PROUST … Un roman parisien

Le portrait de Proust qui illustre l’affiche de l’expo est de Jacques-Émile BLANCHE et date de 1892 (Musée d’Orsay/Paris)

« Proust traite de grands sujets comme la mondanité au tournant du XXe siècle, les fêtes, les ors de l’Opéra, les aristocrates, les bourgeois, les valets, les bonnes, des amours perverses, tout l’éventail des cruautés et des tendresses que connait une famille, avec un personnage principal : « je » dont on sait tout mais que l’on connait si peu ! Il est aussi question des arts et, par dessus tout, du temps. « ‘ Darla GALATERIA, italienne, professeure de littérature française à l’Université de Sapienza (Rome)

 » Une œuvre construite ne saurait être longue. La vôtre est une étendue de profondeurs, de petits orifices les uns à côté des autres et qui, vus d’ensemble, ont la noblesse d’une ruche. Le miracle, c’est le goût différent du miel de chaque cellule. » Jean COCTEAU dans une lettre adressée à Marcel PROUST

« Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clés magiques nous ouvrent, au fond de nous-mêmes, la porte des demeures où nous n’aurions pu pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. » Marcel PROUST

Marcel PROUST en 1895 (Photo Otto WEGENER)

2022 fête les 100 ans de la mort de Marcel Proust. Nombreuses seront les manifestations qui auront lieu un peu partout en France cette année : une expo à la Bibliothèque nationale de France d’octobre 2022 à janvier 2023, sept nouveaux livres le concernant, la réédition des siens, des émissions de radio, des concerts, conférences, tables rondes, des promenades-itinéraires dans ses lieux favoris, une B.D., et la merveilleuse exposition proposée par le Musée Carnavalet qui fait l’objet de mon article ce jour.

Cette petite Madeleine s’intitule :  » PROUST – Un roman parisien  » jusqu’au 10 avril 2022. Elle rassemble environ 280 œuvres, peintures, sculptures, vêtements, accessoires, maquettes. La chambre de l’écrivain a même été reconstituée grâce au travail commun de Valérie Guillaume (directrice du Musée Carnavalet) et la Société des amis de Marcel Proust. Tout y a soigneusement été étudié, jusqu’aux rideaux. C’est une belle promenade dans son univers, sa vie, ses personnages, les endroits qu’il a aimés etc… Une expo pleine de richesse, de sensibilité et d’originalité.

On peut y voir notamment le manteau de l’écrivain, une sorte de pelisse noire qu’il a portée jusqu’à la fin de sa vie, avec un col de loutre et une doublure en vison . C’est un collectionneur privé, parfumeur de son état, un grand admirateur de Proust (Jacques Guérin) qui en a fait don au Musée Carnavalet avant de décéder.

Pourquoi ce titre ? Tout simplement parce que des liens très forts ont uni Proust au Paris de la Belle Époque, et la capitale a été l’un de ses personnages à part entière . Il fut le plus parisien de nos écrivains français :

-Il a habité en différents endroits de Paris : rue Jean de la Fontaine (16e arr.), boulevard Malesherbes (8e arr.), rue de Courcelles (8e arr.), Boulevard Haussmann (8e arr.) et rue de l’Amiral Hamelin (16e arr.)

-a apprécié les promenades dans les jardins : Parc Monceau, le jardin du Luxembourg, celui des Tuileries, le Bois de Boulogne etc… tout autant de lieux verdoyants qui lui rappelaient la douceur des endroits où il partait en vacances dans son enfance.

 » Chalet du cycle au Bois de Boulogne » 1900 env. Jean BÉRAUD (Musée Carnavalet/Paris)
 » Cavalier et attelage avenue du bois de Boulogne » 1900 env. Georges STEIN (Musée Carnavalet/Paris)
 » Au Parc Monceau » 1878 Claude MONET (Metropolitan Museum New York/Etats-Unis )
 » Les jardins du Luxembourg » 1906 – William James GLACKENS (Corcoran Gallery of Art de Washington/Etats-Unis)
« Avenue de l’Opéra, soleil et matinée d’hiver » 1898 Camille PISSARRO (Musée des Beaux Arts à Reims)

-a aimé se rendre à l’Opéra, au théâtre, dans les plus beaux restaurants et cafés : Café de la Paix restaurant LapérouseBrasserie Weber – Le Café anglais – La Maison dorée le restaurant La Rue – le Pavillon d’Armenonville – La Grande cascade – Le chalet des Iles – Maxim’sPrunier – le glacier Poiré-Blanche.

