Albert EDELFELT – Lumières de Finlande …

« Edelfelt ne pouvait passer inaperçu. Sa taille était au-dessus de la moyenne, ses cheveux drus coupés en brosse poussaient droits, l’ovale de son visage était pur, son menton marqué par une fossette, son nez assez court, son col élancé. Il portait une moustache blonde. Ce qui surtout rendait sa physionomie inoubliable, c’étaient ses yeux. Des yeux clairs, des yeux pâles, d’une intensité lumineuse extraordinaire. Ils apparaissaient doux, riants, ironiques ou terribles suivant son humeur.  » Henri AMIC ( Romancier et auteur dramatique français )

Albert EDELFELT 1854/1905

Après avoir proposé de poser un regard sur un peintre venu de la Suède, puis du Danemark, c’est la Finlande qui est à l’honneur au Petit Palais. L’exposition s’intitule Albert EDELFELT-Lumières de Finlande. Elle se tiendra jusqu’au 10 juillet 2022.

Comme ses collègues Carl Larsson et Anders Zorn, venus eux aussi à Paris pour y acquérir une certaine reconnaissance, Edelfelt a eu beaucoup de succès dans notre pays, ce qui est incroyable vu que, de nos jours, il reste méconnu aux yeux d’un grand nombre de personnes. Pourtant, je suis sure qu’un jour vous avez vu un de ses magnifiques tableaux, notamment le beau portrait qu’il a peint du scientifique, chimiste, physicien français Louis Pasteur, spécialiste en microbiologie, un tableau que l’on retrouve dans un grand nombre de livres, qui fut encensé par la critique, acquis par l’État français et qui vaudra à Edelfelt la Légion d’honneur, la reconnaissance nationale et internationale car au-delà d’un simple portrait, il représente aussi un hommage rendu à la science.

Edelfelt et Louis Pasteur seront de grands amis. Il faut dire que le scientifique appréciait énormément le milieu artistique. C’est par son fils, Jean-Baptiste, critique d’art, qu’il rencontrera Edelfelt en 1881. Le peintre deviendra un proche de la famille Pasteur et portraitisera un grand nombre de ses membres

« Portrait de Louis Pasteur » 1885 Albert EDELFELT (Musée d’Orsay à Paris)
 » Portrait de Jean-Baptiste Pasteur » 1881 (Collections du Musée Pasteur, Institut Pasteur à Paris)

Edelfelt est toujours resté proche de la France, même lorsqu’il retournera définitivement en Finlande. Il fut, entre autres amitiés et connaissances françaises, un grand admirateur de Zola qu’il rencontrera d’ailleurs de nombreuses fois. Il avouera souvent avoir été séduit par ce beau parleur à la vive intelligence. Il deviendra le meilleur ami (jusqu’à sa mort) du peintre Pascal Dagnan-Bouveret et sera considéré (je l’ai indiqué ci-dessus) comme un proche de la famille Pasteur.

 » Au parc de Saint-Cloud » 1905 Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » Au jardin du Luxembourg  » 1887 – Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)

Si notre pays a quelque peu oublié ce pionnier de l’art moderne, un peintre reconnu comme étant un des plus doués de sa génération, il est une véritable gloire en Finlande, son pays natal, où il a beaucoup agi pour un renouvellement de l’art. Certes il va séjourner en France, mais il retournera là-bas , chaque été, plus précisément à Haikko (bourgade au sud-est) , dans la maison familiale où il s’était fait construire un atelier. Il y peindra ces si beaux paysages à la nature sauvage, ses forets immenses, et autres scènes rurales qui plaisaient beaucoup ailleurs en Europe et notamment à Paris .

« Vue sur Haikko » 1899 Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » Haikko  » 1870 – Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » Coucher de soleil sur les collines de Kaukola » 1889 – Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » En route pour le baptème » 1880 Albert EDELFELT (Collection particulière)
 » Devant une église en Finlande » 1887 Albert EDELFELT(Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
« Service divin au bord de la mer en Finlande  » 1881 Albert EDELFELT (Musée d’Orsay à Paris)

Un lien viscéral le reliera toujours à son pays et il profitera, un jour, de toute la notoriété qu’il va pouvoir acquérir, pour lutter en faveur de l’indépendance de la Finlande contre la Russie.

