Paris & l’Art …

Pour illustrer les propos de Yves BONNEFOY , j’ai choisi quelques tableaux sur Paris

 » Sous la Troisième République, Paris est incontestablement la capitale des arts de l’Europe. Depuis quelques années elle est le théâtre des scènes de la vie de bohème ; parce que cette vie est le signe de l’insouciance et de la liberté et les désillusions qu’elle pourrait provoquer ne dissuadent pas de vouloir en faire l’expérience. Mais une autre raison de venir à Paris l’emporte.

 » Vue de Paris  » Vincent VAN GOGH

C’est à Paris, sous les enseignes des galeries de Paul Durand-Ruel, des Boussard-Valadon, des Bernheim, de Georges Petit, d’Ambroise Vollard …. que dans les années qui ont suivi la guerre de 1870 et la Commune, un nouveau marché de l’art s’est inventé. Le centre de de marché était rue Lafitte, qui va du boulevard des Italiens à la rue de Châteaudun. En quelques années, elle est devenue la rue des tableaux.

Rue Lafitte

La galerie Durand-Ruel était au numéro 16. Le marchand Ambroise Vollard rapportait que  » si on entendait quelqu’un dire :  » je vais faire un tour rue Lafitte  » , on était sûr d’avoir affaire à un amateur de peinture », De même quand Manet disait  » il est bon d’aller rue Lafitte « , ou au contraire , lorsque l’on entendait Claude Monet dire «  Pourquoi aller rue Lafitte ?  » , cela signifiait qu’il était nécessaire ou inutile, pour un peintre, de se tenir au courant de la production de ses confrères.

C’était dans cette même rue Lafitte que Vollard a ouvert sa galerie. Et c’est chez lui que l’on découvre en novembre 1895 la première exposition personnelle de Cézanne. Si le marché qui s’y est inventé n’est pas pour rien dans l’attrait de Paris, c’est lui qui provoqua le soupir dépité de Picabia en 1923 : «  Actuellement Paris est le Vatican et le pape c’est l’Argent, mauvaise matérialisation de la théorie de l’Absolu « .

 » Boulevard Montmartre  » Camille PISSARRO
 » Quai du Louvre à Paris  » Claude MONET
 » Les toits de Paris  » Paul CÉZANNE
 » Le pont de l’Europe  » Gustave CAILLEBOTTE
 » Le Quai Malaquais  » Auguste RENOIR

C’est à Paris que, depuis 1874, date de l’exposition présentée dans les anciens salons de Nadar, boulevard des Capucines, devenue par la grâce du journaliste Louis Leroy  » l’exposition des impressionnistes «  que les conventions de l’art se sont sans cesse bousculées. Constat de Sima (Joseph / Peintre) :  » Aucun des ismes n’a en France, et plus particulièrement à Paris, la même résonnance, le même prestige que presque partout à l’étranger. Le surréalisme est surtout le nom d’un groupe et d’une revue. D’ordinaire un isme représente un vaste programme, un mot d’ordre, mais rien de plus. La succession d’ismes qui se relaient est à mes yeux un témoignage de l’activité fébrile du Paris artistique, signe de l’ouverture, de l’accessibilité, de la popularité de l’art dans ce foyer qui demeure jusqu’à présent sans analogue. Signe de la multiplicité et de la richesse des impulsions ».

Paris est la seule ville où ceux, par lesquels le scandale arrive, ne sont pas maudits. Installé chez son frère Théo depuis quatre mois, Vincent Van Gogh écrit à l’une de leurs sœurs, Willemine :  » tout comme les Français sont indéniablement les maîtres en littérature, ils le sont aussi en peinture. Dans l’histoire de l’art moderne, il y a des noms tels que Delacroix, Millet, Corot, Courbet, Daumier, qui dominent tout ce que l’on a produit dans d’autres pays ».

