L’épreuve du talent …

 » Oui, l’Art est grand ! Ses bois sacrés
Te sont ouverts ; courage, adepte !
Comme néophyte il t’accepte,
Tu peux franchir tous ses degrés.
Sa grandeur n’est point dans la pompe ;
Il ennoblit chêne et fétu,
Et sourit au turlututu
Comme au large accent de la trompe.

Mais sois prudent, crainte d’affront ;
Pèse ta force ; l’âme éprise
Sur ses dons fait parfois méprise :
Jeune homme, as-tu l’étoile au front ?
Pour un pinceau se tient l’estompe ;
Tout dard, hélas ! se croit pointu ;
Et souvent le turlututu,
S’estime être une jeune trompe.

Sois constant, si tu te sens fort ;
Travaille ! dans l’art, rien sans peine !
Mais ta peine peut être vaine,
Le talent n’est point dans l’effort.
Courbe ton arc, mais sans qu’il rompe ;
Ne confonds pas fort et têtu ;
En s’obstinant, turlututu
Ne prends pas la voix de la trompe.

Oui, l’Art est grand, oui, l’Art est beau,
Mais réclame un prêtre robuste :
Pour le fort, c’est un temple auguste ;
Pour l’impuissant, c’est un tombeau !
L’Art, sévère pour qui se trompe,
Dit : Que peux-tu ? Non : Que veux-tu ?
Souffle dans un turlututu
Si tu ne peux remplir la trompe. » Henri-Frédéric AMIEL (Poète, écrivain et philosophe genevois – L’épreuve du talent est un poème qui fait parti de son recueil Grains de mil (1854)


Allégorie des Arts – Pompeo BATONI

La Seine à Courbevoie … Georges SEURAT

 » En 1885, Georges Seurat, à vingt-six ans, est déjà un peintre de l’avant-garde. L’année précédente, son premier grand tableau Une baignade à Asnières (1883) a été refusé au Salon et montré au premier Salon des Indépendants. La présente œuvre se situe dans la lente période de maturation d’Un dimanche après-midi sur l’le de la la Grande-Jatte, entre le printemps 1885 et l’automne de la même année, au cours duquel Seurat décide de reprendre sa grande composition qui deviendra l’acte de naissance du chromo-luminarisme bientôt rebaptisé néo-impressionnisme par Félix Fénéon.

Cette toile préfigure La Grande Jatte à bien des égards : le bateau et la dame avancent latéralement, les troncs et les branches sont aussi disposés parallèlement, et tous ces motifs rigoureusement construits ont déjà la raideur qui marquera la grande composition. De même , la promeneuse figée , qui en est directement issue, dégage un sentiment de solitude et d’indifférence au paysage qui l’entoure.

Seurat exposera ensemble La Seine à Courbevoie et Un dimanche après-midi sur l’île de la Grande-Jatte à la dernière exposition impressionniste de 1886. Si le premier tableau recueille l’approbation des critiques (Octave Mirbeau en loue les transparences d’eau, sa magistrale œuvre-manifeste heurtera et déplaira généralement, créant un choc qui repoussera vers le passé les scandales précédents de Manet ou Monet.  » Charlotte HELLMAN-CASSIN ( Petite-fille du peintre Paul Signac – Responsable des Archives Signac)

« La Seine à Courbevoie » 1885 env. Georges SEURAT