MAN RAY et la mode …

 » Mes photos sont mes yeux. Je photographie ce que je vois et ce que je peux voir. Bien sur, il y aura toujours ceux qui ne regarderont que la technique et qui demanderont Comment ? alors que d’autres, plus curieux, demanderont Pourquoi ? … J’ai toujours préféré l’inspiration à l’information. Pour faire une photo, il faut un appareil photo, un photographe et surtout un sujet. C’est le sujet qui détermine l’intérêt du photographe  » Emmanuel RADNISTSKY dit MAN RAY ( Photographe américain, peintre, réalisateur. Il a fait partie du Dadaïsme et Surréalisme)

Avant de parler de cette exposition, retour sur ce que fut le dadaïsme et le surréalisme. Le premier a duré de 1916 à 1925, et le second de 1924 à 1945. Les deux sont des mouvements révolutionnaires, avant-gardistes, très novateurs. Pourquoi Dada ? Nul ne le sait réellement. Son chef de file lui même, à savoir l’écrivain Tristan Tzara, a toujours affirmé que ce terme ne signifiait rien de précis. Quoiqu’il en soit, ce mouvement traduisait le rejet formel de tout ce qui touchait à la raison, la logique, la bourgeoisie, et il convenait d’avoir une grande volonté d’être insolents, extravagants, méprisants vis-à-vis du passé, libres ( y compris dans la façon de s’exprimer) et dotés d’un grand esprit créatif.

Le surréalisme fut un terme utilisé par Guillaume Apollinaire pour définir l’une de ses œuvres. Lorsqu’il meurt en 1918, le poète André Breton affirmera dans son Manifeste que c’est pour lui rendre hommage que le mot sera repris et utilisé afin de définir ce mouvement. Un mouvement dans lequel il n’y a pas eu de fil conducteur dominant que ce soit dans le côté esthétique ou philosophique. Juste une même idée de la liberté.

Il prônait l’absence de contrôle sur la raison, une envie majeure de libéréer la pensée, d’exprimer et explorer l’imaginaire, le rêve, l’inconscient, au travers d’un langage, d’un écrit, d’une œuvre, ou autre. Il a fait place à une forte croyance supérieure pour résoudre les problèmes de la vie. Il se révéla être très contestataire et très provocateur.

De nombreux artistes français et étrangers, touchant au monde de l’art (écriture, littérature, peinture, sculpture, photographie, cinéma) vont en faire partie. La liste serait vraiment longue à énumérer. Notons quelques exemples : Breton, Desnos, Arp, Éluard, Aragon, Crevel, Soupault, Peret, Bataille, Dali, Chagall, Magritte, Prévert, Ernst, Tanguy, Maar, Masson, Giacometti, Taning etc et … sans oublier celui qui est l’objet de cette exposition : Man Ray.

Au départ,la politique n’était pas de mise. Mais elle va peu à peu s’immiscer dans ce mouvement, et amener des fortes tensions entre les membres. Le groupe de départ va se dissoudre en 1945. D’autres viendront après pour reprendre leurs idées.

De gauche à droite : Éluard , Arp, Tanguy, Crevel, Tzara, Breton, Dali, Ernst et Man Ray en 1930

Comme beaucoup d’autres manifestations, le confinement a bouleversé les dates de cette exposition organisée par le Musée du Luxembourg où elle se tient actuellement et jusqu’ au 17.1.2021. Elle s’intitule MAN RAY et la mode .

Man Ray est né Emmanuel Radnitsky à Philadelphie en 1890. Ses parents étaient tous deux dans la confection : le père tenait un atelier et la mère était couturière. Après des études secondaires, il obtiendra une bourse qui lui permettra de commencer des cours d’architecture(très vite abandonnés), de dessin à la National Academy of Design de New York, et d’anatomie à l’Art Student League.

