Les roses de Saadi …

» J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées,
dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;
la vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée…
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.  » Marceline DESBORDES-VALMORE (Poétesse française-Extrait de son recueil Poésies inédites/1860)

Détail d’un tableau de Adolf Ulrik WERTMULLER

Expo d’été N°2 : DIOR en ROSES …

L’illustration qui sert l’affiche est de René Gruau. Il l’a réalisa pour le parfum Miss Dior en 1966
Christian DIOR 1905/1957

Si vos vacances vous portent en Normandie, et que vous avez envie de voir la vie en roses, de vous aérer l’esprit en respirant le délicieux parfum de la reine des fleurs, tout en admirant une belle exposition, eh bien je vous conseille d’aller faire un petit tour chez Christian Dior, dans la maison de son enfance à savoir Les Rhumbs à Granville, bâtie sur une falaise face aux îles anglo-normandes, laquelle est devenue un musée en 1997 un musée, qualifié musée de France depuis 2002 . Le jardin est public depuis 1938.

Ce jardin a eu vraiment une énorme importance dans la vie de Dior car il lui a laissé des des souvenirs merveilleux, des odeurs florales, et de plus, il a inspiré ceux des demeures dans lesquelles il vivra par la suite.

Les Rhumbs / Maison d’enfance de Christian Dior
Roses dans la roseraie de la maison

Cette maison qui a conservé, au bout de la roseraie près du buste du couturier, une rose des vents en mosaïque placée là au moment de la construction fin du XIXe siècle, avait été achetée par ses parents en 1906 (le nom Rhumbs est un terme de marine pour désigner les 32 divisions de la rose des vents) . C’est donc là que Christian Dior est né et qu’il a passé une enfance merveilleuse. Malheureusement, en 1932 son père est ruiné à cause du crash de 1929 et la maison mise en vente. La ville de Granville décide de l’acquérir et en fera un musée en 1997. La sœur de Christian Dior sera présente lors de l’inauguration.

«  la maison de mon enfance j’en garde un souvenir le plus tendre et le plus émerveillé. Que dis-je ? Ma vie, mon style doivent presque tout à sa situation et son architecture. Elle se dressait sur une falaise, au milieu d’un assez grand parc planté de jeunes arbres qui ont poussé avec moi contre vents et marées. La propriété surplombait directement la mer. Elle se trouvait exposer à toutes les tourmentes atmosphériques, à l’image de ce que serait ma vie qui n’a pas toujours été calme » C.D.

L’expo met à l’honneur non seulement le grand couturier, le parfumeur, l’homme porté par l’élégance, le raffinement, mais elle place au centre de bien des nombreuses collections qu’il nous a offert, une fleur qui a compté pour lui : la rose. On peut même affirmer que c’est une véritable déclaration d’amour à cette fleur . L’expo s’intitule «  DIOR EN ROSES «  et se tient jusqu’au 31 octobre 2021. Pourquoi roses au pluriel, tout simplement parce ce qu’en dehors de la fleur elle-même, la couleur rose lui plaisait énormément.

« la maison était crépie d’un rose très doux, mélangé avec du graviers gris. Ces deux couleurs sont demeurées en couture mes teintes de prédilection  » C.D.

L’expo se déroule sur trois étages, chaque espace a sa propre identité . Bien sur, il y a le plaisir de voir une soixantaine de superbes robes de collection, mais également des tableaux, des portraits, des objets d’art, et rend hommage à la sœur du couturier, Catherine, qui s’est prise de passion pour les fleurs ,au point d’en faire son métier (commerce et horticulture). Au-delà du lien familial qui l’unissait à Dior, elle fut aussi sa muse , son soutien, son inspiratrice et sa confidente, après la mort de sa mère.

Catherine (veste à carreaux) auprès de son frère (à sa droite) , on compagnon (à sa gauche) et leur gouvernante Ma’Lefèvre (Collection du musée Dior/Granville)

Catherine a été une grande résistante durant la seconde guerre mondiale, auprès de celui qui fut son compagnon Hervé Papillaut des Charbonneries. Elle s’est engagée à l’âge de 24 ans. Malheureusement, elle fut arrêtée par la Gestapo, transférée dans différents camps et libérée en 1945. Elle vivra quelques temps, avec Hervé, chez son frère avant de rejoindre son père et sa gouvernante à Callian. Elle sera décorée de la Croix de guerre et de la Légion d’honneur.

