PIONNIÉRES – Artistes dans le Paris des Années Folles …

Ce sont les femmes qui, une fois de plus, sont à l’honneur au Musée du Luxembourg. En effet, après avoir parlé des peintres femmes du début du XIXe siècle, puis de Vivian Maier, le lieu propose jusqu’au 10 juillet 2022 : PIONNIÉRES-Artistes dans le Paris des années folles.

Elles sont d’autant plus intéressantes qu’elles seront les premières à pouvoir se présenter aux concours et aux écoles d’art, un privilège qui était, jusque là, réservé aux hommes. De plus, elles vont se montrer audacieuses dans leur peinture en proposant des nus, ce qui était alors interdit. Elles auront leur propre atelier, leur galerie ou une maison d’édition, seront exposées et pourront dispenser leur enseignement. Elles seront reconnues comme des artistes à part entière, des artistes d’un nouveau genre, que ce soit dans le domaine de la peinture, la sculpture, la mode, la photographie, la décoration.

Autant le dire tout de suite, la plupart de ces femmes-artistes, souvent marginalisées, vivent d’une façon tout à fait libre, elles sont ambitieuses, émancipées, anti-conventionnelles ; des résistantes qui n’ont que faire des règles de bienséance, ont du tempérament et le font savoir en se montrant assez provocantes, révolutionnaires, avant-gardistes . De façon générale, elles s’autorisent des relations extra-conjugales, aiment qui elles ont envie d’aimer que ce soit des hommes ou des femmes.

Certaines offrent un look particulier, à la garçonne (Flapper girls) avec des cheveux bien courts, portant si besoin une cravate sur une chemise etc….Elles fument, se libèrent aussi des vêtements serrés ou corsetés pour une liberté totale dans leur habillement aussi .

Elles ont joué un grand rôle dans les différents mouvements artistiques picturaux de l’époque : fauvisme, abstraction, cubisme, surréalisme, mais aussi d’autres domaines comme la photographie, l’architecture, la littérature, l’écriture, la danse, la mode, la science, etc…. Leur art sera à l’image de ce qu’elles dégagent et ressentent.

Celles choisies par le Musée du Luxembourg ne sont pas uniquement françaises, elles viennent aussi d’autres continents où la liberté et la modernité n’étaient pas de mise. Elles s’appellent Romaine Brooks, Tamara Lempicka, Marie Laurencin, Suzanne Valandon, Mela Muter, Gerda Wegener, Anton Prinner, Armita Sher Gil, Tarsita Do Amaral, Pan Yulling, Aleksandra Belcova, Jacqueline Marval, Emilie Charmy, Natalia Gontcharova, Marie Blanchard, Chana Orloff, Suzanne Valadon,Marie Vassilieff, Sophie Taeuber-Arp, Stefania Lazarska, Anna Fanny, Lucie Couturier, Juliette Roche, Irini Codreanu et tant d’autres

« Jeune femme aux bas blancs » 1924 Suzanne VALADON (Collections du Musée des Beaux-Arts de Nancy)
 » La chambre bleue  » 1923 Suzanne VALADON (Collections du Musée des Beaux-Arts de Limoges)
 » Jeune fille en vert » 1927 Tamara de LEMPICKA (Collections du Centre Pompidou à Paris)
« Femme à la colombe » 1919 Marie LAURENCIN (Collections du Musée des Arts Décoratifs à Paris)

Le Paris des Années Folles a connu une pleine effervescence culturelle . C’est une période qui voit se multiplier les fêtes, les excès, l’exubérance quel qu’en soit le domaine. Les lieux les plus prisés sont le Quartier latin, Montparnasse, Montmartre. La capitale française avait un côté très vivant, foisonnant à cette époque, et il permettait à ces femmes-artistes de trouver du travail. D’où le fait que de nombreuses étrangères faisaient le voyage.

Paris, à l’époque, était sorti de la première guerre mondiale. Même si de nombreuses personnes avaient payé de leur vie, c’est une forme de bonheur joyeux qui envahira la capitale lors du 11 novembre 1918 . De 1919 à 1930 on va assister à de nombreux bouleversements : en 1919 la Chambre des Députés veut autoriser le droit de vote aux femmes, mais le Sénat refuse. Deux ans plus tard, Raymond Poincaré réitère et, une fois de plus, le Sénat s’y oppose. En 1915, les femmes sont dans la rue, font grève, et souhaitent un salaire égal aux hommes. Dix ans plus tard, le Parti communiste français présente des femmes sur les listes électorales durant les municipales. Certaines d’entres elles seront élues …. et leur mandat sera annulé plus tard !

Un livre sur la liberté des femmes parait en 1922 ( La garçonne scandalise de Victor Margueritte). On crie au scandale, mais l’ouvrage atteint un nombre incroyable de ventes. Quelques années plus tard, Joséphine Baker se produit sur une scène, quasi nue, avec, au départ avec des plumes au milieu des fesses et plus tard une ceinture de bananes. Elle se trémousse et là encore, le monde de la bourgeoisie est scandalisé et offusqué.

