Artemisia …

 » Ma qualité de femme laisse le doute tant que l’on a pas vu mes œuvres, mais votre Seigneurie illustrissime découvrira un cœur de César dans une âme de femme …  » Artemisia GENTILESCHI ( Extrait d’une lettre écrite à son mécène Don Antonio RUFFO)

ARTEMISIA Autoportrait
 » Autoportrait en allégorie de la peinture «  1639 env. Artemisia GENTILESCHI

Du 3 octobre 2020 au 24 janvier 2021 , la National Gallery de Londres met à l’honneur une peintre magnifique : Artemisia Gentileschi. Une occasion pour moi de vous parler d’elle. Bien qu’elle n’ait pas été  la seule femme à exercer le dur métier de peintre à son époque, on dit qu‘  » elle fut l’unique en Italie qui ait  su ce qu’était la peinture, la couleur et la texture ‘‘ (propos tenus par l’historien de l’art Roberto LONGHI lors de la découverte de son œuvre en 1916), la première a être acceptée à l’Académie de dessin de Florence.

Au génie artistique de cette ambitieuse, féministe avant l’heure, s’est ajouté un destin tragique, tourmenté, et des amours passionnés. Elle sera reconnue et réputée de son vivant, complètement oubliée après sa mort.

Artemisia est née à Rome en 1593.  Elle est la fille aînée d’un peintre originaire de Toscane, Orazio Gentileschi. Sa mère meurt alors qu’elle n’a que douze ans. Élevée sans instruction, on lui laisse la lourde tâche de s’occuper de ses frères et de la maison. Parallèlement à cela, elle adore traîner dans l’atelier de son père, non seulement pour y dessiner, mais faire comme les autres apprentis : apprendre à moudre les pigments, préparer les pinceaux, voire même en fabriquer, et manier les couleurs.

ARTEMISIA Orazio par VAN DYCK
Orazio GENTILESCHI par VAN DYCK

La possibilité qu’une femme puisse faire carrière dans la peinture à son époque, était quasi inexistante. Ajoutons à cela que même si son père s’aperçoit très vite qu’elle est douée et qu’il ne la dissuadera pas dans cette passion picturale qui l’habite,  il ne lui permettra pas, au départ, de pratiquer son art en dehors des murs de son atelier. Mais la jeune fille n’en a que faire, elle persiste, affine sa technique, profite des nombreux contacts qui viennent chez son père, copie des grands artistes de son temps avec une préférence claire et nette pour l’un d’entre eux :  Le Caravage. De lui, elle aura les contrastes lumineux, les corps auréolés d’ombre, les gestes violents, la vibration des couleurs etc…

Elle a un don pour le dessin et la peinture, notamment dans les nus et les portraits. Compte tenu qu’elle ne peut avoir de modèle (elle est celui de son père à l’occasion) elle se sert de son propre corps pour travailler . Sa touche est très réaliste, elle excelle dans le clair-obscur et signe à 17 ans, son premier chef-d’œuvre : Suzanne et les Vieillards.

ARTEMISIA Suzanne et les vieillards 1610
 » Suzanne et les vieillards  » 1610 – Artemisia GENTILESCHI

Brillante, elle ne peut malheureusement prétendre , en sa qualité de femme, à  entrer à l’École des Beaux-Arts de Rome. Complètement illettrée, son père décide de lui trouver un précepteur et professeur personnel. Il choisit un peintre,  Agostino Tassi. Un choix qui va se révéler désastreux et dramatique : ce dernier la viole de façon extrêmement brutale en 1611 et la soumet, durant des mois, à des relations tout aussi violentes accompagnées de sévices ( brûlures notamment). Elle le menace avec un couteau, par peur du scandale il lui promet le mariage. Une promesse qu’il ne tiendra pas compte tenu du fait qu’il est déjà marié !

Elle dévoile toute la vérité à son père qui, un an plus tard, porte plainte contre Tassi pour laver l’honneur de sa fille. Ce n’est toutefois pas un procès pour viol qui s’en suivra , mais un procès pour défloration par la force avec promesse de mariage non tenue.

