Les larmes de Jacqueline …

Cette pièce fait partie de l’Opus 76 Harmonies des bois de Jacques OFFENBACH, lequel regroupe différentes pièces écrites pour le violoncelle en 1853. Parmi elles se trouve Les larmes de Jacqueline. Ce prénom ne se réfère pas, comme on pourrait le croire, au prénom de l’une des filles du compositeur. Offenbach aurait trouvé l’inspiration au travers du poème ci-dessous signé par son ami, l’homme de Lettres Arsène HOUSSAYE.

Ce très beau et touchant morceau connaitra le succès grâce à l’interprétation de la violoncelliste Jacqueline Du Pré. C’est pour rendre hommage à cette dernière, décédée, que le violoncelliste Werner Thomas l’enregistrera accompagné par l’Orchestre de Chambre de Munich le Münchener Kammerorchester sous la direction de Hans Stadlmair :

 » En ce temps-là, près de l’abbaye, était une fontaine.
Une petite fontaine qui coulait, coulait dans l’oseraie, l’ajonc et l’herbe fleurie.
Dans la fontaine, un grand saule baignait ses cheveux verts ; sous le grand saule,

Jacqueline venait tous les soirs à l’heure où les fleurs de nuit ouvrent leur calice.
Jacqueline ne venait pas sous le grand saule pour boire à la fontaine.

