Il y a lire et lire & un livre …

 » Bien des gens ne lisent que pour éloigner l’ennui, comme ils écoutent la radio, regardent la télé, les images, ou feuillettent les journaux. L’imprimé pullule et on pourrait dire après tout que les gens n’ont jamais tant lu. Mais il y a lire et lire. La vraie lecture commence quand on ne lit plus seulement pour se distraire ou se fuir, mais pour se trouver. Il y a un jour où tout inconsciemment on passe de l’un à l’autre. Ce n’est pas volontaire, mais l’effet du plaisir même, d’une sorte d’envoûtement dont un livre qu’on tient dans ses mains et que l’on ne peut plus quitter, est la cause. Ce n’est pas non plus encore lire que de lire pour apprendre, pour savoir, pour s’informer, et pour des raisons professionnelles.

La vraie lecture est la chose la plus intime et la plus désintéressée, encore qu’il ne s’y agisse que de nous-mêmes. C’est un temps qu’on se donne pour ne plus vivre par influence, par contagion, mais pour reconnaitre, choisir son propre chemin et devenir soi-même.

Un livre est un outil de liberté. Nous y découvrons la vie d’un autre, soit l’auteur, soit l’un des personnages qu’il a créés, et nous l’examinons avec une bien autre instance et une bien autre loyauté que la nôtre propre, et ainsi, devenons-nous un peu autres que nous-mêmes sans y prendre garde. Un livre est un objet devant soi, quelque chose sur quoi on peut réfléchir, à quoi on peut revenir, qu’on peut corriger, contredire, discuter, quelque chose qu’on juge. Les images, les sons passent aussi vite que les moments successifs de la vie.

Un livre reste. Il faut devant lui dire oui ou non. Il fallait autrefois, pour former un homme, le tirer de son silence et lui faire entendre le chant du monde autour de lui. Il faut peut-être autant aujourd’hui le ramener à son silence, le sauver du bruit et le reconduire à la solitude. Un livre est une conversation et tout l’ensemble, cependant, un exercice de solitude. Je veux écarter ici l’anecdote personnelle, mais je repense souvent à ces nuits de mon adolescence durant lesquelles je me battais avec le destin et découvrais dans les livres ce que pouvait être une vie libre par opposition à celle que je subissais.

Lit-on un grand roman ? On s’identifie à son héros. On y vit par procuration, et cela devient plus conscient, et vient le moment où on ne lit plus pour aucun intérêt, pour aucun profit, rien que pour « admirer » en toute gratuité et dans une joie indéfinissable, au-delà de soi-même. Dès lors, on devient alors de plus en plus difficile. On ne supporte plus les fantômes d’auteurs, les fantômes d’ouvrages. Mais un vrai livre est devenu la chose la plus précieuse, un homme vous parle et il vous semble qu’il dit précisément ce que vous attendiez, ce que vous vouliez dire mais n’auriez jamais su dire. C’est tout simple et merveilleusement étrange.

Ces mots, qui sont aussi vos mots, comme par l’effet d’un charme, sont doués soudain d’un nouveau pouvoir, et vous êtes curieusement débarrassé de vous-même et devenu un autre, plus fin, plus délicat, plus profond que vous-même. Vous êtes dans le monde où vous aimeriez vivre, mais vous n’aviez jamais imaginé qu’il pût être si beau. »  » Jean GUÉHENNO (Écrivain, critique littéraire français – Extrait de son livre Carnets du vieil écrivain)

Jean GUÉHENNO 1890/1978

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