Les sirènes …

 » Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les îlots,
Une harpe d’amour soupirait, infinie ;
Les flots voluptueux ruisselaient d’harmonie
Et des larmes montaient aux yeux des matelots.

Les Sirènes chantaient… Là-bas, vers les rochers,
Une haleine de fleurs alanguissait les voiles ;
Et le ciel reflété dans les flots pleins d’étoiles
Versait tout son azur en l’âme des nochers,

Les Sirènes chantaient… Plus tendres à présent,
Leurs voix d’amour pleuraient des larmes dans la brise,
Et c’était une extase où le coeur plein se brise,
Comme un fruit mûr qui s’ouvre au soir d’un jour pesant !

Vers les lointains, fleuris de jardins vaporeux,
Le vaisseau s’en allait, enveloppé de rêves ;
Et là-bas – visions – sur l’or pâle des grèves
Ondulaient vaguement des torses amoureux.

Diaphanes blancheurs dans la nuit émergeant,
Les Sirènes venaient, lentes, tordant leurs queues
Souples, et sous la lune, au long des vagues bleues,
Roulaient et déroulaient leurs volutes d’argent.

Les nacres de leurs chairs sous un liquide émail
Chatoyaient, ruisselant de perles cristallines,
Et leurs seins nus, cambrant leurs rondeurs opalines,
Tendaient lascivement des pointes de corail.

Leurs bras nus suppliants s’ouvraient, immaculés ;
Leurs cheveux blonds flottaient, emmêlés d’algues vertes,
Et, le col renversé, les narines ouvertes,
Elles offraient le ciel dans leurs yeux étoilés !…

Des lyres se mouraient dans l’air harmonieux ;
Suprême, une langueur s’exhalait des calices,
Et les marins pâmés sentaient, lentes délices,
Des velours de baisers se poser sur leurs yeux…

Jusqu’au bout, aux mortels condamnés par le sort,
Choeur fatal et divin, elles faisaient cortège ;
Et, doucement captif entre leurs bras de neige,
Le vaisseau descendait, radieux, dans la mort !

La nuit tiède embaumait…Là-bas, vers les îlots,
Une harpe d’amour soupirait, infinie ;
Et la mer, déroulant ses vagues d’harmonie,
Étendait son linceul bleu sur les matelots.

Les Sirènes chantaient… Mais le temps est passé
Des beaux trépas cueillis en les Syrtes sereines,
Où l’on pouvait mourir aux lèvres des Sirènes,
Et pour jamais dormir sur son rêve enlacé.  » Albert SAMAIN (Poète symboliste français / Extrait de son recueil Au jardin de l’Infante/1893)

Tableau de John William WATERHOUSE

La partie de bridge … Édouard VUILLARD

 » En 1920, Joseph, dit Jon Hessel, cousin de Josse et Gaston Bernheim et marchand d’art comme eux, procède à un échange inattendu contre un tableau de Cézanne : il obtient une propriété à Vaucresson, entre Saint-Cloud et Versailles. Cette affirmation risque cependant de n’être qu’une légende car aucun historique des cinquante-trois tableaux qui passèrent par les mains de Hessel ne permet de le confirmer.

Quoi qu’il en soit, cela n’empêcha pas le nouveau propriétaire de donner à sa résidence de nom de Clos Cézanne . A la belle saison, les Hessel y accueillaient leurs amis et les parties de cartes en fin de journée, bridge ou poker, ne sont pas rares. Vuillard y assiste en 1923 et conserve le souvenir de ces soirées tranquilles dans plusieurs peintures et pastels.

Cette version, la plus ambitieuse, réunit le propriétaire du lieu et ses amis : Alfred Natanson, Marcelle Aron, cousine de Vuillard et épouse du dernier convive Tristan Bernard dont le visage est presque entièrement dissimulé.

Habilement décentrée, la composition se focalise sous la source de lumière, en haut à gauche, qui créé une atmosphère silencieuse et tranquille que ne trouble pas la concentration des joueurs. Ainsi cette œuvre, devient comparable au Poker (1902 / Musée d’Orsay) de Félix Vallotton, peinture dans laquelle apparait aussi les Hessel et autres de ses amis, relations et modèles habituels de Vuillard. » Dominique LOBSTEIN (Historien de l’art, chargé d’études documentaires au Musée d’Orsay, responsable de la bibliothèque du Musée d’Orsay, commissaire d’exposition)

 »La partie de bridge au Clos Cézanne » 1923 env. Édouard VUILLARD

Relire …

 » Relire, c’est une activité curieuse. D’abord, on reconnaît le livre comme un vieux copain, on se souvient, on le prévoit, on s’étonne de ce que l’on avait oublié, on y trouve de nouvelles choses. Puis quand c’est la troisième, la quatrième fois, on le connaît si bien qu’on y entre comme dans un lieu familier, comme dans un chez soi. C’est reposant. On a l’impression qu’on l’a écrit, qu’on est exactement son auteur. Les pages et les chapitres deviennent les pièces, les chambres, les couloirs, l’escalier, les fenêtres et le jardin d’une maison qu’on habite. » Grégoire POLET (Écrivain belge de langue française. Extrait de son livre Excusez les fautes du copiste)

Tableau de Friedrich FROZEL