Par la suite, elle va travailler dans les fleurs au Marché des Halles à Paris en tant que mandataire. Elle livrait les plus beaux fleuristes de Paris, notamment Lachaume qui collaborera avec la Maison Dior. Après quoi, elle rejoindra définitivement Callian, se fera cultivatrice spécialisée dans la rose centifolia et le jasmin grandiflorum – Elle est décédée en 2008. Son frère fera l’acquisition en 1951 du Château de la Colle Noire (près de Grasse) pour être près d’elle et tous deux s’adonneront à leur passion des fleurs.

Le très célèbre parfum Miss Dior a été créé pour elle en 1947. Mizza Bricard qui était la muse du couturier, appelait toujours Catherine Miss Dior dès qu’elle la voyait. C’est ce qui a donné l’idée de l’intitulé . C’est un parfum qu’il a souhaité audacieux, frais, féminin, sensuel, sophistiqué, libéré et que la robe du même nom, le sublime au mieux.

« Le parfum Miss Dior est né un de ces soirs de Provence traversés de lucioles, où le jasmin sert de contre-champà la mélodie de la nuit et de la terre  » C.D. – C’est le célèbre nez Paul VACHER qui fut le créateur de Miss Dior en 1947

En 2020 Miss Dior a été réinventé : il s’agit du parfum Miss Dior Rose N’Roses – Création François Demanchy pour la Maison Dior. Le flacon d’origine se présente avec un nœud orné de petites fleurs de soie (roses pompons, giroflée, narcisse et campanule). Le tout dans ne couleur rose tendre. La fragrance se compose en note de tête de géranium, bergamote, mandarine – en note de cœur rose de Grasse et rose de Damas – en note de fond le musc blanc. L’actrice Natalie Portman le représente dans un spot publicitaire. La robe Dior qu’elle porte est signée Maria Grazia Chiuri.

Les roses ont vraiment tenu le rôle principal dans les créations de Christian Dior, que ce soit dans la forme ou la couleur (une palette allant du rose pâle, au bordeaux, fuschia, jaune, blanc teinté de rose etc….) – Non seulement elle fut sa fleur préférée (avec le muguet) , mais elle est restée la reine des fleurs de la célèbre Maison Dior puisque celles et ceux qui viendront après Christian, continueront de la mettre en valeur sur les vêtements, les accessoires (bagues colliers boucles sacs à main etc.), dans les parfums ou eaux de toilette que ce soit Yves Saint Laurent (lorsqu’il lui a succédé) Marc Bohan, Gianfranco Ferré, John Galliano, Raf Simons et bien sur Maria Grazia Chiuri (présents eux aussi dans l’expo ) , ou les créateurs de chaussures ayant longtemps travaillé avec la Maison comme, par exemple Roger Vivier et ses célèbres modèles Bouton de rose ou Roses Blossoms), de bijoux (comme Victoire de Castellane) voire même les fameux nez comme Christian Demachy, très attaché à la rose de mai de Grasse.

« La rose est la plus douce des couleurs. Chaque femme devrait avoir du rose dans sa garde-robe. C’est la couleur du bonheur et de la féminité. Je l’apprécie pour les foulards, les chemisiers, les robes de jeunes filles. C’est aussi une couleur ravissante pour les tailleurs et les manteaux ainsi que pour les robes de soirée. » C.D.

Détail robe de coctail « Plaza » 1956 Christian DIOR (Collections Dior Héritage / Paris)
Robe » Libellule  » 1947 Christian DIOR Photo de Louise DAHL-WOLFE
Détail manteau « Bagatelle » (taffetas de soie imprimé de roses) Haute couture 1952 / Christian DIOR (Collection du musée Dior à Granville)
Bague « Bal romantique » Dior Haute Joaillerie / Victoire DE CASTELLANE 2011
Robe Haute Couture DIOR réalisée par Raf SIMONS 2013 Photo de Tim WALKER
Escarpin « Bouton de rose » Roger VIVIER
Robe  » Soirée à Rio » Haute Couture 1961 Marc BOHAN pour la Maison Christian Dior (Elle fut notamment portée par Elisabeth Taylor)
Robe « Olga Sherer inspirée par Gruau » Collection Haute Couture 2007 John GALLIANO (Collections Dior Héritage/Paris)
Robe « Maharani Krishma Kumari du Népal  » 1997 John GALLIANO pour la Maison Christian DIOR
Ensemble « Bluebell » 1998 John GALLIANO pour la Maison Christian Dior (Collections Dior Héritage)

A noter également que la Société des parfums Christian Dior a fait l’acquisition cette année, grâce à un arrangement convenu avec la S.A.F.E.R.(Société Aménagement Foncier et Établissement Rural) d’un terrain de 6 hectares, situé à la Haye-Pesnel (environ 20 kms de Granville) destinés à la production de la Rose de Granville (on attend environ 15 tonnes par an, ce qui sera une source d’emplois (100 personnes) chaque été pour la cueillette. Cette rose a obtenu le Premier prix au Concours international des roses nouvelles.

