Expo d’été : Quand TOULOUSE-LAUTREC regarde DEGAS …

« On célèbre cette année un double centenaire. Celui de la donation des œuvres de Toulouse-Lautrec et la création du musée. Pour un tel anniversaire, on a voulu faire plaisir à Lautrec pour qu’il soit accompagné des œuvres de quelqu’un qu’il admirait. » Stéphanie GUIRAUD-CHAUMEIL (Maire d’Albi)

 » La toilette  » (Rousse) 1899 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée d’Orsay/Paris) Le tableau illustre une partie de l’affiche
« Femme se coiffant » 1887/90 Edgar DEGAS (Musée d’Orsay) Le tableau illustre l’autre partie de l’affiche

Direction Albi dans la région sud-ouest de la France, pour retrouver le musée Toulouse-Lautrec, situé Place Sainte-Cécile, et sa belle expo d’été : Quand TOULOUSE-LAUTREC regarde DEGAS … jusqu’au 4 septembre 2022.

Je ne sais si certains d’entre vous connaissent ce musée. Il s’agit d’une forteresse médiévale très réputée d’une part pour son cadre, et d’autre part parce qu’elle propose, chaque année, de très intéressantes expositions qui attirent de nombreux touristes. A la mort de Toulouse-Lautrec, ses parents, un ami galériste et un cousin ont légué environ 1000 de ses œuvres à ce musée. En conséquence de quoi, il est est devenu le seul musée au monde possédant une telle collection de ce peintre.

Trente ans séparent les deux hommes. Degas est né en 1834 et Toulouse-Lautrec en 1864. Leur milieu social n’est pas le même : pour le premier c’est la haute bourgeoisie, et pour le second l’aristocratie provinciale. Leur formation artistique n’a pas été la même non plus. Le caractère différait également : plutôt renfermé pour Degas, et très social pour Toulouse-Lautrec.

Picturalement parlant, ils se ressemblaient : le réalisme, le rendu d’une ambiance, le ressenti profond du mouvement. Toulouse-Lautrec a vraiment beaucoup apprécié et admiré Degas. Il l’a vu comme son maitre. La réciproque n’a pas toujours été de mise. Edgar, il faut le dire, n’était pas franchement attiré par le travail d’Henri, conseillant même parfois, lorsqu’une personne lui demandait son avis sur les tableaux de Toulouse-Lautrec, d’en acheter un autre !

Toutefois, il est intéressant de les avoir réunis, tout simplement parce que certains ignorent qu’ils ont eu énormément de points communs : deux peintres d’atelier, admiratifs des classiques, des parisiens l’un par la naissance (Degas) l’autre pour y être arrivé jeune quartier Montmartre et ne l’avoir jamais quitté (Toulouse-Lautrec) – partageant un même amour du dessin, de la couleur, de la lumière artificielle, de la photographie, de la caricature – une attirance pour le non finito – une fascination pour le mouvement , surtout le mouvement rapide, virtuose, le mouvement dans monde du spectacle, de la danse, du cirque, etc… – deux grands observateurs au regard incisif, précis, afin de saisir des instants précieux et vrais notamment dans le monde du ballet, du théâtre, du cirque, du café-concert, les maisons closes. Ils aiment saisir un instant, un geste, une attitude, une atmosphère et l’immortaliser – deux peintres rarement paysagistes –

 » Le café-concert aux Ambassadeurs  » 1876 env. Edgar DEGAS (Musée des Beaux-Arts/Lyon)
 »Le refrain de la chaise Louis XIII cabaret d’Aristide Briand » 1886 – Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Museum of Art/Hiroshima)

De plus, les deux ont essuyé des critiques assez virulentes dans leur carrière. On ne leur a pas fait de cadeaux ! Par ailleurs, ils étaient dotés d’une grande fidélité en amitié, qu’elle soit amicale-privée ou artistique.

Degas était ami de la famille Dihau. Toulouse-Lautrec un parent de ladite famille. Il lui arrivait fréquemment de se rendre chez l’un de ses membres (tous dans la musique) pour y admirer les tableaux que Degas avait réalisé sur eux. Marie Dihau, cantatrice et musicienne, aura à cœur de faire se rencontrer les deux hommes. La première fois ce sera chez elle. Elle craignait l’humeur de Degas, mais tout se passa bien, chacun ayant fait preuve de courtoisie. Du coup, ils se reverront ailleurs, et même si l’admiration de Toulouse-Lautrec pour Degas n’était pas réciproquement aussi forte qu’elle l’était pour lui comme je l’ai expliqué ci-dessus, tout ce que son ainé (30 ans de différence) a pu lui apporter sur la peinture, y compris les critiques qu’il a pu lui faire, ont été finalement bénéfiques pour le jeune peintre qu’il était .