– a fréquenté les beaux Salons parisiens les plus en vue : celui de Mme Geneviève Straus (veuve du compositeur Georges Bizet – Leur fils, Jacques, était un ami de Marcel. Il est tombé un peu amoureux d’elle ce qui n’a pas du tout été du goût de la dame ) – celui de Mme Baignières ( Son fils et Marcel s’étaient liés d’amitié au lycée et c’est lui qui l’a introduit dans le Salon de sa mère ) – celui de Mme Arman de Cavaillet (maitresse de Anatole France) – de la Comtesse Potocka – de Mme Madeleine Lemaire (une peintre et aquarelliste réputée, maitresse de Alexandre Dumas, qui recevait dans son atelier- C’est chez elle qu’il lui sera donné de rencontrer Robert de Montesquiou, un comte et poète qu’il va admirer. Ce dernier en sera tellement flatté, qu’il l’introduira dans pas mal de Salons de la haute aristocratie parisienne. Ce qui ne pouvait qu’enthousiasmer Proust ) – de la princesse Mathilde (nièce de Napoléon Ier. Elle aurait bien voulu devenir l’épouse de Napoléon III et du reste elle l’a souvent accompagné pour des soirées, mais cela ne se fera pas ) – de la Comtesse Greffulhe – de Etienne de Beaumont – de Marguerite de Saint Marceaux pour ne citer que les principaux.

« Le balcon » 1900 René-Xavier PRINET (Musée des Beaux-Arts de Caen)
 » Une soirée  » 1878 Jean Béraud (Musée d’Orsay/Paris)
« Le Salon de la princesse Mathilde » 1883 Joseph de NITTIS (Pinacothèque Giuseppe de Nittis à Barletta/Italie)
« Le grand Salon de la princesse Mathilde, rue de Courcelles » 1859 – Sébastien Charles GIRAUD (Fait partie des collections du château de Compiègne)
 » L’escalier de l’Opéra  » 1877 Louis BÉROUD (Musée Carnavalet/Paris)
 »Dîner au Pré Catelan » 1909 – Henri GERVEX (Musée Carnavalet/Paris)

N’oublions pas aussi l’Hôtel Ritz qu’il a pu découvrir grâce à la princesse Soutzo. Non seulement, c’est un lieu où se rencontrent différentes personnalités de la capitale, mais il vient souvent pour y diner seul ou inviter ses amis à partager un repas avec lui. Il le fréquentera jusqu’à sa mort.

Chacun de ses endroits ont été pour lui un vivier pour les personnages de ses romans. D’ailleurs, certaines des personnalités qu’il lui a été donné de rencontrer, aimaient à « se chercher » parmi les personnages de Proust, et d’autres n’appréciaient pas. Parmi les inspirations on note : Charlus fut inspiré par le baron de Montesquiou – Swan par Charles Haas (l’amant de Sarah Bernhardt, inspecteur des Beaux Arts) – Odette de Crécy dont Swan était amoureux par la sculptrice Laure Hayman – Robert de Saint Loup par Bertrand de Salignac Fénélon (Proust en a été amoureux mais le baron n’aimait que les femmes. Lorsqu’il obtiendra un poste d’ambassade à l’étranger, Proust en sera profondément affecté) – Mme Verdurin par Madeleine Lemaire – Le duc de Guermantes par le comte Greffulhe – La duchesse de Guermantes par la comtesse Greffulhe et la comtesse de Chevigné – Bergotte par Anatole France et Paul Bourget – Albertine a pris les traits de Alfred Agostinelli.