Lors des retentissantes audiences qui passionneront toute la ville de Rome, non seulement elle devra raconter la scène de son viol en détails, le fait qu’elle ait voulu le poignarder, entendre Tassi nier qu’elle était vierge et qu’il l’avait déflorée de façon violente, dire qu’elle n’était qu’une aguicheuse, une putain qui couchait avec son propre père, mais également se soumettre à des examens intimes douloureux et subir le supplice dit des sibili à savoir les doigts serrés à l’extrême dans des lacets pour savoir si ce qu’elle affirmait était bien la vérité. Elle maintiendra courageusement sa version jusqu’au bout.

Tassi est reconnu coupable, mais l’homme a des relations haut-placées, lesquelles vont lui permettre d’être dispensé de toute peine. Elle ressortira de ce procès complètement épuisée, avec en elle violence et une forte envie de vengeance. De ces ressentis, naîtra Judith décapitant Holopherne qui traduit très certainement tout cela.

ARTEMISIA Judith décapitant Holoferne 2
 » Judith décapitant Holoferne  » 1612  Artemisia GENTILESCHI

La thématique de la femme abusée, soumise, objet sexuel etc… sera un de ses sujets favoris puisque sur la soixantaine de toiles retrouvées, une quarantaine sont des femmes (même ses saintes sont des martyrs) . Un sujet qui, très probablement, l’a elle-même sauvé  car ce fut comme une sorte de thérapie. En peignant cela, elle a réglé ses comptes aux hommes qui ne connaissent que la violence, et elle a, en quelque sorte, donné la parole aux femmes, rendant leur honneur à ses  victimes en mettant leur beauté et leur  sensualité au service de son art.

ARTEMISIA Yael 1620
 » Yaël et Sisra  » 1620 – Artemisia GENTILESCHI

Après le procès, son père la contraint à se marier très vite. C’est ainsi qu’elle épouse, sans amour, un peintre : Pietro Antonio Stiattesi. Elle quitte Rome et sa famille en 1614 pour s’installer à Florence, avec en mains une recommandation d’Orazio à la grande duchesse Christine de Lorraine, mère de Cosme II Médicis  :  » Artemisia est devenue si habile que je n’ai aucun mal à affirmer qu’elle est aujourd’hui sans égal. Elle produit, en effet, des œuvres qui démontrent un degré de compréhension que même les grands maîtres de la profession n’ont peut être pas atteint  » lui écrit-il.

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Une fois sur place, et à force de volonté et de travail, elle apprend à lire, écrire, étudie la poésie, fréquente les cercles d’érudits, de peintres, de musiciens, de savants, de scientifiques, lesquels vont lui apporter une certaine culture. De plus, elle est belle, a du charme, est brillante dans son art et en fascine plus d’un. Elle finira par être acceptée à l’Académie de dessin de Florence et recevra, par la suite, des commandes importantes notamment de la part du grand duc de Toscane Cosme II Médicis.

Elle aura quatre enfants : deux filles et deux garçons. L’une d’entre elles serait le fruit de ses amours adultérines. Elle tombera, en effet, éperdument amoureuse d’un jeune noble intellectuel : Francesco Maria Maringhi qui deviendra son protecteur dans le monde de la peinture florentine. Ils vont vivre une passion enflammée. Non seulement il l’aime, mais paie souvent ses dettes. C’est grâce à lui qu’elle pourra avoir ses entrées dans la noblesse de la ville.

ARTEMISIA Simon Vouet portrait d'un jeune homme
Il semblerait que ce «  Portrait d’un jeune homme  » soit celui de Francesco Maria Maringhi. Il a été peint par Simon VOUET

Malgré les nombreuses et prestigieuses commandes qu’elle a du mal à honorer, elle est l’objet de rumeurs pas toujours bienveillantes et n’arrive pas à faire face à ses  nombreuses dettes. Il faut dire qu’elle est assez dépensière. Elle décide de quitter Florence, se sépare de son mari, de son amant, et retourne chez son père. Ses frères et lui ne la reçoivent pas très bien. Elle est souvent insultée, voire même battue et mise à la porte peu de temps après.

