Danse & Eau …

 » Je compare les idées de la danse, et la danse elle-même, à de l’eau. Tout le monde sait ce que c’est l’eau et tout le monde c’est ce qu’est la danse. Mais la fluidité les rend insaisissable. » Merce CUNNINGHAM (Danseur et chorégraphe américain)

Histoire d’un ballet : La Sylphide …

Marie TAGLIONI dans le ballet » La Sylphide » – Illustration de Jean SCHNEITZHOEFFER
(Vidéo : Aurélie DUPONT & Mathieu GANIO/ Étoiles de l’Opéra de Paris)

«  Tout ce que la poésie, la peinture, la musique romantique pouvaient exprimer, Marie Taglioni l’a exprimé dans la Sylphide, dans sa façon de danser. Pour la première fois dans l’histoire de la danse, une ballerine soliste a incarné les idées les plus avancées dans l’art de son temps. Elle devient alors une poétesse, un peintre et un compositeur. » Lubov LUBOK ( Critique russe )

A l’aube du XIXe siècle le romantisme s’empare de l’Europe que ce soit en littérature, musique et danse également. Les sujets mythologiques laissent la place au monde du rêve, de l’imaginaire et des passions.

Neuf ans avant Giselle, le vrai ballet romantique sera La Sylphide de Philippe Taglioni. C’est la plus fidèle et exacte image de ce que pouvait être ce type de ballet. A l’aube de ce courant et de l’idée de rompre avec les influences de l’ancien régime, il sera le pur produit d’un souffle nouveau, féérique, et même, à sa façon, empreint d’une petite  note de sensualité.

Historiquement parlant, ce fut le premier  » ballet blanc  » parce que le premier dans lequel une danseuse va apparaître avec un costume que l’on appellera tutu ( long ) fait de tulle, mousseline et voile blanc, transparent, lequel révolutionnera le monde de la danse de l’époque.

La Sylphide de Taglioni a été un ballet très novateur : 1) en raison du développement de l’action dramatique sur différents plans que ce soit le rêve et la réalité – 2) le travail scénique de Pierre Cicéri qui a procédé à des effets de scène et des arrangements très luxueux et incroyables à l’époque comme réunissant plus de 60 danseuses pour incarner les Sylphides sur une même scène – 3) la tenue au travers de ce tutu transparent, blanc, qui aura une signification symbolique et décuplera l’effet esthétique … Et puis il y aura Marie, fille du chorégraphe, qui va démontrer que danser sur des pointes pouvait se faire, de façon prolongée.

C’est vrai qu’avant elle il eut d’autres danseuses qui ont essayé de danser sur le bout des pieds : Maria Del Caro en 1804 , Avdotia Istomina dans les années 1820 en Russie, Thérèse Herbelé à Vienne, Amalia Brugnoli qui, en 1823, réussira à tenir un instant sur les pointes de ses orteils dans le ballet  la fée et le cavalier.  Philippe Taglioni l’avait vue faire sur scène et la technique lui avait énormément plu, à un point tel qu’il souhaitera que sa fille puisse la perfectionner et l’approfondir davantage.

Si elle n’était pas morte très jeune à 27 ans, la française Geneviève Gosselin, elle aussi, aurait pu devenir celle qui aurait récolté tous les lauriers de cette innovation en danse, car elle avait réussi à comprendre la technique et elle arrivait à tenir sur les pointes bien plus longtemps que Bugnoli.

Geneviève GOSSELIN (1791/1818)

Marie apprendra avec le même professeur que Gosselin et à force de travail acharné, elle réussira à tenir sur les pointes tout le temps d’un ballet, portant à ses pieds des petits chaussons de sa composition. Elle réussira même à virevolter sur pointes ! Elle va oser et réaliser tout ce qui semblait improbable.

La famille Taglioni est une dynastie de danseurs. Philippe est né à Milan. Il a pris des leçons de danse avec son père Carlo qui l’enverra à Paris pour parfaire son enseignement. Sa carrière, toutefois, ne se fera pas, au départ, en France mais en Suède où il deviendra premier danseur et Maître de ballet par la suite.

Philippe TAGLIONI

C’est dans ce pays qu’il tombera amoureux d’une danseuse, harpiste à ses heures : Sophie Karsen. De leur union naîtront deux enfants, un garçon et une fille. Marie a la passion de la danse comme tout le reste de  la famille. Lorsque les cosaques envahiront la Suède, elle partira s’installer en France avec sa maman et son frère pendant que son père partira travailler à Munich ( Allemagne ) puis à Vienne ( Autriche ).

En 1824, Philippe appelle Marie à venir le rejoindre à Vienne afin d’y occuper une place de danseuse dans le corps de ballet. En la voyant évoluer, il ne la jugera pas assez prête et durant six mois il va s’employer à la faire travailler de façon dure et intensive, plus de six heures de répétition par jour. Dans ses mémoires, Marie reviendra sur cette période :  » c’était extrêmement difficile pour moi, mais je comprenais aussi que c’était le seul moyen d’arriver à la perfection. »

Six  heures par jour à travailler la danse, faire pivoter son corps avec grâce, obtenir un aplomb parfait, de l’assurance, à apprendre à sauter que du talon, sans mouvement du corps, dans la grâce et la beauté. Grâce à ce travail, il arrivera à faire d’elle ce que tous les écrits décrivent à savoir une danseuse élégante, raffinée, délicate, piquante, technique, virtuose, subtile dans la pantomime, parfaite dans la gestuelle, avec une silhouette élancée.

