Le Balcon … Edouard MANET

 » Le Balcon  » 1868/1869 Édouard MANET ( les personnages sont : assise avec un éventail à la main Berthe MORISOT / Debout avec une ombrelle : Fanny CLAUS / L’homme debout derrière elles est le peintre paysagiste Antoine GUILLEMET – Ce tableau est resté dans l’atelier du peintre jusqu’à sa mort. C’est Gustave CAILLEBOTTE qui va l’acheter en 1884. Lorsque ce dernier décède, le tableau fera partie du legs fait à l’État français . Il sera attribué au Musée du Louvre en 1929. Il est désormais conservé au Musée d’Orsay )

 » Trois jeunes gens au balcon. Ce sont des amis du peintre. Nous connaissons leur identité et savons qu’ils avaient tous entre vingt et trente ans. De toute évidence, ils sont assis ou debout, à moitié dans la pièce, à moitié dehors, mais que font-ils là ? Le Balcon de Manet fait partie de ces tableaux qui ne sont pas accessibles au premier coup d’œil, les questions qu’il soulève n’étant pas la moindre des raisons de la fascination qu’il exerce.

Un spectateur du XXe ou XXIe siècle pourrait penser que le peintre voulait monter l’isolement de l’être au sein d’un groupe, l’individualisation en quelque sorte. Rien ne permet d’affirmer que Manet avait en tête un silence aussi radical lorsqu’il a peint cette toile. Ses raisons étaient sans doute tout à fait banales : il a peint les personnages en atelier, les a fait aussi poser séparément ; cela a duré longtemps et l’ambiance n’était sans doute pas toujours au beau fixe.

Les personnages sont représentés de manière naturaliste, tout comme les volets, la grille du balcon, l’hortensia dans son pot. Manet les peint comme s’il se trouvait à la même hauteur, mais les balcons ne se trouvaient pas au rez-de-chaussée. A Paris, à cette époque, les balcons faisaient partie des appartements du second étage et le plus souvent du quatrième. Si Manet fait comme si il se trouvait à la même hauteur, ce n’est pas réaliste. Le fait que la pièce qui fait suite au balcon soit plongée dans l’obscurité l’est tout aussi peu. Il est courant, c’est vrai, que les portraits soient peints sur un arrière plan sombre et anonyme, ce qui permet au peintre de mettre des personnages en valeur. Mais ici avec le groupe et le premier plan si clairement représenté, cette obscurité est paradoxale.

Lorsqu’il peint les trois personnages, c’est à Berthe Morisot que Manet s’intéresse, ce qui est clairement visible et pas seulement en ce qui concerne le traitement du visage. Manet l’a placée au premier plan à côté de la grille du balcon, le plus près possible du spectateur. La jeune femme ou jeune fille coiffée d’un bibi très chic s’appelait Fanny Claus, elle avait vingt-deux ans à l’époque et on ne sait pas grand chose d’elle si ce n’est qu’elle jouait du violon. On a l’impression qu’elle est un peu absente, elle regarde droit devant elle et semble, d’un geste automatique, enfiler ou retirer ses gants comme doit le faire une femme de sa condition lorsqu’elle quitte son logement. Derrière les deux femmes et les dominant se dresse Antoine Guillemet, un peintre paysagiste renommé en son temps et pratiquement tombé dans l’oubli.

A côté de Guillemet, à peine reconnaissable, on distingue une silhouette dans l’ombre, un jeune homme portant un récipient sur un plateau. Il s’agit du fils illégitime de Manet qui sert ici ( selon ses propres dires) le thé ou le café. Il est né en 1852, sa mère était une jeune hollandaise qui donnait des leçons de piano dans la maison Manet. Le peintre était alors âgé de vingt ans quand naquit son fils. Il loua alors un appartement pour la mère de son fils. Il ne l’épousera qu’après la mort de son père, ne reconnaîtra jamais ce fils qu’il a pourtant peint plusieurs fois et qui passait pour le jeune frère de sa mère.

Ce qui anime surtout le tableau, ce ne sont pas seulement les personnages, ce sont les attitudes différentes, voire opposées du peintre à leur égard. De la réserve envers l’homme, de l’affection pour la femme au premier plan, Fanny Claus un peu entre les deux, et le fils plutôt absent. Ce qui donne de la cohésion à ces personnages qui ne se regardent pas, ne se parlent pas, ne se touchent pas, ce sont les couleurs et la structure de la composition : le noir irréel de la pièce, la blancheur des robes d’été, le vert des volets et de la grille du balcon, ainsi que les accents bleus. Avec la grille, les volets et la suggestion d’une poutre verte en haut, Manet donne un cadre à la scène, un cadre qui lui permet de rassembler en une unité harmonieuse les différences et les oppositions pour créer ce portrait de groupe.  » Rose-Marie et Rainer HAGEN (Historiens de l’art)