Le piano que baise une main frêle …

 » Le piano que baise une main frêle
luit dans le soir rose et gris vaguement,
tandis qu’un très léger bruit d’aile,
un air bien vieux, bien faible et bien charmant
rôde discret, épeuré quasiment,
par le boudoir longtemps parfumé d’Elle.

Qu’est-ce que c’est que ce berceau soudain
qui lentement dorlote mon pauvre être ?
Que voudrais-tu de moi, doux chant badin ?
Qu’as-tu voulu, fin refrain incertain
qui vas tantôt mourir vers la fenêtre
ouverte un peu sur le petit jardin ?  » Paul VERLAINE ( Poète français-Extrait de son recueil Romances sans paroles )

Les Études d’exécution transcendante … Franz LISZT

Caricatures de Franz LISZT au piano – Article paru dans un journal hongrois en 1873

«  Il faut entendre de pareilles compositions : elles sont arrachées de vive force à l’instrument, avec les mains ; elles doivent donc être rendues par celles-ci sur lui, devant nous. Et puis il faut voir aussi le musicien ; car si l’aspect de toute virtuosité exalte et fortifie, combien fera ce spectacle sans intermédiaire, où nous voyons un compositeur lui-même lutter avec son instrument, le dompter, faire obéir chacun de ses sons ! Ce sont de brûlantes études, de tempête et d’épouvante, des études faites pour dix ou douze pianistes au monde tout au plus. » Robert SCHUMANN (Compositeur allemand)

Il y a douze Études : Préludio – Molto Vivace – Paysage – Mazeppa – Feux Follets – Vision – Eroica – Chasse sauvage – Ricordanza – Allegro agitato – Harmonie du soir – Chasse neige. Elles furent dédiées à celui qu’il considérait comme son maître : Carl Czerny. Ce dernier a, non seulement initié Liszt à la rigueur de la technique, mais il l’a beaucoup influencé pour qu’il puisse façonner sa propre pensée et sa propre compréhension de la musique.

En 1824, âgé de 13 ans à peine, Liszt s’attaque à la première version de ses Études. Elles seront remaniées, par la suite, en 1839. Il reprendra alors ses œuvres de jeunesse pour les travailler, re-travailler encore, et en faire, à la maturité,  quelque chose de sacrément difficile. La modification va durer jusqu’en 1851. Il en est ressorti des pièces très intéressantes, prodigieusement techniques, virtuoses et assez incroyables de par toutes les combinaisons que ce compositeur a pu imaginer en pensant à ce que son piano était capable de faire.

La première version parue en 1826 portait le nom de :  » 48 exercices de tous les tons mineurs et majeurs  » .

Les Études ont été conçues un peu comme des œuvres à caractère symphonique. C’est véritablement l’embrasement étincelant du clavier. Elles font appel à tout ce qu’un pianiste peut trouver : vitesse, virtuosité, phrasé, technique, enchaînements contradictoires, passages scabreux, etc etc… ce qui est, il faut bien le reconnaître, assez éprouvant.

Parmi les douze, il y en a six qui sont appelées  » les grandes Études Paganini  » : Liszt avait entendu le célèbre violoniste  en 1832 à Paris et cela avait  déclenché en lui des sensations nouvelles d’éveil artistique. Il avait vu qu’il ne faisait qu’un seul et même corps avec son instrument et l’idée lui est venue de faire de même avec le piano et de composer des partitions qui reprendraient au clavier les prouesses les plus spectaculaires et diaboliques de l’archet.

Les 24 Caprices pour violon de Paganini ont tout particulièrement retenu son attention parce qu’elles plaçaient le violon à un niveau tellement haut que l’on pouvait l’imaginer inaccessible. C’était cela qu’il voulait faire avec son piano. Premier travail en ce sens en 1832, intitulé Grande Fantaisie de bravoure, puis Grandes Études Paganini. Un déferlement de notes répétées, arpèges, octaves, sauts, trémolos … etc.. dédiées à Clara Schumann.

Comme ce fut souvent le cas dans sa carrière de compositeur, Liszt a été vivement critiqué pour ses Études, sauf pour les Grandes Études Paganini …. tout simplement parce que si on l’avait fait dans ce cas précis, eh bien on aurait indirectement critiqué Paganini .

Comme je l’ai indiqué plus haut, les Études d’exécution transcendante furent remaniées jusqu’en 1851, année de leur version finale, où elles prendront alors  le nom que l’on connait désormais. C’est vrai qu’avec ce musicien, une partition n’a jamais été véritablement terminée. Il a passé sa vie à reprendre les siennes pour les remodeler, les modifier, supprimer, ajouter bref métamorphoser ; pensant à ce que pouvait de mieux faire la main droite, mais aussi la main gauche. Elles furent un peu son  » laboratoire musical « .

Au travers de ses Études, il a vraiment donner beaucoup plus d’espace au piano. Il y a fait entrer  » un orchestre « . Ce sont des pièces brillantes, complexes, tempétueuses, techniques, virtuoses. Schumann disait vrai en ce qui concernait le fait que bien peu de pianistes étaient à même de savoir les jouer correctement. Il faut être doté d’une excellente technique ( une technique ayant fait ses preuves )  et beaucoup de talent pour savoir les comprendre et  rendre les choses simples alors qu’en fait elles sont extrêmement difficiles.