Mariage en 1914 avec la poétesse Adon Lacroix, séparation en 1919. Entre-temps il fait la connaissance du peintre Marcel Duchamp qui deviendra son ami. Il expose ses propres tableaux, puis abandonnera la peinture au profit de la photographie (il avait acquis son premier appareil en 1913), avant de se lancer, à nouveau, dans la peinture, au pistolet cette fois ( aérographie). Avec Duchamp il fonde en 1920 un musée d’art moderne et publie des articles dans une revue dadaïste de New York. Puis suivant les conseils de son ami, il part pour Paris où il va très vite s’introduire, grâce à lui, dans les cercles surréalistes de la capitale où se croisent, notamment, Aragon, Breton, Éluard etc…

Avec Adon LACROIX en 1915
Avec Marcel DUCHAMP en 1948

Pour beaucoup, Man Ray est connu comme ayant été un acteur du dadaïsme, du surréalisme, un peintre, un réalisateur, un photographe, mais beaucoup ignorent qu’il faut également un photographe de mode. C’est vrai qu’il a souvent indiqué que ce type de photos avait été pour lui une grande et belle source de revenus qui lui a permis de nourrir sa peinture, avoir un atelier etc…. mais dans le domaine de la photo de mode, il a su se démarquer des autres, porter sur elle un regard neuf, créatif, et inventif. On peut vraiment affirmer qu’il a renouvelé le genre, n’hésitant jamais à recadrer, à jour avec l’ombre et la lumière. Il a réellement excellé dans ce domaine particulier, fut l’un des pionniers, et lui a donné ses lettres de noblesse.

Ce type de photos fait partie chez lui d’une production très importante, et pourtant elles sont méconnues du grand public. Pour Man Ray, ce n’est pas tant le vêtement qui avait de l’importance, mais l’image, l’idée de la mode que ce vêtement renvoyait et surtout la sensualité féminine qui s’en dégageait. Cela donnait à la photo une autre dimension.

C’est cette envie de démocratiser la mode, d’inventivité technique, de liberté de ton, de transformation, de métamorphose, de dépoussiérage et de changement par rapport à ce qui se faisait à l’époque dans ce type de photos, qui a fait que l’on a aimé ce qu’il proposait. C’était audacieux, moderne, provoquant, voire même parfois scandaleux, mais de bon goût aussi.

Photographe de mode durant 19 ans. A l’époque la photographie était considérée comme un excellent moyen créatif pour la mode. Tirée en de nombreux exemplaires, elle pouvait donc être largement diffusée. Elle fixait l’instant, le sujet, et restait un excellent souvenir car c’était important d’avoir des repères dans le temps. C’est du reste toujours le cas.

Lorsque Man Ray est arrivé à Paris, la photo de mode publiée dans les magazines n’en était qu’à son début. Il va se monter très novateur dans ce domaine, surtout d’un point de vue technique, ayant recours pour ce faire à des procédés qui existaient certes déjà, mais peu utilisés. Ils deviendront sa marque de fabrique, comme la solarisation ( effet silhouette ) ou la surimpression ( super-exposition de deux éléments soit au tirage, soit sur négatifs), le photomontage ( morceaux de photos ou de négatifs réunis en collages) , la rayographie (objets non photographiés, juste placés sur un papier photo ou film, exposés à la lumière puis normalement développés). Il les travaillera sans cesse pour mieux surprendre et toujours innover.

Petite anecdote au sujet de la solarisation : en 1929, Lee Miller, son assistante, muse et maîtresse, se trouvait dans le laboratoire de Man Ray lorsqu’une petite souris vint à passer. La jeune femme eut si peur qu’elle alluma la lumière alors que les photos se trouvaient dans le révélateur. Man Ray eut alors l’idée de retirer les négatifs et les plonger aussitôt dans le fixateur. Sans qu’il le sache, la solarisation faisait son apparition.

Robe du soir créée par Alix de la Maison GRÉS / Méthode de Solarisation et photo de MAN RAY. Cette photo est parue dans Harper’s Bazaar en 1937

C’est donc avec cet esprit très novateur qu’il a approché le monde de la mode et en particulier les couturiers très célèbres de l’époque comme Elsa Schiaparelli , Jean Poiret, Gabrielle Chanel … des personnalités qui , elles aussi, avaient quelque peu révolutionné dans leur domaine, parfois même avec extravagance ou excentricité. On trouvait aussi Jean Patou, Les sœurs Callot, Jeanne Lanvin, Worth. Faire paraître des photos originales de leur travail dans des magazines réputés comme Vogue, Vanity Fair, Harper’s Bazaar par exemple, c’était important. Les vêtements étaient mis en valeur et attiraient incontestablement les femmes qui souhaitaient être à la mode.

