Nous irons par la vie …

 » Nous irons par la vie comme deux oisillons

en quête d’épis blonds et puis nous parlerons

de charmes subtils, de jouissances sublimes

en des mots ingénus et des phrases candides.

Et nous sourirons à la rose notre sœur

derrière la verte et sombre jalousie,

Applaudirons tous deux la céleste harmonie

Du poète et musicien qu’est l’oiseau moqueur.

Nous saluerons cordialement les nuages

qui étreignent les flancs de ces hautes montagnes,

Nous les verrons courir sous l’impulsion du vent

comme un troupeau craintif de petits moutons blancs.

Nous entendrons la forêt se peupler de bruits ;

de chants mystérieux et de voix inou-ïes ;

Nous verrons comment les patientes araignées

Tissent en sept couleurs leurs toiles éthérées.

Nous irons par la vie confondus avec elle,

et rien ne troublera le silencieux calme,

alors l’âme des choses deviendra notre âme

et notre psaume, le psaume de l’étoile.

Et puis un jour, quand l’œil pénétrant et inquiet

saura scruter les profondeurs, et quand l’ouïe

saura bien écouter les voix de l’inouï,

A nos âmes paraîtra le profond secret.  » Enrique GONZALEZ MARTINEZ ( Poète mexicain, diplomate, chirurgien-obstréticien / Traduction française par Lorena BENICHOU)

Tableau : Pierre Auguste RENOIR

L’amandier en fleurs … Pierre BONNARD

 » En 1920, celui qui affirma déjà du haut de ses 24 ans n’être d’une aucune école, découvre Le Cannet. Conquis par cet havre de paix qui répond à sa recherche de tranquillité, de nature et de hauteur, Bonnard passe chaque hiver dans diverses maisons qu’il loue,  puis finit par acheter sa maisonnette en 1927, avenue Victoria, dominant la baie de Cannes, avec, au loin, le massif de l’Estérel qu’il baptise Le Bosquet et dont il fait modifier les ouvertures pour que, depuis l’intérieur, la nature soit visible de partout. Il plante un amandier dans son jardin qu’il admire tous les jours en se levant. Chaque année, lors de la floraison de cet amandier, il ne peut s’empêcher de le peindre.  » A chaque printemps, il me force à le peindre  » dira t-il. Il réalise différentes toiles de son amandier dont sa dernière œuvre, achevée quelques mois avant sa mort. C’est dans ce charmant pigeonnier, selon les mots de son ami Matisse, que Bonnard s’éteint.

Cette dernière œuvre, commencée l’année précédente, est restée inachevée en raison du décès du peintre en 1947. Bonnard travaille sur ce tableau jusqu’à la fin , ne cessant de le perfectionner en y ajoutant toujours plus de bleu, toujours plus de fleurs. Perfectionniste, le peintre considérait  qu’un tableau n’était jamais fini. Il allait même jusqu’à se rendre dans les musées où ses tableaux étaient exposés, muni de ses pinceaux, d’une boite de couleurs pour les rectifier, y apporter quelques retouches, rectifier une nuance de vert sur un feuillage, à l’abri des regards du gardien. Peintre intimiste et contemplatif, le coloriste de talent pouvait retoucher inlassablement une œuvre jusqu’à plus de cent fois. La veille de sa mort, il demande même à son neveu Charles Terrasse de rectifier avec du jaune, le vert en bas à gauche de sa dernière toile. Celui-ci s’exécute, effaçant au passage une partie de la signature du peintre.

Ce qui fait le charme de Pierre Bonnard, c’est la présence, derrière la palette vive et lumineuse, d’une angoisse et de mystère donnant aux scènes de vie irradiantes de couleurs, une autre dimension. Ainsi dans la peinture de l’artiste, l’amandier revêt une signification particulière. Un lien très profond unit Bonnard à son jardin qu’il considère comme un Paradis et comme le prolongement de son atelier. Et l’amandier est l’arbre du renouveau. L’aspect anthropomorphique de l’arbre a permis à certains historiens de l’art d’y voir des auto-portraits. En effet, l’amandier symbolise l’immortalité et la solidité.

Comme dans toutes les autres versions, l’amandier occupe la quasi totalité de la toile où il déploie la majesté de sa floraison. Sur presque toute la surface, les fleurs blanches offrent un éclat particulier, accentué par une symétrie verticale centrale du tronc, mais aussi par le contraste des gammes de couleurs entre le haut et le bas du tableau : le bleu du ciel, la floraison avec des couleurs claires ( blanc, rose, mauve), le tronc et les branches en noir et blanc , puis le jardin avec des teintes plus denses ( verts, jaunes, rouges) . Bonnard joue également avec les lignes : celles brisées du tronc et des branches, la ligne verticale du tronc, la ligne horizontale du jardin. La touche est légère, aérienne et rapide, comme pour traduire l’éclosion du printemps. Nul empâtement dans cette toile composée avec des jeux de transparences et d’opacités.  » Sabine MABE ( Auteur, journaliste française sur l’Art dans la revue  Arts Magazine)

 » Amandier en fleurs  » 1947 Pierre BONNARD