Côté mode ça bouge aussi : Coco Chanel est une femme audacieuse, exigeante, redoutable, moderne, inventive et provocatrice . Elle n’hésitera pas à briser les codes vestimentaires. Non seulement elle-même s’habillera de façon assez masculine, intemporelle, cheveux courts, mais toujours chic et élégante aussi, mais Mademoiselle révolutionnera le monde de la mode en offrant aux femmes des modèles dans lesquels elles puissent se sentir confortables, plus libres. En 1926 elle présente sa célèbre petite robe noire sans col, manches longues, en crêpe de Chine. Le noir représentait normalement la guerre et la tristesse , Coco va en faire un incontournable de la garde-robe féminine. Le magazine Vogue va baptiser la robe La Ford de Chanel, référence à la voiture qui faisait fureur et se vendait dans le monde entier.

 » Coco Chanel  » 1923 Marie LAURENCIN (Musée de l’Orangerie à Paris)

Le look de la femme a bien changé ! Elles en avaient assez de se retrouver corsetées et serrées dans leurs robes. Les couturiers seront là pour les  » libérer « . Et ce n’est pas uniquement une libération dans le vêtement, mais dans leur allure tout entière : elles osent montrer leurs jambes, certaines ont les cheveux gominés et plaqués à la garçonne. Un côté masculin qui se retrouve aussi dans le port du costume généralement porté par des hommes.

Coco n’est pas la seule. Parmi les femmes de la mode, il y a Jeanne Lanvin et Madeleine Vionnet qui vont créer des tenues très tendance. Elles ont des maisons de couture florissantes, emploient beaucoup de monde, créent des vêtements mais aussi des parfums , des costumes pour le théâtre, des chapeaux extravagants et surréalistes comme Elsa Schiaparelli etc…

Le sport était à la mode durant ces Années folles : les J.O. en 1924, la Coupe Davis en 1928. Le tennis est un sport très apprécié et beaucoup de personnes le pratiquent. C’est à cette époque que naitra le prestigieux Roland Garros, porte d’Auteuil. Un nom donné en hommage à l’aviateur, abattu durant un raid aérien en 1918. Des noms célèbres sont à retenir : Lacoste, Cochet, Borotra, Brugnon (les Mousquetaires) mais aussi une femme : Suzanne Lenglen.

La danse ne sera pas en reste puisqu’en novembre 1928, à l’Opéra Garnier, la très célèbre danseuse Ida Rubinstein triomphera dans le Boléro de Ravel. Quant aux bains de mer, ils seront également fort appréciés parce que l’on se rend compte que le soleil et l’eau de mer font du bien à la santé. De plus, le soleil apportait un petit teint hâlé qui n’était pas pour déplaire.

« Tennis Player » 1927 Aleksandra BELCOVA (Collections du Latvian National Museum of Art)
« La baigneuse au maillot noir » 1923 – Jacqueline MARVAL (Collection particulière)
« Autoportrait au bord de la mer  » 1923 Romaine BROOKS (Centre Pompidou à Paris)

Parmi les femmes de cette époque, il y en a qui ont reçu une bonne instruction, sont diplômées que ce soit dans le domaine de la médecine ou celui du droit. Elles écrivent, jouent de la musique, tiennent des Salons etc… Bref les femmes sont sur tous les fronts y compris sur celui de l’aviation avec Adrienne Rolland dite l’hirondelle qui sera la première à franchir la Manche – la violoniste Jeanne Poulet dite Jane Evrard qui fondera l’Orchestre féminin de Paris, ce qui fera d’elle la première femme chef d’orchestre – La chirurgienne esthétique, spécialiste du maxillo-facial Suzanne Noël, une féministe engagée dans la cause des femmes. Elle va intervenir sur de nombreux cas de soldats revenus mutilés du visage, et on se souvient d’elle également pour avoir réparé un lifting raté de Sarah Bernhardt – La collectionneuse d’art Gertrude Stein, première à soutenir les cubistes. Son Salon est très prisé par le monde de l’art. On y rencontre Picasso, Matisse etc… – Jeanne Bourgeois deviendra Mistinguett. Sa gouaille et sa danse vont emballer le tout Paris. Elle s’amourachera de Maurice Chevalier, mais ne sera pas du genre fidèle ! Ses célèbres gambettes sont assurées à 500.000 francs en 1919 soit 700.000 de nos euros actuels.

Ces femmes artistes d’un nouveau genre, peintres, sculptrices, photographes etc… ont brillé durant ces Années folles. Ce sont, comme je l’ai dit, des femmes modernes, avant-gardistes, libres : des pionnières dans leur domaine. Elles arpentent ou vivent dans les quartiers de Montmartre, Montparnasse, et du Quartier Latin, là où se trouve toute l’effervescence créative du milieu artistique.

