A la rencontre de : Jean-François MILLET

«  Quand vous peignez un tableau, que ce soit une maison, un bois, une plaine, un océan ou le ciel, songez toujours à la présence de l’homme, à ses affinités de joie, de souffrance avec tel spectacle. Alors une voix intime vous parlera de sa famille, de ses occupations, de ses inquiétudes. L’idée entraînera dans cette orbite l’humanité tout entière en créant un passage. En créant un paysage vous pensez à l’homme … En créant un homme vous pensez au paysage. » Jean-François MILLET (Peintre français)

 » Autoportrait  » 1841 Jean-François MILLET (Musée Thomas-Henry à Cherbourg/France)

Excellent dessinateur, pastelliste, peintre inventif, talentueux, réaliste, sensible, profondément humain, empreint de véracité, attentif à la justesse du geste. Sa peinture est teintée de nostalgie, d’émotion, de poésie. La modernité de sa touche a beaucoup influencé les impressionnistes.

Il est resté fidèle à ses origines paysannes, ce qui lui a occasionné pas mal de critiques de la part de ceux qui n’ont pas vraiment compris pourquoi il était tant attaché au monde rural. L’explication est claire : il est né dans ce monde -là, il ne l’a jamais oublié , et il en a apprécié infiniment la sérénité, la simplicité, l’humanité, la dignité. On le surnommera «  le peintre des paysans « , «  l’homme des bois « 

Millet est né en 1814 à Gruchy, un petit hameau bien tranquille situé  dans la commune de Greville-Hague (département de la Manche ) . Il est l’aîné des garçons au sein d’une famille qui compte huit enfants. Une famille paysanne pieuse, aisée et cultivée dans laquelle il reçoit une vie confortable et une bonne éducation. Il étudie le latin et on l’encourage à lire beaucoup, que ce soit du classique ou du contemporain, de Homère à Virgile, en passant par Shakespeare, Hugo, Montaigne ou Chateaubriand.

 » On y voyait rarement un étranger et il y régnait un tel silence que le gloussement d’une poule ou le caquetage d’une oie y faisait évènement  » disait Millet à propos de Gruchy.

Il fut berger lorsqu’il était enfant, puis travailleur aux champs jusqu’à l’âge de 20 ans. Il est bien certain que cette partie de sa vie à la campagne est fortement restée ancrée dans le coeur de celui qui a toujours clamé :  » Paysan je suis né, paysan je resterai. J’ai des choses à raconter et je les raconterai. Je suis touché par l’humain  ! «  .

Un lien très profond l’a lié à son village et à sa région, la Normandie. Il l’a quitté un jour, y est revenu plus tard , et lorsqu’il n’a pu le faire  c’est avec beaucoup de nostalgie qu’il y pensait tout comme à sa famille, notamment sa grand-mère ( et marraine ) Louise Jumelin qu’il a adoré et qui a été une personne  importante dans sa vie. Il a entretenu avec elle une relation privilégiée , a partagé un lien très complice. Elle a eu énormément d’influence sur lui. Ils se sont beaucoup écrit lorsqu’ils étaient séparés l’un de l’autre , une correspondance dans laquelle elle lui racontait tout de la vie à la ferme, au village, les saisons, les récoltes et lui rappelait sans cesse  de ne jamais oublier les principes d’éducation qui étaient les siens etc… Elle décèdera en 1849 et il en fut profondément affecté.

« Portrait de Louise Jumelin » – 1838 – Jean-François MILLET

Millet va, très tôt, développer un réel talent pour le dessin et son père qui aimait la peinture et qui , à ses heures, sculptait le bois et l’argile, va l’encourager . Il l’enverra à Cherbourg pour parfaire ce don chez Dumouchel et Langlois ( deux peintres locaux ) . Il y restera trois ans. A la mort de son père, plutôt que de revenir aider aux champs, sa mère et sa grand-mère souhaiteront qu’il poursuive sa passion.

