Quatuor à cordes & piano … Guillaume LEKEU

Guillaume Lekeu est un compositeur belge, très talentueux, reconnu pour avoir été l’un des plus brillants de sa génération. Il est, malheureusement, mort à l’âge de 24 ans, emporté par la fièvre typhoïde. Ses références musicales furent Beethoven, Wagner et César Franck. Ses œuvres sont d’une grande richesse mélodique, audacieuses harmoniquement parlant, expressives, intenses, nostalgiques, sombres et emplies de sérénité parfois aussi.

Celle-ci fut écrite entre 1892 et 1893. Selon les mouvements, elle se fait rageuse, emportée, passionnée, fulgurante et dramatique également.

Lekeu l’expliquera ainsi :  » La première partie de mon Quatuor est pour moi le cadre de tout poème de cœur où mille sentiments se heurtent, où aux cris de souffrance succèdent de longs appels au bonheur, où des caresses se glissent, s’insinuent, cherchant à calmer les pensées les plus sombres, ou des cris d’amour succèdent au plus sombre désespoir, cherchant à le dominer, comme à côté l’éternelle douleur s’efforce d’écraser la joie de vivre. »

(Vidéo : Ier mouv. Antonio SPILLER (violon) – Sylvia NATIELLO-SPILLER (piano) – Wen SINN YANG (violoncelle) & Oscar LYZY (Alto)

Les chevaux de San Marco …

Photo : Nino BARBIERI (Les chevaux originaux sont entreposés au musée de la basilique Saint-Marc. C’est une copie qui les remplace sur l’édifice)

« S’ils pouvaient parler ces quatre chevaux, dire ce qu’ils ont vu ! De tous les chefs-d’œuvre de la sculpture, le quadrige, qui orne le fronton de la basilique Saint-Marc, est celui dont l’histoire se rapproche le plus de la légende. En bronze autrefois doré, pesant chacun 900 kilos, hauts et longs d’un peu plus de 2 mètres, élégants, puissants, dédaigneux, ces équidés opposent à l’animation de la place leur silence de deux mille ans, et concentrent dans leur masse, la gloire de quatre empires. Ils pourraient même se plaindre (ou se vanter) d’avoir été volés deux fois.

Remontons à leur date de naissance. Malheureusement, elle demeure fort incertaine. Les techniques les plus sophistiquées n’ont pas permis d’en réduire l’incertitude à moins de cinq siècles. Les chevaux ont vu le jour entre le IVe siècle avant J.C. et le Ier siècle de notre ère. Selon une hypothèse plus fine, mais contestées, ils pourraient être l’œuvre du bronzier Lysippe (IVe siècle avant J.C.) un artiste contemporain d’Alexandre le Grand, qui les auraient fabriqués pour l’île de Rhodes. Ils auraient, par la suite, été offerts à Néron qui en aurait orné sa statue colossale à Rome avant qu’ils ne couronnent l’Arc de Trajan.

Une autre version veut que les quatre chevaux, avec l’aurige (le conducteur de char, peut-être le dieu Hélios) et le véhicule auquel ils étaient attelés (éléments aujourd’hui disparus) aient été fondus sur l’île de Chios, dans la mer Egée. Quoi qu’il en soit, ils sont bien d’origine antique, et ce sont les seuls représentants parvenus jusqu’à nous des quadriges qui triomphaient alors aux quatre coins de l’Empire romain sur nombre de ses monuments.

Leur beauté, tôt reconnue, leur valut d’être transportés à Constantinople, soit au IVe siècle par le fondateur de la ville Constantin le Grand, soit un siècle plus tard (date incertaine). Ils furent, ensuite, installés pour plus de huit cents ans sur l’une des tours de l’hippodrome, d’où ils assistèrent aux plus brillants, comme aux plus sombres, épisodes de l’histoire de l’Empire romain d’Orient. Construit sur le modèle du Circus Maximus de Rome, et, comme lui attenant au palais impérial, l’hippodrome était l’un des centres politiques de Constantinople.

Place de l’hippodrome – Jean-Baptiste VAN MOUR

A l’extrémité de cette énorme enceinte de 450 mètres de long sur 117 de large, coiffant la four dite mangonneau (du nom d’un engin militaire proche de la catapulte) , les quatre chevaux surplombaient les carcères, stalles de départ des chars pour les courses. Mais les compétitions n’étaient pas ici seulement sportives. A Constantinople, comme auparavant à Rome, le cirque était, en effet, un espace chargé de valeurs symboliques, rituelles et politiques, liées au culte de l’empereur. Dans sa loge, directement reliée à son palais, ce dernier apparaissait lui-même souvent vêtu en aurige victorieux, guide du char de l’État et vainqueur des ennemis. Trente mille spectateurs acclamaient, en chœur, le régisseur de l’Univers. Ainsi était célébrée la rencontre entre le monarque et un peuple enrôlé et divisé en quatre factions rivales, en partie militarisées, antagonistes jusqu’à la violence : les Verts, les Bleus, les Rouges et les Blancs. Chacun de ces clans avait, sur la piste, un champion galopant, fouettant sa monture avec frénésie. Du haut du manganon nos quatre chevaux ont pu voir, plus d’une fois, ces réjouissances impériales et populaires dégénérer en émeutes.