Chemisier/sans titre – 1936 pour Harper’s Bazaar – MAN RAY (Musée Cantini à Marseille)
Robe des Sœurs Callot vers 1925 en tulle noir, broderies brillantes et perles / Photo MAN RAY ( Collection particulière)
Robe du soir Apollo 1925 Jeanne LANVIN -La photo de cette robe fait partie d’une série réalisée par MAN RAY pour l’Exposition internationale des Arts Décoratifs en 1925. La robe elle-même se trouve dans les collections du patrimoine Lanvin
Ladite robe APOLLO de Jeanne LANVIN (Collections du patrimoine Lanvin)
Détail manteau du soir créé par Elsa SCHIAPARELLI pour la collection 1938/39 (Musée des Arts décoratifs, de la faïence et de la mode à Marseille)

Man Ray va assister aux grands bouleversements de la mode d’après guerre comme la disparition du corset ( remplacé par le soutien-gorge et la gaine), les jupons un peu trop encombrants etc… Les femmes en avaient assez de se sentir complètement emprisonnées. Elles avaient des envies de liberté dans leurs vêtements. Les tissus eux-aussi vont s’alléger. Tout ce qui serre et encombre sera mis de côté. Le pantalon large, le style garçonne, les bas(en différents tons) tenu par des jarretières, et des tissus fluides voient le jour. Certains crieront au scandale, mais finalement tous ces changements seront appréciés.

Le noir que l’on croyait avoir été rangé et bien mis de côté après les années de tristesse et de sinistrose de la guerre, va faire sensation lorsque Gabrielle Chanel sortira sa petite robe noire lancée par le magazine Vogue avec grand succès, et que tout le monde va vouloir porter. On l’appellera la Ford de Chanel. Quelques années plus tard, tout va se calmer, le côté classique va revenir tout doucement, plus discret, et les robes vont se rallonger. Les couleurs apparaissent et les tissus imprimés aussi.

Man Ray assistera à tous ces changements. Il va être très proche de ce que proposait notamment Elsa Schiaparelli dans ces collections. Il faut dire qu’elle avait ce côté violent, audacieux, révolutionnaires que d’autres n’avaient pas, qu’elle travaillait à la réalisation de costumes pour le cinéma etc… tout ce que le photographe appréciait beaucoup. Souvenons-nous notamment de sa célèbre robe Homard (dessin de Dali) pour la Comtesse de Windsor.

Robe Homard / Elsa SCHIAPARELLI (Dessin DALI) –

Man Ray qui affirmé  » le corps des femmes impulsent mon désir de les photographier  » a souvent trouvé son inspiration auprès des femmes. Certaines sont devenues ses modèles, ses muses. La première sera en 1921, peu de temps après son arrivée à Paris : Kiki de Montparnasse. Il est fasciné par sa beauté. Elle était la muse de plusieurs peintres. Il va souvent l’immortaliser dans des photos. Ses sentiments vis-à-vis de la recherche d’une beauté irréprochable sont partagés par le couturier Jean Poiret qu’il rencontre en 1922 grâce à l’épouse du peintre Picabia, Gabrielle Buffet. Lui aussi était toujours à la recherche du mannequin parfait, à la plastique superbe.

 » Violon d’Ingres  » (Kiki de Montparnasse) 1924 MAN RAY (Musée National d’Art Moderne-Centre Pompidou à Paris) – Ce cliché reste à jamais une photo iconique du XXe siècle, très célèbre

En parlant de mannequin, il y eut en 1929 la star du magazine Vogue américain : Lee Miller. Elle vint le voir dans son studio – La réputation de Man Ray l’avait précédée. Elle aimait son travail et souhaita devenir son élève. Elle le considérait comme un maître. Sa beauté froide ( à l’origine de son succès) va vraiment le subjuguer. Elle deviendra sa muse, son modèle favori, sa maîtresse, sa compagne. C’est avec elle qu’il expérimentera la technique du procédé de solarisation (voir petite anecdote plus haut dans cet article) . Ils vivront une relation passionnelle. Elle apprendra le métier de photographe à ses côtés. Durant trois ans, leur relation sera mêlée de passion, de rivalité, d’envie de plus de liberté encore. Un jour elle le quittera parce qu’elle était tombée amoureuse de celle qui deviendra sa compagne : Adeline Fidelin. Lee Miller deviendra, par la suite, la première correspondante de guerre du magazine Vogue américain.

Leur rupture sera infiniment douloureuse pour lui et n’arrangera pas son côté dépressif naturel. Tout au contraire, elle ne fera que l’accentuer durant une période de deux ans où il se remettra à peindre des toiles représentant les lèvres de Lee.

