Giorgio DE CHIRICO – La peinture métaphysique …

 » Tout objet a deux apparences : celle de tous les jours que nous voyons presque toujours et qui est celle que voient les gens en général, et celle spectrale ou métaphysique que ne perçoivent que de rares individus dans des moments de clairvoyance et d’abstraction métaphysique. » Giorgio DE CHIRICO

 » L’abolition du sens en art, ce n’est pas nous les peintres qui l’avons inventée. Soyons justes, cette découverte en revient à Nietzsche, et si le français Rimbaud fut le premier à l’appliquer dans la poésie, c’est votre serviteur qui l’appliquera pour la première fois dans la peinture.  » Giorgio DE CHIRICO

Giorgio de Chirico est un peintre très particulier, hors norme, cosmopolite puisque italien de naissance, ayant vécu en Grèce, séjourné en Italie, puis à Paris, formé à Munich. Un artiste assez complexe comme le sont d’ailleurs les différentes périodes de sa carrière picturale. Un homme qui a été profondément influencé par la pensée des philosophes Friedrich Nietzsche qu’il a beaucoup admiré (notamment ses écrits dans Ecce Homo ou Ainsi parlait Zarathoustra), Arthur Schopenhauer, mais aussi la poésie de Arthur Rimbaud.

« La conquête du philosophe » 1913 –Giorgio DE CHIRICO (Collections de l’Art Institute à Chicago)
 » L’incertitude du poète » 1913 – Giorgio DE CHIRICO (Collection de l’Art Institut de Chicago)

De Chirico a aimé l’autoportrait, jouer avec son image de façon assez humoristique d’ailleurs, pour ne pas dire grotesque parfois, et insolite assurément. Là encore, il y a un côté énigmatique chez lui : refuser l’évidence visible, préférant se montrer comme un autre. C’est une attitude assez désarmante que beaucoup ont qualifié d’enfantine, et qu’il a adopté également dans d’autres circonstances paraît-il comme par exemple : se rétracter cinq minutes après une affirmation, ou faire mine de ne rien comprendre à une question posée et répondre avec un esprit de contradiction etc….

« Autoportrait en costume de torero » 1940/41 – Giorgio DE CHIRICO (Collections du Musée Casa Siviero à Florence)
« Autoportrait nu » 1942 – Giorgio DE CHIRICO (Collections Galleria Nazionale d’Arte Moderna contemporea à Rome)

Ce n’est pas très évident de mettre de l’ordre et de s’y retrouver dans les dates des tableaux de ce peintre parce qu’il n’a rien trouver de mieux, souhaitant probablement effacer certaines traces de son passé, que d’en antidater certains, de refuser de reconnaître parfois ceux qui étaient des vrais alors qu’il en a daté des faux etc… bref c’est un vrai casse-tête. Mais bon, merci au travail méticuleux des historiens de l’art et des musées qui, depuis des années, travaillent là-dessus et font avancer les choses.

 » On a écrit par ici et là que vous avez déjà mis en cause l’authenticité d’une dizaine de vos tableaux ? …  » Pas des dizaines, monsieur le Président, des centaines !  »

Sa carrière se déroule en quatre périodes : celle dite métaphysique en 1910, celle beaucoup plus tournée vers le néo-classicisme (1920/30), celle plus kitsch auréolée de nombreux autoportraits (1940/50) , et enfin celle des années 60/70 qui va subjuguer Andy Warhol notamment par son côté plus métaphysiquement pop.

Ce n’est pas la première fois qu’il est au centre d’une exposition à Paris. Le musée de l’Orangerie a fait le choix de parler sa période dite métaphysique, tout s’attardant sur le parcours de ce peintre, sur les influences qu’il a pu avoir d’un point de vue artistique ou philosophique à son époque. Elle s’intitule :

 » Giorgio DE CHIRICO – La peinture métaphysique  » jusqu’au 14.12.2020 Certains d’entre vous ont peut-être assisté à la version virtuelle qui a été donnée lors du confinement en avril, mais très franchement, si je le peux, je vous conseille vivement  » le réel  » car rien n’est plus intéressant que de se trouver en personne devant un tableau.

Peinture métaphysique ? qu’est ce que cela peut bien vouloir dire en faisant le plus simple possible ? Il faut savoir qu’elle a plus à voir avec l’imaginaire que le réel. C’est une peinture qui nous met face à un univers de solitude, d’errance, assez inquiétant, énigmatique, étrange qui nous amène à nous poser des questions (notamment à propos de ce qui pourrait être visible ou réel derrière les apparences ) pour lesquelles nous n’avons pas de réponse pour autant. L’espace et le temps ne font pas partie de la réalité .