J’en ai choisi quelques-unes :

CAMPANELLA ( fait partie des Grandes Études Paganini ) : cette pièce est inspirée par le mouvement final ((Rondo) du 2e Concerto pour violon de Paganini qui fut écrit en 1826. Elle est merveilleuse, expressive, spontanée,  difficile, vertigineuse,  énergique et redoutable. On se demande si il ne serait pas nécessaire d’avoir trois mains !

Elle représente tout le côté inventif et novateur de Liszt et bien sur la grande maîtrise qu’il a pu avoir au clavier. Aux qualités sus-nommées, je rajouterai qu’elle est cristalline et ne manque pas de fraîcheur, de poésie, de lyrisme de finesse.

(Vidéo : Gyorgy CZIFFRA au piano)

HARMONIE DU SOIR est très poétique, contemplative, crépusculaire et les sonorités sont tellement  » caressantes  » qu’elle en devient quasiment émouvante. C’est une Étude superbe, moderne, forte et efficace.

(Vidéo : Claudio ARRAU au piano)

MAZEPPALa littérature a tenu une place importante dans la vie de Liszt. Lorsqu’il est arrivé à Paris, il littéralement  » englouti  » tous les livres dont il avait entendu parler. Il a toujours souhaité  que la littérature ou la poésie soient associées à sa musique. . Il a lu des écrivains, des poètes, mais aussi des philosophes, des historiens et en plus de lire leurs ouvrages,  il en a rencontré certains : Sainte Beuve, Balzac, Deschamps, Lamartine, Senancour, Vigny, Musset, Sand et Hugo.

Hugo, qu’il surnommait le grand Victor et chez qui il était régulièrement invité ; à qui il jouait,  à sa demande, du Beethoven. 

Mazeppa est l’exemple de nombreuses inspirations de son époque romantique. Ce serait, à l’origine, un thème plutôt byronnien, qui sera repris par Hugo dans ses Orientales, mais d’autres aussi parce qu’il y avait la bravoure, le malheur, les excès, du lyrisme. Ils furent nombreux à le magnifier et Liszt fut de ceux-là.

Il a composé deux Mazeppa : le premier sera l’ une des Études d’exécution transcendante. L’autre,un Poème symphonique.  Le premier est considéré comme un must du piano, le second le surclasse totalement. Je dirai même que pour mieux apprécier et évaluer l’écriture inventive, généreuse, dramatique, somptueuse et épique de l’Étude, il serait préférable d’écouter d’abord le Poème symphonique.

Cette pièce a fait l’objet de trois modifications : écrite en 1827 puis,remaniée en 1839 et définitivement métamorphosée en 1851. Elle est dotée d’une sorte de souveraineté, flamboyante, exigeante, expressivement dramatique, incroyablement virtuose. Avec elle ce n’est pas technique ou poésie, c’est technique ET poésie.

(Vidéo Lazar BERMAN au piano)

PAYSAGE : une nouvelle et magnifique  inspiration due à Hugo pour un poème( portant le même titre ) qui est extrait de son recueil Odes et Ballades paru en 1828 – Musicalement, il la ressentira comme une sorte d’apaisement, quelque chose de très émotionnel. C’est une pièce qui est le début de sa musique à programme.

 » Lorsque j’étais enfant : « Viens, me disait la Muse,
viens voir le beau génie assis sur mon autel !
Il n’est dans mes trésors rien que je te refuse,
soit que l’altier clairon ou l’humble cornemuse
attendent ton souffle immortel.
Mais fuis d’un monde étroit l’impure turbulence ;
là rampent les ingrats, là, règnent les méchants.
Sur un luth inspiré lorsqu’une âme s’élance,
il faut que, l’écoutant dans un chaste silence,
l’écho lui rende tous ses chants !
Choisis quelque désert pour y cacher ta vie.
Dans une ombre sacrée emporte ton flambeau.
Heureux qui, loin des pas d’une foule asservie,
dérobant ses concerts aux clameurs de l’envie,

lègue sa gloire à son tombeau !
L’horizon de ton âme est plus haut que la terre.
Mais cherche à ta pensée un monde harmonieux,
où tout, en l’exaltant, charme ton cœur austère,
où des saintes clartés, que nulle ombre n’altère,
le doux reflet suive tes yeux.
Qu’il soit un frais vallon, ton paisible royaume,

où, parmi l’églantier, le saule et le glaïeul,
tu penses voir parfois, errant comme un fantôme,
ces magiques palais qui naissent sous le chaume,
dans les beaux contes de l’aïeul…. etc …  » 

(Vidéo : Gyorgy CZIFFRA au piano)

RICORDANZA : C’est une très belle pièce, rêveuse, nostalgique, mélancolique, douce et comme les autres : virtuose à souhait !

(Vidéo : Jorge BOLET au piano)

CHASSE NEIGE  est la dernière pièce des incroyables Études de Franz Liszt.

Celle-ci en est un superbe exemple : très virtuose, difficile, évocatrice des bourrasques de neige en déferlements de notes. Elle reste malgré tout assez lyrique, magique et ne manque pas ( surtout à la fin ) d’une certaine forme de sérénité.

(Vidéo : Boris BEREZOVSKY au piano)