Aria  » Sposa son disprezzata « …

Cette magnifique aria est extraite de l’opéra Bajazet (dit également Le Tamerlo) de Vivaldi. Une œuvre tragique instrumentalement originale, dramatique, terriblement expressive, intense, passionnée, parfois même violente, vocalement virtuose, qui fut créé à Vérone en 1735. Le librettiste fut le praticien vénitien Agostino Piovene. Son livret avait déjà été utilisé et mis en musique une première fois en 1711 par Francesco Gasparini au Théâtre San Cassino de Venise.

De base, ce n’est pas une aria de Vivaldi. En effet, comme cela se faisait assez couramment à l’époque, il reprendra celle écrite (pour le castrat Farinelli) par Geminiano Giacomelli dans son opéra La Métrope (1734), et modifiera les paroles afin qu’elles puissent correspondre au sien.

L’opéra a été exhumé en 2005, de façon magnifique, vigoureuse et précise, par le violoniste, chambriste, et chef d’orchestre italien Fabio Biondi.

J’ai choisi une version voix-piano qui me touche beaucoup : celle de Cecilia BARTOLI accompagnée par György FISCHER.

Fenaison …


« Au clair appel du coq chantant sur son perchoir,
Les faucheurs se sont mis à l’œuvre, et la prairie
Dans la blanche rosée a déjà laissé choir,
Derrière eux, un long pan de sa robe fleurie.

Les bruissantes faux vibrant à l’unisson
Ouvrent dans l’herbe mûre une large tranchée ;
Deux robustes faneurs, là-bas, fille et garçon,
Retournent au soleil l’odorante jonchée.

Leurs yeux brillent, l’amour sur le même écheveau
A mêlé les fils d’or de leur double jeunesse,
Et le voluptueux parfum du foin nouveau
À leur naissant désir ajoute son ivresse…

Comme eux, j’éprouve aussi ton mol enivrement,
Fenaison !… Je revois la saison bienheureuse
Où j’allais par les prés, cherchant naïvement
La fleur qui donne au foin son haleine amoureuse.

Et les herbes tombant au rythme sourd des faux
M’apportent le parfum des lointaines années
Dont le Temps, ce faucheur marchant à pas égaux,
Éparpille après lui les floraisons fanées.

La vie est ainsi faite. Elle ondule à nos yeux
Comme une plantureuse et profonde prairie,
Dont un magicien tendre et mystérieux
Varie à tout moment l’éclatante féerie.


Nous y courons ravis, cueillant tout sans choisir,
Fauchant jusqu’aux boutons qui s’entrouvrent à peine ;
Mais l’éblouissement nous ôte le loisir
De savourer les fleurs dont notre main est pleine.

Nos merveilleux bouquets doivent comme le foin
Se faner pour avoir leur plus suave arome ;
C’est quand l’enchantement d’avril est déjà loin
Que son ressouvenir nous suit et nous embaume.

Le présent est pour nous un jardin défendu,
Et nous n’entrons jamais dans la terre promise ;
Mais l’éternel regret de ce bonheur perdu
Donne à nos souvenirs une senteur exquise…

Peut-être est-ce un regret de leur brève splendeur
Qui donne aux foins coupés ces subtiles haleines ?…
Toutes les fleurs des prés s’y mêlent comme un chœur
Sauges et mélilots, flouves et marjolaines.

Leur musique voilée a des philtres pour tous.
Elle fait soupirer les pensives aïeules
Assises sous l’auvent le front dans les genoux,
Et les bruns amoureux couchés au pied des meules.

La nuit, avec le chant des sources dans les bois,
Quand ce concert d’odeurs monte au ciel pacifique,
Vers le bleu paradis des saisons d’autrefois
Le cœur charmé fait un retour mélancolique.

Dans ce passé limpide il croit se rajeunir ;
Il y plonge, il y goûte une paix endormante,
Mollement enfoncé dans le doux souvenir
Comme en un tas de foin vert et sentant la menthe.


Puissé-je pour mourir avoir un lit pareil,
Et que ce soit au temps des fenaisons joyeuses,
Quand les grands chars pleins d’herbe, au coucher du soleil,
Ramèneront des prés la troupe des faneuses !

Au soir tombant, leurs voix fraîches éveilleront
L’écho des jours lointains dormant dans ma mémoire ;
Je verrai s’allumer les astres sur mon front
Comme des lampes d’or au fond d’un oratoire ;

Et lorsque peu à peu les funèbres pavots
Sur mes yeux lourds seront tombés comme des voiles,
Mon dernier souffle, avec l’odeur des foins nouveaux,
S’en ira lentement vers le ciel plein d’étoiles.  » André THEURIET (Poète, romancier, auteur dramatique français – Extrait de son recueil Le livre de la payse (1872-1882)

Tableau : Julien DUPRÉ

La bibliothèque …

 » Comme la plupart des amours, l’amour des bibliothèques s’apprend. Nul ne peut savoir d’instinct, lorsqu’il fait ses premiers pas dans une salle peuplée de livres, comment se comporter, ce que l’on attend de lui, ce qui est promis, ce qui est autorisé. On peut se sentir horrifié face à ce fouillis, cette ampleur, ce silence, ce rappel moqueur de tout ce qu’on ne sait pas, cette surveillance, et un peu de cette sensation écrasante peut demeurer encore après qu’on a appris les rites et les conventions.

L’existence de toute bibliothèque donne au lecteur une idée de ce qu’est vraiment sa force, une force qui combat les contraintes du temps, apportant des fragments du passé dans le présent. Cela lui permet de regarder, même secrètement et de loin, dans l’esprit d’autres êtres humains et de savoir quelque chose sur lui-même à travers les histoires accumulées à son profit. Mais, surtout, il dit au lecteur que sa force réside dans la capacité à sa souvenir activement, à travers la sollicitation de la page, de moments choisis de l’expérience humaine.

Dans une bibliothèque, il n’y a pas d’étagère qui reste longtemps vide. Comme la nature, les bibliothèques ont horreur du vide et, le problème de l’espace est inhérent à la nature même de toute collection de livres. C’est le paradoxe de toute bibliothèque. En effet, si d’une part elle vise, dans une mesure plus ou moins grande, à recueillir et à conserver un témoignage du monde aussi complet que possible, cette tâche sera finalement redondante car elle ne pourra être mise en œuvre que lorsque les frontières de la bibliothèque coïncident avec celles du monde entier. » Alberto MANGUEL (Écrivain argentin naturalisé canadien. Paragraphes extraits de son livre La bibliothèque, la nuit )

Bibliothèque de l’Assemblée nationale / Paris