Ces courses eurent lieu jusqu’au Xe ou XIe siècle. En 1204, lorsque les Français et les Flamands conquirent Constantinople ( la deuxième Rome ) et la dévastèrent, l’hippodrome n’était plus qu’un chantier qui fournissant la ville en matériaux de construction. Mais le quadrige de bronze fut l’un des nombreux trésors que se partagèrent les Croisés, détournés de leur sainte route, en échange de l’annulation de leurs dettes, par la perfide Venise. Ces chevaux incarnèrent même à eux seuls la sanglante revanche de l’Occident européen sur l’Empire d’Orient.

En 1205, Marino Zeno, podestat (représentant) à Constantinople pour le compte du Doge Enrico Dandolo, les fit transporter jusqu’à la Sérénissime. Ils y furent soigneusement restaurés mais restèrent confinés dans l’Arsenal pendant cinquante ans. C’est l’admiration de l’ambassadeur de Florence et l’achèvement définitif de la basilique Saint-Marc, en 1254, qui les sortirent de l’ombre. On les hissa alors sur la loggia, au-dessus du portail central, dominant le décor architectural de la façade, de ses cinq entrées, de ses colonnes et de ses arcs semi-circulaires.

 » Le doge Enrico Dandolo » – Par Domenico TINTORETTO (dit Le Tintoret)

Les chevaux rayonnaient comme sur un arc de triomphe antique. Symbolisant désormais, par un habile glissement de sens, les quatre évangélistes Marc, Mathieu, Luc et Jean, ils affirmaient ainsi l’ambition impériale de Venise. Au XIVe siècle, Pétrarque rapporta que le doge assistait en grande pompe, du haut de la galerie de la basilique, entre les chevaux de bronze, aux tournois qui se déroulaient sur la place. En 1379, l’amiral Pietro Doria, qui dirigeait l’armée de Gênes, la grande rivale de Venise, avait si bien saisi la portée symbolique de ce quadrige, qu’il jura de passer la bride aux quatre chevaux de Saint-Marc.

Ambition qui fit long feu puisqu’on les voit, un siècle plus tard, dans tout l’éclat de leur dorure originale, au centre du grand tableau de Gentille Bellini La Procession des reliques de la Croix sur la place Saint-Marc (1496 )

 » La Procession des reliques de la Croix sur la place Saint-Marc « (1496 ) – Gentille BELLINI

Leur carrière ne s’arrêta pas là. Ayant régné six siècles dans le ciel de Venise, ils furent, une nouvelle fois, capturés au profit d’un empire. Le 13 décembre 1797, une population consternée assista à l’enlèvement de ces symbole de la ville par les ingénieurs et les soldats de Napoléon.

Débarqués trois mois plus tard à Toulon, les quatre chevaux de bronze remontèrent lentement le Rhône , la Saône, le Canal du Centre, la Loire, enfin la Seine jusqu’à Paris. Le 17 juillet 1798, ils participèrent à l’L’Entrée triomphale des objets de science et d’art recueillis en Italie, hommage de la Révolution française aux productions de l’esprit humain ! C’est en ce sens qu’il faut comprendre cette annexion.

Illustration de Pierre-Gabriel BERTHAULT  

Les chefs-d’œuvre prélevés par Bonaparte pendant sa campagne d’Italie et présentés aux Parisiens lors de ce solennel défilé sur le Champ-de-Mars n’étaient pas seulement un butin de guerre. Ils n’étaient pas seulement un butin de guerre ; ils n’étaient pas réservés à l’usage privé, mais bien destinés à l’édification publique. « Têtes de l’univers, capitale de la Grande Nation, des Lumières et du Progrès, Paris trouvait tout naturel de rassembler dans ses murs les modèles de l’Antiquité et les dernières réalisation de l’industrie. Les prestigieux chevaux y firent donc leur apparition tirés par un char précédés de cette inscription :  » La Grèce les céda, Rome les a perdus. Leur sort changea deux fois, il ne changera plus. »

Cette quatrième éternité, après celle que leur avait promise Rome, Byzance puis Venise, les conduisit d’abord aux Invalides. Puis les chevaux furent disposés sur les piliers de la grille qui entourait le château des Tuileries. En 1808, l’Arc de Triomphe du Carrousel, qui venait d’être édifié à la gloire des armées napoléoniennes, leur offrit un support plus digne d’eux. On eut l’idée de leur attacher un char, et ils cautionnèrent dès lors, de leur antique galop, les grandioses revues militaires qui rassemblaient régulièrement une foule enthousiaste entre le Louvre et les Tuileries.

Puis ce fut Waterloo, la chute de l’Empire … Cette éternité napoléonienne aura été la plus courte. En 1815, François Ier, empereur d’Autriche et nouveau maître de Venise, exigea que les chevaux de Saint-Marc lui fussent restitués. Les quatre coursiers reprirent la route de l’Italie, laissant à Paris un vide que le sculpteur Bosio, en 1828, sur ordre de Charles X comblera par une copie que l’on voit toujours sur l’Arc de Triomphe du Carrousel.

 » François Ier d’Autriche  » par Friedrich VON AMERLING

Les chevaux retrouvèrent leur place au-dessus du portail central de la Basilique Saint-Marc. On aurait pu conclure ici cette fantastique chevauchée d’un bout à l’autre de l’espace européen, de sa culture, de ses ruptures, s’ils n’avaient connu un dernier avatar. Dans les années 1980, Venise décida, en effet, de les remplacer par des copies. Non pour cause de guerre ou de politique cette fois, mais pour les protéger de la pollution atmosphérique. Désormais ils sont installés au Musée de Saint-Marc. Ils jouissent d’une retraite bien méritée. » Jean-Baptiste MICHEL (Écrivain et journaliste français)

Chevaux originaux conservés au Musée de la Basilique Saint-Marc à Venise