 » Mademoiselle Marie DIHAU  » 1867 – Edgar DEGAS ( Metropolitan Museum/New York)
 » Esquisse du tableau Musiciens d’orchestre -Portrait du bassoniste Désiré Dihau  » 1870 env. Edgar DEGAS(Fine Arts Museum / San Francisco)
 » Les musiciens d’orchestre  » 1870 env. Edgar DEGAS (Musée d’Orsay/Paris)
« Désiré Dihau » 1890 Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
« Mademoiselle Dihau au piano »(Marie) 1890 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC(Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
 » Marie Dihau au piano » 1869/72 env. Edgar DEGAS (Musée d’Orsay/Paris)

Après cette première rencontre, ils se sont retrouvés pour parler peinture dans certains cafés. Leurs préférés : La Grande Pinte où ils croisaient Manet, Sisley et Pissarro. Le propriétaire du café aimait beaucoup la peinture, se transformant parfois en marchand d’art. Les peintres lui offraient des tableaux qu’il accrochait aux murs de son établissement, ou il en achetait d’autres. Il y avait aussi La Rochefoucault , ou Le Laroche. Dans ce lieu, Degas devenait le maître d’une génération plus jeune parmi laquelle se trouvait Toulouse-Lautrec. Avec ce dernier le sujet était la peinture sur les chevaux. Il donnait à ceux qui l’entouraient certains conseils pour les dessins sur ce sujet notamment. Apprendre de lui était un privilège.

Ils ont souvent fréquenté également Le chat noir, un cabaret rue Massé. Degas vivait non loin de là. Toulouse-Lautrec appréciait le lieu et s’y amusait beaucoup.

Ils ont traité parfois les mêmes sujets , comme les maisons closes. Ils l’ont fait différemment mais avec une certaine audace, de la spontanéité, de la liberté, de l’intensité et de la sensibilité. Pour Degas, nul ne sait réellement quand il a fréquenté ce genre d’endroit, combien de fois il s’y rendait etc… Du coup, beaucoup ont affirmé qu’il y avait été lorsqu’il était adolescent . Donc ses représentations picturales (gardées de façon assez intime et confidentielle dans son atelier ) venaient probablement de ses expériences, mais aussi beaucoup des livres lus sur le sujet ou des conversations échangés avec des amis à ce propos. Il y reviendra des années plus tard vers 1870.

 » Conquête de passage  » 1896- Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée des Augustins/Toulouse)

Chez Lautrec, ses tableaux sur les bordels n’ont pas du tout fait l’objet de confidentialité. Ils ne sont pas restés dans l’ombre. Tout au contraire, il a beaucoup peint, dessiné et réalisé de nombreuses lithographies sur le sujet . Un grand nombre a été exposé de son vivant. Il a été un client assidu et un spectateur et comme je l’avais dit dans un précédent article sur ce peintre, au-delà de cela c’est l’atmosphère qui s’en dégageait qui lui plaisait.

Au contraire de Degas, le thème de la prostitution a été pleinement assumé par Toulouse-Lautrec. Tout le monde était au courant de sa fréquentation régulière des diverses maisons closes connues de la capitale : celle de la rue d’Amboise, de la rue Joubert et de la rue des Moulins.

« Le baiser » 1892 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Collection particulière)

« Ben quoi le bordel ? Nulle part je me sens plus chez moi … Il était le bienvenu dans ces lieux, les pensionnaires l’appréciaient (il faut dire qu’il n’a jamais porté de jugement accusateur, méprisant ou réprobateur sur elles). Il a même beaucoup apprécié leur compagnie – Quant à la patronne, elle le laissait rester autant qu’il le souhaitait pour faire ses croquis, observer le quotidien, la venue du blanchisseur, du docteur, des clients etc etc … Et d’ailleurs, elle lui en achetait pas mal qu’elle accrochait dans le salon d’attente. On l’a beaucoup accusé à l’époque parce que pour beaucoup c’étaient des sujets honteux, et qu’il faisait preuve de provocation et voyeurisme . Ce n’était absolument pas le cas.

Que ce soit chez Degas ou chez Toulouse-Lautrec, l’acte sexuel n’a jamais été montré. Ils ont davantage été intéressés par la gestuelle. L’image du client est souvent marginale chez les deux , représenté le plus souvent avec des accessoires comme des chapeaux notamment et qui sont là pour signaler à quel milieu social ils appartiennent . Tous deux ont évoqué homosexualité entre femmes également. Degas a eu une vision plutôt obscure des bordels et douloureusement pathétique des femmes qui travaillaient là. Chez Toulouse-Lautrec, la vision est différente. Les femmes ne sont pas pour lui des sortes de  » monstres  » et le lieu est plutôt agréable.