« Le comte Robert de Montesquiou » 1897 Giovanni BOLDINI (Musée d’Orsay/Paris)
 »Anna de Noailles » 1913 – Philip DE LASZLO (Musée d’Orsay/Paris) -( Proust a beaucoup apprécié la poésie de Anna de Noailles. Elle faisait partie du cercle d’amis roumains qu’il avait . Il ne la rencontra pas très souvent , mais ils devinrent amis et échangèrent une correspondance assidue durant une quinzaine d’années. Leurs échanges portaient souvent sur la poésie. Elle dira après la mort de Proust :  » son éblouissante amitié m’a influencée, modifiée, comme seul en est capable un noble amour du verbe « )

Il a fréquenté avec assiduité et grand plaisir ces Salons, ces lieux mondains, a aimé leur atmosphère, l’ambiance, les personnes rencontrées etc…

Il a également été un habitué des bordels de la capitale et autres maisons closes notamment celles où se retrouvaient des homosexuels (Le Marigny).

Souffrant d’un asthme chronique sévère, il lui était déconseillé de trop se rendre à la campagne et ses floraisons (pollens). De toutes façon c’était un urbain attiré par ce Paris du mélange des genres, à la fois le côté sérieux de certains endroits où se croisaient tous les milieux intéressants mondains, politiques, artistiques, affairistes, mais aussi le Paris des classes moyennes, des voyous, du vice et du péché, des maisons closes . Dans tous les cas de figures, il a été un observateur des mœurs et usages de son époque, un œil affuté.

Proust n’a connu réellement le succès qu’en 1919 lorsqu’il obtiendra le Prix Goncourt pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs . Pourtant il y avait déjà longtemps qu’il écrivait, publiait des chroniques dans de nombreuses revues (Revue blanche notamment), un recueil en 1896 Les plaisirs et les jours.

La rédaction de son grandiose, original roman A la recherche du temps perdu a commencé en 1907. Elle va durer très longtemps. Il s’attellera depuis son appartement du boulevard Haussmann où il vivait en reclus, dans un lieu complètement aseptisé avec des murs en liège pour se protéger au maximum en raison de son asthme. Il le quitte de temps à autre, pour se rendre au Ritz où il dîne, puis revient très vite et s’épuise dans l’écriture de son roman-mémoire puisque beaucoup de ses personnages ont été influencés par les personnes rencontrées, les lieux sont souvent ceux de son enfance, de sa vie. Il y a énormément de souvenirs, récits ou histoires personnelles sans que ce ne soit autobiographique. Il écrit avec assiduité, corrige, remanie, complète, reprend … un travail énorme !

Il va y consacrer des années, le laissera juste un peu de côté pour ses écrits et traductions sur l’écrivain anglais Ruskin qu’il qualifie de professeur de goût initiateur de la beauté ; ainsi qu’une critique littéraire Contre Sainte Beuve. Après quoi il revient vite vers son roman.

A la recherche du temps perdu est un beau voyage dans une vie oubliée. De base ce n’est pas autobiographique mais ça lui ressemble en tous les cas. C’est à la fois un roman psychologique, d’aventure, avec de la poésie, de l’émotion, un mélange des genres, une véritable encyclopédie tant les références sociales, historiques, esthétiques et religieuses sont nombreuses.

Cette œuvre comporte plus de 200 personnages ! Le premier tome est Du côté de chez Swann (qui, à l’origine, devait s’appeler Les Intermittences du cœur) qui n’aura pas vraiment le succès qu’il attendait – Viendra ensuite le second tome A l’ombre des jeunes filles en fleurs pour lequel il reçoit le prix Goncourt – troisième tome Le côté de Germantesquatrième tome Sodome et Gomorrhe – et trois autres tomes publiées à titre posthume : La prisonnière – Albertine disparue – Le temps retrouvé.