Fin du XIXe siècle, en effet, la politique de Nicolas II, tsar en Russie, refusait l’indépendance de la Finlande. Edelfelt vivra très mal cette injustice. Il va tout faire pour contribuer à aider son pays : il mettra en place un réseau culturel pour obtenir de nombreuses signatures en Europe, fera passer des messages politiques au travers de ses tableaux, portraitisera de nombreuses personnalités très connues de son pays, mais aussi tout ce qui fait les us et coutumes de son peuple , le monde de la ruralité, des paysans, et celui des marins.

A l’époque où il est né, la Finlande était sous domination suédoise, colonisée au Moyen-Âge, et gouvernée depuis Stockholm. A la fin de la guerre entre la Suède et la Russie de 1808 à 1809, la Finlande sera annexée à la Russie. Helsinki devient la capitale du pays. Elle obtiendra son indépendance après la Révolution russe de 1917. Edelfelt n’assistera pas à cette victoire car il est mort en 1905.

A une certaine époque, aux environs de 1880, bien avant qu’il ne s’engage pour l’indépendance de son pays, il a honoré des commandes venues de la Cour impériale d’Alexandre III (tableaux de ses enfants Mikhail et Xenia) , et un portrait en pied du tsar Nicolas II (successeur d’Alexandre) , commande de l’Université Impériale d’Helsinki, et une copie pour le Sénat impérial de Finlande. Nicolas II apportera même son aide au peintre pour le pavillon finlandais à l’Exposition universelle de 1900 à Paris…. Oui mais voilà Nicolas II voulait une russification forcée de la Finlande., mais il se retrouvera devant un mur d’hostilités qui le fera renoncer peu à peu.

 » Mikhail et Xenia, les enfants du Tsar Alexandre III  » – 1882 Albert EDELFELT (Collection particulière)
 » Portrait en pied de l’empereur russe Nicolas II  » 1896 Albert EDELFELT (Collections de l’Arppeanum à Helsinki)

C’est donc une chance que de pouvoir se rendre au Petit Palais pour voir cette exposition qui est une première, un savoureux mélange de tableaux parisiens et finlandais. Il se trouve que fin mars le Musée des Beaux-Arts Ateneum d’Helsinki va fermer ses portes pour une grande période de rénovations qui vont durer une bonne année. Du coup, deux musées français vont profiter de prêts d’œuvres sorties des collections de cette institution ( d’autres également et collections particulières) : le Petit Palais avec Edelfelt, et le Musée Jacquemart-André avec Akseli Gallen-Kallela, autre peintre finlandais.

Albert Edelfelt (debout devant et Akseli Galien-Kallela (extrème droite assis) à Imatra (Ville finlandaise à la frontière russe)

De base il a reçu une formation académique et au départ il s’est tourné vers la peinture d’histoire. Mais il va très vite se sentir attiré par le côté novateur du pleinairisme (sorte de trait d’union entre le naturalisme et l’impressionnisme) qu’il découvrira avec le peintre français Jules-Bastien Lepage ; mais aussi les écrits de Emile Zola et Alphonse Daudet qui le feront changer d’optique.

Il va très vite se faire remarquer par sa grande maîtrise de la lumière, son côté émotionnel, sa subtilité et virtuosité picturales, son sens aigu de l’observation dans la nature, l’authenticité de ses personnages.

C’est vraiment une fort belle et lumineuse exposition, pleine de poésie, de douceur, de sensibilité, entre portraits et paysages . Des paysages qui ne laissent vraiment pas indifférents tant ils sont sublimes, avec des lumières vraiment particulières, crépusculaires et captivantes. Un parcours au travers d’une centaine d’œuvres qui nous permettent de mieux le connaitre puisque l’on assiste à l’évolution de sa carrière.

