A Chloris….

Philippe JAROUSSKY (Vocal) – Jérôme DUCROS (Piano)

Poème de Théophile de Viau, poète baroque , faisant partie du recueil Stances paru en 1621. Il a été mis en musique en 1916 par  le compositeur français, chef et critique Reynaldo Hahn.

 » S’il est vrai, Chloris, que tu m’aimes,
mais j’entends, que tu m’aimes bien,
je ne crois point que les rois mêmes
aient un bonheur pareil au mien.
Que la mort serait importune
de venir changer ma fortune
à la félicité des cieux !
Tout ce qu’on dit de l’ambroisie
ne touche point ma fantaisie
au prix des grâces de tes yeux…
« 

Alma et ses hommes : Gustav, Oskar, Walter, et Franz …

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 » Alma Mahler-Werfel ( née Schindler – 1879/1964)  fut, pour son temps, ce que Juliette Récamier avait été pour le XXe siècle : l’une des figures féminines les plus brillantes de la vie artistique et culturelle européenne. Parce que ni l’une, ni l’autre, ne pouvait, en tant que femme, exercer son influence dans la vie publique, elles le firent dans leurs célèbres Salons, où tous leurs invités, le plus souvent masculins, tous ceux qui avaient ou allaient avoir un rang ou un nom,  ne cessaient d’aller et venir. Alma Mahler fut mariée à trois reprises : d’abord avec Gustav Mahler de 1902 à 1911 – Puis avec Walter Gropius de 1915 à 1919 – et finalement avec Franz Werfel de 1929 à 1945. Tous trois ont fortement marqué l’histoire culturelle européenne, chacun dans leur domaine : la musique, l’architecture, la littérature ; et Alma laissa à chacun son empreinte sur leur œuvre. A ces hommes vinrent se joindre une cohorte de prétendants, tout aussi célèbres, dont Gustav Klimt, Alexander Von Zeminsky, Okskar Kokoschka et joseph Fraenkel, pour ne citer que ces quelques noms. Et si Alma fut une compositrice de musique au style plutôt conservateur, elle se fit la promotrice intrépide de talents qui allaient révolutionner la musique classique comme Alan Berg et Arnold Schönberg.

Alma Schindler est originaire d’une famille de la bonne bourgeoisie viennoise. Son père Emil Jakob Schindler est l’un des peintres les plus reconnus de la double monarchie austro-hongroise, fait membre honoraire de l’Académie des Beaux Arts de Vienne en 1887. Il décède en 1892, et, en 1895, la mère d’Alma, Anna Sofie, épouse Carl Moll, figure de la Sécession viennoise et ancien assistant de son défunt mari. Ce second mariage conduit de célèbres artistes autrichiens comme Gustav Klimt, Joseph Hoffmann, Koloman Moser, Joseph Maria Olbrich est le directeur du Hofburgtheater Max Burckhaard à fréquenter la maison des Moll. A partir de 1900, Alma suit des cours de composition avec Alexander Von Zemlinsky qui devient, peu après, son grand amour. Même si elle se marie plus tard avec Gustav Mahler, c’est de Zemlinsky qu’elle restera la plus proche dans la recherche de sa propre musicalité. Voilà comment elle le décrit dans ses mémoires :  » il était presque fatal que je devins amoureuse de Zemlinsky bien qu’il fut fort laid. Il avait l’aspect d’un ignoble gnome, petit, dépourvu de menton, édenté, puant le vin, jamais lavé et pourtant incroyablement fascinant par l’extrême acuité de son intelligence. Si seulement j’avais Zemlinsky pour travailler, mais il y a de la jalousie absolument sans fondement de Gustav Mahler ... »

Alma et Gustav ‘‘ Ne te méprends pas sur ce que je veux te dire : ne crois pas que dans la relation entre deux époux, je fasse de la femme une sorte de passe-temps, chargée malgré tout du ménage et du service de son mari. Mais que tu doives être « celle dont j’ai besoin », si nous devons être heureux ; mon épouse et non pas ma collègue, cela c’est sûr !  » … Gustav /// «  il faut, dès maintenant que je joue des coudes pour consolider la place qui m’appartient. je veux dire artistiquement. Le fait est qu’il n’a aucune considération pour mon art et beaucoup pour le sien ; et que moi je n’en ai aucune pour le sien et beaucoup pour le mien. C’est ainsi !  » Alma

L’union avec Gustav Mahler, dont naissent deux filles, Maria et Anna, est un honneur mais aussi une frustration pour Alma. Elle a dix-neuf ans de moins que son époux. Extravertie et de nature sociable, elle cherche difficilement une raison de poursuivre sa propre carrière musicale tandis que son mari aspire à un isolement créatif et éclipse involontairement, par sa propre célébrité, les possibilités d’épanouissement de son épouse. Il en résulte une série d’éloignements et de rapprochements passionnels qui nourrissent l’inspiration du musicien dans ses 5e, 6e, 8e et 10e symphonies et dans nombre d’autres compositions.

