Les échecs …

 » Sur l’échiquier, luisant miroir,
quand brillent, rangés en bataille,
deux peuples : l’un du plus beau noir,
l’autre, du plus beau jaune paille,
quand, redressant leur haute taille,
la Reine et le Roi, couple fat,
se rengorgent comme à Versailles,
qui va donner l’échec et mat?

Chacun fera tout son devoir
comme il pourra, vaille que vaille,
le Roi tremble en son étouffoir,
fous, chevaux, tours et valetaille,
tout le monde bientôt s’égaille ;
l’action s’engage : à Dieu vat !
l’un se défend et l’autre l’assaille.
Qui va donner l’échec et mat?

Les Pions vont à l’abattoir,
le cheval rue et le fou raille,
tandis que, lente à s’émouvoir,
la Tour, ronde comme futaille,
attend, pour lancer sa mitraille,
l’occasion d’un exeat.
– Échec au Roi ! – Bien. Qu’il s’en aille !Qui va donner l’échec et mat  » Lucie DELARUE-MADRUS (Poétesse française, romancière, journaliste, historienne)

KARPOV – KASPARVOV … Duel de stars

 » J’ai compris que pour un joueur il était important de ne pas laisser paraître son état et ses émotions en cours de partie. Il faut se tenir en permanence sous contrôle  » Anatoly KARPOV

 » Je suis très émotionnel, prêt à prendre des risques. C’est mon style. Pour moi la vie est une tentative de toujours découvrir quelque chose de nouveau.  » Garry KASPAROV

 » Leur duel mythique laisse une empreinte indélébile dans l’histoire du roi des jeux. L’impassible Antony Karpov versus le bouillonnant Garry Kasparov. Les deux champions d’échecs se sont âprement disputé le titre mondial au crépuscule de l’URSS. Un ardent combat qui fut aussi politique.

C’est l’un de ses prodiges dont le talent tient du mystère. En ce printemps 1974, l’impétueux Garry Kasparov brûle d’impatience. Alors qu’il vient de remporter, avec la fougue de ses 11 ans, le tournoi d’échecs des jeunes pionniers d’URSS, le surdoué a gagné le droit et l’honneur d’affronter le champion du pays, Anatoly Karpov, dans un empire soviétique qui s’ignore encore sur le déclin.

Grisé par l’aubaine, l’adolescent mesure la hauteur du défi qui l’attend, mais croit en sa bonne étoile et en sa capacité hors norme d’anticipation. Face à lui un adversaire redoutable, de douze ans son aîné, dont l’impassibilité commence à forger la légende. Style, tempérament, origines, tout oppose les deux K, à l’aube d’un duel mythique.

Natif de Bakou en Azerbaïdjan, Garry Kasparov est le fils d’un père juif mort prématurément, lequel l’a initié dès ses 5 ans au roi des jeux, et une mère arménienne, tous deux ingénieurs dans le pétrole. Pur produit du régime et symbole de la réussite du socialisme d’État, Anatoly Karpov, lui, est issu d’une famille slave ouvrière de Zlatooust dans l’Oural. Surtout, ce russe aux allures d’apparatchik, porte les espoirs d’une nomenklatura ébranlée pour avoir assisté, deux ans plus tôt, à la fin de la suprématie de l’Union soviétique sur les échecs. La faute à un diable américain, Bobby Fischer, qui lui a arraché le titre mondial, un véritable séisme en pleine guerre froide.

Pour l’heure, l’inébranlable Karpov et le feu follet Kasparov s’observent, se flairent, avant de déployer leur stratégie respective. L’aîné guette sa proie, le plus jeune ose l’audace. Maîtrise patience contre fulgurance de l’attaque. Au-delà de leur bataille, la première d’une longue série entre eux, c’est aussi l’ancien monde et un autre en gestation qui s’affrontent.

Malgré les coups fantastiques du cadet, la flamboyance doit cette fois s’incliner devant l’expérience : Kasparov reste encore délégué aux portes de l’histoire. D’autant que un an plus tard, une rencontre autrement plus attendue se prépare : Karpov versus Fischer. Karpov est sacré roi sans combatre.

