Mon jardin …

 » Mon jardin est un poème ;
Un lieu magique,
Un lieu de rêve.
Chaque jour je découvre avec émoi
Une nouvelle merveille
Qui m’avait échappé la veille.
Dans les rochers en grès des Vosges
Telles des sentinelles qui font la pause,
Se cachent une multitude de petites choses,
Entortillées sur elles-mêmes,
Sortant avec peine du sommeil hivernal.
Ma curiosité tenue en haleine,
Ne peut attendre le bonheur
Dont m’a gratifiée Dame Nature
Et qui réjouit tant mon cœur !
Cyclamens roses, minuscules,
Myosotis, ancolies, et aspérules
Dont le parfum suave donne au champagne
L’exquise saveur du mois de mai.
Nectar servi dans une coupe en cristal
Artistiquement gravée ou ciselée
Des mains de maîtres chevronnés
Répandus dans ce pays bien-aimé.
Nectar qui fortifie l’esprit
Dégusté en compagnie de bons amis !
Mon jardin est un poème, un lieu magique.  » Jacky BEGUIN (Philosophe et poétesse française)

Tableau de Joe NASH


A la rencontre de Léon FRÉDÉRIC …

 » Autoportrait  » Léon FRÉDÉRIC

 »Ayant vu la misère de tous les humbles, j’ai tout naturellement rêvé leur état futur amélioré, idéal peut-être, et je l’ai peint.  » Léon FREDERIC

Je vous invite d’aller à rencontre ( peut-être à la découverte ) d’un artiste, méconnu en France : Léon Frederic,  peintre réaliste ayant évolué vers le naturalisme puis devenu une figure incontournable du symbolisme belge ( c’est vrai, mais un symboliste ouvert à la modernité).

Son art permet justement de réfléchir sur la complexité existante entre réalisme et naturalisme, et le fait qu’il soit personnellement classé aussi bien dans la catégorie réaliste que dans celle symboliste, rend sa situation picturale assez intéressante et caractéristique. En fait, quelle que soit la catégorie dans laquelle on le fait entrer,  son travail a surtout été la traduction d’un rêve utopique qu’il a eu pour une société qu’il souhaitait fraternelle, tournée vers les autres, humaniste, égalitaire, idéaliste quelque part. C’est un art très personnel, à la fois spirituel, complexe, élitiste, populaire, mais vraiment sincère.

Tout comme Courbet, Frédéric a voulu avant toute chose un art libre . Il a fait preuve d’une grande indépendance picturale face aux conventions de la peinture à son époque. A 27 ans il va découvrir le monde rural des les Ardennes Belges et se passionnera pour lui. Il ne s’est jamais positionné politiquement parlant mais on sent bien, au travers de ses tableaux, qu’il s’est largement préoccupé des paysans, des ouvriers, de leur quotidien, leurs conditions de vie très difficiles etc… dans un pays ( la Belgique ) qui était, sous le roi Léopold II, en pleine transformation économique et industrielle.

Son souhait fut de représenter  » la misère des plus humbles  » comme il disait, de développer des oeuvres humanistes comme ont pu l’être Les âges de l’ouvrier ou Le peuple verra un jour le lever du soleil.

 »Les âges de l’ouvrier  » – 1897 Léon FREDERIC ( Musée d’Orsay / France ) – Tableau acheté par l’État français en 1898

Il a voué un réel culte à la campagne en tant que nature, mais surtout à la campagne en tant qu’environnement et lieu de vie des paysans. Ce monde va l’émouvoir, susciter en lui une certaine empathie et l’influencer pour des oeuvres très significatives, réalistes, magnifiques, rendues telles qu’elles lui sont apparues : que ce soit dans les paysages ou les portraits souvent bouleversants. il a souvent rendu hommage à la nature comme dans La fillette dans la roseraie par exemple.

  »Fillette dans la roseraie  » ( ou Fragrance ) 1894 -Léon FRÉDÉRIC (Collection privée)
 « La source de vie  » – Panneau central du triptyque Le Ruisseau ( ci-dessous )  – 1890 – Léon FREDERIC – Ce tableau c’est justement la traduction allégorique  de cette union qu’il a espéré entre l’homme et la nature sans que l’un ne soit néfaste à l’autre ou meilleur que l’autre. ( Philadelphia Museum/Etats Unis)

Ce choix de vouloir s’intéresser aux gens du peuple et à la pauvreté va être souvent critiqué, une critique que lui jugera finalement intéressante ( et ce même si les termes ont été souvent très durs à son encontre) puisqu’elle touchait une corde sensible.

