Une chanson …

 » La chanson fait chanter notre mémoire  » Yves MONTAND (Chanteur et acteur français)

Yves MONTAND 1921/1991

 » Oh, je voudrais tant que tu te souviennes,
Des jours heureux quand nous étions amis,
Dans ce temps là, la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Tu vois je n’ai pas oublié.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi,
Et le vent du nord les emporte,
Dans la nuit froide de l’oubli.
Tu vois, je n’ai pas oublié,
La chanson que tu me chantais…
C’est une chanson, qui nous ressemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Nous vivions, tous les deux ensemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Mais la vie sépare ceux qui s’aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit.
Et la mer efface sur le sable,
Les pas des amants désunis.
Nous vivions, tous les deux ensemble,
Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais.
Et la vie sépare ceux qui s’aiment,
Tout doucement, sans faire de bruit.
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis  » Jacques PRÉVERT (Poète français- En 1945 Joseph Kosma composa une musique pour un ballet de Roland Petit. Un an plus tard, sortait le film de Marcel Carné Les portes de la nuit. Le réalisateur demanda à Prévert d’écrire une chanson sur la musique de Kosma : Les feuilles mortes était née. Montand la fredonnera dans le film, et l’immortalisera en l’interprétant plus tard.

Donne-moi tes mains …

» Donne-moi tes mains pour l’inquiétude
Donne-moi tes mains dont j’ai tant rêvé
Dont j’ai tant rêvé dans ma solitude
Donne-moi tes mains que je sois sauvé

Lorsque je les prends à mon propre piège
De paume et de peur de hâte et d’émoi
Lorsque je les prends comme une eau de neige
Qui fuit de partout dans mes mains à moi

Sauras-tu jamais ce qui me traverse
Qui me bouleverse et qui m’envahit
Sauras-tu jamais ce qui me transperce
Ce que j’ai trahi quand j’ai tressailli

Ce que dit ainsi le profond langage
Ce parler muet de sens animaux
Sans bouche et sans yeux miroir sans image
Ce frémir d’aimer qui n’a pas de mots

Sauras-tu jamais ce que les doigts pensent
D’une proie entre eux un instant tenue
Sauras-tu jamais ce que leur silence
Un éclair aura connu d’inconnu

Donne-moi tes mains que mon cœur s’y forme
S’y taise le monde au moins un moment
Donne-moi tes mains que mon âme y dorme
Que mon âme y dorme éternellement.  » Louis ARAGON ( Poète, romancier français – Extrait de son recueil Le fou d’Elsa en 1963 )

Virginia & Leonard …

 » Virginia Woolf est la fille de l’homme de Lettres Sir Leslie Stephen ( l’influent rédacteur en chef du Dictionary of National Biography, qui célèbre les gloires du royaume et de l’Empire). Elle grandit dans un milieu intellectuel où la rigueur va de pair avec l’amour des livres et de la pensée. Les deuils qui frappent sa jeunesse ( elle perd sa mère en 1895, puis sa sœur, l’un de ses frères et finalement son père en 1904) la laissent durablement ébranlée, et la sensibilité visionnaire de son écriture a souvent été associée à cette expérience précoce de la mort. Elle allait, par la suite, connaître de graves épisodes dépressifs. La souffrance l’emportera finalement et Virginia Woolf mettra fin à ses jours en 1941. Mais ne voir en elle que le génie de la douleur serait faire peu de choses de sa force de vie et de son désir précoce de liberté.

Après la disparition de Sir Leslie Stephen, la fratrie s’installe dans le quartier bohème de Bloomsbury, non loin du British Museum, pour mener une vie émancipée des diktats sociaux, épris d’art, d’écriture et de réflexion politique.  Le cercle des Stephen , qui passe à la postérité sous le nom de groupe du Bloomsbury, réunit nombre d’intellectuels et d’artistes en vue : Roger Fry ( un temps directeur du département de la peinture européenne au Metropolitan Museum of Art de New York) – l’historien de l’art Clive Bell (il épousera la sœur de Virginia, Vanessa, qui est peintre ) – l’artiste Duncan Grant, mais aussi l’économiste John Maynard Keynes, l’écrivain E.M.Forster et le biographe Lytton Strachey. Parmi eux se trouve un jeune administrateur de l’Empire: Leonard Woolf. Son mariage avec Virginia Stephen en 1912 scelle une complicité intellectuelle, esthétique et littéraire qui fera d’eux l’un des couples phare de l’intelligentsia anglaise de la première moitié du XXe siècle.

