A trois chats …

 » Des cils raides et longs, antennes hérissées,
Font sentinelle autour de son nez frémissant ;
Et le plus léger bruit qui le frôle en passant
Elargit sur son front ses oreilles dressées.

Quand la nuit a brouillé les formes effacées,
Il voit ; le monde noir à son regard perçant
Ouvre ses profondeurs ; il distingue, il pressent ;
Ses sens plus acérés aiguisent ses pensées.

Des craquements de feu courent sur son poil roux ;
Tout le long de sa moelle un tressaillement doux
Conduit l’émotion en son âme inquiète.

Les poils de son museau vibrent à l’unisson,
Et sa queue éloquente a le divin frisson,
Comme une lyre d’or aux mains d’un grand poète.  » Hippolyte TAINE (Philosophe et historien français. Lorsqu’il est décédé en 1893, on découvrira qu’il écrivait aussi des sonnets destinés à ses chats Puss, Ébène et Mitonne. Celui-ci fait partie de ces textes réunis sous l’appellation A trois chats, douze sonnets. La sensibilité/ 1883)

Un visage …

 » Il y a une quantité de gens, mais il y a encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Il y a des gens qui gardent un visage pendant des années ; naturellement, il s’use, se salit, se casse à l’endroit des rides, il se détend comme des gants qu’on a portés en voyage. Ce sont des gens simples et économes ; ils n’en changent pas, ils ne les font même pas nettoyer. Ce visage est encore assez bon, prétendent-ils, et qui leur démontrerait le contraire. On se demande évidemment, puisqu’ils ont plusieurs visages, ce qu’ils font des autres. Ils les mettent de côté. En réserve pour leurs enfants. Mais il arrive aussi que leurs chiens sortent avec. Et pourquoi pas, d’ailleurs ? Un visage en vaut un autre.
Il y a d’autres gens qui changent terriblement vite de visages. Ils les essaient les uns après les autres et les usent. Ils ont d’abord l’impression qu’ils en ont pour toujours ; mais ils ont à peine quarante ans qu’ils n’en ont plus. Cela comporte naturellement sa part de tragédie. Ils ne sont pas habitués à ménager leurs visages ; leur dernier est percé en huit jours ; en plusieurs endroits, il est mince comme du papier et on voit peu à peu le dessous, le non-visage, et ils sortent avec cela.  » Rainer Maria RILKE (Écrivain autrichien)

visage craig paul NOVACK
 » Visages  » – Graig Paul NOVACK