Pygmalion au pied d’une statue qui s’anime …

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 » Pygmalion au pied d’une statue qui s’anime ( dit aussi Pygmalion et Galatée ) – 1761 – Etienne Maurice FALCONET ( Musée du Louvre / Paris – France )

« Ô la chose précieuse que ce petit groupe de Falconet ! Voilà le morceau que j’aurais dans mon cabinet si je me piquais d’avoir un cabinet. Ne vaudrait-il pas mieux sacrifier tout d’un coup ? Mais laissons cela. Nos amateurs sont des gens à breloques ; ils aiment mieux garnir leurs cabinets de vingt morceaux médiocres que d’en avoir un seul et beau. Le groupe précieux dont je veux vous parler, il est assez inutile de vous dire que c’est le Pygmalion au pied de sa statue qui s’anime. Il n’y a que celui là au Salon et de longtemps il n’aura de second.

La nature et les Grâces ont disposé de l’attitude de la statue. Ses bras tombent mollement à ses côtés ; ses yeux viennent de s’entrouvrir  ; sa tête est un peu inclinée vers la terre ou plutôt vers Pygmalion qui est à ses pieds  ; la vie se décèle en elle par un sourire léger qui effleure sa lèvre supérieure. Quelle innocence elle a  ! Elle est à sa première pensée  : son cœur commence à s’émouvoir, mais il ne tardera pas à lui palpiter. Quelles mains  ! quelle mollesse de chair  ! Non, ce n’est pas du marbre  ; appuyez-y votre doigt, et la matière qui a perdu sa dureté cédera à votre impression. Combien de vérité sur ces côtes  ! quels pieds  ! qu’ils sont doux et délicats  !Un petit Amour a saisi une des mains de la statue qu’il ne baise pas, qu’il dévore. Quelle vivacité  ! quelle ardeur  ! Combien de malices dans la tête de cet Amour  ! Petit perfide, je te reconnais  ; puissé-je pour mon bonheur ne te plus rencontrer.

Un genou en terre, l’autre levé, les mains serrées fortement l’une dans l’autre, Pygmalion est devant son ouvrage et le regarde ; il cherche dans les yeux de sa statue la confirmation du prodige que les deux lui ont promis. Ô le beau visage que le sien ! Ô Falconet ! Comment as-tu fait pour mettre dans un morceau de pierre blanche la surprise, la joie et l’amour fondu ensemble ? Émule des dieux, s’ils ont animé la statue, tu en as renouvelé le miracle en animant le statuaire. Viens que je t’embrasse ; mais crains que, coupable du crime de Prométhée, un vautour ne t’attende aussi.  »

Denis DIDEROT (Écrivain, philosophe, encyclopédiste français –  Extrait de son compte-rendu dans Salon datant de 1763 –  Diderot exprimait son avis sur différentes œuvres, dans ces ouvrages lors des expositions organisées par l’Académie Royale de peinture et sculpture qui avaient lieu dans le Salon Carré du Louvre tous les deux ans depuis 1750 jusqu’en 1783.