Très vite, ils s’inventent une vie plurielle où littérature et politique vont de pair. Leur maison d’édition, Hogarth Press, fondée en 1917, publie des signatures majeures de la modernité comme Katherine Mansfield ou T.S. Eliot, mais également la première traduction anglaise des essais de Sigmund Freud. Hogarth Press est aussi l’instrument de l’émancipation littéraire de Virginia Woolf, qui peut librement expérimenter sans craindre la sanction d’éditeurs frileux. Traversées parait en 1915,  Nuit et Jour en 1919, la même année que son essai fondateur La Fiction moderne qui fixe les contours de ce que doit être le roman moderne. Viennent ensuite quatre textes qui feront sa réputation : La chambre de Jacob en 1922 – Mrs Dalloway en 1925 – Vers le phare en 1927 – Les vagues en 1931, mais aussi une ample œuvre d’essayiste. Leonard publie lui aussi des romans, ainsi que des essais économiques et politiques, nourris de son expérience à Ceylan et dans lesquels il interroges les fondements culturalistes de l’Empire.

Cette intense activité éditorial ne peut, pour le couple Woolf, se mener en retrait du monde. L’expérience de Leonard est mise au service du tout nouveau parti travailliste et de sa commission des Affaires internationales et impériales ; son pacifisme inspire le texte qu’il rédige à la demande de la Fabian Society et qui jette les bases de ce qui devait devenir la Société des Nations. Comme le prouvent les deux grands essais proto-féministes de Virginia Woolf : Une chambre à soi ( 1929 ) et Trois guinées ( 1938), penser et dire la modernité impose aussi de dénoncer la violence de l’ordre patriarcal qui mène l’humanité à l’abîme.  » Catherine BERNARD (Journaliste française, écrivain )

Léonard (1880-1969) et Virginia (1882-1941)

P.S.Virginia Woolf souffrait de bipolarité. Elle a mis fin à ses jours en 1941, par noyade, dans la rivière de l’Ouse. Son corps sera retrouvé trois semaines plus tard. Elle sera incinérée et Léonard fera déposer ses cendres sous un arbre, près d’un muret, dans leur maison Monk’s House. Il décèdera 18 ans plus tard, en 1969. Ses cendres seront, elles aussi, dispersées près de celles de son épouse. Lorsqu’elle a pris la décision de se suicider, elle lui avait écrit une lettre d’adieu :

 » J’ai la certitude que je vais devenir folle à nouveau : je sens que nous ne pourrons pas supporter une nouvelle fois l’une de ces horribles périodes. Et je sens que je ne m’en remettrai pas cette fois-ci. Je commence à entendre des voix et je ne peux pas me concentrer.

Alors, je fais ce qui semble être la meilleure chose à faire. Tu m’as donné le plus grand bonheur possible. Tu as été pour moi ce que personne d’autre n’aurait pu être. Je ne crois pas que deux êtres eussent pu être plus heureux que nous jusqu’à l’arrivée de cette affreuse maladie. Je ne peux plus lutter davantage, je sais que je gâche ta vie, que sans moi tu pourrais travailler. Et tu travailleras, je le sais.

Vois-tu, je ne peux même pas écrire cette lettre correctement. Je ne peux pas lire. Ce que je veux dire, c’est que je te dois tout le bonheur de ma vie. Tu t’es montré d’une patience absolue avec moi et d’une incroyable bonté. Je tiens à dire cela – tout le monde le sait.

Si quelqu’un avait pu me sauver, cela aurait été toi. Je ne sais plus rien si ce n’est la certitude de ta bonté. Je ne peux pas continuer à gâcher ta vie plus longtemps. Je ne pense pas que deux personnes auraient pu être plus heureuses que nous l’avons été. »