ALMA ET SES DEUX FILLES
Alma et les deux filles nées de son union avec Gustav : Anna et Maria

Quelques mois après la mort de Gustav Mahler, des suites d’une longue maladie, Alma fait la connaissance du peintre Oskar Kokoschka de sept ans son cadet. La rencontre a lieu au printemps par l’entremise de Carl Moll. Alma se souvient avec émotion : «  il avait apporté un papier au grain rugueux et se mit tout de suite à dessiner. Mais je déclarais au bout d’un instant que je ne pouvais supporter d’être dévisagée de la sorte et je le priai de me laisser jouer du piano pendant son travail. Nous parlions à peine et cependant il était incapable de dessiner. Nous nous levâmes l’un et l’autre et, brusquement, il m’étreignit passionnément. Les trois années que je passais ensuite avec lui furent un continuel et féroce combat d’amour. Jamais auparavant je n’avais vécu tant de tensions, d’enfer et de paradis. J’assistais à son ascension, je veillais sur son bien-être autant que je le pouvais et il me peignait moi, moi , moi !  » Cette relation relativement courte laissera toutefois de nombreuses traces. de 1912 à 1922, l’adorée et finalement inaccessible Alma occupe , jusqu’à l’obsession, l’esprit de Oskar Kokoschka qui en fait le sujet d’une vingtaine d’œuvres : des dessins, des éventails, une poupée , des porte-folios d’estampes sans oublier son tableau le plus connu et le plus mystérieux La fiancée du vent peint en 1913 ( Kunstmuseum de Bâle ). En dépit de toutes ces preuves d’amour, Alma repousse es demandes en mariage répétées du peintre, car, en femme indépendante et sûre d’elle, elle considère sa tendance maladive à la jalousie comme une contrainte insupportable.

ALMA ET OSKAR
Alma & Oskar
ALMA LA FIANCEE DU VENT
 » La fiancée du vent  » ( les représentant tous deux ) – 1913- Oskar KOKOSCHKA (Kunstmuseum de Bâle / Suisse )

En 1915, un an après sa séparation avec Kokoschka, Alma décide d’épouser l’architecte et futur fondateur de l’école du Bauhtaus, Walter Gropius, qu’elle connait depuis 1910 et avec lequel elle entretient une relation épisodique. Peu de choses ont été citées ou écrites sur leurs quatre années de mariage, tout comme sur leurs années de relation amoureuse. On sait seulement que la découverte de leur relation valut à Gustav Mahler une mémorable consultation auprès de Sigmund Freud, et que Gropius, à l’occassion de la naissance de leur fille Manon en 1916, offrit à Anna la Nuit d’été sur la plage ( 1903) d’Edvard Munch. Le biographe d’Alma Mahler, Olivier Hilmes, décrira l’union avec Gropius comme un  » mariage à distance  » fortement affecté par la première guerre mondiale et la querelle au sujet de la garde de la petite Manon.

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Alma et Walter avec leur fille Manon

Anna Mahler entretiendra sa plus longue relation avec le jeune poète expressionniste Franz Werfel, avec lequel elle est en couple dès 1919, avant de l’épouser en 1929. Werfel a la réputation de mener une vie nocturne, dissipée. Alma contribue de façon significative à l’intérêt du poète pour la prose, porteuse de succès et de meilleures rentrées financière. Le choix se révèle payant. Parue en 1924, sous le titre Verdi, Roman der Oper, la première œuvre romanesque de Werfel se vend à vingt mille exemplaires en a peine quelques mois et établit sa renommée de prosateur. Alma évoque l’épisode dans ses mémoires :  » Enfin un son humain : Franz Werfel est bon, mais un peu indifférent.  Il atteindra au plus haut, il s’identifiera à lui-même. Et Franz écrivit un grand roman Verdi, Roman de l’Opéra. A deux reprises cet été là, Franz Werfel surgit à l’aube dans ma chambre et me força à prendre son manuscrit inachevé pour le brûler. Je le gardai naturellement jusqu’à ce qu’il se fût calmé. J’espère que, cette fois, le roman aura du succès. Il a besoin d’une réussite.  »

Le couple assiste à la montée du national-socialisme et entre autres persécutions, aux autodafès de l’action contre l’esprit non-allemand orchestrées par Joseph Goebbels, au cours desquels les livres de Werfel sont brûlés. En 1940, les origines juives de son mari et de sa fille décident Alma à s’exiler avec Franz en Amérique du Nord. Ils bénéficieront du soutien du journaliste Varian Fry qui aidera plus de deux mille membres de l’intelligentia européenne à fuir parmi lesquels Hannah Arendt, André Breton, Max Ernst, Siegfried Kracauer et jacques Lipchitz. Werfel poursuivra sa carrière de romancier à succès en Californie où il publie en anglais. Une crise cardiaque y met brusquement fin en 1945.

ALMA ET FRANZ
Alma et Franz

Alma, surnommée la Grande Veuve par son ami Thomas Mann, s’attache, dès lors et jusqu’à sa mort à gérer l’héritage de ses époux. Mais pourquoi ces artistes, de disciplines diverses, ont-ils tous été fascinés par Alma Mahler ? Friedrich Torberg, autre écrivain à avoir émigré de Vienne aux Etats-Unis, nous livre cette explication : «  Son enthousiasme, son dévouement et son abnégation ne connaissaient pas de limite et devaient être d’autant plus fascinants et attirants qu’ils n’avaient rien d’une idolâtrie béate et que son jugement restait toujours parfaitement lucide. Voilà probablement la raison pour laquelle tant de créateur se sont attachés à elle. Et c’est aussi à cela que tenait sa propre productivité. » Catherine HUG ( Historienne de l’art)