Certes les paysages plaisent mais c’est dans le portrait qu’il va être le plus demandé. Ces derniers couvrent quasiment la moitié de sa production. Ses premiers modèles ont été les membres de sa famille. Il aura beaucoup de succès, et nombreuses sont les personnalités qui feront appel à lui : des écrivains, savants, artistes lyriques, aristocrates, peintres, etc… et pas uniquement des français, mais également des russes, des suédois, des allemands. Il sera très sollicité ! Les portraits vont lui apporter non seulement le succès, mais l’argent aussi, ce qui lui permettra de vivre très confortablement.

« Portrait de sa sœur Berta  » 1884 – Albert EDELFELT (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
 » Blanche de Namur reine de Suède avec le prince Haquin » (dite La reine blanche) 1877 ( (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
« Au piano » 1884 Albert EDELFELT (Collections du Musée d’Art de Göteborg) –
 » Les meilleurs amis : Berta et Capi  » 1881 – Albert EDELFELT (Collections du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg)
« Aïno Ackté en Alceste sur les rives du Styx » 1902 Albert EDELFELT ((Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki) Edelfelt a beaucoup aimé se rendre au théâtre ou à l’Opéra Garnier lorsqu’il vivait à Paris, ce qui l’a amené à faire des portraits des divas à succès de l’époque dont Aïno Ackté. Ils se sont rencontrés au Cercle Suédois qui se trouvait rue de Rivoli.
« Larin Paraske(Incantation) 1893 Albert EDELFELT (Collections du Musée d’Art de Hämeenlinna Fondation Vyborg à Hämeenlinna)

Il faut dire qu’il va vraiment exceller dans le genre. Il a l’œil très pointu, observateur, scrutant le moindre détail, doué pour la ressemblance, sachant capter la personnalité de chacun, offrant de les placer dans de très beaux et élégants décors, ce qui rend le tout très harmonieux, lumineux, raffiné. La lumière est souvent délicate.

Il est né en 1854 à Porvoo dans une famille plutôt aisée. Son père, Carl-Albert était architecte. Sa mère, Alexandra, s’occupait de lui et de ses trois sœurs : Ellen (1859) – Anna (1866) et Berta (1869) – Elle a énormément compté pour lui et ils entretiendront toujours une longue correspondance. Sa mort sera un déchirement. A l’âge de 15 ans il perd son père et vivra entouré de femmes. Passionné par le dessin, le jeune Albert va, dès 1871, se former à Helsinki auprès de Adolf Von Becker. C’est auprès de lui qu’il aborde la peinture à l’huile. Après l’obtention d’une bourse d’État, il part en Europe, Anvers d’abord à l’Académie royale des Beaux-Arts où il décrochera un prix d’excellence.

En 1874 il arrive à Paris. Il intègre alors l’École des Beaux-Arts où se trouve l’atelier de Jean-Léon Gérôme spécialiste des scènes historiques, mythologiques et religieuses . La peinture d’histoire est un genre qui ne lui était pas étranger, il l’appréciait même beaucoup d’autant qu’il réunissait le côté national et l’académisme. Il l’avait déjà abordé à Anvers et on peut dire qu’il s’est montré très bon dans cet exercice.

Deux ans plus tard, il découvre la peinture de Jules-Bastien Lepage , qui deviendra par la suite son mentor. En 1879, il obtient un premier succès au Salon avec Le village incendié épisode de la révolte des paysans finlandais. Après quoi il abandonne la peinture d’histoire pour se tourner vers le plein air et s’installe dans son propre atelier avenue de Villiers. Quelques années plus tard, il voyagera jusqu’en Espagne, se présentera au Salon de 1882, obtiendra une médaille avec Service divin au bord de la mer, une toile acquise par l’État français.