En 2000, la maison Dior a demandé à André Eve, un très éminent pépiniériste, rosiériste, spécialisé dans les roses anciennes, la création d’un rosier qui puisse avoir assez de qualités exceptionnelles pour produire des fleurs à la fois fortes et délicates, avec un parfum particulier etc… Bref que ce soit un rosier parfait ! Lorsqu’il est né, il fut baptisé Rose de Granville en hommage à la maison d’enfance de Christian Dior. Cela a nécessité 8 années d’hybridation pour l’obtenir. Les plants arriveront en novembre 2021 à La Haye-Pesnel et les roses serviront à la production des produits cosmétique de la Maison Dior Prestige .

La rose de Granville

Christian Dior est né à Granville en 1905 dans une famille de cinq enfants: Raymond (1899 ) Jacqueline (1902) Christian (1915) Bernard (1910) et Ginette dite Catherine (1917). Son père, Maurice, était un industriel et sa maman, Madeleine, cultivait sa passion dans l’art des jardins. . En 1910, ils partent s’installer à Paris. Granville devient la maison secondaire, celle où ils viennent passer des vacances, dès qu’ils le peuvent, et celle où ils se réfugieront durant la Ière guerre mondiale

La famille Dior dans le jardin de Granville en 1920 env. (Collection du musée Dior de Granville) Christian Dior est debout derrière sa maman

Lorsque son père est lourdement touché par la crise financière de 1929 et qu’il fait faillite en 1932, tous les biens sont saisis. Madeleine, la mère, est décédée un an plus tôt en 1931. Il emmène ses enfants et leur gouvernante dans le sud de la France à Callian. La vie là-bas ne fut plus la même que celle d’autrefois à Granville car il avait tout perdu.

Christian rêvait d’architecture et composition musicale, mais ses parents avaient pour lui des ambitions diplomatiques Malgrè quelques années passées sur les bancs de Sciences Po, il n’obtiendra aucun diplôme. A Paris, la vie artistique va énormément l’enthousiasmer. Il va croiser toutes les personnalités qui comptent dans le monde artistique de l’époque que ce soit dans la musique, la peinture, la poésie, et toutes ses amitiés venues de l’art seront mises en avant dans ses propres créations aussi.

On peut dire qu’il a énormément travaillé pour aider sa famille au départ, faisant même de nombreux petits métiers pour y parvenir. Puis il décide de se faire galériste en 1928, exposant, rue de la Boétie à Paris, les œuvres de ses amis peintres (Dali, Picasso, Matisse, Braque, Dix, Klee notamment). Il y restera jusqu’en 1934. Puis il obtiendra le poste auquel il aspirait : modéliste en chapeaux et collaborateur chez Robert Piguet surnommé le Prince de la mode.

Après sa mobilisation après la seconde guerre mondiale, il fera son entrée dans la Maison de couture de Lucien Lelong. Tout changera vraiment pour lui lors de sa rencontre avec l’industriel du textile Marcel Boussac, lequel va assez croire en lui et en son talent pour investir plusieurs millions de francs sur son simple nom. La célèbre Maison Dior sera inaugurée en 1946. Un an plus tard, il propose un premier défilé qui lancera la mode New Look.

Christian Dior a toujours dit qu’il n’avait jamais oublié les odeurs de son enfance. Celle des fleurs surtout, les roses en particulier. Sa maman, Madeleine, une femme omni présente dans sa vie et avec laquelle il entretiendra une relation extrêmement forte (tout le monde savait qu’il était son préféré) . Elle est à l’origine de cet amour qu’il a ressenti pour les jardins et les fleurs, et la sensibilité florale de son fils ne le quittera pas lorsqu’il entrera dans le monde de la mode.

