Un banc …

 » Au fond du parc, dans une ombre indécise,
il est un banc, solitaire et moussu,
où l’on croit voir la rêverie assise,
triste et songeant à quelque amour déçu.
Le souvenir dans les arbres murmure,
le racontant les bonheurs expiés ;
et, comme un pleur, de la grêle ramure
une feuille tombe à vos pieds.

Ils venaient là, beau couple qui s’enlace,
aux yeux jaloux tous deux se dérobant,
et réveillaient, pour s’asseoir à sa place,
le clair de lune endormi sur le banc.
Ce qu’ils disaient, la maîtresse l’oublie ;
mais l’amoureux, cœur blessé, s’en souvient,
et dans le bois, avec mélancolie,
au rendez-vous, tout seul, revient.

Pour l’œil qui sait voir les larmes des choses,
ce banc désert regrette le passé,
les longs baisers et le bouquet de roses
comme un signal à son angle placé.
Sur lui la branche à l’abandon retombe,
la mousse est jaune, et la fleur sans parfum ;
sa pierre grise a l’aspect de la tombe
qui recouvre l’Amour défunt !…  »   Théophile GAUTIER ( Poète français, romancier, critique d’art – Extrait du recueil Poésies-Volume 2- A Ernest Hébert / Écrit en 1865  Edition 1890  )

Pierre SOULAGES …

Pierre SOULAGES 1919/Octobre 2022

 » Je peins d’abord pour moi. Je ne crains pas de le dire, c’est pour que ma vie soit possible. Je peins parce que j’ai besoin de peindre. Mais je considère que ma peinture ne devient de l’art qu’à partir du moment où elle est vue, où elle est regardée par d’autres, et où elle est comme une œuvre d’art, c’est-à-dire comme une chose que d’autres regardent et vivent à leur manière.

L’œuvre vit du regard qu’on lui porte; Elle ne se limite ni à ce qu’elle est, ni à celui qui l’a produite. Elle est faite aussi de celui qui la regarde. Quand je regarde une de mes peintures, une de celles qui travaillent avec le reflet, la lumière vient de la toile vers moi, et, par conséquent, l’espace de la toile se trouve devant la toile et, dans ce cas là, je ne suis pas non plus devant l’espace d’une peinture, mais dans son espace et ceci est particulier à ce type de peinture. Si je me déplace devant ou si la lumière change de direction, l’organisation des formes est modifiée: certaines surfaces se glissent du sombre au clair, d’autres basculent du clair au sombre. C’est depuis l’endroit où l’on se trouve et dans l’instant du regard que la peinture apparait ainsi. Sa présence se fait au moment même du regard, ce qui est un rapport au temps propre à ce type de peinture.

Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. Dans cet extrême, j’ai vu , en quelque sorte, la négation du noir. Les différences de textures réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. Mon instrument n’était plus le noir , mais la lumière secrète venue du noir J’aime l’autorité du noir. C’est une couleur qui ne transige pas. Une couleur violente mais qui incite pourtant à l’intériorisation. A la fois couleur et non-couleur. Quand la lumière s’y reflète, il la transforme, la transmute. Il ouvre un champ mental qui lui est propre. Pierre SOULAGES (Peintre et sculpteur français)