En 1841, il obtient une bourse du conseil municipal de la ville et du conseil général ,  ce qui lui permettra de partir pour Paris , à l’école des Beaux Arts et l’atelier de Paul Delaroche qui ne l’apprécie pas vraiment. De son côté, Millet n’est pas très porté sur l’enseignement en atelier , il préfère nettement mieux se rendre dans les musées et copier les grands maîtres .

Il a tenté par deux fois d’obtenir le Prix de Rome mais échouera et perdra sa bourse. Il retourne à Cherbourg, fait des portraits pour gagner sa vie.

C’est là qu’il rencontre en 1841 celle qui deviendra sa première épouse : Pauline Ono qui, malheureusement, est de santé fragile et décèdera trois ans plus tard.

« Portrait de Louise ONO » 1843 Jean-François MILLET

En 1844, il fera connaissance de Catherine Lemaire qui restera à ses côtés jusqu’à la fin de sa vie et lui donnera neuf enfants : Marie, Louise, François, Marguerite, Emilie, Charles, Jeanne, Georges et Marianne. Il l’épousera en 1853 . Ils partent s’installer au Havre, avant de retourner vivre à Paris. C’est toujours l’époque des portraits mais également des nus quelques peu libertins un peu dans le style de Fragonard.

 »Portrait de Catherine LEMAIRE » Jean-François MILLET

Le temps passant, il va orienter sa peinture vers des sujets qui lui tiennent à cœur à savoir le monde paysan. Le Vanneur sera le premier d’une longue série sur ce sujet et  l’origine de ses célèbres toiles.

 » Le Vanneur  » – 1848 env. – Jean-François MILLET –  » Ce vanneur qui soulève son van de son genou déguenillé, et fait monter dans l’air, au milieu d’une colonne de poussière dorée, le grain de sa corbeille, se cambre de la manière la plus magistrale. » Théophile GAUTIER ( Romancier, poète et critique d’art français)

Le rythme stressant de la capitale, l’industrialisation toujours croissante et l’épidémie de choléra vont avoir raison de lui. Avec Catherine ils partent en 1849 pour Barbizon, près de la forêt de Fontainebleau. Un endroit qui va devenir un véritable havre de paix et où il restera jusqu’à sa mort.

Il y retrouve des peintres connus à Paris notamment Théodore Rousseau ( un des premiers à s’y installer, qui deviendra son ami  ) , mais aussi Narcisse Diaz, Charles François d’Aubigny, Louis Adolphe Hervier, Charles Jacque,  Constant Troyon, Jean-Baptiste Corot et fondera avec eux, avant l’impressionnisme,  le fameux mouvement artistique dit  » l’école de Barbizon  » qui va devenir le fief des peintres paysagistes  aimant travailler en extérieur  » sur le motif «  » , chevalet sous le bras et ( désormais ) tubes de peinture transportables !

Ce sont des auto-didactes ayant des personnalités très différentes les unes des autres : peintres paysagistes, peintres animaliers, peintres de genre, mais tous ont la passion de la nature en commun et tous cherchent d’en donner une représentation la plus réaliste possible.

La nature a représenté pour eux une sorte de refuge. Avec ces peintres on passe du paysage classique idéalisé d’autrefois à des paysages très lumineux qui changent au rythme des saisons, du temps, des heures … Ils seront rejoints par de nombreux autres artistes notamment des américains et des anglais, mais les impressionnistes  y viendront également, comme notamment  : Claude Monet ( qui peindra là-bas son célèbre  » Déjeuner sur l’herbe  » ), Frédéric Bazille, Alfred Sisley etc..

Arrivé à Barbizon avec sa compagne et trois de leurs enfants,  il s’installe dans une maison de village . Il loue une grange à un fermier pour y faire son atelier, mène une vie très simple,  cultive son jardin pour nourrir sa famille.