Elles fréquentent les différents lieux très côtés de la capitale. Que soit les cafés, restaurants( comme Le Bœuf sur le toit un bar dancing où se croisaient Cocteau, Milhaud, Poulenc, Desnos etc… un lieu mondain et très alcoolisé) , les théâtres, les cabarets (comme La vie parisienne animé par la chanteuse Suzy Solidor, ou bien le Monocle surnommé le Temple lesbien) – les librairies notamment celle de Adrienne Monnier les Académies comme celle de la Grande-Chaumière qui fut un haut lieu de formation artistique, ou l’Académie Colorassi qui nommera la première femme professeur, une aquarelliste Frances Hodgkins, un lieu mixte où les femmes viennent y peindre des hommes nus – L’Académie moderne créée par Fernand Léger où viendra étudier Marie Laurencin. Rebaptisée Académie de l’art moderne, elle accueillera Tarsita Do Amaral, Franciska Clausen, Rita Kernin-Larsen etc… soit de nombreuses étrangères venues à Paris pour parfaire leur art – ou bien encore chez Natalie Clifford Barney, dite l’Amazone, une riche héritière, mécène de son état, qui recevait dans son pavillon des personnalités connues comme Rodin, Capote, ou Anatole France, mais aussi ses diverses amantes très connues comme la peintre Romaine Brooks ou Emma Calvé une cantatrice.

 » L’amazone-Portrait de Natalie Clifford Barney » 1920 Romaine BROOKS (Collections du Musée Carnavalet à Paris)

Ces femmes-artistes aimaient représenter la femme comme un objet de désir, tout comme elles se représentaient elles-mêmes dans des autoportraits montrant leur visage ou bien leur corps dénudé.

 » Cubist Nude  » 1919/23 Mela MUTER (Collection particulière)
 » La Vénus noire  » 1919 Suzanne VALADON (Collections du Musée des Beaux-Arts de Menton)
« L’étrange femme » 1920 Jacqueline MARVAL (Collection privée)
 » Groupe des quatre nus » 1925 env. Tamara DE LEMPICKA (Collection particulière)

La maternité faisait également partie des sujets qu’elles abordaient, sans trop de sentimentalisme pour certaines.

« Mère et enfant » 1932 Tamara DE LEMPICKA (Collection du Musée de l’Oise MUDO à Beauvais)
« Maternité » 1922 Maria BLANCHARD (Collection particulière)
 » A familia  » 1925 – Tarsila Do AMARAL (Collections du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofia à Madrid)

Non seulement les amours plurielles sont vécues au grand jour, mais elles se retrouvent dans leur art. C’est le temps du terme scientifique Gender fluid à savoir des personnes qui ne se sentent ni femmes, ni hommes, mais les deux à la fois. C’est ce qui est traduit dans le livre de Magnus Hirschfeld en 1908 à savoir Le troisième sexe. En art, on retrouvera des portraits plutôt androgynes, des sculptures qui le seront tout autant, des tableaux où l’on hésitera pas, comme l’a fait Tamara Lempicka, à exprimer ses amitiés ou relations amoureuses homosexuelles ..

Les femmes se sont émancipées de façon générale durant la première guerre mondiale, mais elles l’ont été aussi particulièrement dans le domaine de l’art. Elles ont beaucoup travaillé pour exister, se faire un nom. C’était pour la plupart des indépendantes, françaises mais aussi étrangères venues en France pour accéder aux Académies. Compte tenu du fait que la guerre avait ralenti le marché de l’art, certaines n’hésiteront pas ( pour pouvoir gagner de l’argent) à faire autre chose que des tableaux par exemple.

C’est ainsi qu’elles se tourneront vers la création de poupées et marionnettes qui seront alors considérées comme des sortes de sculptures modernes : il y aura Marie Vassilieff qui réalisera des poupées-portraits de personnes connues comme Joséphine Baker ou Henri Matisse par exemple, ainsi que des marionnettes commandes spéciales personnelles ou pour le théâtre – Sophie Taeuber-Arp viendra, quant à elle, aux marionnettes entre figuration et abstraction. – Cette passion va être aussi celle de Stefania Lazarska, une polonaise qui créera des poupées vendues pour des associations caritatives et notamment la communauté polonaise de Paris à cette époque. Elle continuera à les vendre dans les grands magasins après la guerre.

« L’architecte » 1928 (pour la pièce Le Château du roi) – Marie VASSILIEFF (Collection particulière)
« Poupée robe style Second Empire » Stefania LAZARSKA (Collections du Musée du Quai Branly Jacques Chirac à Paris)
« Le roi Deramo sur son tabouret » (Réplique de l’original de 1918) Sophie TAEUBER-ARP (Collection du Museum für Gestaltung de Zurich)