La pêche à la ligne …

 » Les pieds dans l’eau, bien plus persévérant qu’habile,
Portant, pendue au col, sa boîte aux asticots,
Sous l’arche du vieux pont sombre et pleine d’échos,
Le pêcheur s’est tenu, tout le jour, immobile.

Puis, quand il ne peut plus observer les plongeons
De son liège, content de trois maigres goujons,
A rentrer au logis enfin il se résigne.

Ô poètes, troublés d’un éternel émoi,
N’avez-vous pas souvent envié comme moi
Le paisible bonheur d’un pêcheur à la ligne ? François COPPÉE (Poète français – Extrait de son recueil Sonnets intimes et poèmes inédits/1911)

MAYA à la poupée et au cheval …

 » Les œuvres du maître disent toute la fraicheur, la tendresse amusée, l’acuité de son regard sur ces petits êtres pleins de vie et d’avenir qui le fascinaient, lui qui avait en horreur la vieillesse, la maladie et la mort. De Paul, son premier-né, il avait donné des portraits enchanteurs dans les années 1920 :Paul en arlequin, Paul en Pierrot … Années d’un bonheur et d’une tranquillité domestiques qui devaient s’évanouir la décennie suivante. En effet, ses relations avec la mère de Paul, son épouse Olga Khokhlova, se sont dégradées. Il avait rencontré, en 1926, une jeune femme de 17 ans. La blondeur, les formes opulentes et sveltes, le regard clair de Marie-Thérèse Walter vont durablement illuminer son œuvre.

De leurs amours naît, en 1935, une petite fille , Maya, de son vrai nom Maria de la Concepcion. Cet évènement précipite la séparation avec Olga. Cependant pour ne pas compromettre ses droits dans l’attente d’un divorce qui finalement en se fera jamais, il continuera de résider au domicile conjugal, tout en cachant à son entourage l’existence de sa maîtresse et de son enfant.

Bientôt, une nouvelle venue va encore compliquer le quotidien vaudevillesque de Pablo, la brune Dora Maar. La crise personnelle se double d’une tragédie nationale : la guerre civile éclate en Espagne en juillet 1936. L’année suivante, c’est le massacre de Guernica, perpétré par les avions allemands alliés de Franco. On sait comment le peintre y répondit.

Picasso est un homme plein d’ambivalences. Son émotion et son engagement bien réels devant ces évènements et ceux qui vont suivre à l’échelle mondiale, ne l’empêchent pas de goûter son bonheur d’homme amoureux, d’artiste reconnu et de papa heureux. Car il adore sa fille, elle est un vrai rayon de soleil dans une période qu’il a lui-même qualifiée de la pire de toute son existence. En plus, de l’atelier de la rue des Grands-Augustins, il dispose d’un autre lieu , à l’écart de la capitale, une vieille ferme mise à sa disposition par Ambroise Vollard, au Tremblay-sur-Mauldre , près de Montfort l’Amaury. Il y travaille, y reçoit Marie-Thérèse et leur fille.

C’est là, qu’en janvier et février 1938, il peint une série de toiles représentant Maya avec ses jouets, une poupée, un bateau, un petit cheval. La succession des dates , espacées de quelques jours à peine, montre que le peintre travaillait très vite. De fait, ces toiles ont quelque chose d’instantané, prenant place dans la longue suite d’œuvres consacrées à Maya, des ravissants dessins la représentant à l’âge de trois mois, jusqu’aux portraits de l’adolescente et de la jeune adulte. Elles ont l’esprit de l’instantané, mais pas toujours la forme, celle qui nous occupe ici est en tous les cas très construite.

Maya est assise par terre, face au spectateur. Elle se détache du fond uni vert-bleu qu’on verrait plutôt sur une affiche publicitaire. Une couleur pop avant la lettre.. L’enfant tient la pose , serrant dans ses bras sa poupée et son cheval, avec ce geste si caractéristique des petits enfants jaloux de tenir toutes leurs possessions ensemble.

A cette époque, l’artiste s’exprime dans une sorte de synthèse picassienne au vocabulaire formel très riche, puissant dans la multiplicité des styles, des techniques et des recherches menées antérieurement : cubisme, néoclassicisme, surréalisme, collage, assemblage, sculpture. Ici on constate l’héritage du cubisme synthétique dans les plans des habits, robe et chaussettes, posés à plat comme s’il s’agissait de morceaux de tissu ou de papier imprimé collés sur la toile. Ces effets de réel se conjuguent au réalisme de la description des jouets et des détails pleins de relief comme les nœuds attachant les couettes de la fillette.

Mais, bien sur, c’est le visage de celle-ci qui s’impose à notre attention, avec une intensité hypnotique. Selon un procédé souvent éprouvé depuis ses débuts cubistes, Picasso peint à la fois la face et le profil du visage. Il y ajoute même une vue de trois-quarts, pour la bouche. Le profil est rigoureusement celui de Maya, tel que nous le livrent les photographies d’elle. Le visage est animé de modelés et d’ombres qui le rendent très vivant. Et les yeux … Ces yeux bleus rappelant ceux de la mère semblent flotter sur le visage et même glisser dans l’espace, véritables aimants desquels le spectateur peine à détacher son regard. « Manuel JOVER (Journaliste français, critique d’art)

 » Maya à la poupée et au cheval  » 1938 – Pablo PICASSO (Collection de Maya Picasso-Widmaier)