 » Le bouquet de marguerites  » – 1871 – Jean-François MILLET – Il a aimé aussi peindre les fleurs et les  arbres fruitiers quel qu’en soit l’aspect : fleuris au printemps, éclatant de fruits à la fin de l’été ou à l’automne et même dépourvus de tout en hiver.
 » Le jardin à Barbizon  » – Jean-François MILLET

C’est là qu’il peindra ses plus belles et célèbres toiles, dont, bien sur l ‘Angelus, dont il dira : «  C’est un tableau que j’ai fait en pensait comment, en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas en entendant sonner la cloche, de nous faire arrêter notre besogne, pour dire l’Angelus pour ces pauvres morts, bien pieusement et le chapeau à la main.  »

« L’Angelus » – 1857/59 – Jean-François MILLET – Ce tableau sera légué à l’État français , en 1909, par son dernier propriétaire, à savoir l’homme d’affaires français Alfred CHAUCHARD. Il sera placé, dans un premier temps, au musée du Louvre, puis en 1986 au musée d’Orsay.

Probablement plus que ces collègues, Millet va beaucoup s’attacher aux paysages parce que pour lui ils sont rattachés à l’homme qui travaille la terre, mais également tout ce qui se rapproche de ses racines, la vie à la ferme, le monde rural avec en figures centrales : les paysans, hommes ou femmes, leur simplicité, leur humilité parce que comme il l’a souvent dit, c’est ce qui le touche le plus.

Des paysans authentiques, en sabots, qui travaillent la terre, plantent, sèment, bêchent, récoltent, barattent,  prient, se recueillent, s’arrêtent au son de l’Angelus , se reposent près des meules de foin, des vignerons, vendangeurs, bergers etc… des gens qui survivent dans un monde difficile.

 » Des glaneuses  » – 1857 – Jean-François MILLET 
« La baratteuse » 1866/68 Jean-François MILLET
 » Les planteurs de pommes de terre – 1862 Jean-François MILLET
 » L’homme à la bêche  » 1860 – Jean-François MILLET

Ce sont des oeuvres très humbles d’où se dégagent une grande tendresse. Sa peinture a été, en quelque sorte, une sorte d’hommage respectueux rendu à une couche sociale qui , pour lui, avait une grande importance car c’est elle qui  » nourrissait la France « . Il lui a rendu ses lettres de noblesse. Sa touche est empreinte de réalisme, de justesse, et a traduit des valeurs humaines auxquelles il a été très attaché.

Cette attirance pour le monde paysan n’a pas été compris.  Les critiques furent là, ce à quoi il répondait : «  mes critiques sont des gens instruits et de goût j’imagine, mais je ne peux me mettre dans leur peau et comme je n’ai jamais de ma vie vu autre chose que les champs, je tâche de dire, comme je le peux, ce que j’ai vu et éprouvé quand j’y travaillaisCeux qui voudront faire mieux ont certes la vie belle.  »

Il y a eu les détracteurs ( surtout en raison de sa peinture paysanne qui passe mal )  notamment dans les milieux officiels , mais il y a également ceux , dans les milieux artistiques et littéraires qui, à l’époque, furent des grands défenseurs de sa peinture comme : son ami et mécène Alfred Sensier, Paul Durand Ruel qui lui a acheté de nombreux tableaux ou Théophile Gautier, George Sand, Alexandre Dumas.