 » Vue des toits de Paris  » Vincent VAN GOGH

Hors de question de le soupçonner de complaisance, ça n’est pas son fort. Il n’y a donc aucun doute à avoir, c’est à Paris que l’on pouvait découvrir des œuvres auxquelles on va se mesurer pour devenir soi-même. Et rien ne change en dépit de la Première Guerre mondiale. La veille du jour où celle ci-prend fin, Joan Miró qui est alors en Catalogne, écrit à l’un de ses amis en novembre 1918 :  » Pour ce qui est des expositions, nous pouvons déclarer, de façon analogue à ce que disait Foch dans l’offensive actuelle : frapper, frapper, frapper. Nous, nous pouvons dire Paris, Paris, Paris. » Deux ans plus tard, lorsque l’un de ses autres amis lui écrit pour lui faire part de la désillusion provoquée par ce qu’il vient de découvrir à Paris, Miró lui remet les idées en place :  » Est-ce que vous vous étiez figuré qu’à Paris tout le monde était Cézanne ? Dans la France actuelle, je ne vénère que Picasso, Derain, Matisse, et Braque, les autres je m’en fiche. »

Et pourtant les autres ne manquaient pas dans  »ces ateliers remués et ruminés par 40.000 artistes et dans les 10.000 critiques avec le concours de 65.000 hommes de Lettres. Le tout concentré dans une quinzaine de cafés, partie à Montparnasse, partie à Montmartre «  .Constat qui n’empêche pas Sima de conclure  » on dirait qu’il se passe quelque chose ici «  . Malgré  » la foule de pseudo-artistes, d’aventuriers et d’égoïstes, respire la désorientation la plus totale. Je n’oublierai jamais ma première impression de la Rotonde. Tout le monde y était, aux terrasses des cafés, comme en vitrine. J’ai vu Metzinger, Kisling, Léger, Foujita, Zadkine, une multitude d’inconnus. C’est alors que je me suis dit : il se passe des choses, quelque chose va se produire. » Et  » quelque chose  » ne cessa de se produire pendant des années avec, dans le désordre, Giacometti, Chagall, Picasso, De Chirico, Soutine, Miro, Ernst et Modigliani.

 » Paris Quai aux fleurs  » Tsugouharu (Léonard) FOUJITA
 » Paris à travers la fenêtre  » Marc CHAGALL

Ce qui n’empêche pas le peintre George Grosz d’écrire dans les années 20 à Berlin ( avec la complicité du critique Wieland Herzfelde) un article  » Paris capitale de l’art «  qui s’achève par cette conclusion :  » Aujourd’hui, Paris n’est plus le centre de l’art. Et, d’ailleurs, un tel centre n’existe plus. S’y rendre aujourd’hui en pensant arriver dans le centre artistique du monde, c’est vouloir reprendre le fil d’une histoire qui s’est (enfin) achevée en 1914 «  – Inutile de préciser ce que ce réquisitoire n’est guère entendu.

Après le Seconde Guerre mondiale, Zoran Music déclare encore :  » Pour nous, étrangers, Paris est le centre culturel du monde. C’est la seule ville où une tradition de culture aussi grandiose que la vôtre, au lieu d’écraser les esprits, les rend plus vivants. C’est probablement parce qu’il n’y a pas eu, depuis des siècles, une rupture de civilisation, mais au contraire, une lente et constante élaboration de la pensée. Cela forme un climat unique pour la création artistique. Il faut ajouter aussi que tous ces artistes, tous ces intellectuels qui viennent des quatre coins du monde, font de Paris le carrefour des idées, le lieu de rencontre de la pensée libre. » Comme Florence a cédé la place à Rome, comme Romme a cessé d’être l’étape obligée dans une carrière de peintre, Paris s’efface …

C’est vers les Etats-Unis, vers New York qui prend le relais, que l’on se tourne. Au début de l’année 1886, alors que Durand-Ruel assemble plus de trois cents toiles pour tenter de les vendre à New York où l’invitent James F.Sutton et Thomas I.Kirby, fondateurs en 1877 de l’AAA (American Art Association) Monet a grogné :  » Je veux bien croire à cette espérance en Amérique, mais je voudrais bien, et surtout faire connaitre et vendre, mes tableaux ici.  » Mais ses tableaux se sont vendus là-bas et les collectionneurs américains n’ont plus cessé de venir acheter à Paris. A son retour des États-Unis, Matisse est convaincu qu’un jour «  ils auront des peintres « . Ils les ont.  » Yves BONNEFOY (Historien de l’art, professeur à Paris, écrivain français)

 » Le boulevard des Capucines  » Claude MONET
 » Une rue de Paris  » Frank MYERS-BOGGS
 » Au jardin du Luxembourg  » John SINGER SARGENT