En 1827, le père et la fille sont engagés à l’opéra de Paris. Philippe envoie aussitôt Marie chez Jean-François Coulon pour travailler la technique des pointes. Il avait un studio de danse à Montmartre.

Jean-François COULON

 » Je consacrai, chaque jour, des heures et des heures à travailler en m’élevant sur les pointes. D’abord sur un pied, puis sur l’autre, prenant des poses, en soulevant au maximum mes talons, sans jamais toucher terre. Même quand la pose était extrêmement difficile, je restais en comptant jusqu’à cent avant d’en changer, et c’est grâce à tant et tant de persévérance que j’y suis parvenue. » Marie TAGLIONI dans ses Mémoires

Ses sandales de danse à petits talons seront remplacés par des chaussons en forme de tube, en satin et cuir, très étroits au bout, auxquels elle va coudre des lanières qu’elle attachera enroulées à ses chevilles. Elle va rembourrer le bout au maximum avec du coton, au niveau de la pointe, et les amidonnera pour bien pouvoir tenir en équilibre avec la force des muscles des pieds : ce sera une révolution, les chaussons de pointes étaient nés !

Chaussons TAGLIONI

C’est le ténor Adolphe Nourrit qui va suggérer à Philippe Taglioni l’idée de faire un ballet sur l’un des livrets qu’il avait écrit, inspiré du conte Tribly ou le lutin d’Argail de l’écrivain français surréaliste Charles Nodier en 1822. Le chorégraphe sera séduit, voire même très touché par le sujet.

Adolphe NOURRIT – Lithographie de Jacques-François-Gaudérique LLANTA

L’histoire est celle d’un amour impossible entre une aérienne et gracieuse sylphide et un humain. L’immatériel à la rencontre du matériel, l’idéal inaccessible et la réalité insatisfaite. Il fut intéressé parce que dans cette histoire il y avait un personnage féminin important, un esprit surnaturel, un rôle dans lequel il n’en voyait qu’une : sa fille .

Pour le costume, il fera appel à Eugène Lami, lequel imaginera, pour ce ballet, un costume nouveau, blanc, fait de voiles et mousseline transparente, long jusqu’aux genoux, avec deux petites ailes dans le dos.

La musique fut confiée au compositeur français Jean Madeleine Schneitzhoeffer, 2e prix de piano au Conservatoire de Paris, chef de chant à l’opéra, chef d’orchestre également de temps à autre.  Sa musique a quelques accents mozartiens pourrait-on dire. Certes elle fut assez intéressante mais d’une manière générale on dira qu’elle était quelque peu médiocre. Bournonville dans sa version ne la reprendra pas et va préférer confier le soin musical à un compositeur norvégien.

Marie entrera dans l’histoire en dansant sur pointes. Le ballet sera un triomphe à l’opéra de Paris en 1832. L’écrivain, poète et critique d’art français Théophile Gautier, qui était présent, écrira :

«  Marie Taglioni réunit une grâce inexprimable, voluptueuse avec décence. Toutes ses attitudes sont du plus noble, mais du plus agréable à regarder aussi. Il y a dans ses mouvements une harmonie qui plait et dans ses hardiesses une aisance qui ne se permet pas de s’en effrayer. Lorsque Marie entre en scène, on voit apparaître ce brouillard blanc ennuagé de mousseline transparente, cette vision chaste et éthérée que nous connaissons et qui nous bouleverse. Elle voltige dans un esprit au milieu des transparentes vapeurs de ces blanches mousselines dont elle aime s’entourer. Elle ressemble un peu à une âme heureuse qui fait plonger du bout de ses pieds roses la pointe des fleurs célestes. Elle rayonne telle une divinité incarnée, idéale, délestée des lois terrestres, évanescentes, surnaturelles ….  »

Après neuf saisons à Paris, Marie ira danser la Sylphide sur toutes les plus grandes scènes européennes avec toujours autant de succés : Londres, Berlin, Milan etc… Elle fut adulée également en Russie où elle vivra durant cinq ans.

Durant les dernières années de sa vie, Marie deviendra professeur de danse et malgré tout ce succès elle va s’éteindre dans le plus grand dénuement, à Marseille, à l’âge de 80 ans. Elle fut un temps mariée avec le Comte Gilbert de Voisin dont elle aura deux enfants.

«  Faites moi oublier, mais ne l’oubliez jamais … »  dira t-elle un jour à l’une de ses élèves, sa protégée, Emma Livry,  en parlant de ce rôle magnifique qu’elle avait dansé et qu’elle lui faisait répéter. Malheureusement, le ballet sera perdu lorsque la jeune Emma décèdera des suites de graves brûlures lors d’une répétition de danse pour l’opéra La Muette de Portici.

(Vidéo : Ekaterina KRYSANOVA & Vyacheslav LOPATIN – Danseurs principaux du BALLET DU BOLCHOÏ)