Normandie-Impressionniste 2020 : François DEPEAUX – L’homme aux 600 tableaux

Hélène Tilly - Chargee de projets communication et partenariats ...

DEPEAUX
François DEPEAUX (1853-1920)

 » En offrant cette collection à la ville de Rouen, mon but est de contribuer à la réputation artistique de notre vieille et chère cité, en même temps que de rendre hommage à un art et à des artistes qui, en m’apportant à mieux voir la nature, m’ont, en même temps, appris à mieux les aimer.  » François DEPEAUX au maire de Rouen Mr Auguste LEBLOND en 1909, lors de sa donation.

Si vos vacances vous amènent jusqu’en Normandie, et que vous aimez la peinture impressionniste, je vous encourage  à vous rendre au musée des Beaux-Arts de Rouen qui, au travers du festival Normandie Impressionniste,  offre un bel hommage,  à celui qui fut un grand amoureux de ce mouvement, un mécène, collectionneur compulsif, averti, avisé, redoutable, éclectique, visionnaire, surnommé le charbonnier par Claude Monet  : François Depeaux, magnat du charbon, homme très attaché à sa région natale  et qui a tout fait pour la faire rayonner dans le domaine de l’art. Il a même ouvert, avec fierté, sa propre galerie en 1896 pour que le tout à chacun puisse venir admirer les tableaux de sa superbe collection.

Une collection qui a débuté  en 1890. Il a eu la chance de  rencontrer  un grand nombre de peintres qui en faisaient partie ( Monet, Renoir, Pissarro, Boudin etc… ) , et il en a aimé certains plus que d’autres notamment Sisley. Il s’est porté acquéreur de toiles  à une époque où la célébrité commençait à pointer pour certains de ceux qui les avaient peintes , donc leur côte était parfois  assez élevée.

L’histoire raconte  qu’il possédait  600 toiles de peintres impressionnistes et post impressionnistes . Un peu plus de la moitié a été identifiée. Il a fait don de 53 tableaux (52 peintures et 1 pastel)  au musée des Beaux-Arts de Rouen en 1909, signés par des noms célèbres et d’autres un peu moins mais qui le deviendront … . Des salles à  son nom seront crées pour les accueillir et furent inaugurées en 1909.

Elles font partie d’une exposition permanente dans ce lieu et ne doivent jamais être prêtées. Pour l’exposition, certains autres chefs-d’œuvre sont venus les rejoindre en provenance de collections particulières, et de musées qui se trouvent  aux Etats-Unis, Angleterre, Japon, Allemagne, etc… Il y a également deux Toulouse-Lautrec sur les six qu’il possédait. Des tableaux qui ont fait partie de sa collection et qui se sont dispersés après sa mort. Elle s’intitule :

«  François DEPEAUX – L’homme aux 600 Tableaux  » jusqu’au 15 Novembre 2020 (date prolongée  en raison de l’épidémie )

ROUEN Mme FABRE TOULOUSE LAUTREC
 » La toilette, Madame FABRE  » 1891 Henri de TOULOUSE-LAUTREC (Collection particulière)

L’exposition nous permet d’aller à la rencontre de cet homme, le collectionneur surtout, et se présente de façon chronologique. Le musée des Beaux-Arts de Rouen est vraiment un beau musée. Inauguré en 1888, il est considéré comme l’une des plus riches institutions muséales de province après le Louvre, notamment en raison de ses peintures françaises des XVIIe et XVIIIe siècles qui sont vraiment superbes.Il doit son remarquable fonds de peintures et dessins,  en grande partie à des donations importantes.