 » Le village incendié : épisode de la révolte des paysans finlandais en 1596  » 1879 Albert EDELFELT ( (Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)

L’impressionnisme va le séduire, l’inspirer, oui mais attention : il ne sera jamais un peintre classé comme impressionniste. Ce ne sont pas tant les principes exprimés par les peintres de ce mouvement qui lui plaisent, mais tout ce qui est en extérieur : la nature, les jardins, les fleurs, la lumière, la mer, les plages, le ciel etc… toutes les fluctuations que la météo peut avoir sur tout cela , et auxquelles il va apporter personnellement une forme de spiritualité, d’harmonie audacieuse . Les tableaux peints à cette époque-là sont très beaux, empreints de délicatesse.

Côté privé, il a eu des liaisons avec certains de ses modèles notamment une certaine Antonia Bonjean et une autre répondant au prénom Virginie, une parisienne qui aurait été sa maitresse durant assez longtemps et avec laquelle, semble t-il, il aurait eu deux enfants. Si la relation reste réelle, rien ne confirme cette paternité. Ce n’est pas elle qu’il épousera finalement, même si il l’avait envisagé, mais une amie d’enfance, en 1888, devenue la baronne Anna Elise de La Chapelle qui lui donnera un fils Erik . Ce ne fut pas un mariage heureux. Il aura de nombreuses maitresses.

 » Au fond de moi, j’ai toujours voulu être loyal envers les femmes, ne pas promettre plus que je ne peux tenir et être le plus gentleman possible. Ayant vu tant de bassesses de si près, ce souhait est d’autant plus important pour moi. Des milliers de personnes passent leur vie sans aucune idée de l’amour passionné. J’en ai fait l’expérience, ne serait-ce qu’un instant, mais néanmoins assez longtemps pour savoir à quel point c’est une émotion profonde et grandiose.  » A.E.

« Virginie » 1883 – Albert EDELFELT (Collections du Musée d’Art de Joensuu)

En France, comme je l’ai dit, il a eu beaucoup de succès et la conséquence première aura été de faire connaitre la Finlande. Son influence, l’importance qu’il a pu avoir en tant que peintre finlandais ayant réussi au-delà des frontières de son pays, va influencer de nombreux artistes dont celui que je nommais en début de ce post, à savoir Akeseli Gallen-Kallela. Il va conseiller également la jeune génération de peintres finlandais à la fin de sa vie, les aidera pour entrer dans divers ateliers d’artistes connus etc…

Il meurt d’une insuffisance cardiaque en 1905 à Haikko et sera enterré au cimetière de Hietaniemi à Helsinki. Son fils le suivra 5 ans plus tard. Le compositeur Jean Sibelius, son ami, écrira un Chœur symphonique pour ses funérailles, inspiré par un poème de Johan Ludvig Runeberg, notamment la dernière strophe : Sans lamentations, ta mémoire survivra …  »

 » Enfant au bord de l’eau » 1884 Albert EDELFELT ((Collections du musée d’art de l’Ateneum Helsinki)
« Les constructeurs de navires » 1886 – Albert EDELFELT (Collection particulière)
« Les apprentis tailleurs dans un asile pour enfants en Finlande  » 1885 Albert EDELFELT (Collections de la Fondation Lauri et Lasse Reitz à Helsinki)

4 réflexions sur “Albert EDELFELT – Lumières de Finlande …

  1. Antoine de Roux

    Merci pour ce bel article. Question sur la peinture d’Edelfelt : a-t-il souvent peint à partir de photographies ? Je suis photographe et très impressionné par cette sensation que certains tableaux sont issus de photographies (pour la composition, la faible profondeur de champ, la lumière et les mouvements figés).
    Belle découverte très émouvante.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Antoine – Non, Edelfelt n’a pas peint à partir de photographies. Le magnifique réalisme du rendu de ses tableaux prouvent combien il a été talentueux, combien il a eu, comme je l’ai dit dans l’article, un sens aigu de l’observation que ce soit pour ses portraits comme pour ses paysages. … Une petite question : avez-vous un blog sur ce réseau ? Merci pour votre contact. Passez un beau week-end.

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