En regardant la vie …

 » En regardant la vie par la fenêtre de derrière, on peut considérer son passé come un calme miroir où les jours de désespoir se confondent avec les jours de joie, les jours de paix, les jours de profonde amitié. Je trouve notamment ces pensées, ces sentiments, lorsque je regarde mon petit jardin. Là viennent s’assembler en un dessin harmonieux toutes les pièces de ma vie qui ne se trouvaient pas à leur place. » Henry MILLER ( Romancier et essayiste américain / Extrait de son ouvrage Les livres de ma vie )

Tableau : Claude MONET

Histoire d’un ballet : Le Sacre du Printemps …

Au centre Vaslav NIJINSKI – A gauche Serge DIAGHILEV – A droite Igor STRAVINSKY (Photo prise en 1911/12)

Voilà plus d’un siècle que les rythmes telluriques, saccadés, rapides, de l’obsédante et révolutionnaire musique d’Igor Stravinsky, hantent la créativité de très nombreux chorégraphes soucieux de remonter le Sacre du Printemps.

La chorégraphie radicalement moderne, violente, tribale, voire même animale, de Vaslav Nijinsky, pour les Ballets Russes de Serge Diaghilev, suscitera, à l’époque, un énorme scandale le soir de la première en 1913 au Théâtre des Champs-Elysées à Paris. Une grande partie de celles et ceux qui avaient fait spécialement le déplacement pour y assister, n’ont pas vraiment compris ce que le danseur, audacieux chorégraphe, avait créé ! Ils en furent complètement déstabilisés, déconcertés, scandalisés : voir des danseurs avec des en-dedans (pieds rentrés en-dedans) au lieu des traditionnels en-dehors de la danse classique, qui rampaient au sol, se tortillaient, se roulaient par terre, faisaient des piétinements abusifs, ou criaient, tels des animaux, en faisant des gestes curieux avec les mains … Et pour couronner le tout, ce soir-là précisément, la musique donnait l’impression que l’orchestre faisait des fausses notes !

Pieds en-dedans / Sacre du Printemps

Pendant que le public injuriait, sifflait, et criait, que certaines personnes en venaient même aux mains, Nijinsky était monté, en coulisses, sur un tabouret et tentait de donner des instructions à ses danseurs qui n’entendaient absolument rien dans ce vacarme généralisé. Diaghilev, de son côté, faisait éteindre puis rallumer la salle pour essayer, désespérément, de calmer le public.

Cinq représentations plus tard, le ballet sera complètement retiré du programme et ne fera l’objet que de trois lors de la tournée à Londres.

Les journaux écriront que ce n’était pas le Sacre du Printemps, mais le Massacre du printemps !  » et que Nijinsky avait manqué de maturité chorégraphique. Alors c’est vrai qu’il n’avait pas beaucoup d’expérience dans ce domaine. De plus, il avait rencontré de gros problèmes avec la musique (un art qui ne le branchait pas trop). En conséquence de quoi, il lui était bien difficile de résoudre les ennuis de rythme et des mesures indispensables pour la danse, d’autant que dans ce ballet précisément, la musique est étroitement liée à la danse. Diaghilev dût faire appel à la danseuse et professeur britannique : Marie Rambert, pour l’aider dans ce domaine.

Nijinsky avait des idées chorégraphiques bien trop modernes et novatrices dans une époque qui ne l’était pas vraiment. Le problème, vu sa très grande fragilité mentale et sa sensibilité exacerbée, c’est qu’il ne comprenait pas pourquoi on l’encensait en tant que danseur présentant pourtant les mêmes caractéristiques, et que l’on n’apportait pas plus de compréhension au chorégraphe qu’il voulait être ! Dans sa tête, les deux ne faisaient qu’un, l’un n’étant pas dissociable de l’autre. Comme il le répétait souvent : il était un danseur de formation classique qui avait désiré s’ouvrir à autre chose. De ce fait, il se voyait comme un chorégraphe avant-gardiste, résolument tourné vers l’avenir, ne souhaitant pas regarder en arrière, à savoir vers la danse académique.

Si l’on arrive à comprendre ce ressenti, alors on comprend mieux le Sacre du Printemps. C’est une œuvre mythique qui a bouleversé le monde de la danse. Elle apparait aux yeux de certains comme une chorégraphie ayant des dimensions sacrées, philosophiques, ancestrales et humaines.

Dans ses Mémoires, la sœur de Nijinsky, Bronislava a écrit :  » Vaslav avait vu ses danseurs comme des créatures primitives à l’apparence bestiale : jambes et pieds en-dedans, poings serrés, tête baissée, épaules voutées, marchant ployés , et cela lui a demandé bien plus de précision qu’on a pu le penser alors. »

L’histoire est celle de jeunes gens qui fêtent l’arrivée du printemps par une suite de danses et de jeux. Parmi eux, se trouvent une vieille voyante, des anciens, le grand Sage et son cortège qui viennent bénir la nouvelle saison et présider la danse sacrée. Des jeunes filles vierges dansent des rondes pour désigner celle qui finira par être l’élue, celle qui va se sacrifier pour la nouvelle saison.

