Lire au jardin …

 » D’où vient que lire au jardin procure un plaisir à nul autre pareil ? Assis sur un banc de bois ou une chaise de fer, à l’ombre de ce tilleul, près de ce massif qui embaume et qui bruisse, je suis le cortège silencieux des mots qui se faufile dans la palpitation du soleil et l’agitation des feuilles.

Et voilà que ces mots paisibles m’entraînent dans leur promenade. Ils ne sont plus tout à fait les mêmes. On pourrait les croire soulagés de l’obligation de nommer, plongés dans une espèce de rêverie heureuse. Ni la lumière, ni le parfum des fleurs, ni le chant des oiseaux, ni même le calme du lieu, ne suffit à expliquer ce bonheur de lecture, non plus que l’oisiveté confiante que semble retrouver la langue.

Lus dans le calme d’un jardin, les mots sont comme nous : ils se plaisent au monde ; il s’y reposent et s’en délectent, au lieu de l’affronter. Oui, il peut arriver qu’eux aussi soient heureux, et c’est le cas en cet endroit ! Le bonheur n’est-il la résultante d’une certaine conjoncture : un ensemble de circonstances, un concours de faveurs, une qualité d’harmonie ?

On dit parfois de certains dons que ce sont des cadeaux du ciel. Lire dans un jardin est un cadeau terrestre. Une sensation de surabondance s’attache au simple fait d’être simultanément présent au monde et à la langue. Assis un livre entre les mains, c’est comme si je me trouvais deux fois accueilli et deux fois protégé : entouré de signe, entouré de fleurs. Lire est alors une manière de se rapprocher, non de s’enfuir. Descendre mot à mot dans la substance du sensible. Tout à la fois enclos et délivré. Vivant dans l’entrouvert du livre et du jardin …  » Jean-Michel MAULPOIX (Écrivain et critique littéraire français)

Tableau Franck BRAMLEY