Elle a eu à cœur de lui apprendre le nom de chacune d’entre elles. Mais elle lui a donné aussi l’envie de la mode. Il se rendait avec elle chez sa couturière et donc suivait de très près ce qui était tendance à l’époque. Même après sa mort, elle va continuer d’exister auprès de lui. Tout ce qu’il entreprendra lui est dédié pour qu’elle soit fier de lui.

Elle avait créé un jardin ainsi qu’une roseraie, dans la maison de Granville. Sa mère avait la passion de cette fleur qui se déclinait en de nombreuses variétés. Quand il sera couturier, il donnera le nom des roses présentes dans cette roseraie, à ses robes : Rose thé, Rose des vents, Roseraie, Rose Pompon, Jardin anglais etc…. Même le papier-peint de ses futures maisons, sera orné de roses.

Robe « Rose Pompon  » 1952 Christian DIOR (Collections du Musée Dior Granville)

Cette roseraie avait été détruite en 1991, mais elle a été complètement restaurée et agrandie en 2002. Pour l’occasion de cette exposition, un parterre de « roses de Granville » est venue décorer la pelouse centrale . Il gardera un souvenir précis des roses de Madeleine, de leurs sublimes couleurs et de leur odeur.

Dior a été un homme féru d’art, un amoureux des musées qu’il visitait souvent. Il a énormément apprécié Claude Monet, ce peintre qui, lui aussi, avait, comme lui, une passion pour les jardins, notamment le sien à Giverny. Pour Christian ce sera pareil dans les différentes maisons dans lesquelles il vivra. Et cet amour des fleurs et des jardins sera présente dans ses robes mais aussi dans ses parfums et eaux de toilette qui, pour certaines, porteront le nom de ses maisons : Milly la Forêt : c’est l’odeur des bois, du musc blanc avec en note de cœur l’essence de néroli et en note de tête celle de la mandarine … « Colle noire » : c’est la rose de mai, le musc blanc et le santal etc… (Colle Noir, sa dernière résidence secondaire, château acheté en 1951 non loin de Callian et de Grasse, une terre à parfums ou règne la rose centifollia, le jasmin, la lavande, un lieu qui accroîtra encore plus ses connaissances florales :  » une résidence où, si j’en ai les moyens, je pourrai boucler la boucle de mon existence et retrouver, sous un autre climat, le jardin fermé qui a protégé mon enfance …. )

Il est certain que ces femmes-fleurs , ornées de corolles (« Femmes-fleurs, épaules douces, bustes épanouis, tailles fines comme des lianes, jupes larges comme des corolles » , dont il parlait si souvent, ont trouvé leur inspiration dans ce jardin de Granville. Nul ne sait quelle est celle qui a été pour lui la rose idéale … Probablement toutes ! Elles n’ont cessé de nourrir sa vie et ses rêves, et les rencontres qu’il a pu faire dans le milieu artistique qu’il a côtoyé, ont sans nul doute apporter un petit quelque chose en plus dans cette rose idéale qu’il recherchait que ce soit dans le monde de la poésie, de la littérature, de la danse, de la musique, et de la peinture aussi.

 » j’ai rêvé l’autre nuit que je redevenais un petit garçon et que je retournais avec ma mère à Granville. Nous partions ensemble de l’autre côté du portail, vers mes roses, vers tous ces parfums de fleurs, de femmes de mon domaine enchanté« C.D.

« Après les femmes, les fleurs sont des créations divines «  C.D.

« Jeté de fleurs sur une table de jardin » Paul-César HELLEU ( Musée des Beaux Arts de Bayonne)
Robe  » Fête à Grenade  » Collection Haute Couture 1955 Christian DIOR (Collections Dior Héritage/Paris)
Robe « Tourterelle » Haute Couture 1948 – Christian DIOR (Metropolitan Museum de New York) – C’est l’aspect de la rose  » Rosa centifolia muscosa » qui a inspiré le couturier.
Robe « Opéra Bouffe » ressemblant à une rose. Collection Haute Couture 1956 Christian DIOR (Collections Dior Héritage)
Détail tailleur « Antibes » en soie imprimée de roses – Collection 1955 Christian DIOR (Musée Dior de Granville)
Détail robe « Manuela » Collection Haute Couture 1959 – Yves SAINT LAURENT pour la Maison Christian Dior (Collections du Musée Dior de Granville)
« Rose Méditative » Salvador DALI 1958 – (Collection particulière)
Illustration de la robe  » Florence  » René GRUAU en 1947