L’année suivante, pressé de légitimer son titre, il entreprend des tractations secrètes avec l’ancien champion du monde pour l’affronter sur l’échiquier. Lorsque son entraîneur Alexandre Nikitine l’apprend, il alerte les autorités soviétiques, s’attirant les foudres de Karpov qui le congédie.

Le coach déchu va trouver l’instrument de sa vengeance avec l’ambitieux Garry Kasparov qu’il prend sous son aile.

Nikitine et son protégé se fixent pour objectif de faire chuter le tsar Karpov en quelques années. En 1984, le public retient son souffle, les yeux rivés sur le face-à-face des deux joueurs, dix ans après leur première rencontre. Dans l’imbroglio des règles qui régissent les championnats du monde d’échecs, il est décidé que le vainqueur devra remporter six parties, sans limitation dans le temps. Tels deux athlètes de haut niveau, le détenteur du titre et son challenger pénètrent dans l’arène.

La tension est palpable dans la prestigieuse salle des colonnes à Moscou. La glace et le feu. Karpov, fidèle à lui-même reste de marbre. Fébrile et probablement trop sûr de lui, Kasparov, à l’inverse, s’agite et cherche à surprendre. En début de match, Karpov règne et s’impose quatre victoires à zéro. Kasparov révise sa technique. Pour troubler son adversaire, son équipe fait même appel à un médium. Les parties s’enchaînent comme les semaines. Kasparov inverse la tendance et revient cinq à trois. Karpov, qui a perdu dix kilos en dis mois d’épreuve, vacille quand les autorités soviétiques interrompent le match pour le décréter vainqueur. Kasparov s’insurge «  votre décision est une comédie. C’est une mise en scène !  »

Les deux K s’affronteront à nouveau en septembre. Parfaitement entraîné, Kasparov qui a appris de ses erreurs passées, entend tenir sa revanche. Tendus comme des arcs autour de l’échiquier, les deux hommes se livrent à un bras de fer d’une extraordinaire intensité. Le score serré est à l’avantage de Kasparov. Tout dois se jouer à la vingt-quatrième et dernière partie. Le challenger prend tous les risques et l’emporte. A 22 ans il est sacré plus jeune champion du monde de l’histoire. Son triomphe est de courte durée.

En effet, trois mois plus tard, sa couronne est remise en jeu. Organisé entre Londres et Leningrad, ce troisième clash entre les deux cadors, passionne la planète, bien au-delà des aficionados des échecs. Margaret Thatcher accueille Kasparov en héros. Karpov a les honneurs du public. Le reste relève du film d’espionnage entre taupe dans l’équipe du premier, téléphones coupés et paranoïa partagée. Une diagonale de fous ! Face à un Karpov toujours au sommet, Kasparov conserve son titre.

A plusieurs reprises encore de Séville à New York, en passant par Lyon, les rivaux se livreront à une lutte acharnée : 144 parties disputées dont 104 nulles – 21 victoires pour Kasparov – 19 pour Karpov. Mais le plus célèbre duel de l’histoire des échecs trouve aussi un écho dans les autobiographies des maîtres et leurs trajectoires politiques.

Après avoir créé le parti démocratique de Russie, le libéral Kasparov, qui fait entrer les échecs dans la modernité, s’opposera à la dérive dictatoriale de Poutine. Karpov lui sera député de la Douma sous les couleurs de l’omnipotent président russe.

Avec le temps pourtant, les ennemis d’hier se rendront de touchants hommages : «  j’ai toujours ressenti un profond respect en dépit de nos divergences  » affirmera Karpov. Quant à Kasparov, incarcéré cinq jours en 2007 pour avoir manifesté contre Poutine, il n’oublie pas que Karpov a tout tenté pour lui rendre visite en prison et lui faire parvenir des magazines d’échecs ….  » Sylvie DAUVILLIER ( Journaliste française)

Фото из СССР. 1980-е. ← Hodor