Les décors et les costumes furent confiés à un peintre russe profondément inspiré par ses différentes missions et expéditions en Inde, un passionné de fouilles archéologiques, de littérature, de psychologie, quelqu’un dont on disait qu’il était très mystérieux, quelque peu gourou : Nicolas Roerich.

Nicolas ROERICH

Pour ce ballet, il a conçu des costumes originaux, très colorés, qui sont repris, de nos jours, dans certains versions du ballet ou que l’on peut admirer lors d’expositions sur les Ballets Russes. Outre ce travail, il a co-écrit l’argument avec Stravinsky. Ce dernier et lui ont revendiqué la paternité du livret et chacun y a été de son explication :

-Stravinsky a toujours affirmé qu’il avait fait un rêve en 1909, celui de l’histoire même de ce ballet, le rêve d’un rite sacral païen avec des grands sages, lesquels assistaient au sacrifice d’une jeune fille pour l’arrivée du printemps. Il disait en avoir parler avec Roerich et Diaghilev qui furent complètement enthousiasmés par cette idée.

-De son côté, Roerich disait n’avoir jamais rien su de ce rêve. Par contre, il se souvenait fort bien d’une visite de Stravinsky chez lui, durant laquelle le compositeur lui aurait demandé de collaborer à un nouveau ballet. Il aurait accepté et soumis à Stravinsky deux sujets : un sur un jeu d’échec, l’autre sur le sujet du Sacre.

Les historiens ont davantage penché sur la deuxième explication, parce que tout le monde savait que le peintre était assez féru en la matière et donc capable de fournir des informations éthnographiques précises, détaillées et exactes.

Nombreux ont été les chorégraphes qui, un jour, on souhaité monter Le Sacre du Printemps dans des versions plus ou moins bonnes. Il y en a une qui est vraiment une véritable reconstruction de l’originale et qui mérite vraiment que l’on s’y attarde c’est celle du Joffrey Ballet.

En 1956, le directeur de cette compagnie, Robert Jeffrey ( lui-même ex-danseur, pédagogue et chorégraphe) rencontre Marie Rambert qui, comme je l’ai expliqué plus haut, avait été l’assistante de Nijinsky sur le Sacre. Elle avait pris beaucoup de notes à l’époque. Jeffrey lui parla alors d’un projet qu’il avait, à savoir une version qui serait en tous points fidèles à celle de Vaslav. Elle n’y croyait pas trop et l’affaire n’eut pas de suite. En 1971, Jeffrey fait la connaissance de Millicent Hodson, une ex-danseuse, diplômée en littérature et qui était justement en train de préparer une thèse portant sur les Ballets Russes, sur Diaghilev et toutes leurs créations. Ensemble, ils décideront de monter à bien ce projet qui tenait tant à cœur du directeur, et que l’on donnait pour impossible, irréalisable.

Millicent HODSON & Kenneth ARCHER

Millicent Hodson va travailler avec l’historien anglais Kenneth Archer dont le travail personnel sera de se pencher sur les costumes et les décors de Roerich. Ensemble et durant sept longues années, ils fourniront un travail impressionnant et intense de recherches approfondies en tous genres : retrouver des personnes ayant pu se trouver dans le public, des journalistes, des journaux intimes laissés par des danseurs ou autres personnes, des photos, des croquis, des documents originaux etc…. bref tout ce qui pouvait concerner Le Sacre de 1913.

Après avoir récupérer, au fil des années, tous ces éléments, Hodson a travaillé avec des petites figurines pour bien comprendre les mouvements, poses, gestes, déplacements de chacun. Archer va se faire aider par Sally Ann Parsons, et ensembles ils étudieront, avec précision et sérieux, tous les documents laisser à ce sujet par Roerich afin de confectionner près de 80 costumes avec des matières très nobles : soie sauvage brodée et peinte à la main, des velours, de la fourrure, des passementeries de toutes sortes. Un luxe incroyable qui s’élèvera à plus de 400.000 dollars.

Ils ont fait le maximum pour donner au public une version vraiment aboutie, très proche de l’originale et ce, plus qu’aucune autre n’avait pu le faire auparavant. Le ballet sera créé à Los Angeles en 1987 par le Joffrey Ballet. Elle a obtenu un énorme succès. Un succès qui ne se démentira pas, et qui sera au rendez-vous à chaque fois qu’il est donné dans le monde. Cette version est notamment inscrite au répertoire de l’Opéra de Paris depuis 1991.

(Vidéo : Le Sacre du Printemps (Version Millicent Hodson-Kenneth Archer) par le BALLET DU MARIINSKY de Saint-Pétersbourg / Au Théâtre des Champs-Elysées)