Les toiles métaphysiques de De Chirico sont assez futuristes. Certes son sens de la perspective y est présent mais elles sont déstabilisantes. Elles représentent souvent des constructions ou espaces géométriques à la limite de l’absurde, avec des proportions déformées. Tout est en dehors de l’espace, du temps (lequel est suspendu entre le passé et le futur) , y compris la lumière (on ne sait pas très bien si il fait jour ou nuit), l’histoire , la scène (qui ressemble d’ailleurs plus à un décor de théâtre ), les objets qui se juxtaposent, des sculptures et éléments architecturaux qui peuvent faire penser à ce que l’on pouvait trouver dans l’Antiquité, mais qui sont assimilés à d’autres beaucoup plus modernes, même les personnages sont bizarres : ce sont des mannequins aux attitudes humaines, sans tête , opposés à des statues d’aspect classique avec des dimensions spirituelles. Tout cela est très théâtral finalement , avec un côté statique, pesant, inquiétant, mais que l’on trouve fascinant.

 » Le Vaticinateur » 1915 – Giorgio DE CHIRICO ( Collection du Museum of Modern Art à New York)
 » Les muses inquiétantes » 1917 –Giorgio DE CHIRICO (Collections de la Neue Pinakothek de Munich )
« La grande tour » 1913 Giorgio DE CHIRICO (Collection du Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen de Düsseldorf)
« Le troubadour » 1917 Giorgio de CHIRICO (Collection particulière)
« Les deux sœurs(l’ange juif) » 1915 – Giorgio DE CHIRICO (Collections du Kunstasammlung Nordrhein Westafalen à Düsseldorf)

De Chirico a fortement revendiqué la paternité de la penture métaphysique. Elle ne s’associe à aucun mouvement qu’il soit cubiste ou surréaliste et ce même si André Breton trouvait que les toiles de ce peintre pouvait s’y apparenter depuis qu’il en avait vu une en 1915. De Chirico a été très clair à ce sujet , sa peinture métaphysique n’avait rien à voir ou à faire avec les surréalistes et si ces derniers ont eu à un quelconque moment envie de le considérer comme tel, eh bien c’était contre sa volonté. …. Et pourtant, quand on regarde les tableaux du surréaliste Magritte, ou bien même à ceux de Dali, on se dit qu’il y a quand même une sacrée influence venue de De Chirico.

Certes, il a côtoyé, ou s’est lié d’amitié, avec certains surréalistes ou cubistes, mais s’est tenu toujours à l’écart pour justement ne pas être assimilé à eux et être reconnu pour son propre langage pictural. Quant à Breton, les deux hommes s’apprécieront au départ, puis se reprocheront réciproqueront un bon nombre de choses, avant de se détester.

Non seulement il a revendiqué la paternité de ce type de peinture, mais également celle de lui avoir donné l’adjectif qui qualifie sa peinture alors que, comme beaucoup ont tenu à le rappeler, ce terme avait été employé par le poète Guillaume Apollinaire dans la revue Les soirées de Paris, dans un article rédigé après une exposition sur De Chirico .

 » L’art de ce jeune peintre est un art intérieur cérébral … Les sensations très aigües et très modernes de M. de Chirico prennent d’ordinaire une forme d’architecture. Ce sont des gares ornées d’une horloge, des tours, des statues, de grandes places désertes ; à l’horizon passent des trains de chemin de fer. Voici quelques titres simplifiés pour ces peintures étrangement métaphysiques … ».

Tout comme il n’a jamais admis que ceux qui ont eu à cœur de reprendre le concept de ce type de peinture, aient pu affirmé un jour que c’était tout droit sorti de leur imagination ! De Chirico a démenti ce genre de propos, crié au scandale, au plagiat et c’est ce qui l’a vivement opposé d’ailleurs à Carlo Carrà.

 » La chambre enchantée » – 1917 Carlo CARRA (Collections de la Pinacoteca di Brera à Milan)
 » Mio figlio  » 1916/17 – Carlo CARRA (Collection particulière)

Carrà fut un maître du futurisme italien ( il signe en 1910 le célèbre Manifeste qui définit ce mouvement). En 1917, il rencontre De Chirico dans un hôpital militaire de Ferrare en Italie : la Villa Del Seminario. Carrà est complètement en phase avec ce que propose De Chirico dans sa peinture métaphysique , à un point tel que leurs œuvres de l’époque se ressemblent beaucoup. Il décide, avec le poète-peintre Filippo de Pisis de rejoindre De Chirico et son frère l’écrivain et musicien Alberto Savinio pour la formation de la Scuola Metafisica, laquelle prendra fin quatre ans plus tard, après la création de la revue Valori Plastici, lorsque les deux protagonistes principaux ( Chirico et Carrà ) se disputeront fortement : l’un et l’autre revendiquant être LE fondateur de ce type de peinture. Après la séparation, De Chirico continuera dans sa voie, Carrà retournera à un style plus néo-classique, tandis que d’autres, un jour, suivront leur voie.

