Les larmes …

 »Les larmes expriment aussi bien la joie que la tristesse. Elles sont le symbole de l’impuissance de l’âme à contenir son émotion et à rester maîtresse d’elle-même. La parole est une analyse. Quand nous sommes bouleversés par la sensation ou par le sentiment, l’analyse cesse et avec elle la parole.  » Henri Frédéric AMIEL (Écrivain et philosophe suisse / Extrait de son ouvrage Journal intime)

 » Tearful child  » de Marianne STOKES

Un piano …

 » Puis-je te célébrer autant que je le dois,
cher interlocuteur au langage mystique ?
Hier encore, le chagrin, ruisselant de mes doigts,
t’arrachait un sanglot funèbre et sympathique.
Sois fier d’être incompris de la vulgarité !
Beethoven a sur toi déchaîné sa folie,
et Chopin, cet Archange ivre d’étrangeté,
t’a versé le trop-plein de sa mélancolie.
Le rêve tendrement peut flotter dans tes sons ;
la volupté se pâme avec tous ses frissons
dans tes soupirs d’amour et de tristesse vague ;
intime confident du vrai musicien,
tu consoles son cœur et son esprit qui vague
par ton gémissement, fidèle écho du sien.Maurice ROLLINAT ( Poète et musicien français – Poème extrait du recueil Les Névroses édité en 1917 )

PIANO MAURICE ROLLINAT

Les années de pèlerinage : Suisse … Franz LISZT

Franz LISZT ( Lithographie de Léon NOËL d’après Ary SCHEFFER – 1840

«  Ayant parcouru, en ces temps, bien des pays nouveaux, bien des sites divers, bien des lieux consacrés par l’histoire et la poésie, ayant senti que les aspects de la nature et les scènes qui s’y rattachaient ne passaient pas devant mes yeux comme de vaines images, mais qu’elles remuaient dans mon âme des émotions profondes, qu’il s’établissait entre elles et moi une relation vague mais immédiate, un rapport défini mais réel, une communication inexplicable mais certaine, j’ai essayé de rendre en musique quelques-unes de mes sensations les plus fortes de mes plus vives perceptions. » Franz LISZT (préface écrite sur son recueil )

Les années de pèlerinage est une oeuvre très importante de ce compositeur. C’est le Liszt ardent, romantique, celui qui part à la recherche du sublime des paysages, qui entre en osmose avec la nature et la découverte de l’absolu.

C’est une sorte de journal intime où il a fait entrer son goût pour la poésie, la littérature. Il se fait le conteur de ses voyages, non seulement extérieurs mais intérieurs aussi, car tout cela a été pensé de façon musicale mais spirituelle également .

Au départ : 19 pièces réparties en trois cahiers (Ier : 1835/36 révision 1855 / Le 2e 1839/1849 et le 3e 1867/1877) – Certaines ont été sélectionnés, d’autres modifiées ou annulées .

Ce recueil est un cycle pour piano, un album  dont on tourne les pages. Les pièces ont des formes très libres, des caractères différents, un certain lyrisme . Le premier évoque la proximité avec la nature, les émotions qui en découlent et le deuxième reflète la poésie et la littérature italienne mais aussi l’art pictural et sculptural.

Aux deux premiers albums viendra s’en ajouter un troisième, bien des années plus tard et dans lequel le poétique viendra se mêler au religieux. Il représente, en effet, l’itinéraire méditatif et spirituel de celui qui était devenu l’abbé Liszt.

Quel qu’ils soient, ces recueils présentent des pièces d’une grande exigence technique, certaines sont plus longues que d’autres. Toutes très développées, pittoresques, parfois assez complexes.

PREMIER CAHIER : LA SUISSE 

George Sand lui avait écrit un jour  :  » vous avez un piano en nacre de perle, vous en jouez près de la fenêtre avec pour vis-à-vis le lac et les neiges sublimes du Mt Blanc .. » Liszt c’est installé en Suisse avec Marie d’Agoult sa compagne, après avoir fui Paris, laissant derrière eux le parfum de scandale causé par leur liaison. Il s’étaient rencontrés en 1833. Elle était mariée, malheureuse, et venait de perdre une fille. Pour Liszt elle va tout quitter : mari, enfants, milieu social. Ils avaient la même impétuosité, la passion des livres, se rejoignaient intellectuellement parlant et ils étaient très complices. Ensemble ils auront trois enfants, puis se sépareront un jour de façon douloureuse.

Dans ce pays, Liszt va se consacrer à la philosophie, la composition et il enseignera également au Conservatoire de la ville. Il est jeune, ardent, amoureux.

Tout ce qu’il écrira  sera le fruit de ses ressentis, ses impressions lors des promenades faites avec sa bien-aimée, dans un cadre un peu idéalisé par leurs propres émotions amoureuses, mais c’est aussi toute la beauté des paysages suisses qui les entoure.

Il va être un peu comme un peintre impressionniste qui peint sur le motif. Il a planté son piano face à la nature : les montagnes, les plaines, les lacs, les sources, le son des carillons qui résonnent dans les vallées, les vocalises des jodlers seront son inspiration  , mais c’est aussi le père attendri par la naissance de son premier enfant dans ce pays, Blandine … et il écrit des oeuvres qui ressemblent à des petites cartes postales musicales. Non seulement elles sont magnifiques, mais pleines de fraîcheur.