Se retrouvant seule,  elle se met à peindre de façon frénétique jour et nuit. Ses tableaux sont remarqués par le pape Grégoire XV Ludovisi qui va l’employer. Cardinaux, princes, sénateurs et personnalités en vue dans l’aristocratie romaine lui commandent des portraits mais aussi des nus dont ils sont friands. De cette époque naissent un grand nombre de tableaux de femmes à qui elle transmet, bien souvent,  la force, l’indépendance, la rage  qui sont en elle.

ARTEMISIA pape Grégoire par LE GUERCIN
 » Portrait du pape Grégoire XV  » par Giovanni Francesco BARBIERI dit LE GUERCHIN (Guercino)

ARTEMISIA Lucrèce 1620
«  Lucrèce » 1623/1625 Artemisia GENTILESCHI

ARTEMISIA La mort de Cléopâtre
 » Cléopâtre  » 1635 env. Artemisia GENTILESCHI

ARTEMISIA Marie Madeleine 1621
 » Marie-Madeleine  » 1621 – Artemisia GENTILESCHI

ARTEMISIA Judith et sa servante 1618 2
 » Judith et sa servante  » 1618 env. Artemisia GENTILESCHI

A Rome, elle devient l’amie du peintre français Simon Vouet, lequel dira avoir été fortement impressionné par toute la liberté d’expression et le talent de cette jeune femme. Ils bénéficieront tous deux de la protection du Cavalier Cassiano Del Pozzo qui deviendra conseiller du cardinal Francesco Barberini , une distinction dont bénéficieront Vouet et Artemisia et qui les projettera sur le devant de la scène artistique à Rome.

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ARTEMISIA Portrait d'Artemisia 1625 par Simon VOUET
 » Artemisia Gentileschi  » 1623/1625  par Simon VOUET

Avec le temps elle comprend qu’il faut qu’elle fasse évoluer sa peinture vers quelque chose de plus religieux, plus spirituel, comme des fresques, des retables etc… Ne pouvant y accéder, comme son ambition le projette, que ce soit à Rome, voire même à Venise, elle se rend à Naples en 1630. Elle y restera jusqu’à son décès en 1653.

ARTEMISIA Adoration des mages 1636 37
 » Adoration des mages  » 1636/37 Artemisia GENTILESCHI 

Sur place, elle entretiendra une liaison avec le Duc d’Alcala, vice-roi de Naples, ouvrira un atelier où viendront l’assister ses deux filles. La production de cette époque est remarquable, brillante, non seulement dans ce qu’elle peint à Naples, mais également pour les résidence et palais de Philippe IV d’Espagne qui l’appellera auprès de lui.

Elle va acquérir au fil des mois, une renommée internationale : Charles Ier d’Angleterre fait appel à elle pour terminer les travaux picturaux dans la Queen’House de Greenwich, travaux qui avaient été commencés par son père. Ils travailleront donc un temps ensemble, mais il décédera peu de temps après. Elle ne restera le temps de finir son travail puis retournera à Naples en 1640.

Artemisia Gentileschi a formé des élèves talentueux, notamment celui qui deviendra très célèbre à Naples : Bernardo Cavallino.

En proie à de continuels soucis financiers et une santé fragile en raison de nombreuses infirmités, elle meurt en 1656 à Naples et sera enterrée en l’église San Giovanni dei Fiorentini. Sa tombe a malheureusement disparu lors de la reconstruction de ladite église.

Comme, malheureusement, un grand nombre de peintres et artistes, elle fut oubliée durant des siècles, puis re-découverte réellement au XXe siècle grâce à l’historien Roberto Longhi qui a permis que l’on s’intéresse à elle de façon assez intense, ce qui permettra d’aboutir à des nombreuses expositions. Il faudra , malgré tout, beaucoup de temps, pour que le marché de l’art revoit à la hausse et revalorise ses magnifiques tableaux.

ARTEMISIA Pierre DUMONSTIER LE NEVU 1620 MAIN DROITE ARTEMISIA
 » Main droite d’Artemisia tenant un pinceau  » – Pierre DUMONSTIER 1625

ARTEMISIA Allégorie de l'inclinaison à l'art
 » Allégorie de l’inclinaison à l’art  » – Artemisia GENTILESCHI 

 » La joueuse de luth  » Artemisia GENTILESCHI