Giorgio De Chirico est né en 1888 à Volos ( en Grèce ). Son père, turc de naissance, travaillait pour les chemins de fer de Théssalie. En 1891 naît son frère Andréa, qui plus tard prendra se fera appeler Alberto Savinio. La famille s’établira à Athènes. C’est là qu’il commencera ses premiers cours de dessin.

Lorsque son père décède en 1905, sa mère décide de partir avec ses fils en Italie, à Florence. Le séjour sera de courte durée puisque en 1906, elle décide de s’établir à Munich. Giorgio, passionné par l’art pictural, rejoint l’Académie des Beaux Arts de la ville. C’est là qu’il se prend de passion pour les livres des philosophes allemands Nietzsche et Schopenhauer.

En 1911, il retourne très brièvement à Florence puis à Turin, imprégné de ses lectures, et débute sa peinture métaphysique. Ne souhaitant pas faire son service militaire, il prend la poudre d’escampette, fuit ses obligations, et part pour Paris où il rejoint son frère qui travaille dans la musique.

Ce dernier lui permet de s’immerger dans la vie artistique parisienne, de visiter l’atelier de Picasso ( qui sera très impressionné par le travail de De Chirico), d’apprécier ses idées picturales et celles de Matisse, de rencontrer Modigliani et se lier d’amitié avec Paul Valéry . C’est dans la capitale également qu’il tombe sous le charme de la poésie de Rimbaud. Il expose au Salon sa célèbre toile Enigme d’un après-midi d’automne. Il intrigue par son style.

« Énigme d’un après-midi d’automne » 1909 – Giorgio DE CHIRICO (Collection particulière-Gallery Andrea Caratsch à Saint-Moritz) «  Par un clair après-midi d’automne, j’étais assis sur un banc de la Piazza Santa Croce de Florence. Certes, ce n’était pas la première fois que je voyais cette place. J’avait depuis peu surmonté une maladie intestinale longue et douloureuse et je me trouvais dans un état de sensibilité presque morbide. La nature entière, jusqu’au marbre des bâtiments et des fontaines, me semblait en convalescence. Au milieu de la place s’élève une statue représentant Dante drapé dans un long manteau, serrant son œuvre contre son corps, inclinant le sol sa tête pensive couronnée de lauriers. La statue est en marbre blanc, mais le temps lui a donné une teinte grise, très agréable à la vue. Le soleil d’automne, tiède et sans amour, éclairait la statue et la façade du temple. J’eus alors l’impression étrange que je voyais toutes ces choses pour la première fois. La composition de mon tableau me vint alors à l’esprit, et à chaque fois que je vois cette peinture, je revis ce moment. Le moment pourtant est une énigme pour moi car il est inexplicable. J’aime appeler aussi l’œuvre, qui en résulte, une énigme« .

Un an plus tard, il rencontre le poète et critique d’art Guillaume Apollinaire qui va le soutenir et l’encourager , mais aussi Paul Guillaume, un marchand d’art important pour lui , qui va acquérir bon nombre de ses toiles.

Au moment de la première guerre mondiale, une loi d’amnistie est promulguée en Italie. Chirico décide de rejoindre ce pays afin de régulariser sa situation. Il se rend à Ferrare. C’est là que l’on assiste véritablement à une transformation dans sa peinture avec des scènes déroutantes faites de mannequins, d’objets qui s’entassent et se mélangent. Il rencontre en 1917 Carlo Carrà (voir plus haut dans l’article) . A la fin de la guerre, il part pour Rome avec sa mère où il expose. Malheureusement, il n’obtiendra pas le succès escompté.

 » La récompense de la divineresse  » 1913 – Giorgio De CHIRICO (Collections du Philadelphia Museum of Art)
« Torino printanière-nature morte  » 1914 – Giorgio DE CHIRICO (Collection particulière)

En 1924, il fait la connaissance de Raïssa Gourevitch une jeune ballerine qui se lancera par la suite dans des études d’architecture et deviendra non seulement archéologue mais également historienne de l’art. Leur mariage va durer jusqu’en 1930, année où il tombera amoureux de Isabelle Pakszwer-Far qui deviendra sa seconde épouse en 1946.

Durant la décennie qui vient de s’écouler, il perd sa mère et se rend aux Etats Unis avec Isabelle où sa peinture va rencontrer un énorme succès. Puis, il décide de repartir pour l’Italie, partageant sa vie entre Milan, Florence avant de se fixer définitivement à Rome.

Après la seconde guerre mondiale, il va se tourner vers la réalisation de décors pour le ballet (collaboration notamment avec Serge Lifar), le théâtre et l’opéra. Il meurt en 1978 à l’âge de 90 ans. Quatre ans auparavant, il avait été élu à l’Académie des Beaux Arts de Paris.

« Le revenant » 1917 – Giorgio DE CHIRICO (Collections du Musée national d’art moderne/Centre Pompidou à Paris) – Globalement le tableau représente la mort. La statue c’est son père avec les traits de Napoléon III et le mannequin c’est lui-même.