ROUEN Vue intérieure du musée Charles ANGRAND
« Vue intérieure du musée de Rouen » 1880 Charles ANGRAND (Musée des Beaux-Arts de Rouen)
ROUEN été RENOIR
 » Été  » 1868 Pierre Auguste RENOIR ( Collection Alte Nationale Galerie de Berlin) – Ce tableau illustre l’affiche de l’exposition

Un petit mot sur la peinture à Rouen. Il faut savoir que les peintres se sont rendus dans cette ville dès la Renaissance. Dans les années  1820/1830 elle est même devenue incontournable pour de nombreux peintres anglais d’abord, puis français ensuite. pour ce qui est des paysages urbains, son industrialisation, l’animation de la ville, et ce notamment pour les impressionnistes. La ville les intéressait, mais pas que ! La campagne environnante aussi, la côte normande. Une vaste palette était à leur disposition avec une destination géographique proche de Paris.

François Depeaux est né en 1853 à Bois-Guillaume, près de Rouen. Il a eu une sœur aînée qui est décédée adulte. Son père était à la tête de deux affaires : une dans les tissus et l’autre dans le charbon. C’est la seconde qu’il choisira de reprendre en 1880. Cette année-là, il épouse Eugénie Décap. Une histoire d’amour qui va se solder par un divorce en 1904. Compte tenu du fait que leur contrat de mariage avait été enregistré deux mois après leur union, le commerce de charbon appartenant à François était tombé en bien de la communauté. Ce qui causera de gros problèmes financiers lorsqu’ils vont se séparer . Ils ont eu trois enfants : Alice, Marguerite et Edmond.

Lorsqu’il reprendra  l’affaire familiale de charbon, il va savoir  parfaitement la faire progresser, se montrer redoutable et audacieux en tant qu’homme d’affaires mais toujours très attentif aux conditions de travail de ses ouvriers, créant un restaurant pour eux, luttant contre l’alcoolisme trop souvent présent. Certes il est redoutable mais bienveillant. En dehors de cela, il a créé les premiers bains-douches à Rouen ( 1897 ) et en bon  propriétaire de yacht qu’il était, il a fait créé un port spécial pour ce type de bateaux.

Un grand amoureux de l’art pictural qui se lancera en tant que collectionneur en 1890. Sa passion de départ comme je l’ai dit  : l’impressionnisme. Il rencontre Monet à Rouen par l’intermédiaire de son frère, Léon Monet. Le peintre est venu dans la ville pour sa série des Cathédrales. Depeaux deviendra,  à partir de là,  l’un de ses plus fidèles soutien,  l’un des premiers à acheter une toile de ladite série.  Tout comme il le sera pour en aider bien d’autres d’ailleurs, notamment pour Alfred Sisley ou Camille Pissarro.

 » La cathédrale de Rouen par temps gris  » 1894 Claude MONET (Musée des Beaux-Arts de Rouen)

Non seulement il achète, paie généreusement mais s’occupe du mouvement impressionniste dès ses débuts hésitants jusqu’à son succès. Il sera l’un de ses plus fidèles défenseurs. Outre le côté financier pour les aider lorsque cela est nécessaire, il est disponible lorsqu’ils ont un problème comme par exemple Pissarro à qui il propose des locaux lui appartenant pour qu’il puisse peindre sereinement à Rouen ; ou bien encore à Monet qui rencontrait quelques difficultés pour peindre tranquille ses Cathédrales depuis la fenêtre d’une boutique : il lui fournira un paravent pour éviter que les clientes ne viennent constamment lui parler et le dérange dans sa peinture.

ROUEN Route effet de neige soleil couchant MONET
 » Route effet de neige soleil couchant  » 1869 – Claude MONET (Musée des Beaux-Arts de Rouen)
ROUEN Coucher soleil MONET
 » Coucher de soleil à Lavacourt  » 1880 Claude MONET ( Collection particulière)
ROUEN Les dindons MONET
 » Les dindons  » – 1877 Claude MONET ( Musée d’Orsay )

Par ailleurs, il fut admiratif et a beaucoup œuvré  pour les peintres dits de l’École de Rouen, n’hésitant jamais à les soutenir financièrement, jouant de son influence pour qu’ils soient reconnus et appréciés,  les encourageant .  Ces derniers sont longtemps restés des peintres locaux, voire même ignorés. Fort heureusement, leurs tableaux issus de certaines collections comme celle-ci ou exposés lors de manifestations internationales, ont permis qu’ils soient re-découverts et c’est heureux qu’il en soit ainsi.

