La chair chaude des mots …

 » Prends ces mots dans tes mains et sens leurs pieds agiles
Et sens leur cœur qui bat comme celui d’un chien
Caresse donc leur poil pour qu’ils restent tranquilles
Mets-les sur tes genoux pour qu’ils ne disent rien

Une niche de sons devenus inutiles
Abrite des rongeurs I’ordre académicien
Rustiques on les dit mais les mots sont fragiles
Et leur mort bien souvent de trop s’essouffler vient

Alors on les dispose en de grands cimetières
Que les esprits fripons nomment des dictionnaires
Et les penseurs chagrins des alphabécédés

Mais à quoi bon pleurer sur des faits si primaires
Si simples éloquents connus élémentaires
Prends ces mots dans tes mains et vois comme ils sont faits. » Raymond QUÉNEAU (Poète, romancier et dramaturge français / Extrait de son recueil Le chien à la mandoline / 1954)

Raymond QUÉNEAU 1903/1976

Camille …

  » Malheureusement ce n’est pas avec une fleur à la main que je viens vous offrir mes souhaits. C’est avec des larmes dans les yeux. Les larmes de l’exil, les larmes que j’ai versées goutte à goutte depuis que j’ai été arrachée à mon cher atelier. Vous qui connaissez mon attachement à mon art vous devez savoir ce que j’ai dû souffrir, d’être tout à coup séparée de mon cher travail. Je ne voudrais pas vous attrister davantage en vous faisant le récit de l’injustice dont j’ai été la victime…. » Camille CLAUDEL (Sculptrice française / Extrait d’une correspondance adressée en 1915 env. à l’une de ses cousines)

Camille dans l’atelier qu’elle partageait, rue Notre-Dame des Champs, avec une autre sculptrice Jessie Lipscomb – 1887 –

La Petite Châtelaine à la natte courbe … Camille CLAUDEL

« La Petite Fille de l’Islette, du nom du château de la Loire où Camille cacha sa grossesse, lui apparut comme l’enfant que le destin ne lui permettait pas de connaitre. Le modèle, petite-fille de Mme Courcelles qui recevait dans son château des hôtes payants, s’appelait Marguerite Boyer. Elle était âgée de six ans en 1892, et posa soixante-deux séances pendant deux étés.

D’une fillette potelée et enjouée, Camille fit cette face ardente d’enfant fiévreux, les yeux dilatés par l’inquiétude. Le modelé heurté, les épaules inégales, le menton anguleux, la bouche respirante, les tempes émaciées, tout converge vers ces grands yeux brûlants et interrogateurs qui scrutent avec ferveur le mystère du monde. Chaque variante accentue la fragilité de la fillette, couronnée d’un diadème aux lourdes torsades de serpents, familières aux héroïnes claudéliennes.

 » La Petite Châtelaine à la natte courbe  » 1893 Plâtre – Camille CLAUDEL Cette sculpture qui fait désormais partie de la Reine-Marie Paris Collection, a été présentée au public, pour la première fois , lors de l’exposition « Collections privées-Un voyage des impressionnismes aux fauves » proposée par le Musée Marmottan-Monet (2018/2019) : https://pointespalettespartition.wordpress.com/2018/10/18/collections-privees-un-voyage-des-impressionnistes-aux-fauves/

Sans ostentation, sans accessoire littéraire ou mythologique, sans fioritures décadentes, dans la sobriété du grand art classique, Camille créée pour la première fois l’image intérieure de l’enfance, l’âge de la tendresse et de la gravité. Loin des fades représentations de l’enfance que nous a laissées le XIXe siècle qui n’a su y voir que le temps des jeux, des sourires, des caresses, Camille Claudel proclame, avec une énergie presque inquiétante, que l’enfance est aussi de le temps de l’angoisse devant l’inconnu, des rêves noirs, des mythes terrifiants véhiculés par les contes.

Que Debussy ait adoré cette œuvre est un signe. Il émane de ce visage le même douloureux et affectueux questionnement de l’être, le même désespoir amical, la même pitié rayonnante que dans Pelléas et Mélisande.

Ce plâtre fut un cadeau personnel de Paul Claudel pour le mariage de Suzanne Merklen, dont la mère Marie-Élisabeth Claudel, était la cousine germaine des Claudel et la marraine de Paul.  » Reine-Marie PARIS (Historienne de l’art)