux, mais également son atelier.

Cette exposition est vraiment intéressante car elle nous permet non seulement de comprendre l’évolution créative de Rosa Bonheur, mais également la place de la femme dans l’art ( ne pas oublier qu’elles ne seront admises à l’École des Beaux Arts qu’en 1897) et dans la société. Elle aborde aussi la question de la cause animale et la nature.

Rosa Bonheur a placé la peinture animalière au même niveau que la peinture d’histoire et elle a donné à tous ces animaux qui pour elle avaient une âme, l’attention, l’amour, l’ importance et la noblesse qu’ils méritent.

 » Moutons près de la mer  » – 1865 – Rosa BONHEUR ( Musée national des Beaux Arts / Washington)
 » Les lapins  » 1840 Rosa BONHEUR ( Musée des Beaux Arts de Bordeaux)
 » Les sangliers dans la neige  » 1870 – Rosa BONHEUR ( Cleveland Museum)
 » Veaux  » 1879 Rosa BONHEUR ( Metropolitan Museum/New York)
 » Sept études de têtes de chiens courant et un chien courant vu de dos  » Entre 1822 et 1899  » Rosa BONHEUR (Musée du château de Fontainebleau)