 » L’écho des campagnes, les églogues, les durs labeurs, les inquiétudes, les misères, les sérénités, les passions de l’homme voué au sol, il saura tout traduire. Le citadin s’apercevra un jour qu’on peut faire servir le travail au sublime, et faire surgir des actes les plus ordinaires de la vie un noble et grand spectacle. » Alfred SENSIER (Marchand, critique et historien d’art français)

«  Les partisans du réalisme le tiennent pour un romantique et pour un académicien, ce qui est la même chose à leurs yeux. Millet n’est rien de tout cela. Il cherche consciencieusement, dans le spectacle des hommes et des choses de son temps, les grandes lois qui ont guidé les maîtres et il les retrouve. Il les applique à sa façon. C’est là son originalité et sa force, une très grande originalité et une très grande force que personne, en France du moins, n’a eues avant lui, et que personne ne possède à côté de lui au même degré. » Théodore PELLOQUET ( Journaliste et écrivain français)

Sa carrière  a été faite de hauts et de bas  mais la notoriété est surtout venue à Barbizon.  Entre 1853 et 1870 il expose beaucoup, vend des tableaux (surtout aux américains ) , remporte des médailles de première et seconde classe, mais se constitue une petite collection en achetant  des toiles de peintres hollandais, des dessins de Delacroix, des estampes japonaises lors de ventes aux enchères, il voyage en France et il sera promu chevalier de la légion d’honneur.

Durant la guerre de 1870, il retournera avec sa famille à Cherbourg , puis séjournera  à Gréville non loin de l’église où il fut baptisé et qu’il peindra, retournera dans son village natal après le décès de sa mère. Ce retour vers ses racines  le plongera dans une grande nostalgie.

 » L’église de Gréville  » 1874 – Jean-François MILLET

Dans les années 1870 sa santé fragilisée par des fortes migraines et une toux persistante, se dégrade. Il travaille difficilement. Il décède à Barbizon en 1875. Il sera enterré aux côtés de celui qui restera son plus fidèle ami : Théodore Rousseau , à Chailly en Bierre.

Millet fut une source d’inspiration pour d’autres comme par exemple Vincent Van Gogh qui l’admirait beaucoup et disait qu’il  fut un maître pour lui. Il  le copiera souvent.

La campagne et la lumière de Millet qui se dégagera de ses toiles au fil des saisons, plaira aux impressionnistes, notamment Monet et Pissarro … Mais pas que … Salvador Dali écrira sur l‘Angelus avec sa façon toute spéciale de voir les choses. Il donnera son ressenti vis-à-vis de ce tableau dans son œuvre.

Le musée de Boston détient la plus belle collection des œuvres de Millet au monde, avant le musée d’Orsay . Cela tient au fait que nombreux furent ceux qui en firent l’acquisition lors de la vente aux enchères qui eut lieu à sa mort en 1875 et que ce musée en a reçu un grand nombre en legs de personnes fortunées qui les avaient achetées.

On peut dire qu’ils ont probablement mieux compris ce peintre que nous n’ayons pu le faire nous-mêmes, ont eu une véritable passion pour lui  pour plusieurs raisons  : les relations et affinités qui s’étaient établies à Barbizon entre les artistes américains et les français dont Millet,  l’attachement ressenti vis-à-vis de la terre natale, aux racines qui restent importantes et ancrées  dans le coeur d’une personne, et aussi  les ressentis et les souvenirs de tous ceux qui un jour sont venus du Vieux Continent pour s’installer en Amérique, sur des terres où tout était à faire .

De nombreux photographes dit réalistes ( comme Walker Evans, Lewis Hine ou Arthur Rothstein, Dorothea Lange  pour ne parler que d’eux ) ,  des cinéastes  avec les films sur les pionniers et le far-west, les écrivains, poètes, et peintres se sont inspirés des oeuvres de Millet, ou les ont copiées comme Edward Hopper qui l’a découvert à Paris dans les années 1910.

 » La récolte des oignons  » – Arthur ROTHSTEIN
 » La récolte des choux  » – Dorothea LANGE
Dessin-copie de  » L’homme à la bêche  » de MILLLET par Edward HOPPER

A noter que la maison natale de Millet à Gruchy a été restaurée et qu’elle sert désormais de musée sur le peintre et ses œuvres mais également sur la vie paysanne de l’époque. Tout comme celle de Barbizon qui, elle aussi, est devenue un atelier-musée.