L’École de Rouen ce sont de peintres  unis par leur travail et une solide amitié pour certains d’entre eux  : Charles Angrand, Jules Lemaître, Charles Fréchon,Marcel Couchaux, Henri Ottoman, Albert Lebourg, et Joseph Delattre. Tous ont débuté la peinture dans la ville de Rouen. Impressionnistes (néo-impressionnistes et un zeste fauvistes aussi pour certains )  certes, mais pas semblables aux autres pour autant. Bien sur ils ont aimé les paysages en extérieur, ceux de la campagne normande, mais aussi les sujets de la vie moderne ruraux, industriels, citadins.

ROUEN Pinchon le pont des anglais
 » Le pont aux anglais, soleil couchant  » 1904/05 – Robert Antoine PINCHON (Musée des Beaux-Arts de Rouen)
ROUEN mon jardin au printemps DELATTRE
 » Mon jardin au printemps  » 1902 – Joseph DELATTRE ( Musée des Beaux-Arts de Rouen)
ROUEN La dame au balcon Henri OTTMANN
 » La dame au balcon  » 1906/07 Henri OTTOMAN (Musée des Beaux-Arts de Rouen)
ROUEN Vieux paysan fumant la pipe COUCHAUX
 » Le vieux paysan fumant la pipe  » Marcel COUCHAUX ( Musée des Beaux-Arts de Rouen)

S’il est heureux dans ses contacts avec l’art, il ne le sera pas dans sa vie familiale. Il entretiendra une liaison extra-conjugale qui va faire scandale dans la ville. Pour calmer le jeu, il paiera  sa maîtresse … très cher ! Par ailleurs, il n’approuve pas le mariage de sa fille et décidera de ne pas y assister. Après quoi, furieuse, sa femme demande le divorce et les ennuis commencent : vente de sa merveilleuse collection de tableaux, soit 300 pièces . Il fera tout pour en racheter une bonne partie, l’autre s’envolera malheureusement. Il se remariera en 1909 avec Alphonsine Blanche Bellé.

J’ai parlé au début de certaines préférences qu’il a pu avoir auprès des peintres impressionnistes. C’est le cas de sa grande admiration pour Alfred Sisley. On ne peut pas dire que ce peintre, malheureusement, ait connu le succès de son vivant. S’il a pu survivre dans sa peinture c’est, notamment, grâce au marchand d’art Paul Durand-Ruel qui lui achetait bon nombre de ses tableaux.

C’est d’ailleurs  par l’intermédiaire de ce dernier, que François Depeaux a pu acquérir des tableaux de Sisley et se constituer un très belle collection de ce peintre qu’il admirait énormément, à un point tel qu’il l’ invitera  chez lui à deux reprises en 1893 et 1894. Il fut touché par l’œuvre de Sisley, son travail en extérieur presque exclusivement, sa touche harmonieuse, fluide, lumineuse.

ROUEN La barque Alfred SISLEY
« La barque pendant l’innondation à Port-Marly  » 1876 – Alfred SISLEY (Musée des Beaux-Arts de Rouen)
ROUEN l'abreuvoir SISLEY
 » L’abreuvoir à Marly  » 1875 Alfred SISLEY( National Gallery de Londres)
ROUEN sentier au bord de l'eau SISLEY
 » Le sentier au bord de l’eau à Sahurs le soir  » 1894 Alfred SISLEY (Musée des Beaux-Arts de Rouen)
ROUEN SISLEY Moret au coucher du soleil
 » Moret au couchet du soleil  » 1888 Alfred SISLEY ( Cincinnati Art Museum )

François Depeaux est décédé en 1920. Il est enterré au cimetière communal de Rouen. Lorsqu’il est mort, malheureusement sa collection va être dispersée lors de quatre ventes aux enchères.