Dans ce premier recueil on trouve :  La chapelle de Guillaume Tell – Au lac de Wallenstadt – Pastorale – Au bord d’une source – Orage – La vallée d’Obermann – Eglogue – Le mal du pays – Les cloches de Genève. En voici quelques-unes :

AU LAC DE WALLENSTADT 

L’épigraphe de la partition porte des vers de Lord Byron :

 » Ton lac en contraste avec le monde sauvage où je demeurai

est une chose qui m’incite, par son immortalité, à quittr

les eaux mouillées de la terre pour une source plus pure. »

C’est une pièce troublante, pleine de finesse, innocence. C’est sa représentation du lac où il s’est promené, la mélancolique harmonie de son émotion, le soupir des flots qui une fois mis en musique a tant ému Marie d’Agoult.

Vidéo : Lazar BERMAN au piano

LA VALLÉE D’OBERMANN

 » Douze ou quinze fois peut-être, j’ai vu en rêve un lieu de la Suisse que je connaissais déjà avant le premier de ces rêves, et néanmoins, quand j’y passe ainsi en songe, je le vois très différent de ce qu’il est réellement et toujours comme je l’ai rêvé la première fois : il y a plusieurs semaines, j’ai vu une vallée délicieuse, si parfaitement disposée selon mes goûts, que je doute qu’il en existe de semblables. La nuit dernière je l’ai vue encore et j’y ai trouvé, de plus, un vieillard, tout seul, qui mangeait du mauvais pain à la porte d’une petite cabane fort misérable.  » Je vous attendais  » m’a t-il dit  » je savais que vous deviez venir. Dans quelques jours je n’y serai plus et vous trouverez ici du changement. » Ensuite nous avons été sur le lac dans un petit bateau qu’il a fait tourner en se jetant dans l’eau. J’allais au fond, je me noyais, et je m’éveillai … Fonsalbe prétend que le rêve doit être prophétique et que je verrai un lac et une vallée semblables. Afin que le songe s’accomplisse, nous avons arrêté que si jamais je trouve un lieu pareil, j’irai sur l’eau, pourvu que le  bateau soit bien construit, que le temps soit calme, et qu’il n’y ai point de vieillard. » (Extrait du livre de Etienne PIVERT DE SENANCOUR)

Cette pièce reste la page la plus sublime de ce premier album. Méditative, poétique, quasi désespérée, elle commence de façon assez lyrique et on peut dire qu’elle est vraiment le coeur et l’âme de ce recueil.

Elle fut dédiée à Etienne Pivert de Senancour, poète, grand penseur, philosophe français ; un raisonneur plutôt rêveur avec des côtés voltairiens. Il a été, en quelque sorte, à cheval sur deux époques, un romantique qui n’a eu cesse d’être un homme du XVIIIe siècle.

Cette pièce est l’inspiration du roman de Senancour paru en 1804 :  Oberman , un très gros succès qui a guidé Liszt pour l’écrire. Ce dernier a ajouté un N ( le roman n’en comporte qu’un ). Un ouvrage aimé et lu à deux par le compositeur et sa compagne.

Ce n’est pas un livre qui conte une histoire, c’est plutôt une suite d’analyses assez intériorisées de la pensée d’un homme face à la nature et ce qu’elle lui apporte d’amour, d’espoir, de regret, de nostalgie, de mélancolie. C’est très subtil !

Liszt avait rencontré Senancour en 1834, il était devenu son ami et avec lui il avait partagé de grandes conversations théologiques. Ces entretiens et les lectures de ce philosophe vont lui permettre de mieux se connaître, non en tant que personne, mais pour aller au plus profond de son être, dans   son moi intérieur  et se poser les questions de Sénancour dans sa lettre 63 :   que veux-je ? qui suis-je ? Que demander à la nature. Toute cause est invisible, toute fin trompeuse. Toute forme change, toute durée s’épuise. Je sens, j’existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m’abreuver de la séduction d’un monde fantastique, pour rester altérer de sa voluptueuse erreur ….

Cette pièce se chargera de la force de ces écrits. Au départ on entre dans un climat de grande tristesse, puis le piano, désespéré, en octaves alternées et trémolos suivis de dramatiques silences, apportent un peu de radoucissement . Avec elle on ressent l’envie d’un inaccessible absolu. Elle se termine de façon résignée comme dans un cri.

Vidéo : Claudio ARRAU au piano

LES CLOCHES DE GENÉVE 

Les enfants de Liszt avec de gauche à droite : Blandine, Daniel et Cosima

Cette pièce fut dédiée à sa fille Blandine qui est née durant son voyage en Suisse. La partition porte une citation de Lord Byron  :  » Je ne vis pas en moi-même, je deviens une part de ce qui m’entoure. »

Elle est magnifique, un hymne à la vie, un chant, on dirait une berceuse aussi parfois, mais c’est aussi le son d’une cloche qui se balance, de façon régulière, et sonne pour annoncer la naissance d’un enfant.

Liszt la remaniera profondément en 1850, retirer tout ce qui, pour lui, n’était alors que représentation  et on se retrouve alors avec deux versions différentes l’une de l’autre mais très intéressantes malgré tout.

Vidéo : Jorge BOLET au piano ( ce dernier a reçu en 1985 un Gramophone Award pour son magnifique, convaincant et très émotionnel enregistrement de ce premier album de Liszt)

ORAGE

Pièce brillante qui a la particularité de faire partie du recueil mais n’a pas été composée en Suisse. Liszt l’écrira lorsqu’il se trouvait, bien des années plus tard, à Weimar et il l’ajoutera à l’album.

C’est la traduction musicale d’une tempête un jour de gros orage avec la nature en furie. Elle est assez redoutable avec ces doubles tierces !

Un passage poétique de Byron accompagne la partition :

 » Mais où, Ô tempête, est le dessein ?

Etes-vous comme celle en le sein humain.

Ou trouvez-vous, finalement, comme les aigles,

quelques nids élevés ?  »

Vidéo : Gyorgy CZIFFRA au piano