Voici par exemple ce qu’avait écrit le critique ( très engagé ) Jules Destrée : «  Léon Frederic se penche plein de compassion et de bienveillance vers les humbles, les enfants et les pauvres gens. Il les observe avec une rare justesse dans leurs placidités malingres ou dans les difformités de leurs corps écrasés ou chétifs. Malheureusement, il ne va pas au-delà, il s’arrête à la réalité et à une réalité toute extérieure qui, reproduite avec scrupules, sans déformation d’art, aboutit à la sécheresse et à la froideur de la photographie. Dans ses compositions les plus réussies, les personnages posent comme devant un objectif. On les sent raides, guindés, en bois, nulle atmosphère les environne et rien de leur âme, de leur vie , ne s’indique en ces cartons mélancoliques, mélancoliques à force de paraître voulus, laborieux, humbles eux-mêmes. Pour peindre les pauvres, il n’est pas nécessaire que la peinture soit ainsi nue et misérable, presque avare.  L’art de Mr Frederic a l’air de demander l’aumône. »

Léon Frederic est né à Bruxelles en Août 1856. Il a trois frères : Victor, Henri et Jules. Son père est un orfèvre-joaillier, peintre amateur à ses heures et qui verra se réaliser, avec son fils, son rêve artistique. Enfance et éducation catholique libérale, scolarité dans un internat jésuite jusqu’à ses 15 ans. Après quoi on semble vouloir lui faire apprendre le métier de son père tout en lui permettant de suivre, parallèlement, des cours à l’Académie Royale des Beaux Arts de sa ville natale. Deux ans plus tard, c’est décidé, exit joaillier, il sera peintre, tel est son désir. Il entre dans l’atelier de l’orientaliste et très réputé Jean-François Portaels.

 » Eugène Frederic  ( son père) peignant des roses  » – Léon FREDERIC

Ce dernier va vivement l’influencer à poursuivre et enrichir son intérêt  de la peinture en partant à la découverte des grands maîtres de la peinture et pour ce faire voyager. C’est ainsi qu’Il se rendra en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, visitera tous les grands musées de ces différents pays. Puis ce sera l’Italie de 1878 à 1879 avec son ami le sculpteur Juliaan Dillens : Rome, Venise, Florence, à la découverte de Michel-Ange, Raphaël, Tintoret, Titien etc… Il les étudie, les copie, s’enrichit de connaissance au travers de leur art. A son retour, fort de tout cet apport, il s’installe dans l’atelier que ses parents lui ont fait construire dans le jardin de la maison familiale, et oriente sa carrière entre ses ressentis sur l’art italien et la sensibilité qu’il éprouve vis-à-vis des préraphaélites comme le peintre anglais Burne-Jones en particulier.

Il se présentera au Grand Prix de Rome de 1876 à 1878 mais ne l’obtiendra malheureusement pas.

Il expose ses premiers tableaux au Salon de Bruxelles en 1881, Salon où il admire, entre autres, le peintre Jules-Bastien Lepage et avec lui l’art de Jean-François Millet. Il les va beaucoup apprécier leur travail et portera le même intérêt que Millet au monde paysan, mais sa peinture sera différente que ce soit dans le dessin, la couleur, l’éclairage etc…

C’est l’époque où l’on note sa présence dans l’un des cénacles  en vogue à l’époque : l’Essor à Bruxelles, lequel fut fondé en 1879 avec pour devise :  » un art unique, une vie unique  » c’est-à-dire l’union de l’art et de la vie, un cercle dont les idées allaient en opposition avec le Cercle Artistique et Littéraire de Bruxelles qui était beaucoup plus conservateur. l’Essor organisait ses propres expositions et il sera dissout en 1891. Frederic fut considéré comme étant l’un de ceux qui avaient le plus de talent dans ce cercle auquel, d’ailleurs, il restera fidèle jusqu’à ce qu’il disparaisse.

A partir de 1890 il voit sa popularité s’accroître en Belgique. Il expose dans son pays mais également en France où il fait envoyer ses tableaux. Le peintre très pieux qu’il était avait, bien souvent, fait le choix  (dès 1880 )de triptyques et de tableaux religieux comme ceux sur Saint François d’Assise ( il en peindra une vingtaine sur lui ) , mais également d’autres sujets ayant une signification à la fois narrative et temporelle un peu à l’image des Marchands de craie par exemple.

