Histoire d’un ballet : La fille du pharaon …

» Je me suis rendu au musée égyptien de Berlin où se trouvaient les tombeaux des pharaons sur lesquels étaient peints des tableaux égyptiens. Toutes ces peintures égyptiennes représentaient la figure de profil car, à cette époque, les artistes ne savaient pas la dessiner autrement. J’ai étudié très attentivement toutes ces peintures, mais naturellement, j’ai supposé que les positions de profil résultaient d’un art insuffisamment développé des peintres, et, n’obligeaient pas les danseurs de la Fille du Pharaon à danser uniquement de profil  » Marius PETIPA (Danseur, maître de ballet et chorégraphe français)

Marius PETIPA (1818/1910)
Vidéo : La fille du Pharaon au Bolchoï

En 1861, Marius Petipa était l’assistant de Jules Perrot (chorégraphe et maître de ballet des théâtres impériaux à Saint Pétersbourg) et Arthur Saint-Léon ( danseur, violoniste, compositeur, mais aussi chorégraphe et maître de ballet ). Leur présence, très imposante, le limitait dans ses possibilités de pouvoir véritablement exister en tant que chorégraphe.

L’occasion va toutefois se présenter avec la Fille du pharaon, un ballet qui, par sa grande beauté, va lui valoir une très belle reconnaissance et le titre de  » second assistant Maître de ballet « .

Fin 1861, le directeur des théâtres impériaux souhaita que soit réalisé une très grande production pour les adieux à la scène de Carolina Rosati, une danseuse italienne qui, après avoir brillé à la Scala de Milan, devint une étoile en Russie. Il restait environ 40 jours avant la fin de sa carrière, donc fort peu de temps pour concevoir un ballet dans un délai aussi court. Saint- Léon et Perrot étaient très occupés et ils demandèrent à Petipa (leur assistant) de bien vouloir relever le défi.

Ce dernier accepta. Le livret fut confié à Jules Henri Vernoy De Saint-Georges. Pour le sujet, il pensa au Roman de la momie de Théophile Gautier qui était paru sous forme d’une petite série à épisodes dans le journal Le Moniteur Universel en 1857, puis relié en 1858.

Jules Henri VERNOY DE SAINT-GEORGES (1799/1875)

Ce roman plongeait le lecteur dans l’Egypte ancienne et dans les fouilles archéologiques. L’histoire était celle d’une momie qui fut autrefois une jeune fille prénommée Tahoser ( momie parfaitement conservée par le docteur Rumphiuser, le chercheur grec Agrypopoulos et l’aristocrate anglais Lord Evandale) . Tahoser s’était amourachée d’un hébreu avec qui elle souhaitait ardemment vivre et partager sa vie d’esclave. C’était un roman très populaire, mystérieux, avec une merveilleuse histoire d’amour, mais également évocateur des mythes concernant la civilisation égyptienne qui, à cette époque, commençait à être découverte et déchiffrée.

Ces histoires venues de ce lointain pays, au temps des pharaons, ces voyages que certains faisaient puis racontaient à leur retour, toute cette diffusion extraordinaire, influencera considérablement la littérature, mais aussi la peinture, la musique, le théâtre et la danse bien entendu.

En prenant en considération toutes ces informations et en se basant sur le roman de Gautier, Petipa construira donc l’argument de son ballet. C’est en janvier 1862, sous les yeux d’un public complètement époustouflé et émerveillé, qu’il le présentera en trois actes et neuf tableaux. On y retrouve tout ce qui a fait la marque de fabrique de cet incroyable chorégraphe et son style.

C’est un ballet vraiment magnifique, brillant, qui ne manque pas de piquant, passion, sentiments, lyrisme, musicalité, grâce, exotisme, humour aussi, avec des beaux ensembles, des superbes pas de deux, de nombreuses variations etc … Un réel dépaysement qui a permis, dans le pays des tsars, de s’adonner à l’évasion par le rêve.

