Les Têtes composées de Giuseppe ARCIMBOLDO …

Giuseppe Arcimboldo ( 1526/1593)est un peintre maniériste de la Renaissance tardive qui a eu énormément de succès dans la seconde moitié du XVIe siècle, une brillante carrière à la Cour des Habsbourg où il est devenu le peintre-portraitiste officiel de l’empereur Maximilien II à Vienne, puis celui de son fils Rodolphe II à Prague. Non seulement il réalisait des portraits, mais il organisait des fêtes somptueuses, s’occupait également des collections impériales et de la gestion du cabinet des curiosités appartenant à l’empereur. Au siècle suivant il tombera dans l’oubli et ne renaîtra de ses cendres qu’au XXe siècle, redécouvert et fort apprécié par les surréalistes qui ont vu beaucoup d’originalité et de modernité dans son travail .

 » Les têtes composées sont sans conteste les œuvres les plus caractéristiques de la production de Giuseppe Arcimboldo, bien qu’elles n’en représentent qu’une partie à côté des portraits officiels, des décors et costumes d’apparat qu’il conçoit pour les cérémonies de la Cour. Ces portraits constitués d’éléments naturels, d’objets emblématiques, mais également ses têtes réversibles font aujourd’hui la grande popularité de l’artiste et les interprétations ne cessent de s’enrichir à mesure que leur contexte d’élaboration s’éclaircit.

Si les portraits officiels et les sujets religieux peints par l’artiste laissent deviner sa maîtrise des formules de l’art classique, ce sont encore ses représentations composites qui révèlent le mieux tout son talent de peintre de la nature. En effet, la signification, tantôt drolatique, tantôt élégiaque, de ses portraits fantaisistes ne doit pas faire oublier son indéniable qualité naturaliste. Ces toiles frappent par la précision de leurs détails et le réalisme quasi scientifique des espèces représentées.

Ce qui vaut pour les naturalia, végétaux ou animaux, vaut également pour les artificalia, armes ou outils professionnels que l’on retrouve notamment dans Le bibliothécaire ou Le sommelier. Quant aux têtes réversibles, elles appartiennent en propre au genre de la nature morte, qui n’en est alors qu’à ses premiers balbutiements. A cet égard, la vogue des cabinets de curiosités et de merveilles, mais aussi l’essor des sciences naturelles au XVIe siècle, fournit des ressources iconographiques inépuisables à la peinture d’objets, considérée comme un inventaire de la nature.

 » Le bibliothécaire  » 1562 env. Giuseppe ARCIMBOLDO
 » Le sommelier  » 1574 Giuseppe ARCIMBOLDO

Le réalisme des représentations d’Arcimboldo s’explique notamment par son accès par son accès constant au cabinet impérial et à ses riches collections d’animaux exotiques naturalisés, de métaux, ou bien encore de minéraux en tous genres. Les jardins de la Cour et leurs spécimens rares et exotiques offraient également un fantastique terrain d’étude pour l’artiste. Enfin, notons que la Bibliothèque nationale autrichienne de Vienne conserve les études d’animaux et de plantes commandées par Maximilien II à Arcimboldo, autant d’illustrations scientifiques qui devaient certainement nourrir son imagination. Portraitiste de nature, Arcimboldo doit toutefois sa renommée à l’extrême inventivité de ses compositions et à la richesse de leur symbolique.

Les portraits composés et les têtes réversibles d’Arcimboldo ne peuvent être tenus pour de simples caprices n’ayant d’autres finalité que l’amusement. Leur dimension satirique, si elle est bien présente, notamment dans le Bibliothécaire et le Sommelier, n’exclut pas une interprétation politique et philosophique.

(Caprices : Aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans le domaine des arts, de la musique et de la littérature, le terme de caprice désignait un type bien particulier de création pouvant également prendre le nom de fantaisie ou bizarrerie. Emprunt à l’italien capriccio , désignant aussi bien le frisson d’horreur que l’idée fantasque, il renvoie à des œuvres dont l’inspiration et la réalisation s’écarte des règles et des conventions.)

Arcimboldo est, en effet, un peintre de Cour au service de l’empereur, et sa production dite fantaisiste se développe en complément de son travail de portraitiste officiel. Ses portraits composites, dont l’incongruité nous fait aujourd’hui sourire, doivent probablement être considérés comme des allégories politiques, des panégyriques du pouvoir impérial, au même titre que les masques et costumes qu’il concevait pour les fêtes déguisées de la Cour. Les tableaux des Saisons et des Éléments , qui donnèrent lieu à un ensemble de costumes, symbolisent ainsi la puissance universelle de l’empereur et l’harmonie du monde sous son règne.

Les Saisons/ Printemps – Giuseppe ARCIMBOLDO
Les Saisons / Été – Giuseppe ARCIMBOLDO
Les Saisons / Automne – Giuseppe ARCIMBOLDO
Les Saisons / Hiver – Giuseppe ARCIMBOLDO

La plupart de ses œuvres sont accompagnées de poèmes panégyriques et de commentaires rédigés notamment par l’humaniste Giovanni Battista Fonteo. D’abord destinés à louer la grandeur de l’empereur et de la Maison des Habsbourg, ils permettent également d’exclure tout malentendu sur le sens caché de ces images allégoriques. Les différents éléments constituant les portraits d’Arcimboldo sont, par ailleurs, choisis avec une grande précision en fonction de leur valeur symbolique, qu’ils fassent directement référence au commanditaires ( armoiries ou symboles héraldiques, outils professionnels etc…) , qu’ils soient empruntés à ma mythologie ou à la tradition littéraires (divinités gréco-romaines, symbolique des fleurs etc..), ou bien qu’ils s’apparentent à de véritables rébus, sortes de devinettes graphiques évoquant leur sujet.

Les Éléments : en haut gauche La Terre – en haut droit L’Eau / en bas gauche l’Air – en bas droit Le Feu – Giuseppe ARCIMBOLDO -« L’Été est chaud et sec comme le Feu. L’Hiver est froid et humide comme l’Eau. L’Air et le Printemps sont tous deux chauds et humides et l’Automne et la Terre sont tous deux froids et sec  » Giovanni Battista FONTEO ( à propos des Éléments)

Ce principe de composition relève d’une véritable démarche rhétorique que le sémiologue Roland Barthes décrit ainsi :  » Tout signifie et cependant tout est surprenant. Arcimboldo fait du fantastique avec du très connu. La somme est d’un autre effet que l’addition des parties : on dirait qu’elle en est le reste.  » A l’évidence, seul un public de lettrés pouvait apprécier les citations, code et emprunts dissimulés dans ses représentations illusionnistes et ambigües. Et c’est précisément le caractère très intellectualisé des œuvres d’Arcimboldo, allié à la fantaisie de ses composition et à la soif du savoir qui s’en dégage, qui inscrit l’artiste dans le style maniériste de la fin de la Renaissance. » Anne-Sophie LESAGE-MÜNCH (Diplômée en muséologie, spécialiste des collections patrimoniales, journaliste française)