 Les marchands de craie  » – 1882 -( Panneau central d’un triptyque ) – Leon FREDERIC ( Musée des Beaux Arts de Belgique )

Et puis en 1883, il découvre un superbe petit village des Ardennes belges : Nafraiture, pas très loin de la frontière française, dans la vallée de la Semois. Pendant une quarantaine d’années que ce soit l’été mais aussi à l’automne, durant environ six semaines, il va se rendre là-bas , loin de la ville, loin du monde citadin agité, dans cet endroit qui respire le calme et la sérénité . Il logera chez une boutiquière du coin et peindra avec grand bonheur :

 » je suis sur pieds tous les jours avant 5 heures, je mets ma boite en ordre, je déjeune et à six heures, presque très régulièrement, je suis en route …  »

Outre la nature, il observera les paysans, leur vie, leur quotidien fait de pauvreté et de difficultés. Il réfléchira à la façon dont il souhaite pouvoir les représenter le mieux possible, les mettre en valeur, exécutant beaucoup de dessins préparatoires qui deviendront par la suite des tableaux réalisés en atelier. Les enfants d’ouvriers et de paysans vont occuper une place de choix dans son œuvre. Il les peints seuls ou en petits groupe, avec leurs parents aussi. Des enfants dans les environnement, à la tâche parfois aussi. Petit à petit ses tableaux évoluent. Au départ ( comme on le lui a reproché ) ils semblent figés mais petit à petit ils évoluent et les couleurs aussi.

Ce sont, pour beaucoup, des toiles originales, extrêmement précises, réalistes, dans lesquelles il a apporté un soin particulier pour les détails. On y sent la vie, la nature, le temps …. intemporel.

 » Les trois soeurs  » ( ou les Eplucheuses de pommes de terre ) – Léon FREDERIC ( Collection privée en dépot au Metropolitan Museum N.Y – Etats Unis)
 » Le repas du laboureur   » – 1900 env. – Léon FREDERIC ( Musée Charlier / Belgique )

Il sera très critiqué sur sa manière de voir les choses jusqu’à ce que l’on arrive enfin à mieux le comprendre et que son œuvre soit enfin consacrée. Cela se fera en 1901 avec la publication de nombreux articles qui souligneront la sincérité, la réalité, l’idéalité, la simplicité et la beauté de son travail. En voici un paru, à l’époque, dans la revue de l’Art Moderne :

 » Il suffit de causer pendant quelques moments avec l’artiste pour sentir en lui une sincérité, une spontanéité d’impressions qui écarte toute idée d’un art théorique ou spéculatif. Le peintre obéit visiblement à son tempérament et s’y abandonne avec simplicité. Ses paysans de Nafraiture, ses ouvriers de la banlieue bruxelloise ne sont pas des prétextes à généraliser les activités, les luttes et les espoirs du peuple. Bien que marqués du signe de leur race, ils échappent aux classifications, aux catégories et révèlent l’universalité humaine. Aux confins d’une expression idéaliste et du  » document humain  », l’art de Léon Frederic affirme, dans l’école belge, une personnalité haute qui inspire le respect. Violemment contesté jadis, il rallie aujourd’hui les incrédibles et les indifférents. Ils ne cessera de grandir dans l’opinion parce qu’il ne s’inspire d’aucune formule et marque l’éclosion spontanée d’un tempérament original servi par un métier approfondi. »

En 1899 il épousera Laurence Bastin dont il aura deux enfants : Georges-Félicien en 1900 et Gabrielle-Henriette en 1902. En 1900 il reçoit la médaille d’or de peinture à l’exposition Universelle de Bruxelles.

» Le matin  » – Panneau faisant partie d’un triptyque intitulé l’Age d’or – 1900/01 – Léon FREDERIC ( Musée d’Orsay / Paris – France )

En 1927 une cérémonie sera donnée en son honneur par la Société Royale des Beaux Arts en présence de la 3e reine des belges : Elisabeth de Bavière ( laquelle va acquérir 6 de ses paysages) . A cette occasion il est nommé officier de la couronne de la reine et reçoit une médaille d’honneur sculptée par Jules Lagae, et le titre de Baron comme James Ensor

Léon FREDERIC et son épouse durant la cérémonie en 1927

Il est mort en 1940 à Schaerbeek. Sa tombe se trouve au cimetière d’Evere à Bruxelles.