Au lecteur …

 » Quand je vous livre mon poème,
Mon cœur ne le reconnaît plus :
Le meilleur demeure en moi-même,
Mes vrais vers ne seront pas lus.

Comme autour des fleurs obsédées
Palpitent les papillons blancs,
Autour de mes chères idées
Se pressent de beaux vers tremblants ;

Aussitôt que ma main les touche
Je les vois fuir et voltiger,
N’y laissant que le fard léger
De leur aile frêle et farouche.


Je ne sais pas m’emparer d’eux
Sans effacer leur éclat tendre,
Ni, sans les tuer, les étendre,
Une épingle au cœur, deux à deux.

Ainsi nos âmes restent pleines
De vers sentis mais ignorés ;
Vous ne voyez pas ces phalènes,
Mais nos doigts qu’ils ont colorés. « Sully PRUDHOMME (Poète français – Extrait du livre Œuvres de Sully Prudhomme – Alphonse LEMMERRE / Poésie – 1865/66)

Sully PRUDHOMME 1839/1907 – Tableau de Paul CHABAS

Écrivez quand même …

 » Ecrivez quand même, oui, écrivez encore, écrivez sans cesse, malgré l’indifférence du public, le silence de la critique, et l’incompréhension de vos amis. Écrivez, pour les étoiles comme Cécile Sauvage, pour les palmiers comme Anne Perrier, pour le désert comme les poétesses du Liban. Car, lorsqu’ils ont été suffisamment recopiés, imprimés ou mis sur le Net, les poèmes vivent plus longtemps que les poètes. Votre corps, votre nom, auront disparu depuis des siècles quand un jour, par hasard, un curieux dénichera, au fond d’une bibliothèque en ruine, sous une épaisse couche de poussière, un exemplaire papier, ou numérique, d’une de vos œuvres. Et, soudain, on essaiera de savoir qui vous étiez, on vous lira avec intérêt, dans la surprise de l’instant on vous portera même aux nues, vous serez lancée ou relancée : croyez-vous qu’on lisait encore Christine de Pisan et Ronsard au XVIIème siècle, ou Maurice Scève et Du Bellay au XVIIIème ? Le XXème siècle leur a donné une seconde chance. Comptez sur le XXIIème.

Et surtout, n’oubliez jamais ce qu’a écrit Sappho, cette petite phrase isolée dont le contexte est perdu, une phrase orpheline, à demi dévorée par le temps, mais que tout écrivain, tout artiste, devrait se répéter comme un mantra : « il y aura quelqu’un, un jour, pour se souvenir de nous ».  » Françoise CHANGERNAGOR (Femme de lettres, écrivain, haut-fonctionnaire française. Membre de l’Académie Goncourt- Extrait de son livre Quand les femmes parlent d’amour)

Françoise CHANDERNAGOR