Proust est né en 1871, rue de la Fontaine, dans une famille assez aisée. Il a eu un frère, Robert, qui deviendra chirurgien. Son père, Adrien, était médecin. Sa mère, Jeanne, est une femme très cultivée, infiniment maternelle, entourant, protégeant, et choyant ses deux garçons, particulièrement Marcel car il était asthmatique et de santé fragile. Tous deux auront une relation fusionnelle. Tout comme lui, elle aimait énormément l’art, la musique et la littérature.

« Le docteur Adrien PROUST » (son père) 1891 Laure BROUARDEL (Musée Carnavalet/Paris)
« Madame Proust » 1880 Anaïs BEAUVAIS (Musée Carnavalet/Paris)
Proust et son frère Robert en 1885

Marcel sera élève au lycée Fontanes ( qui deviendra le lycée Condorcet) fera des études littéraires (grand admirateur de Hugo et Musset) , puis de droit, couronnées toutes deux par l’obtention d’une licence. L’aisance financière de ses parents, et sa santé fragile, feront qu’il ne travaillera pas et pourra se consacrer à sa passion de l’écriture, mais aussi à la fréquentation des Salons, menant une vie assez dilettante et oisive de mondain.

 »La sortie du lycée Condorcet » 1903 env. Jean BÉRAUD (Musée Carnavalet/Paris)

Ses amitiés pour Jacques Bizet (fils du compositeur Georges Bizet) , Fernand Gregh, Daniel Halévy (fils du librettiste Ludovic Halévy) et Jacques Baignières (qui deviendra un diplomate ) , Robert de Flers ( sera un jour un grand dramaturge de théâtre) remontent aux années lycée. Par la suite, dans les Salons, il se liera avec Lucien Daudet, fils d’Alphonse. Son confident jusqu’à la fin de sa vie sera Antoine Bibesco un écrivain roumain.

Service militaire de 1889 à 1890 dans l’Infanterie. Compte tenu de sa santé fragile, il sera autorisé à retourner chez lui tous les week-end. Une fois ses obligations militaires terminées, il publiera son premier recueil de poésie Les plaisirs et les jours , mal accueilli malheureusement, mais qui ne le découragera nullement de suivre la voie d’écrivain qu’il avait choisie. Par contre, une critique va véritablement l’irriter, ce sera celle de Jean Lorrain qui dira :  » ce recueil est une œuvre de chochotte  » ce qui, indirectement, faisait allusion à son homosexualité. Proust le provoque en duel. Fort heureusement il n’y aura aucun blessé.

Aux dires de celles et ceux qui ont laissé des témoignages sur lui, il fut une personne dotée d’une grande gentillesse, généreux, délicat, assez snob, susceptible aussi, précieux, raffiné, exquis, de nature sensible, émotive, soucieuse, anxieuse et le décès de ses parents à deux ans d’intervalle ( 1903 et 1905 ) ne fera qu’accentuer cet état.

Proust fut (et reste) un écrivain fascinant, un grand génie légendaire de la littérature française du XXe siècle. Ses romans ont été beaucoup lus, étudiés, commentés, analysés, et ont fait l’objet de nombreuses réflexions philosophiques. On l’a beaucoup lu ailleurs qu’en France ( traduit dans le monde entier) , probablement parce que son œuvre est une magnifique réflexion sur le temps qui passe, la mémoire, le vide de l’existence, la société, l’amour souvent fragile, le snobisme mondain, l’hypocrisie sociale, la vie oisive et mondaine de son temps, le sentiment de l’échec, les fonctions de l’art, ses ressentis personnels , ses souvenirs. La plume est souvent assez piquante, acérée mais pleine d’humour, car ne l’oublions pas Proust est drôle aussi parfois !

Il a, aussi, abordé le thème de l’homosexualité ce qui, à l’époque était courageux et risqué. Il a défendu l’amour tout court y compris entre personnes d’un même sexe. Proust fut énormément tourmenté par son orientation sexuelle. A la différence, par exemple, d’un André Gide qui vivait son homosexualité de façon plutôt heureuse, lui y fera toujours allusion avec noirceur. Il considérait que c’était quelque chose de dépravé, d’humiliant et quand il en parlait il employait souvent le terme de inversion.

