Victorine & Édouard …

 » Le destin de Victorine Meurent, modèle fétiche et complice d’Édouard Manet tout au long de sa carrière de peintre, ressemble à un roman. Engagée très jeune en tant que modèle dans l’atelier de Thomas Couture, elle y rencontra certainement Manet qui étudiait le dessin auprès du maître. Il aurait été frappé par Victorine, à la beauté insolente et à la nature si libre.

Peut-être amant de Victorine, amoureux légendaire des femmes ( «  la présence d’une femme, n’importe laquelle , le remettait d’aplomb  » disait de lui son ami Antonin Proust) , il s’attache à elle, lui trouvant toutes les qualités qu’il réclame d’un modèle. Victorine, en effet, n’était pas comme ces jeunes filles, un peu libertines, qui gagnaient quelques sous en posant nues dans les ateliers. Elle a une vraie vocation de peintre et entend, elle aussi, faire carrière. De caractère fantasque, elle a coutume de traiter d’égal à égal avec ceux qui la font poser. Victorine fut donc le modèle de Manet dès ses débuts c’est-à-dire à partir des années 1860.

Leur histoire commence en 1862 quand Manet réalise plusieurs toiles dont elle est le motif majeur. On reconnait son visage un peu secret, le regard perçant, presque provocant, les lèvres fines. C’est un étrange mélange de sensualité cérébrale et physique qui laisse deviner un tempérament ardent et mystérieux. Tout en elle promet des rêveries intenses et, en même temps, elle sait créer une sorte de distance que Manet établit toujours dans ses toiles.  Il exécute ainsi plusieurs œuvres, toutes dénigrées par la critique. Il faut dire que Victorine, qui n’a pas hésité à se travestir en homme, apparaît dans une parodie de l’époque tauromachique de Goya, Mademoiselle Victorine en costume d’espada ( 1862). Elle est dans l’arène absente d’elle-même, ne se mesure guère au taureau, mais, tournée vers le spectateur, le regarde avec provocation, presque comme une invitation à le rejoindre.

MANET victorine en costume d'espada
 » Victorine en costume d’espada  » – 1862 – Edouard MANET

Manet la peint telle qu’elle est, de sorte que Victorine envahit l’œuvre, comme sa représentation privilégiée et imaginaire de la femme. C’est ainsi qu’elle sera le motif central de deux tableaux qui feront scandale : le Déjeuner sur l’herbe ( 1863 ) et Olympia  (1863) – Victorine y apparaît nue, souveraine et offerte, livrée au désir des hommes et l’assumant. Son regard impudent défie le spectateur, il le sollicite, l’invite à rejoindre les deux hommes auprès desquels elle pique-nique, ou bien la couche de la maison close où elle est allongée.

MANET Déjeuner sur l'herbe
 » Le déjeuner sur l’herbe  » – 1863 – Edouard MANET
MANET Olympia
 » Olympia  » – 1863 – Edouard MANET

C’est à cette époque que Manet épouse Suzanne Leenhoff, la grosse Suzanne comme la surnomme méchamment Berthe Morisot, Elle aussi posera pour son mari, mais Manet lui accordera toujours les qualités présumées de la mère et de l’épouse. Elle est peinte dans des situations bourgeoises et impressionnistes. Que ce soit dans Suzanne Manet au piano ( 18689/69) ou dans La Lecture ( 1865) les scènes sont touchantes et familiales, quoique traitées avec la vigueur que Manet mettra dans toutes ses toiles.

Mais sa véritable nature, sauvage et audacieuse, il la transmet dans les toiles où Victorine apparaît triomphante. Elle éveille en Manet des désirs plus secrets, plus troubles. Il est là, d’ailleurs, près d’Olympia, sur son lit, en la personne  du chat noir, queue dressée, regard de braise, comme pour dire qu’il n’est plus question de petit chien charmant plongé dans un profond sommeil, mais d’un chat menaçant, prêt à bondir.

La légende veut qu’en 1862, Manet ait essayé un refus en demandant à une femme qui chantait la nuit dans les rues de Paris de poser pour lui :  » Si elle ne veut pas, j’ai Victorine ! «  aurait-il dit … De fait, son modèle préféré endosse sans hésiter le rôle de la Chanteuse de rue .Elle le fait avec cette  ambiguïté et ce port de reine qui la caractérisent, donnant ainsi à Manet l’occasion de réaliser l’un de ses plus beaux portraits. Elle posera aussi pour La Femme au perroquet en 1866.

CHANTEUSE DE RUE MANET
 » La Chanteuse de rue  » – 1862 env. Edouard MANET
MANET femme au perroquet
 » La Femme au perroquet  » – 1866 – Edouard MANET

Quoi que fasse Victorine, fugues, disparitions, infidélités avec d’autres peintres, Manet sut toujours regagner ses faveurs. Celle qu’il avait rencontrée alors qu’il n’était qu’un simple garçon d’atelier, trône désormais sur ses toiles dans toute sa force intérieure malgré les sarcasmes : «  l’odalisque au ventre jaune  » ou bien  » la courtisane «  – Elle est certes tout cela à la fois, mais Manet lui porte une affection sincère. Douée pour la peinture, elle fut à l’école du maître et au premier rang.

Une dernière fois, il fera appel à elle pour poser pour Le Chemin de fer en 1873, dix ans après les œuvres scandaleuses qui avaient scellé leur collaboration artistique. Mais cette fois-ci, Manet, sous couvert de peindre un fleuron de la modernité ( le chemin de fer ) et la nouvelle cité ( le Paris de Haussmann ) réalise une scène nostalgique : une femme, Victorine, très reconnaissable là encore, regarde celui qui peint. Elle a l’air de l’interroger sur ces années écoulées. A ses côtés une petite fille, le dos tourné, s’accroche à une grille pour voir passer un train qu’on devine au fond de la toile.

MANET le chemin de fer
 » Le Chemin de fer  » – 1873 – Edouard MANET

Manet qui vivait à cette époque rue de l’Europe, tout près de la nouvelle gare, dut emprunter cette rue longée de grilles que Caillebotte et Monet arpentèrent à leur tour. Ironie du destin Le Chemin de fer sera accepté au Salon la même année. Après cette œuvre, Manet inaugure une autre période. Désormais il plantera son chevalet dans la nature, se passionnant pour les natures mortes.

Pendant ce temps de la consécration et de la gloire enfin acquise, Victorine sombre dans la misère. Oubliée de tous, son travail de peintre méprisé, elle en est réduite à vendre ses dessins aux passants, s’adonne à l’alcool comme une héroïne de Zola et telle Nana, fréquente davantage les assommoirs que les ateliers d’artiste. Celle que l’on avait surnommé La Cocotte se livre à présent à la prostitution pour survivre et mourra en 1927 dans l’indifférence générale. Ses tableaux qui avaient pourtant connu quelque succès, s’égarèrent dans le temps. On ne lui en connait aujourd’hui plus qu’un , pieusement exposé au musée des Beaux Arts de la ville de Colombes dont elle était originaire.  » Alain VIRCONDELET ( Auteur français, universitaire  et docteur en histoire de l’art et des mentalités )

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 » Le jour des rameaux  » – de Victorine MEURENT – Vers 1880