« Femme mettant ses bas  » 1883 env. Edgar DEGAS (National Gallery of Norway/Oslo)
 » Le divan  » 1893 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Museu de Arte Assis Chateaubriand/ Campina Grande)
 » Les trois prostituées  » 1879 – Edgar DEGAS (Rijksmuseum/Amsterdam)
« Le blanchisseur de la maison  » 1894 – Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
« L’attente d’un client » Edgar DEGAS 1876/77 – (Collection of Ann et Gordon Getty)

Le cheval fut un autre de leurs sujets communs : Toulouse-Lautrec est né dans une famille où l’on faisait de l’équitation ( son père était un brillant cavalier et lui a transmis très tôt cette passion du cheval ) et de la chasse à courre. Donc il a dessiné, très tôt, cet animal . Des années plus tard, il se rendra souvent sur les champs de course où il pourra côtoyer des chevaux en action, dans leur stalle, ainsi que des jockeys.

Le siècle de Degas fut celui où les courses hippiques seront nombreuses et populaires, et ce même si elles restaient, malgré tout, réservées surtout à des personnes aisées. Il les découvrira un jour en Normandie . Les courses vont le fasciner. Il se rendra très souvent à Longchamp sur l’hippodrome, et aussi au Vésinet qui était plus petit. De plus, il a été un homme de cheval et un cavalier confirmé.

La recherche du mouvement a été, de façon générale, l’une des préoccupations de Degas. Il étudiait beaucoup à ce niveau là. C’est la raison pour laquelle, il fut très attristé, voire même vexé, que l’on puisse le critiquer, par exemple, en prétendant qu’il ne savait pas peindre un cheval.

 » Le Jockey  » 1899 -Henri de TOULOUSE-LAUTREC (lithographie) – Musée Toulouse-Lautrec/Toulouse
« Avant la course à Longchamp » 1869/72 – Edgar DEGAS (Collection particulière)
 »Étude de cavalier » 1895 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC ( Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
 » Le jeune cavalier enfourchant sa monture » 1881 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Galerie Hélène Bailly/Paris)
 » Le champ de courses. Jockeys amateurs près d’une voiture » 1876/1887 – Edgar DEGAS (Musée d’Orsay/Paris)

Le monde de la danse a été un sujet central chez Degas, mais on ignore que pour Toulouse-Lautrec c’est un univers qui a compté également. Le mouvement, l’expressivité de l’instant, la gestuelle, la fascination pour le corps qui bouge, qui danse, qui se cambre, et s’étire.

On aime, ou on n’aime pas, les tableaux de danseuses chez l’un ou chez l’autre. Mais il faut savoir qu’à une certaine époque c’était assez novateur, parce que ils n’étaient pas uniquement centrés sur la beauté de la danseuse, mais plutôt sur l’effort , la tension, l’attente, la scène, le repos, mais aussi la maitrise de l’espace, la lumière, etc …

 »Danseuse dans la loge » 1886 Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Collection particulière)
« Danseuse en bleu et contrebasse » 1888 Edgar DEGAS (Collection particulière)
 » Jardin de Paris Jane Avril « 1893 – Henri de TOULOUSE-LAUTREC (épreuve lithographique marouflée sur toile) (Musée Toulouse-Lautrec/Albi)
« Danseuse rattachant son soulier » reproduction d’un pastel (Bibliothèque de l’Institut national d’Histoire de l’Art/Paris)
 » La classe de danse  » 1873/74 – Edgar DEGAS (Collection Burrell/Glasgow)
« Dressage des nouvelles par Valentin le Désossé au Moulin Rouge » 1889/90 – Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Philadelphia Museum of Art/Philadelphie)

Ils ont abordé, tous deux, le monde du cirque. Toulouse-Lautrec découvre le cirque Fernando à Montmartre en 1880, il était adolescent. Ce sera une révélation. Déjà une forte attirance pour le mouvement. Il se rendra très souvent dans ce cirque , pour y voir le spectacle et admirer les prouesses des écuyers, écuyères, acrobates, clowns, jongleurs, etc… Degas lui aussi fréquentera ce cirque et s’émerveillera de tout ce petit monde qu’il ne manquera pas de dessiner et de peindre. Pour la petite histoire, sachez que ce cirque (sous un chapiteau) était installé, au départ, rue des Martyrs. Le succès fut tel, que Fernando fit appel l’architecte Gustave Gridaine afin d’en concevoir un autre en dur. Il sera inauguré en 1875.

« Au cirque Fernando-Écuyère sur un cheval blanc » 1888 env. Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Norton Simon Art Foundation / Pasadena)
 » Miss Lala au cirque Fernando  » 1879 – Edgar DEGAS (National Gallery/Londres)

6 réflexions sur “Expo d’été : Quand TOULOUSE-LAUTREC regarde DEGAS …

  1. Ping : Expo d’été : Quand TOULOUSE-LAUTREC regarde DEGAS … — Plumes, pointes, palettes et partitions – Nouveau Regard sur le Monde

    1. Cela me réjouit que cette exposition ait pu retenir votre intérêt. Comme je l’ai dit dans une précédente réponse, c’est particulier comme idée d’exposition, mais c’est une excellente idée et cela apporte beaucoup sur ces deux merveilleux peintres. Merci d’avoir aimé Geneviève et très belle semaine à vous ♥

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