En 1894 il rencontrera le compositeur Reynaldo Hahn , 19 ans, plein de charme. Leur liaison va durer 18 mois. Elle prendra fin lorsque Proust tombera amoureux et deviendra l’amant de Lucien Daudet, fils d’Alphonse. Dans sa jeunesse, il a également été amoureux de deux autres jeunes hommes qui, malheureusement, sont décédés : un jeune suisse Edgar Aubert, et un aristocrate anglais Willie Heath.

Il a aimé des filles, mais cela n’a jamais été au-delà d’une amitié amoureuse, rien de physique, comme par exemple avec Marie de Benardaky, fille d’un diplomate russe dont il dit un jour :  » elle fut l’ivresse et le désespoir de mon enfance » tout simplement parce qu’il n’a jamais osé lui avouer ses sentiments. Les femmes ont fait partie de ses rêves où il aurait voulu en aimer une , se marier, avoir une vie de famille, mais était attiré par les hommes, ce qui l’amenait à dire :  » faire partager mon affreuse vie à une toute jeune fille délicieuse, ne serait-ce pas un crime ?  »

Il y a eu beaucoup de femmes dans ses romans. Deux furent très importantes dans sa vie : sa mère, Jeanne, et sa gouvernante/secrétaire Céleste. Il a aimé fortement la première et sa mort va l’anéantir. La seconde lui sera entièrement dévouée et le servira avec bienveillance, compassion. Elle adoucira les dernières années de sa vie.

Celeste ALBARET

Tout le monde savait qu’il était homosexuel, mais lui n’en parlait pas ouvertement. Être gay à l’époque était mal vu, mal accepté, du coup on comprend que faire son coming-out au grand jour ne devait pas être chose facile, surtout si on le vivait difficilement soi-même. Cela aurait pu être mal accepté dans les milieux aristocratiques qu’il fréquentait et ce, même si, très certainement, il n’était pas le seul dans ce cas. Mais rien ne se déclarait ouvertement. Donc on supposait mais on en parlait pas. Toutefois, parmi les hétérosexuels rencontrés qui savaient, il y en avait certains qui lui présentaient souvent des gens ayant mêmes attirances que lui.

L’homosexualité et la bisexualité ont enveloppé son œuvre littéraire. Il en a beaucoup parlé au travers de ses personnages. Tant que ses parents étaient en vie, et même si parfois certaines de ses attitudes (ou celles de ceux qu’il fréquentait) on pu les faire douter, il ne leur avouera jamais ses penchants amoureux, allant même jusqu’à laisser planer le doute d’une attirance pour les femmes. Par contre, après leur décès, il s’est senti plus libre de se tourner vers les hommes, objets réels de mon amour, objets de délices et de dégoût  » …

Marcel Proust assis au centre avec à sa droite Lucien Daudet (fils d’Alphonse) qui porte un regard assez amoureux sur Marcel (ils ont été amants durant 18 mois) et à gauche Robert de Flers.

En 2019 , sont sorties neuf Nouvelles dans lesquelles il parlait de son homosexualité. Il ne les avait jamais publiées de son vivant. Elles furent écrites en 1890. C’est Bernard de Fallois, réputé comme étant un grand proustien, qui a découvert cette sorte de journal intime.

Une de ses grandes passions, de 1914 à 1917 , fut Alfred Agostinelli qui deviendra son chauffeur, puis son secrétaire. Il le rencontre dans une station balnéaire. Le jeune monégasque de 20 ans est mécanicien dans une compagnie de taxi à laquelle Proust fait appel pour se promener sur les routes normandes. Lorsque Alfred va perdre son travail, Proust l’engage comme secrétaire et pour lui rendre service, il accepte de le loger, lui et sa compagne, Anna, qui travaille dans un théâtre …Eh oui : Alfred est hétéro ! Il n’a pas répondu aux attentes amoureuses de Proust. Lorsqu’il décèdera dans un accident d’avion, Marcel en sera profondément affecté.