« Lee Miller au chapeau noir  » 1930 – MAN RAY ( Centre National d’Art Moderne Pompidou à Paris)
 » Lee Miller le visage peint  » 1930 MAN RAY (Collection particulière)

Énormément de femmes riches faisant partie du gratin mondain parisien, célèbres, mais aussi, tout simplement, des amies, des couturières, des mannequins, vont se presser dans son studio pour passer sous l’objectif de Man Ray : Peggy Guggenheim la riche héritière américaine, la marquise de Casati, Berenice Abbott, Eyre de Lanux une décoratrice très en vue, Helen Tamiris la chorégraphe, la comtesse de Beaumont, l’anarchiste Nancy Cunard, la princesse Murat, la vicomtesse Marie-Laure de Noailles, la comtesse de Beauchamp, Alice de Janzé, Lady Abdy la mondaine, Nusch Éluard, Consuelo de Saint Exupéry, Sonia Colmar mannequin de la maison Vionnet, Coco Chanel, Elsa Schiaparelli etc etc …

« La marquise Luisa Casatti  » 1935 MAN RAY (Musée Cantini à Marseille)
« Marie-Laure de Noailles en robe poisson  » 1928 MAN RAY (Musée Cantini à Marseille) – Elle avait porté cette robe lors du bal Le fond de la mer
 » Peggy Guggenheim portant une robe Jean Poiret  » 1924 MAN RAY (Musée Cantini à Marseille)

Après avoir vécu une liaison de quatre ans avec Adrienne Fidelin, dite Ady, et à l’aube de la seconde guerre mondiale, il quitte la France en 1940 pour se rendre aux Etats-Unis : New York d’abord, puis Los Angeles ensuite où il tombe amoureux de celle qui sera la dernière de ses égéries : Juliet Browner une danseuse et mannequin américaine de 28 ans qu’il épousera en 1946.

Avec Adrienne Fidelin en 1937 / Photo Lee MILLER
 » Juliet  » par MAN RAY en 1945

Man Ray n’a jamais souhaité que soient dissociées peinture et photographie. Fut un temps, il a été jusqu’à rejeter l’idée même d’être un photographe afin de n’avoir que la reconnaissance de sa peinture, refusant pour cela que certains de ses clichés fassent partie d’expositions ou rétrospectives. Il y reviendra pourtant et expérimentera un jour la photo couleur.

Il a su imposer son style, sa créativité, son audace, son inventivité et sa liberté de penser dans les deux. Il a eu énormément de succès en tant que portraitiste auprès du tout Paris, et sa créativité novatrice dans le domaine de la mode en a connu tout autant. On peut dire qu’il est à l’origine des photos surréalistes.

Il a travaillé pour des magazines très célèbres qui ont accroché sur les clichés audacieux, avant-gardistes, originaux, surréalistes et novateurs qu’il proposait que ce soit pour la mode ou les cosmétiques aussi. Comme beaucoup, Man Ray n’a pas été insensible au monde de la publicité, qui a été, là encore, une belle source de revenus pour lui. Les surréalistes d’ailleurs ont beaucoup aimé ce support parce que la publicité avait le côté fascinant du rêve, de l’absurde, de l’humour et de l’inconscient qu’ils soutenaient fortement.

Se souvenir de la célèbre photo Les larmes, réalisée pour un mascara de la Maison Arlette Bernard, publiée en 1934 dans le magazine Fiat, ou bien encore de Les Mains de Nusch Éluard, en 1935, peintes par Picasso, simulant des gants et qui sera utilisée en tant que publicité pour des bijoux.

Les Larmes – 1934 MAN RAY pour le mascara Cosmécil de la Maison Arlette Bernard ( Musée Cantini de Marseille)
 » Mains peintes par Picasso  » 1935 env. MAN RAY ( Musée national d’Art Moderne / Centre Pompidou à Paris)
« Les bijoux d’une idole, Orient et Luxe  » 1935 pour Harper’s Bazaar – MAN RAY (Musée Cantini à Marseille)

Il reviendra en France en 1951 avec Juliet et meurt à Paris en 1976. Il est enterré au cimetière du Montparnasse. Sur sa tombe, il y a une stèle et une épitaphe :  » Unconcerned but non indifferent «  (Détaché mais pas indifférent)

« Autoportrait  » 1932 – MAN RAY (Collection particulière)
 » La chevelure  » 1929 MAN RAY ( Collection particulière)

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