Car, à l’heure où les fleurs de nuit ouvrent leur calice, son ami Pierre était sous le grand saule.
Son ami Pierre, un forgeron du pays, le beau forgeron au regard fier et doux.
Tous les soirs ils cueillaient de la même main des petites fleurs bleues qui émaillaient les bords de la
fontaine. Et quand les fleurs étaient cueillies, l’ami
Pierre les baisait et les cachait dans le sein de la belle Jacqueline.
Ah ! Jamais sous le ciel où est Dieu, jamais on ne s’était aimé avec pareille joie.
Quand Jacqueline arrivait sous le grand saule, il devenait pâle comme la mort.
« Ami, disait-elle, jure-moi d’aimer ta Jacqueline aussi longtemps que coulera la fontaine.
Á quoi l’ami Pierre répondait : « Aussi longtemps que coulera la fontaine, aussi longtemps j’aimerai
la belle Jacqueline aux cheveux d’or. »
Il jura, mais un jour elle se trouva seule sous le grand saule.
Elle cueillit de petites fleurs bleues en attendant :
mais il ne vint pas cacher le bouquet dans la brassière rouge.
Elle jeta les fleurs dans la fontaine et elle s’imagina que la fontaine pleurait avec elle.
Le lendemain, elle vint un peu plus tôt et s’en alla un peu plus tard.
Elle attendit ; les rossignols chantaient dans les bois,
le bœufs mugissaient dans la vallée.
Elle attendit ; la cloche de l’abbaye sonnait l’Angélus,
la meunière de Nogent chantait sa joyeuse chanson.
Huit jours encore Jacqueline vint. « C’est fini, dit-elle, c’est fini ! »
Les soldats du roi passaient par le rivière. « Ah ! oui, dit-elle, il est parti pour aller à la guerre. »
Elle alla frapper à la porte de l’abbaye : « c’est une pauvre fille qui veut n’aimer que Dieu. »
On coupa ses beaux cheveux d’or, on renvoya à sa mère sa brassière rouge et son anneau d’argent.
Cependant il revint, lui, le forgeron.
« Où es-tu, Jacqueline, Jacqueline, où es-tu ?
La fontaine coule toujours, voilà l’heure où les pigeons blancs s’en vont au colombier, l’heure où les fleurs de nuit ouvrent leur calice. Où es-tu, Jacqueline, où es-tu ? »
L’ami Pierre vit passer Jacqueline sous la robe noire des religieuses.
« Pauvre Jacqueline, elle a perdu ses cheveux d’or ! »
Il s’approcha d’elle :
« Jacqueline, Jacqueline, qu’as-tu fait de notre bonheur ? Pendant que j’étais prisonnier de guerre, te voilà descendue au tombeau.
Jacqueline, Jacqueline, que ferai-je à la forge sans toi ?
Toi qui m’aurais donné ton cou pour reposer mes bras, ta bouche pour embaumer mes lèvres.
Toi qui m’aurais donné des petits enfants jolis comme des anges pour égayer le coin de mon feu.
Je les voyais déjà en songe jouant avec leurs petits pieds roses et souriant au sein de leur mère.
Adieu, Jacqueline, j’irai ce soir dire adieu à la fontaine, au grand saule, aux petites fleurs bleues.
Et quand j’aurai dit adieu à tout ce que j’ai aimé, je couperai un bâton dans la forêt pour m’en aller en d’autres pays. »
Le soir, quand l’ami Pierre vint à la fontaine, le soleil argentait d’un pâle rayon les branches agitées du saule.
C’était un jour de chasse ; l’aboiement des chiens et le hallali des chasseurs retentissaient gaiement sur la Marne.
Quand l’ami Pierre arriva sous le grand saule, il tressaillit et porta la main à son cœur.
Il avait vu une religieuse couchée dans l’herbe, la tête appuyée sur la pierre de la fontaine.
« Jacqueline ! Jacqueline ! » en tombant agenouillé.
L’écho des bois répondit tristement : Jacqueline, Jacqueline !
Il la souleva dans ses bras avec effroi et avec amour.
« Adieu, mon ami Pierre, lui dit-elle doucement ;
depuis que je suis à prier Dieu dans le couvent, je me sens mourir d’heure en heure.
Je suis morte, ami : si mon cœur bat encore, c’est qu’il est près du tien.
J’ai une grâce à te demander : tout à l’heure, enterre-moi ici : je ne veux pas retourner au couvent, où l’on a le cœur glacé.
Enterre-moi ici, mon ami Pierre ; j’entendrai encore couler la fontaine et gémir les branches du saule. Dans les beaux soirs du mois de mai, quand le rossignol chantera ses tendresses, là-bas dans les bois, je me souviendrai que tu m’as bien aimée. »
Quand elle eut dit ses paroles, il s’écria :
« ma belle Jacqueline est morte ? ! »
La lune, qui s’était levée au-dessus de la montagne, vint éclairer la fontaine d’une douce et triste clarté. Pierre reprit son amie dans ses bras, lui dosant mille paroles tendres, croyant toujours qu’elle allait lui répondre.
Qu’elle était belle encore en penchant sa pâle figure sur l’épaule de son ami Pierre.
Durant toute la nuit, il pria Dieu pour l’âme de sa chère Jacqueline, tantôt à genoux devant la trépassée, tantôt la pressant sur son cœur.
Au point du jour, il creusa une fosse tout en sanglotant. Quand la fosse fut profonde, il y sema de l’herbe toute brillante de rosée.
Sur le lit funèbre, il coucha Jacqueline pour l’éternité ; une dernière fois il lui prit la main et la baisa.
Sur Jacqueline, il jeta toutes les fleurs sauvages qu’il put cueillir au bord du bois et de la prairie.
sur les fleurs sauvages, il jeta de la terre, terre bénite par ses larmes.
Il s’éloigna lentement. Les religieuses à leur réveil entendirent les sanglots de Pierre.
Depuis ce triste jour, jamais le forgeron n’a battu le fer à la forge.
Depuis ce triste jour, Jacqueline a dormi au bruit de la fontaine, bruit doux à son cœur. µ
Dans les soirs du mois de mai, quand le rossignol chante des tendresses, là-bas dans les bois, elle se souvient que l’ami Pierre l’a bien aimée.
Et l’on voit tressaillir les petites fleurs bleues qui parsèment sa tombe toujours verte.
Ici finit l’histoire de l’ami Pierre et de la Belle Jacqueline, qu’un sculpteur, poète de son temps, avec la langue des pierres, écrivit sur les bas-reliefs de l’abbaye.  » Arsène HOUSSAYE

 » Larmes d’or  » un tableau de la peintre française : Anne-Marie ZILBERMAN

2 réflexions sur “Les larmes de Jacqueline …

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s