Il a exercé un énorme pouvoir sur Proust et d’ailleurs, ce dernier expliquera ( sans dire qu’il s’agit de son ressenti personnel) dans un des tomes de A la recherche du temps perdu, à savoir La prisonnière, les émotions que l’on peut éprouver pour quelqu’un totalement différent de soi.

Alfred AGOSTINELLI

Il n’y a rien eu de comparable entre l’amour qu’il a éprouvé dans sa jeunesse pour le compositeur Reynaldo Hahn et celui pour Agostinelli : à l’époque du premier il était jeune, fougueux, sans expérience. Pour le second, il avait la quarantaine, ses parents n’étaient plus de ce monde et il se sentait libre. Toutefois cette supposée liaison va le plonger dans un gouffre car, comme je l’ai expliqué, il éprouvait un sentiment infiniment fort non partagé.

Reynaldo HAHN

Comme Hugo, Proust a pratiqué l’art des longues phrases (phrase totale) . C’est Marcel qui l’emportera un jour sur Victor : 856 dans A la recherche du temps perdu pour le premier contre 823 dans Les Misérables pour le second ! Ses phrases interminables qui ont fait la particularité de son style, sont très difficiles à traduire dans une langue étrangère d’ailleurs, parce qu’en le faisant, elles perdent un peu parfois le sens réel de ce qu’elles veulent dire en français.

«  La beauté du style est le signe infaillible que la pensée s’élève, qu’elle a découvert et noué les rapports nécessaires entre les objets que leur contingence laissait séparés. » Marcel PROUST

Elles ont la particularité d’être longues pour exprimer ce qu’il voulait dire de façon assez philosophique et poétique aussi, avec l’utilisation de métaphores, des images, des comparaisons.

Il a écrit des romans, des nouvelles, des essais, des critiques, et l’a fait avec beaucoup de finesse. Par leur grande richesse, ses livres plaisent et fascinent. Il y a de la grâce, de la profondeur. Il est assez direct, pertinent, mélancolique, mais, comme je l’ai dit, avec beaucoup d’esprit, un sens aigu de l’observation, des personnages attachants, tendres.

On aime ou on aime pas Proust. Certaines personnes trouvent que ses romans sont trop longs et ennuyeux, affirmant n’avoir jamais réussi à aller jusqu’au bout . Pour ce qui est de la longueur je dirai : certes ! Mais il faut surtout saisir la beauté de son écriture, sa poésie, sa richesse, son talent d’interprète. Ses romans sont de véritables peintures sociales, ce qui les rend très intéressants.

Par ailleurs, il a souvent renseigné sur son métier. Son œuvre est , également, une étude sur la création et la vocation littéraire. Lui-même a eu une véritable passion pour l’écriture, il n’a vécu que pour écrire et a consacré de nombreuses pages sur cette passion, définissant le devoir et la tâche de l’écrivain, n’hésitant pas, si besoin était, de critiquer son propre travail lorsque cela était utile de le faire. Il a aussi parlé de sa conception de la littérature, de ses propres expériences en ce domaine.

Proust s’est montré très enthousiaste vis-à-vis de la musique, la danse et le théâtre. Il n’a pas été musicien, mais mélomane et critique musical. La musique a vraiment fait partie de son œuvre. Lors d’une lettre écrite à son ami Benoist-Méchin, il disait : « la musique a été une des plus grandes passions de ma vie. Je dis a été car, à présent, je n’ai plus guère l’occasion d’en entendre autrement que dans mon souvenir. Elle m’a apporté des joies et des certitudes ineffables, la preuve qu’il existe autre chose que le néant auquel je me suis heurté partout ailleurs. Elle court comme un fil conducteur à travers mon œuvre. »

Jacques Benoist-Méchin fut un intellectuel, journaliste, musicologue et historien qui rencontra un jour Proust pour lui demander s’il pouvait traduire A l’ombre des jeunes filles en fleurs en allemand. La demande fut acceptée à la condition que ce dernier rédige un essai sur la musique de A la recherche du temps perdu. Les deux hommes se sont beaucoup appréciés mutuellement, ont échangé de nombreuses correspondances.

