Il faut vivre là où les mots …

 » Il faut vivre là où les mots deviennent des feuilles et peuvent ainsi voler leurs couleurs aux nuages et dodeliner au vent. Nos discours doivent porter sur les épaules les humeurs des saisons et la réverbération des paysages où ils sont nés. Il n’est pas vrai que les mots ne ressentent pas l’influence des bruits et du silence qui les ont vus éclore et vivre. Nous parlons différemment si il pleut ou si le soleil frappe sur nos langues  » Tonino GUERRA (Poète, romancier, dramaturge et scénariste italien – Extrait de son ouvrage Il pleut sur le déluge )

Tonino GUERRA (1920/2012)

Pensée positive du matin …

 » Chaque jour qui commence est une page vierge. Une étendue de temps qui n’a pas encore été vécue. On peut y écrire ce que l’on veut. Il n’appartient qu’à soi de décider de réussir cette journée, malgré ses contraintes et ses obligations. « Catherine RAMBERT (Journaliste française, rédactrice en chef, auteur de divers ouvrages sur la philosophie – Extrait de son livre Petite philosophie du matin)

Amedeo & Jeanne …

Amedeo MODIGLIANI (1884/1920)

 » Le 31 décembre 1916, pendant qu’un banquet réunit le tout Montparnasse au rez-de-chaussée de la Rotonde en l’honneur d’Apollinaire, Amedeo croque le portrait d’une jeune fille qu’il a déjà croisée ces derniers temps à l’Académie Colarossi où il va dessiner le nu : Jeanne, passionnée d’art, s’y est inscrite suivant les pas de son frère André. 

Jeanne HÉBUTERNE (1898/1920)

Elle a dix-huit ans, il a en a trente-deux au compteur. Ses amies de l’Académie Colarossi l’ont surnommée  » noix de coco  » en référence au teint laiteux de sa peau. Elle a de grands yeux en amande, des lèvres pleines presque violettes ; ses cheveux châtains tressés en deux longues nattes encadrent son visage. Elle apparaît dans ce milieu bohème exubérant comme une vierge sage, toujours silencieuse, timide, sérieuse, n’ayant apparemment pas le moindre sens de l’humour. Ça tombe bien Amedeo est lassé de la dérision permanente, de ces faux rires complices ou graveleux. Il lui caresse les cheveux et la contemple : son âme tourmente est envahie d’une paix soudaine, lumineuse.

1917 les parents de Jeanne, des petits bourgeois catholiques, ne supporte plus que leur fille s’affiche avec un soûlographe patenté : «  tu quittes cet homme ou tu quittes la maison  » lui demande son père. C’est tout vu,  Jeanne ramasse ses affaires et rejoint Dedo dans un hôtel misérable. Les amants ne se quittent plus, de l’atelier au zinc.

Modigliani peindra le portrait de son amante d’innombrables fois. Il enveloppe sa chère et tendre dans ses volutes danses amoureuses, son pinceau caresse avec tendresse sa compagne sous un jour à chaque fois différent et ce jusqu’à la fin. Il peint Jeanne comme on effeuille la vie, cherchant à capter l’insaisissable mystère de l’amour. Il est là dans ses yeux langoureux, dans ses cheveux libres en tresses auréolées d’un chapeau, il est là dans son ventre qui gonfle, dans son air las et mélancolique, il est là partout où son pinceau va. Les nuits deviennent romantiques, ils s’enlacent sur les bancs publics et déambulent main dans la main. L’amour apaise Modigliani qui cesse parallèlement de séduire les modèles qui viennent poser pour des nus.

En Mars 1918, Jeanne lui annonce qu’elle est enceinte. Bonheur et malheur. Il se plie à la fatalité lui qui ne voulait pas d’enfant. La santé d’Amedeo se détériore. Le couple embarque pour Nice afin de retaper Modi et faire ensuite que Jeanne ait des conditions de grossesse saines.

Très vite Amedeo ne la supporte plus et s’isole. Il s’installe dans un petit hôtel de passe. Le 29 Novembre, Jeanne accouche d’une petite Giovanna. Amedeo et fier et heureux. Il essaie de prendre ses responsabilités, boit moins et travaille. Mais les premières effusions passées, Jeanne se révèle une piètre maman. En mai 1919, il rentre à Paris, laissant Jeanne à Cagnes avec une nourrice pour s’occuper de leur fille.

Jeanne (Giovanna) MODIGLIANI, leur fille – 1918/1984 ( Artiste peintre et historienne d’art)

Le 24 Juin, Jeanne envoie de Nice un télégramme : elle rentre à paris. Elle annonce qu’elle est de nouveau enceinte. Modigliani s’engage , par écrit, à l’épouser dès que possible ( il n’a pas de papiers ). Jeanne n’arrive pas à s’occuper de Giovanna qui est mise en  pension chez une nourrice . Fatiguée par sa grossesse, elle reste la plupart du temps cloîtrée rue de la Grande Chaumière. Jeanne est jalouse des modèles et veille à ne pas laisser le peintre seul avec elles. Elle n’accompagne plus Modi le soir.

Il a repris sa vie dissolue. Il n’est plus lui-même. La méningite tuberculeuse gagne du terrain et transforme son caractère colérique. De cuite en cuite sa santé s’aggrave. Il perd ses dents, attrape froid. Il se dispute de plus en plus avec Jeanne, la maltraite. Il sent qu’il est condamné à court terme et en veut à tout le monde, et en particulier à Jeanne. Jeanne pleure, prend des coups, subit et reste. Elle l’aime au-delà de tout. Elle se sacrifiera pour le rejoindre au-delà de la mort.  » Patrick DE BAYSER (Écrivain sur l’art, expert en dessins anciens)

 » Modigliani l’a peint sans cesse. Elle est son modèle préféré. Retrouvant pour elle la grâce de Botticelli, il la représente sous toutes les coutures. Ses portraits la montrent toujours dans cette linéarité longiforme, le regard est magnifié, presque iconique, comme dans la grande tradition slave. Une sensualité plutôt discrète fait que Jeanne apparaît plutôt en Madone moderne, dont la silhouette verticale révèle son aspiration à l’idéal. Le laconisme du trait stylise son visage et sa silhouette. Elle n’est plus qu’épure, ses yeux si beaux, si grands, deviennent deux fentes de chat qui percent l’invisible… La violence de leur passion, météorite et mortifère, tranche avec les peintures qu’à laissées Modigliani. Jeanne y est représentée dans des poses dont l’alanguissement et la fixité révèlent une sorte d’éternité impavide. Finalement Jeanne rejoint un silence dans lequel les toiles de Modigliani l’enferment. Ce silence, elle l’a consacré au sens quasi religieux du terme, préférant se réduire à elle-même, s’oublier, s’adonner à des tâches domestiques ou des créations secondaires. L’immense production de Modigliani dédiée à sa femme, fait d’elle un spécimen mille fois épinglé, donnant ainsi le vertige… «  Alain VIRCONDELET (Écrivain, biographe, et historien de l’art)

P.S. Modigliani est mort très jeune à 36 ans en 1920 – Jeanne l’a suivi de près : enceinte de leur deuxième enfant, elle s’est suicidée en se jetant de la fenêtre de l’appartement de ses parent, au 5e étage. Elle fut d’abord enterrée au cimetière de Bayeux, puis rejoindra le peintre au cimetière du Père-Lachaise à Paris dix ans plus tard.