Vidéo : Anna TIKHOMINOVA / Acte III La fille du pharaon

Tout ce qu’il fut permis de rendre la chose possible, se retrouva sur la scène : des cortèges de danseuses, des décors somptueux, des costumes qui le furent tout autant, de véritables animaux. En raison de sa durée : 4 heures ! on lui donnera le nom de Grand Ballet.

La musique fut signée par Cesare Pugni, compositeur italien. L’entente avec Petipa fut assez explosive semble t-il : Petipa était quelqu’un d’extrêmement pointilleux avec sa danse pure et sa dramaturgie. Il tenait à ce que la musique épouse chaque pas de sa chorégraphie et ce de façon très précise. Pugni était à bout, s’énervait à un point tel qu’il en venait, paraît il,  à déchirer ses partitions alors que les scènes dansées étaient déjà terminées.

Cesare PUGNI (1802/1870)

Pugni ne fut certes pas un Tchaïkovsky, ni même un Minkus, mais il avait du talent malgré tout . Sa musique pour ce ballet est très belle, agréable, pleine d’une certaine fraîcheur et légèreté. Elle n’est pas, cependant, facile à interpréter et il a fallu, bien des siècles plus tard, la ré-orchestrer, notamment par Alexander Sotnikov lors de la version revue et corrigée par Pierre Lacotte pour le Bolchoi.

Petipa remontera la Fille du Pharaon en 1864, 1885 et 1888- Alexandre Gorsky en donnera une version très proche de lui en 1905 avec Anna Pavlova dans le rôle principal.  

Pierre Lacotte, danseur et chorégraphe français, deviendra un grand spécialiste pour la reconstitution des ballets romantiques oubliés ou perdus. Il décide, un jour,  de se pencher sur La fille du pharaon, propose le projet à Noureev qui finira par y renoncer. Vladimir Vasiliev, qui était devenu le directeur du Bolchoï, décide de le suivre. Malheureusement, il restait peu d’éléments pour le monter si ce n’était la partition musicale et le canevas de la mise en scène. Rien en ce qui concernait la chorégraphie.

Lacotte va alors entreprendre de grandes recherches et enquêtes. Il finira par mettre la main, aux Etats Unis ( précisément à Boston ) sur des documents rédigés par Petipa concernant ce ballet. Vu la difficulté à déchiffrer  son écriture chorégraphique, laquelle ressemblait à une série de hiérogliphes,  il va devoir confier cette tâche à un spécialiste. Malheureusement,bien peu d’éléments seront utilisables à part des mouvements de pieds, de bras et une valse ..

Il lui restait les souvenirs des danseurs ayant interprété ce ballet : d’une part Jean Babilée, qui même âgé, se souvenait encore d’un solo qui en était extrait et que l’un de ses professeurs lui faisait travailler . Par ailleurs, Marina Semionova qui était la seule interprète à être encore en vie (94 ans lors de ses recherches). Elle l’avait dansé à deux reprises, mais à 17 ans, et ne se souvenait de quasiment rien vu son âge avancé.  Elle lui donnera un seul conseil  :   » vous maîtrisez le style romantique, alors lancez-vous ! Faites comme si vous étiez Petipa  » Cela semblait peu mais eut une grande importance – Par ailleurs, il découvrira à Saint Pétersbourg, certaines maquettes des décors et un dossier avec différentes indications qui vont se révéler être de  précieuses informations.

Partant de ces éléments , il se lance dans la reconstitution intégrale de la Fille du pharaon, comme un archéologue pourrait le faire avec des fouilles .

Le ballet sera un véritable succès au Bolchoï de Moscou en 2003 – Son assistante sera Anne Salmon. Les rôles principaux confiés à Svletana Zakharova et Sergei Filin .

( Vidéo Pas de Deux – Svletana ZAKHAROVA et Sergeï FILIN )