Il a tissé des liens étroits avec la compagnie des Ballets Russes dirigés par Serge Diaghilev. Il aimait l’esthétique de ces ballets, leur modernité. Il lui a été donné de voir danser Nijinsky , d’assister à un grand nombre de leurs ballets : Shéhérazade, les Sylphides, Cléopâtre, l’Oiseau de feu dont il affirmait je n’ai jamais rien vu d’aussi beau ! Giselle également, vu en 1910, et dont il parle dans son roman A la recherche du temps perdu.

Le théâtre était très prisé à son époque. En tous les cas, il a beaucoup compté dans sa vie et il avait même envisagé, à un moment donné, d’écrire pour la scène. Le théâtre est présent dans ses romans. De nombreuses comédiennes firent partie de ses amies proches.

Proust est mort, épuisé, en novembre 1922 rue Hamelin à Paris, d’une bronchite mal soignée. Il repose au cimetière du Père Lachaise.

« Proust sur son lit de mort » Novembre 1922 – C’est Jean COCTEAU qui demandera à MAN RAY de faire cette photo
La tombe de Proust au cimetière du Père Lachaise



Que je suis heureux …

 » Que je suis heureux dès que je peux errer dans les taillis, dans les forêts, les herbes, les rochers ! Aucun homme ne saurait aimer la campagne autant que moi … Je préfère un arbre à un homme. Dans cet environnement, la surdité cesse de me déranger. A la campagne chaque arbre semble vouloir me parler, semble me dire :  » bienheureux, bienheureux ! ». Les forêts possèdent un charme capable de tout exprimer. » Ludwig V.BEETHOVEN (Compositeur, pianiste et chef d’orchestre allemand)

 » Beethoven dans la nature  » – Portrait anonyme

Symphonie N°6 Op.68  » Pastorale  » … Ludwig V.BEETHOVEN

(Vidéo : Herbert V.KARAJAN à la direction du PHILHARMONIA ORCHESTRA)

Le grand amour éprouvé par Beethoven pour la nature se ressent dans la 6e Symphonie. Pour autant attention, ce n’est pas un tableau ou une narration. Elle est tout simplement comme l’a expliqué le compositeur les ressentis d’un homme face à la nature.

Beethoven a toujours fortement apprécié d’être en totale communication avec ce qui l’entourait, lors des longues promenades qu’il faisait dans la forêt non loin de Vienne. A la différence de la 5e Symphonie très intériorisée , la sixième est très extériorisée, ouverte sur le monde de la nature, quasi idéalisé par le compositeur. Toutefois, dans le dernier mouvement (Orage) on sent son âme tourmentée. Ce n’est plus tant cette ode à la nature dont il est question à ce moment-là , mais de la crise intérieure qui est en lui.

C’est une partition brillante, majestueuse,  bucolique, magnifique qui se compose de différents mouvements ( la seule à en comporter cinq )  : Éveil d’impressions agréables en arrivant à la campagne – Scène au bord d’un ruisseau – Joyeuse assemblée de paysans – Tonnerre/Orage – Chant pastoral/Sentiments joyeux et reconnaissants après l’orage – Selon celui que l’on est amené à entendre, elle se révèle délicieusement charmante, subtile, festive, heureuse, poétique, ce qui ne l’empêche nullement d’être tempétueuse et passionnée.

On l’intitule Pastorale – A l’époque de sa composition et de sa création, Beethoven lui avait donné le nom de Souvenir d’une vie à la campagne. Quel que soit le titre donné ou celui des différents mouvements qui la composent, nul n’est besoin de chercher une explication plutôt qu’une autre, juste savoir ce que disait le compositeur à ce sujet dans ses Carnets :  « les titres explicatifs sont superflus : même celui qui n’a qu’une idée vague de la vie à la campagne, comprendra aisément le dessin de l’auteur. La description est inutile : s’attacher plutôt à l’expression du sentiment qu’à la peinture musicale. »