Distanciation …

Illustration sur un tableau de Vittorio REGGIANINI

 » Distanciation s’écrie-t-on de même aujourd’hui, pour celles et ceux qui ne comprennent pas. Il n’est pas si facile de se faire écouter ! Alors passons par l’étymologie, en soulignant que de la distance gardée à la distanciation sociale (cette dernière formule étant à décrypter) la distance est bien courte. Même si l’histoire de ces mots mérite quelques enjambées.

Et si on remontait à l’indo-européen qui a nourri le latin et le grec ? On y rencontrerait rapidement la racine sta, assimilée au fait de se tenir debout. D’où le latin stare, de même sens, avec le nom y correspondant status. De là sont ensuite issus des mots français comme la station, au sens large mais quoi qu’il en soit dénotant un point fixe, ou bien des mots anglais comme to stand, se tenir debout, au reste suivi en 1875 et en français de l’emprunt stand, d’abord un stand de tir. On vise en effet debout la cible, bien calé sur ses deux jambes.

Revenons alors au verbe latin stare, car c’est en partant de cette racine que se construisit distare, le préfixe di indiquant ici la séparation. Di-stare c’est bien en étant éloigné, di-, se tenir debout, stare. Et sur ce distare vint naturellement le substantif distantia, à l’origine du français distance, attesté en français depuis 1223, en tant qu’écart, intervalle.

C’est de fait en 1844 qu’on repère l’usage de la locution garder sa distance d’abord au singulier. Et cela chez Balzac dans Splendeurs et misères des courtisanes. Le pluriel garder ses distances s’installera quelques années plus tard.

Restez à distance : cette injonction ne se discute pas. Elle sent la menace et depuis peu celle d’un virus. En réalité, la première fois que le mot rester entra en langue française, en 1174, il signifiait arrêter, ne plus bouger. Ainsi, rester à distance est d’autant plus impératif surtout si l’on sait que le verbe rester est issu de la même racine que distance. C’est en effet du verbe stare (être debout donc), renforcé par le préfixe re- ici à valeur intensive, re-stare désignant le fait de se tenir fermement debout, de bien demeurer sur place.

Re-stare ou di-stare, là est la question ! Tranchons: ne bougez pas, maintenez-vous à l’écart… Instaurons une distanciation. Mais depuis quand peut-on user de la distanciation ?

Le fait peut étonner, mais le mot distanciation n’est attesté en langue française que depuis 1959 et il s’agit en réalité d’une traduction de l’allemand Verfremdungs (Effekt) qu’il va falloir expliciter en passant par l’art d’écrire des dictionnaires : la lexicographie.

Il y a en effet parfois des définitions de dictionnaire qui confinent (un verbe dont l’usage devient délicat) à la perfection. Certaines même sont parfaites, entendons qu’elles sont précises, élégantes et compréhensibles par tous. Ainsi en est-il de la distanciation présentée en tant que technique théâtrale prônée par le dramaturge Bertolt Brecht, où l’acteur s’efforce de jouer comme à distance de son personnage, afin que le spectateur donne priorité au message social ou politique que l’auteur a voulu délivrer.

D’où est tirée cette définition? Du Dictionnaire de l’Académie française de consultation gratuite sur Internet. Ce qui donne l’occasion de constater que ce mot n’est présent que dans la dernière édition, les boutons des précédentes éditions accessibles en haut de l’écran n’étant pas en effet allumés.

En fait, l’écrivain allemand Bertolt Brecht, désireux de développer l’esprit critique du spectateur, prônait cette théorie, le Verfremdungseffekt, incitant le spectateur à prendre ses distances avec l’action dramatique par le biais de l’acteur prenant lui-même ses distances avec son personnage. Ce processus fut appelé l’effet de distanciation: il ne s’agissait plus de provoquer l’émotion du spectateur mais son esprit critique.

Il est rare qu’une formule littéraire fasse souche dans le vocabulaire général, mais ce fut ici le cas, la distanciation devenant rapidement synonyme d’une prise de recul par rapport à quelqu’un ou quelque chose. Voilà par exemple Godard, dans les Cahiers du cinéma, évoquant les jeunes critiques qui doivent à la fois faire un effort de réflexion ou de distanciation, et vivre. Vivre et regarder vivre. Il suffit de consulter le Grand Robert pour constater au reste que le recul, lorsqu’il consiste à se détacher par l’esprit d’une situation, renvoie à l’article distanciation.

Enfin, vers 1960, surgissait à travers ce mot l’idée d’un écart installé entre différentes classes sociales, voire un refus de relations. À Dumazedier et Ripert, cités dans le Trésor de la langue française, de relever alors en 1966 qu’on se situait peut-être à la fin de la distanciation sociale du siècle dernier. On est à ce moment au cœur des Trente Glorieuses, bien éloigné de la notion d’une épidémie engendrée par le coronavirus. Il faut en finir avec la distanciation sociale, tel est le credo des intellectuels d’alors. Elle allait hélas prendre un autre sens avec les épidémies coronavirales.

Ce serait dès octobre 1918 lors de la pandémie de grippe espagnole que, dans le Missouri, le médecin Max C. Starkloff aurait mis en œuvre le principe de social distancing, interdisant notamment les rassemblements de plus de vingt personnes. Ce principe se confirmait ainsi que la formule anglaise lors de la pandémie de Grippe A (H1N1) de 2009.

Puis, avec l’épidémie du coronavirus 2019-2020, appelé là aussi en anglais Covid-19 en partant de l’acronyme de coronavirus disease 2019, vid correspondant à virus disease, se confirmait la distanciation sociale, en vérité traduction de la social distancing. Celles et ceux qui regretteront l’acronyme anglais pourront se consoler partiellement en se souvenant que le mot anglais disease, maladie, ne date que du XIVe siècle et qu’il a été emprunté au français. Il faut y reconnaître l’ancien français, désaise, construit de la même manière que malaise et propre jadis à désigner toute maladie, tout manque d’aise.

Que le 14 mars 2020, dans une déclaration réalisée depuis le ministère de la Santé, le Premier ministre français ait affirmé que la meilleure façon de stopper la propagation de l’épidémie, c’est la distanciation spatiale, comprenant que ce terme nous rebute, il voulait dire ce concept, c’était en réalité à mon sens une très bonne formule que cette distanciation spatiale. Hélas, c’est l’adjectif sociale et la traduction anglaise qui l’a emporté et il ne m’est plus possible de souligner que je suis à la fois contre la distanciation sociale et pour la distanciation spatiale.

Quoi qu’il en soit, un constat s’impose et nous satisfait. Médecins et politiques tiennent un discours descriptif et prescriptif, nécessaire pendant que les patients (étymologiquement celles et ceux qui pâtissent) savent pour une grande majorité pratiquer l’humour, confrontés au confinement. Or, selon la formule de Philippe Bouvard dans ses Mille et une pensées, publiées en 2005, il est important de ne jamais succomber à la tentation pontifiante, et de pratiquer une auto-distanciation amusée. C’est le cas. « Jean PRUVOST (Lexicologue français)

Saisir l’instant …

 » Saisir l’instant tel une fleur
Qu’on insère entre deux feuillets
Et rien n’existe avant après
Dans la suite infinie des heures.
Saisir l’instant.

Saisir l’instant. S’y réfugier.
Et s’en repaître. En rêver.
À cette épave s’accrocher.
Le mettre à l’éternel présent.
Saisir l’instant.  » Ester GRANEK (Poétesse belgo-israélienne francophone )

Tableau de Gabriel SCHACHINGER